Mes chers parents,
Je vous ai écrit hier à mon arrivée et avant-hier pendant mon voyage. Je
suis en bonne santé; je suis bien reposé; je suis maintenant tout à fait
à mon aise. Comme je vous l'écrivais hier, il y aura bientôt un renfort
pour le front; je dois en faire partie.
Deux officiers de ma compagnie y participeront aussi; je suis content de
cela car ils savent ce que je peux valoir et sûrement ils me garderont
auprès d'eux.
Le départ de ce renfort est très proche, peut-être aura-t-il lieu
après-demain. Ainsi mon désir va être exaucé; j'aurai attendu,
contrairement à mon attente, sept mois pour affronter à nouveau les
dangers de la lutte. Cette perspective me réjouit; je ne serai vraiment
qu'au combat à mon poste véritable de soldat.
Ne soyez pas en peine pour moi; car s'il y en a bien un qui doive être
en peine, c'est moi. J'ai confiance en ma destinée; même si ma vie
devait être ravie, je n'en exprime aucun regret, car je l'ai offerte
en sacrifice à Notre Souverain Créateur, pour le salut de notre chère
France, de notre Patrie bien-aimée. Je suis heureux infiniment de
pouvoir, présentement, faire ce que le devoir me trace. Je suis
infiniment heureux de pouvoir, à l'époque actuelle, me battre pour une
noble cause.
Deux honneurs au lieu d'un: défendre sa Patrie et combattre pour les
principes sacrés et intangibles de la liberté et de la justice.
Ne devons-nous pas remercier Dieu de l'occasion qu'il nous donne de
l'aimer. Oui, à mon avis, répandre son sang et accepter la douleur,
pour une fin juste, c'est faire un présent agréable à Dieu. C'est lui
témoigner qu'il ne nous a pas mis en ce monde en vain.
Placés au carrefour de deux chemins, la voie du bien et la voie du mal,
nous avons choisi la voie épineuse du bien, car c'est la seule qui nous
permette de goûter aux joies pures durant les haltes pendant lesquelles
nous nous arrêtons pour poursuivre plus sûrement notre route.
Nous souffrons en ce monde, mais la souffrance nous purifie. Un être
qui souffre excite la pitié et c'est par la pitié que nous obtenons
le pardon de nos fautes. Oh! la pitié! comme c'est beau! Est-il un
sentiment plus beau que celui-là? C'est lui qui, jusqu'à présent, m'a
remué le plus profondément le coeur. C'est lui qui éclaire beaucoup
d'âmes et qui incite aux nobles résolutions.
Ces pensées-là, que j'exprime tranquillement dans la solitude, j'ai tenu
à vous les communiquer à une époque décisive de mon existence. Pendant
la guerre, jusqu'à présent, j'ai pris deux décisions graves.
La première a été de défendre mon pays comme tous les Français l'ont
fait au début de la campagne, ou tout au moins comme la plupart l'ont
fait, c'est en bon fils de la Patrie, soucieux de la sauver d'un grand
péril.
La deuxième a été de recommencer, non plus dans les mêmes conditions.
C'est, maintenant, en possession de mon libre consentement. Aux yeux du
monde, j'avais fait ce que je devais, et la blessure grave que j'avais
reçue me dispensait de retourner sur la ligne de feu. Ma retraite à
Belgrade aurait pu durer très, très longtemps, ma position me paraissait
assez fixe pour une durée très longue, peut-être pour jusqu'à la fin de
la guerre. Cependant, ma conscience me disait que ça ne suffisait pas.
La France était toujours en danger et avait besoin plus que jamais de
l'aide de tous ses fils. Certes, la résolution prise alors a été pénible
dans ses suites. J'ai eu des heures de découragement et de lassitude.
Comme le dit si bien l'Evangile, «Le vent brûlant du désert souffle
souvent dans le coeur de l'homme et le dessèche. Mais il y subsiste
toujours une petite fleur». A plusieurs reprises, des occasions se sont
présentées pour me soustraire à ce que je considère comme mon devoir.
Maintenant, rien ne paraît s'opposer à son accomplissement. Aimer et
servir ses parents plus que son prochain, aimer et servir sa Patrie plus
que ses parents.
Je vous embrasse tous bien, tous bien fort.
Votre fils qui vous aime bien tendrement,