Mon très cher Joseph,
Ainsi que tu as dû l'apprendre brièvement, ma situation est changée et
me voilà à nouveau dans le service armé, prêt à endosser le sac et à
reprendre le «Lebel».
Je ne me plains pas, car Dieu m'a peut-être exaucé, car comme je le lui
ai souvent dit: j'aimerais mieux partir que de te voir partir maintenant
que tu es marié. Enfin, c'est sa volonté qui se manifeste et, comme ce
matin, je redis: «FIAT!»
Je pense quitter Grenoble lundi 20 courant, pour aller m'entraîner, car
je suis mobilisable depuis fin février 1914, ce qui me donne l'espoir de
partir au premier convoi; au 140e, cela va rondement.
Je pars plein de courage bien que j'aie le pressentiment que je n'en
reviendrai pas; cependant, avec quel courage plus grand encore j'y
serais allé si j'avais pu embrasser une dernière fois ceux que j'aime
... mais il n'y faut pas penser. Mais toi, cher Joseph, qui maintenant
jouis du tarif militaire, est-ce que tu ne pourrais pas venir me voir
avant mon départ? Si oui, fais-le, car je t'embrasserai doublement
de coeur pour maman et pour toi. Si cela est possible, dis-le-moi et
attends ma nouvelle adresse.
J'ai demandé plusieurs choses à maman, en outre le petit revolver de
poche; c'est une chose précieuse, car si l'on est désarmé ou si l'on a
perdu son fusil, si, blessé, vous vous voyez prêt à être achevé, une
arme petite, maniable, n'est pas de reste pour sa défense; les blessés
en ont tellement reconnu l'utilité que tous, ou presque, s'en munissent
avant de partir. Tâche de me le faire parvenir.
Je regrette de vous donner tant de tracas, et peut-être diras-tu que ma
personne ne vaut pas la peine de tant se tracasser pour elle; c'est vrai
et j'en conviens; aussi, faites comme vous voudrez.... Surtout, priez
un peu pour moi et, quoi qu'il arrive, sachez, que je vous ai toujours
aimés.
Je m'arrête car je deviens triste malgré moi, je t'embrasse de tout
coeur ainsi que ton épouse, que je regrette de ne pas avoir connue.
Ton frère qui t'aime,