5 Juin 1916.

Mes chers parents,

Je vous ai écrit hier à mon arrivée et avant-hier pendant mon voyage. Je

suis en bonne santé; je suis bien reposé; je suis maintenant tout à fait

à mon aise. Comme je vous l'écrivais hier, il y aura bientôt un renfort

pour le front; je dois en faire partie.

Deux officiers de ma compagnie y participeront aussi; je suis content de

cela car ils savent ce que je peux valoir et sûrement ils me garderont

auprès d'eux.

Le départ de ce renfort est très proche, peut-être aura-t-il lieu

après-demain. Ainsi mon désir va être exaucé; j'aurai attendu,

contrairement à mon attente, sept mois pour affronter à nouveau les

dangers de la lutte. Cette perspective me réjouit; je ne serai vraiment

qu'au combat à mon poste véritable de soldat.

Ne soyez pas en peine pour moi; car s'il y en a bien un qui doive être

en peine, c'est moi. J'ai confiance en ma destinée; même si ma vie

devait être ravie, je n'en exprime aucun regret, car je l'ai offerte

en sacrifice à Notre Souverain Créateur, pour le salut de notre chère

France, de notre Patrie bien-aimée. Je suis heureux infiniment de

pouvoir, présentement, faire ce que le devoir me trace. Je suis

infiniment heureux de pouvoir, à l'époque actuelle, me battre pour une

noble cause.

Deux honneurs au lieu d'un: défendre sa Patrie et combattre pour les

principes sacrés et intangibles de la liberté et de la justice.

Ne devons-nous pas remercier Dieu de l'occasion qu'il nous donne de

l'aimer. Oui, à mon avis, répandre son sang et accepter la douleur,

pour une fin juste, c'est faire un présent agréable à Dieu. C'est lui

témoigner qu'il ne nous a pas mis en ce monde en vain.

Placés au carrefour de deux chemins, la voie du bien et la voie du mal,

nous avons choisi la voie épineuse du bien, car c'est la seule qui nous

permette de goûter aux joies pures durant les haltes pendant lesquelles

nous nous arrêtons pour poursuivre plus sûrement notre route.

Nous souffrons en ce monde, mais la souffrance nous purifie. Un être

qui souffre excite la pitié et c'est par la pitié que nous obtenons

le pardon de nos fautes. Oh! la pitié! comme c'est beau! Est-il un

sentiment plus beau que celui-là? C'est lui qui, jusqu'à présent, m'a

remué le plus profondément le coeur. C'est lui qui éclaire beaucoup

d'âmes et qui incite aux nobles résolutions.

Ces pensées-là, que j'exprime tranquillement dans la solitude, j'ai tenu

à vous les communiquer à une époque décisive de mon existence. Pendant

la guerre, jusqu'à présent, j'ai pris deux décisions graves.

La première a été de défendre mon pays comme tous les Français l'ont

fait au début de la campagne, ou tout au moins comme la plupart l'ont

fait, c'est en bon fils de la Patrie, soucieux de la sauver d'un grand

péril.

La deuxième a été de recommencer, non plus dans les mêmes conditions.

C'est, maintenant, en possession de mon libre consentement. Aux yeux du

monde, j'avais fait ce que je devais, et la blessure grave que j'avais

reçue me dispensait de retourner sur la ligne de feu. Ma retraite à

Belgrade aurait pu durer très, très longtemps, ma position me paraissait

assez fixe pour une durée très longue, peut-être pour jusqu'à la fin de

la guerre. Cependant, ma conscience me disait que ça ne suffisait pas.

La France était toujours en danger et avait besoin plus que jamais de

l'aide de tous ses fils. Certes, la résolution prise alors a été pénible

dans ses suites. J'ai eu des heures de découragement et de lassitude.

Comme le dit si bien l'Evangile, «Le vent brûlant du désert souffle

souvent dans le coeur de l'homme et le dessèche. Mais il y subsiste

toujours une petite fleur». A plusieurs reprises, des occasions se sont

présentées pour me soustraire à ce que je considère comme mon devoir.

Maintenant, rien ne paraît s'opposer à son accomplissement. Aimer et

servir ses parents plus que son prochain, aimer et servir sa Patrie plus

que ses parents.

Je vous embrasse tous bien, tous bien fort.

Votre fils qui vous aime bien tendrement,

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 38 / 150 题