On n'est pas plutôt sorti du Petit Palais,--où l'on était appelé par
quelque exposition nouvelle «à voir», qu'une autre nouveauté vous y
rappelle. Tout dernièrement, je vous y signalais les extraordinaires
Gobelins--la série de _Saint-Cloud_--prêtés par le Garde-Meuble à la
Ville, et qui seront pour quelques mois encore la parure du Petit
Palais; et voici que de nouvelles richesses viennent l'orner. Il s'agit
même ici d'un don, et non d'un prêt. Ce don est fait à la Ville par une
artiste, une «femme-sculpteur» de beaucoup de talent, Mme Agnès
Rossolin. Il comprend le tableau des _Tombeaux_, de Fernand Sabatté, qui
fut un des bons envois du Salon de cette année, un remarquable buste de
ce peintre par Mme Rossolin; une étude de fleurs du regretté peintre
Lottin; une étude de Camille Roqueplan pour son tableau célèbre: les
_Prunes_; un dessin de Forain, cinq aquarelles de Boudin, des dessins de
Tony Johannot et de Guillaumet... Voilà de quoi intéresser les amateurs
de peinture qui, venus à Paris dans un moment de l'année où les Salons
chôment, ne seront pas fâchés de rencontrer çà et là quelques surprises
dans les Expositions et les Musées demeurés ouverts, malgré les
vacances, à nos curiosités et dont, peut-être, les richesses leur
étaient déjà connues.
Une surprise pareille leur est réservée à Carnavalet où va être
prochainement exposée une partie de la très curieuse collection de
souvenirs relatifs à la Comédie-Française, et qui vient d'être donnée au
Musée par Mme Edouard Pasteur. M. Edouard Pasteur n'était pas seulement
un habitué fidèle; il était un amoureux fervent de la maison de Molière;
et pendant quarante ans il en avait, dans sa propre maison, arrangé
l'histoire présente et reconstitué l'histoire d'autrefois. Des tableaux
(près de cent cinquante toiles), des dessins, des bustes, des
statuettes, des médaillons, composaient ce précieux petit musée.
Les portraits de la plupart des sociétaires et des pensionnaires que
connut au foyer de la rue Richelieu M. Edouard Pasteur, figurent dans
cette collection. Si je dis qu'une partie seulement en sera présentée
aux visiteurs de Carnavalet, c'est que, suivant la tradition observée à
Carnavalet qui est un musée _historique_, les documents et oeuvres
postérieurs à 1890 n'y seront montrés que dans quelques années.
L'exécution des portraits de nos sociétaires et pensionnaires
contemporains avait été confiée par M. Edouard Pasteur à des artistes
renommés; Chartran, Joseph Blanc, Schommer, Aimé Morot, sont parmi les
signataires de ces toiles. Au total, excellente acquisition pour
Carnavalet; mais ne pourrait-on reprendre ici un mot dont on a fait un
tel usage qu'il en est fatigué, et dire que les musées n'ont que les
richesses qu'ils méritent?
Si nos quatre musées d'art municipaux--Carnavalet, le Petit Palais,
Galliéra, Cernuschi--doivent être comptés aujourd'hui au nombre des
curiosités que l'étranger en visite à Paris n'a plus le droit de
négliger, c'est qu'un esprit nouveau les anime, et qu'on a cessé de
considérer comme une sinécure l'honneur de les administrer. Le
conservateur d'un musée parisien, ce n'est plus un fonctionnaire
sommeillant qui redoute les visites; c'est un artiste très éveillé qui
les appelle; c'est, comme eussent dit les Concourt, un chercheur de
neuf, incessamment préoccupé d'enrichir sa maison, de la rendre, au sens
relevé du mot, plus «amusante»; d'en varier le programme.
Un musée est un spectacle. Le conservateur, pour bien faire son métier,
doit se sentir, au fond de l'âme, des curiosités d'imprésario...
*
* *
Un homme qui vient de se conduire--sans le savoir peut-être--en
imprésario très intelligent, c'est celui qui eut l'idée d'ouvrir à Paris
une Exposition de _l'Emballage_!
Elle a été inaugurée ces jours-ci par un ministre. Elle est
internationale, s'il vous plaît; et c'est la première du genre. On lui a
livré la moitié de l'immense rez-de-chaussée du Grand Palais. Elle
l'emplit fort bien.
--Une Exposition de l'Emballage? Vous voulez rire. Cela ne saurait
intéresser que les commerçants, les entrepreneurs de transports, les
commissionnaires... et les emballeurs!
A quoi je répondrai qu'une Exposition qui n'intéresserait «que les
commerçants» intéresserait déjà bien du monde, et que ce ne serait pas
avoir perdu son temps que de l'entreprendre. Mais non! l'Exposition de
l'Emballage vaut d'être visitée par tout le monde. Elle est amusante;
elle est instructive; elle est pleine d'imprévu; veut-on toute ma
pensée? Elle est spirituelle; et je m'y suis infiniment diverti.
Allez vous y promener. Vous y verrez comment l'ingéniosité des hommes,
qui crée et perfectionne les produits, a su s'appliquer aussi à mettre
de plus en plus de sécurité et d'élégance dans les façons diverses de
les transporter. Vous apprendrez comment sont employés à ces
manipulations innombrables la fibre de bois, la paille et le foin; les
papiers de toute espèce et les poussières de liège, et le «bois armé» et
le «cuir armé»; vous admirerez la diversité des agrafes, crochets,
crampons propres à assurer la solidité d'un emballage; et quel génie
savent déployer nos emballeurs dans la confection de ces caisses, de ces
boîtes de tous formats dont les architectures imprévues amusent l'oeil,
comme des jouets. La Chambre syndicale de la droguerie a fait au Grand
Palais une Exposition très édifiante: celle de produits exotiques
importés par nos droguistes--aloès, maté, quinquina, baume de tolu,
poivre de Cayenne, pyrèthre, essence de badiane, rhubarbe et cannelle de
Chine, coca de Bolivie, civette d'Abyssinie--et présentés sous
l'enveloppe même--toile grossière, natte, coffret peau brute ou corne
--que l'expéditeur emploie à leur transport. Que nous voilà loin de ces
procédés sauvages!
Près de ce stand allez voir celui où nos chimistes exposent les plus
dangereux de leurs produits, emballés suivant les procédés qui en
rendront le transport inoffensif. Et voici d'autres chefs-d'oeuvre: les
mécaniques à emballer! Ici, c'est l'étroite bobine de papier qui se
déroule, s'imprime en couleur, se découpe, se plie, se colle, et
devient, en quelques secondes, la plus coquette des petites boîtes à
chocolat; plus loin, c'est une autre feuille de papier qui marche, se
transforme en sac, elle aussi; puis est saisie par des doigts
métalliques plus délicats que des mains humaines, qui remplissent ce sac
de café, en vérifient le poids, le rejettent s'il ne pèse pas, à un
gramme près, ce qu'il faut qu'il pèse; et autrement le ferment, et le
déposent avec précaution sur l'alignement des sacs déjà remplis. Je vous
dis qu'à l'heure qu'il est les machines elles-mêmes ont de l'esprit!
Il faut voir l'Exposition du Grand Palais.