Mes chers enfants,
Nous voici arrivés à la fin de cette année 1914, qui aura sa place dans
l'Histoire du monde.
Nous avons vécu le premier semestre ensemble, travaillant paisiblement,
côte à côte, dans le calme et la paix.
Depuis Juillet, nous sommes séparés; et tandis que, grâce à l'héroïsme
de nos troupes, vous pouvez continuer vos études dans la quiétude
d'une ville préservée de l'invasion, je vis, pour ma part, au milieu
d'horreurs inimaginables.
Maudits soient à jamais ceux qui, par orgueil, par ambition ou par le
plus sordide des intérêts, ont déchaîné sur l'Europe un tel fléau,
plongé dans la plus effroyable misère et ruiné à jamais peut-être tant
de villes et de villages de notre belle patrie!
Maudits soient à jamais ceux qui portent et porteront devant l'Histoire
la responsabilité de tant de souffrances et de tant de deuils.
Les siècles futurs flétriront leur mémoire. A nous, une autre tâche
incombe.
Nous autres soldats, défenseurs de nos libertés et de nos droits, il
nous faut redoubler d'énergie et de ténacité pour chasser à jamais de
notre pays un ennemi qui a accumulé tant de malheurs. Il nous faut
garder intacte la foi en la victoire finale, qui sera le triomphe de la
justice. Il nous faut être prêts à risquer chaque jour notre vie dans
les plus terribles des combats, prêts à endurer à chaque heure mille
souffrances morales et physiques.
Tous ces sacrifices, nous les consentons avec bonne humeur, pour arriver
au succès définitif.
Nous saurons garder aussi pieusement la mémoire des camarades qui, par
centaines, tombent à nos côtés. Et rappelez-vous que le patrouilleur qui
risque sa vie dix fois, pour fournir un renseignement à son chef, lequel
aidera à la victoire, mérite notre admiration au même titre que le plus
habile de nos généraux.
Mais vous aussi, mes chers amis, avez aujourd'hui votre devoir tracé.
Songez que vous êtes l'espoir de demain. C'est votre jeune génération
qui devra remplacer vos aînés tombés au champ d'honneur.
N'oubliez pas que notre France fut de tout temps à la tête du monde
civilisé. C'est elle qui toujours, au cours des siècles, a fourni au
monde les plus grands génies: artistes, savants, littérateurs, penseurs
de toutes sortes. Cette renommée intellectuelle, artistique, morale de
la France, c'est à vous, demain, de la soutenir. Le plus humble artisan,
s'il apporte dans son travail quotidien tout son coeur et tout le goût
de sa race, a contribué à cette tâche.
Ecoliers, étudiez donc courageusement en classe. Adolescents, complétez
après l'école votre instruction primaire. Adultes, travaillez sans
relâche à votre éducation professionnelle. Montrez demain au monde que
la saignée qu'il a subi n'a point appauvri notre race. Montrez-vous
dignes de vos aînés, de ceux qui relevèrent notre nation abattue au
temps de l'invasion normande comme au temps de Jeanne d'Arc, au début du
XVIIe siècle comme aux temps héroïques de la Révolution ou après l'année
terrible de 1870.
Quelle que soit l'issue de la guerre actuelle, il faut que le génie
français vive! Nous autres qui avons fait joyeusement le sacrifice de
notre vie et qui demain peut-être serons morts, nous comptons sur vous
pour cela, et nous vous léguons cette tâche avec confiance.
Et, puisque nous voici au terme de l'année 1914, faisons tous ensemble
des voeux pour que bientôt reviennent dans notre beau pays, avec la
victoire, la paix, le travail et le bonheur.
A tous au revoir et mon souvenir ému.