A l'occasion des fêtes d'Orange, _L'Illustration_ a précédemment montré
quelques-uns des tragédiens du Théâtre-Français sous les costumes de
_Sophonisbe_; devançant singulièrement l'actualité, elle les
représentait, non devant le fameux Mur antique, mais dans les décors
futurs de la Comédie-Française où cette tragédie sera reprise. Après ces
«anticipations», voici des documents rétrospectifs. Ce sont des
instantanés pris à Orange même, dans l'après-midi, au cours des
répétitions des autres oeuvres que comportait le programme, en attendant
la solennité du soir. L'objectif a surpris les interprètes des auteurs
tragiques sous des aspects comiques à leur insu; mais, de ces
photographies, les intéressés seront assurément les premiers à sourire.
Fabius, les pouces aux entournures du gilet, le chapeau cabossé rejeté
sur la nuque, reste insensible à la gesticulation pathétique de
Posthumia gantée de blanc, cependant que, derrière eux, de jeunes hommes
nu-tête ou en casquette portent sur l'épaule de singuliers objets qui ne
sont pas, comme on pourrait tout d'abord le supposer, des étuis à
parapluies, mais des faisceaux de licteurs. Hermione apparaît coiffée
d'un vaste chapeau cloche orné de rubans noirs et tient sous le bras sa
jaquette tailleur. Oreste se montre en veston flottant et sa dextre
levée dans un geste tragique découvre une manchette empesée. D'autres
clichés auraient pu fixer, pour la joie de nos lecteurs, Lentulus, sous
un feutre mou et le menton sur un faux col, enlaçant la belle Opimia,
mince et souple dans une robe trotteur; on eût dit que ce couple élégant
se disposait à danser le tango devant ces messieurs de la figuration,
négligemment accroupis sur les degrés de la porte. Et Vestoepor, les
mains enfoncées dans les poche de son pantalon, regardait à ses pieds le
trou béant du souffleur, d'où celui-ci, estimant sans doute que quand on
prend du «plein air» on n'en saurait trop prendre, avait trouvé bon de
sortir pour venir s'asseoir au premier plan de la scène, dos à
l'hémicycle, sur un siège de jardin...
[Illustration: Creste (M. Mounet-Sully) et Hermione (Mme Segond-Weber)
faisant un «raccord» pour la représentation
d'_Andromaque.--Photographies A. Lang fils aîné._]
Mais les photographies que nous reproduisons indiquent déjà suffisamment
que la règle, l'ordonnance, la discipline s'exercent sans rigueur à
Orange. L'exiguïté de la ville regorgeant de foule, fait qu'on s'y
coudoie partout, dans les rues, au restaurant, au café. Et peut-être
cette promiscuité sans-gêne, ce facile laisser-aller, cette bonhomie
accommodante, cette absence complète de morgue, cette belle ignorance du
_bluff_, concourent-ils à assurer le «charme» d'Orange. Tout s'y passe
au grand jour, dans la plus aimable familiarité. Sans doute, en
allait-il ainsi, jadis, en Hellade. On s'inquiète moins de la
présentation que de la représentation. Les menus détails d'organisation
s'improvisent à la dernière heure. Ainsi, on distribue les tickets
d'entrée par des guichets peu décoratifs; ils se montrent en toute
simplicité dans l'ombre du Mur, ce Mur formidable, «la plus belle
muraille de mon royaume», aurait dit le Grand Roi; la petite baraque des
guichets, qui n'a pas d'histoire, supporte sans humeur ce voisinage
encombrant. Et la foule n'y prend pas garde, non plus qu'à d'autres
négligences de même nature; la curiosité de la foule va Vers les
artistes. Elle les admire ingénument--respectueusement--qu'ils lui
apparaissent sous la majesté de leurs vêtements de tragédie ou dans le
négligé du costume moderne. Et c'est pourquoi les voisins de M. Raymond
Duncan, sur les gradins du théâtre, le prenant apparemment pour un
tragédien au repos, le regardaient avec déférence draper sur son veston
(comme le temps fraîchissait) le péplum grec que, dans un double
sentiment d'esthétique et de prudence, il avait apporté, en guise de
pardessus.
[Illustration: Le bec de gaz, les guichets et le Mur.]
[Illustration: LA FÉMINISTE QUI A RÉUSSI.--Aux récentes élections de la
Diète de Finlande: une électrice déposant son bulletin de vote.]
C'est en pleine province finlandaise, à Rantalampi, qu'a été prise, le
1er août dernier, jour des élections à la Diète du Grand-Duché, la
photographie reproduite ici: cette image, d'une séduction inattendue, où
l'une des plus charmantes Finnoises de la haute société est représentée,
dans le moment qu'elle accomplit ses devoirs de «citoyen», témoigne
qu'au merveilleux pays des mille lacs la grâce féminine sait s'accorder
avec la gravité du geste par lequel l'électeur dépose dans l'urne son
bulletin de vote.
«En Finlande, nous écrit, en nous communiquant ce cliché, M. Jean
Bouchot, fort averti des choses de ce pays, les femmes sont admises
depuis 1905 au droit d'élire et d'être éligibles. Tandis qu'en
Angleterre les suffragettes s'épuisent en violences, jouent de la bombe
ou de l'incendie, ici elles ont conquis ce droit par la seule élévation
de leur caractère et par l'importance de leur rôle social, qui est
considérable. Les professions les plus diverses s'ouvrent à leur
activité. Elles deviennent architectes, ingénieurs, agents d'assurances;
on les retrouve aux comptoirs des banques, à la poste, dans presque
toutes les administrations publiques. Et ce ne sont point, pour cela,
des «déclassées»: la femme du monde vient chercher dans le travail
quotidien une occupation à ses loisirs, peut-être aussi une source de
revenus pour les mille fantaisies qui l'attirent.»
[Illustration: LE 14 JUILLET AU TIDIKELT.--Méharistes de la compagnie
d'In Salah, alignés pour la revue, sous les murs du camp Bugeaud, devant
les indigènes accourus de l'oasis et du désert. _Phot. Désiré.--Voir
l'article, page 140._]
«TANGOVILLE»
Par son nom même, bref, sonore, de tournure un peu exotique, mais se
prêtant aisément à former des «composés» bien français, le tango était
prédestiné à entrer dans nos moeurs. C'est là un signe certain de son
triomphe: en même temps qu'il s'est installé en maître dans tous les
salons bien dansants, il a conquis notre langue, qui lui a tout aussitôt
ouvert les trésors de sa grammaire. «Voulez-vous tanguer?»
interrogeait-on, le plus naturellement du monde, dans les bals de
l'hiver et du printemps derniers. Des chroniqueurs, qui sont les
moralistes de notre siècle, ont dénoncé les méfaits de la «tangomanie»,
affection maligne, contagieuse, assurent-ils, et capable de faire
tourner la tête aux plus sensés. Et voilà qu'un dessinateur toujours
prompt à saisir les travers de nos contemporains, Sem, dont on aura
reconnu, au premier coup d'oeil jeté sur ces pages, le libre et plaisant
crayon, nous présente, avec un album de dessins prêt à paraître, un
nouveau mot, qui est encore un hommage à la danse du jour: _Tangoville._
_Tangoville_, entendez bien que ce n'est pas exclusivement cette
capitale consacrée de l'élégance et du bon ton, cette résidence d'été de
la mode, qui, comme on sait, se fixe traditionnellement, au mois d'août,
sur la côte normande. L'année passée, à semblable époque, quelques
croquis de Sem, choisis pour _L'Illustration_ dans un précédent recueil,
nous avaient apporté l'écho de la rivalité qui, plus profonde que les
faibles eaux de la Touque, séparait les deux plages voisines, Trouville
et Deauville. Les soeurs ennemies vivent-elles maintenant en paix, l'une
et l'autre heureuse et prospère? Ou la lutte se poursuit-elle, à coups
de fêtes, d'attractions et de palaces? Beaucoup, cette saison, y sont,
comme on dit, allés voir. Mais ce n'est plus là, aujourd'hui, pour le
spectateur amusé de notre temps, la grande affaire. Tout a fini, non par
des chansons, mais par du tango. On danse, à Trouville ainsi qu'à
Deauville, on danse n'importe où et toute la journée, dans les salons,
dans les casinos, sur les yachts, au bord de la mer, dans les bars, et
presque dans la rue. Et si le, tango est roi, sans contredit, il tolère
à ses côtés, pour varier les plaisirs, d'autres chorégraphies
d'aujourd'hui et d'hier (l'impayable _turkey-trott_, la valse chaloupée,
l'effréné _two-step...)._
[Illustration: Le peintre Flameng et son modèle, Mlle Forzanne.]
[Illustration: M. G. d'Annunzio et l'interprète de la _Pisanelle_, Mlle
Ida Rubinstein.]
[Illustration: Le statuaire Rodin et sa dernière oeuvre. La «femme de
Boldini» et son peintre.]
Mais _Tangoville_ ne se trouve pas que sur les rivages fortunés de la
Manche. Elle est, cet été, à la mer, comme aux champs, comme à la
montagne. Partout où les Parisiens se sont installés, aux quatre coins
de la France, ils ont amené avec eux le germe de cette maladie dansante
qui nous vient, dit-on, d'Argentine. Le vertige s'est emparé des villes
d'eaux, il a saisi les stations balnéaires. «_Every body is doing it
now_», dit le refrain d'une chanson anglaise qui fait fureur en ce
moment de l'autre côté du détroit, et de celui-ci, et qui connaît la
vogue de notre _Petite Tonkinoise_ ou de notre _Mattchiche_. Il faut
traduire, un peu librement: «Tout le monde aujourd'hui danse le tango.»
C'est toute une suite de divertissantes variations sur ce thème que nous
donne Sem en son nouvel album, dont quelques dessins sont reproduits
ici, avant son apparition. Avec une verve espiègle, une bonne humeur qui
ne trahit nulle désobligeante malice, il a mis la «tangomanie» en
images. Et l'on retrouve, en feuilletant les planches, pittoresquement
coloriées, de ce recueil, les silhouettes familières de nos plus
notoires contemporains, «pris» de tango, selon la fantaisie de
l'ingénieux dessinateur, qui, s'il traite parfois un peu
irrévérencieusement ses sujets, fait toujours sourire.
[Illustration: Le Dr Henri de Rothschild, auteur du _Crésus_ joué à
Londres, et son interprète, Mlle Dorziat.]
[Illustration: Les distractions du bled: un «petit air de phonographe»
offert aux indigènes de Ben-Slimam, venus à la ferme de Sidi-Sreier.]