Marcher derrière une armée heureuse; suivre à pas allègres, d'un minaret
à l'autre, l'essor de la Victoire; n'avoir à dépêcher jamais à son
journal que des bulletins triomphants, quel sort digne d'envie, pour un
correspondant de guerre! On participe à l'ivresse des succès; on savoure
sa part des vivats et des fanfares alternant avec les sifflements des
obus. Et les narines se dilatent, et la poitrine se bombe... il semble
qu'on ait un peu gagné la bataille à laquelle on vient d'assister du
quartier général.
Georges Rémond n'eut point tant d'heur, ni tant de gloire; les fidèles
lecteurs de ce journal le savent, il était avec les vaincus,' et, dans
le fond de son âme, il leur demeure fidèle, à sa louange. Le livre
pathétique où, reprenant et parachevant les nerveuses correspondances
qu'on a lues dans ces colonnes pendant toute la durée de la première
guerre balkanique, il vient de fixer ses souvenirs (1), porte au seuil
cette dédicace: _Au colonel Djemal bey, gouverneur militaire de
Constantinople qui, au milieu_ _de la défaite, conserva une âme
invaincue et ne douta jamais de la, Patrie._
[Note 1: _Avec les vaincus._ La campagne de Thrace, octobre 1912 mai
1913. (Berger-Levrault, éd.)]
Sa sympathie pour les Osmanlis remonte au temps où, pour
_L'Illustration_, Georges Rémond assistait, au milieu des camps
turco-arabes, à la défense de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque.
Témoin de l'héroïque résistance qu'avaient opposée à l'envahisseur ces
patriotes, il en avait conçu pour eux une estime profonde, et, partant
pour Constantinople au début des hostilités, il comptait bien retrouver
aux rives du Bosphore, aux champs de la Thrace le même enthousiasme
indéfectible, le même farouche désir de vaincre. D'ailleurs, les chefs
qu'il avait connus et admirés dans les sables africains; n'allaient-ils
pas, libérés par la paix avec l'Italie à laquelle cette agression
soudaine avait acculé la Porte, accourir au secours de la Patrie,
expérimentés, aguerris, inestimables auxiliaires? De fait, il devait
revoir et Enver bey et Fethi bey, admirables entraîneurs d'hommes,
animés toujours des mêmes vertus, et quelques-uns encore de leurs
meilleurs camarades et collaborateurs. Mais, hélas! que pouvaient leur
vaillance et leur foi, en présence du démoralisant état de choses créé
par l'impéritie d'un gouvernement incapable, occupé seulement de
misérables rivalités de partis?
Ainsi, une amère déception attendait ces braves qui avaient accompli, en
d'autres lieux, d'un coeur si exalté, leur devoir de soldats. Rémond
leur était attaché par trop de liens, périls courus en commun, joies,
espoirs partagés, pour ne point s'associer à leur rancoeur. Sa constance
n'en fut point ébranlée et si, à ces hommes qu'il appréciait hautement,
il ne ménage pas, parfois, les rudes vérités, il ne peut toutefois leur
retirer ni l'estime, ni l'attachement qu'il leur a voués en des
circonstances moins inclémentes.
De leur côté, des sentiments qu'il leur avait de longtemps témoignés,
les Ottomans gardaient à Georges Rémond, et c'est encore à leur honneur,
une cordiale gratitude. Ils la lui manifestèrent par l'accueil qu'ils
lui réservaient à son retour au milieu d'eux, par les facilités
exceptionnelles que, sitôt qu'il leur fut possible, ils lui donnèrent de
se rendre au front et de tout voir, par ses yeux, d'où il lui plut. On
trouve dans ce captivant livre assez peu de stratégie--point du tout,
autant dire--non plus que de considérations savantes sur l'art de la
guerre. Pourtant, personne n'a frôlé de plus près que son auteur le
grand drame sanglant. Mais qu'on veuille bien se rappeler l'aventure de
Fabrice au milieu des champs de Waterloo. Il est vrai qu'il n'eût tenu
qu'à Rémond, plus favorisé en cela que le héros de Stendhal, de
compiler, le soir venu, des documents d'état-major. Il a coquettement
dédaigné cette source de science jaillissante à sa portée. Il a préféré
se contenter de regarder, avec de bons yeux largement ouverts, ce qui
l'entourait, de noter les impressions profondes qui l'émouvaient. En
quoi son flair de journaliste et d'écrivain le guidait infailliblement:
ce caractère de témoignage direct est l'une des qualités primordiales de
son ouvrage.
Si prévenu que soit Georges Rémond en faveur des Turcs, un doute entame
sa confiance dès le premier contact qu'il prend avec Constantinople.
Certes, l'armée nourrit de grands espoirs. Elle les couve, plutôt, comme
la cendre fait d'une braise. Il faut tisonner pour les découvrir. Un
soldat que l'on questionne: «Où vous envoie-t-on?» répond tout franc: «A
Sofia». Mais il le dit sans élan. Quant à la ville, au peuple, il est
indifférent, apathique, impassible. Et bientôt un oeil sûr a discerné le
point faible de cette armée prête à s'ébranler, de cette nation--si c'en
est une--qui va engager la lutte pour elle décisive: Elle n'a plus la
foi.
Le train qui emporte les correspondants de guerre n'a pas démarré depuis
vingt-quatre heures qu'on rencontre les premiers fuyards, le lamentable
convoi des chariots primitifs escortés d'une pauvre foule apeurée,--et
bientôt aussi les premiers vaincus: la débâcle est déjà commencée!
Kirk-Kilissé a été une panique; Lule-Bourgas, après trois jours de
combat, une déroute.
Ah! les lamentables, les lugubres tableaux! et quel regard plana jamais
sur des visions plus horrifiques. Tous les maux que peut bien endurer
l'humanité qui peine sont là ligués contre elle, la faim, le froid,
l'épouvante, l'anéantissant désespoir. La nature elle-même conspire pour
accabler les hommes. Ces abominations ont pour cadre un paysage
diluvien, harcelé par la tempête, une «campagne liquéfiée», qu'opprime
un ciel ruisselant. Enfin, voici vraiment le Roi des Épouvantements: le
choléra, venu mettre le sceau à tant de détresses. Les plus funestes
prédictions des prophètes en leurs anathèmes les plus véhéments sont
dépassées. Si maître qu'il soit de sa plume, si pleines, si vigoureuses,
si bellement émouvantes que soient les quarante à cinquante pages
consacrées à décrire ces choses atroces, Georges Rémond se sent presque
impuissant à exprimer tant d'effroi. Ce lettré, cet artiste, évoque
Orcagna, Bossuet... les maîtres de l'expression. On sent qu'il pense à
Dante: «Tout cela, dit-il, dépassait la parole et l'écriture». Eh oui,
ce seraient des choses à vociférer avec le verbe de flamme d'un Isaïe ou
d'un Ezéchiel.
Ce que dut être, au milieu de cette «orgie de souffrance et de
désespoir» la vie du journaliste, on ne saurait guère l'imaginer. Tout
cela pour procurer à quelque désoeuvré attendant un soir sur la peluche
rouge d'un café les partenaires accoutumés de la manille quotidienne,
une distraction d'un quart d'heure! Ah! si l'on n'aimait pas, d'ardente
passion, pour lui-même et pour soi, égoïstement, ce métier-là!...
L'armée turque bat en retraite,--sans être même très sûre d'être
vaincue: les Bulgares ne la poursuivent pas, incertains s'ils sont
vainqueurs. La résistance ottomane se concentre derrière les lignes de
Tchataldja, où allait venir se briser l'élan de l'ennemi. Le choléra
seul est sûr de sa victore. Il a suivi l'une et l'autre des deux armées.
Il est le grand triomphateur. Seulement lorsque l'armistice est signé
entre les belligérants, il consent, lui aussi, une trêve.
[Illustration: Djemal bey, gouverneur militaire de Constantinople.
_Photographie prise dans la cour du musée impérial des Antiques._]
L'attention alors se reporte vers Constantinople, où un «Divan» solennel
va décider de la paix ou de la guerre. Mais la grande résolution
prise--consentie plutôt--c'est le sanglant «coup de théâtre _alla
Turca_», l'assassinat de Nazim, l'acte révolutionnaire par lequel
quarante mécontents ramenaient au pouvoir les Jeunes Turcs, au milieu du
silence, de la stupeur, de l'apathie de ce peuple léthargique. Admirable
occasion d'enquêter, de chercher à savoir les dessous de ce drame
d'État. Hélas! malgré ses relations amicales avec quelques-uns de ceux
qui en ont été les témoins, les acteurs, malgré tout son discernement,
encore qu'il ait pu réunir les meilleurs témoignages, Georges Rémond ne
parvient pas à déchiffrer l'énigme avec certitude: «L'âme de l'Orient
nous est fermée, a-t-il écrit dès ses premiers chapitres, ses réactions
profondes nous demeurent incompréhensibles.»
On inclinerait volontiers à croire que de tant d'hommes divers qu'il a
coudoyés là-bas, dans les conditions pourtant, en face du danger couru
en commun, où les coeurs se livrent plus aisément et plus complètement,
il n'ait vraiment pénétré à fond qu'une seule individualité, mais une
âme d'élite parmi l'élite, l'Homme, peut-être, de la Turquie actuelle:
le colonel Djemal bey, à qui, on l'a vu, il a dédié son livre,--suprême
marque de profonde estime, d'amitié, de gratitude, aussi, car il lui
doit d'un de ses plus saisissants chapitres, le récit frémissant de
toute la première partie de la néfaste campagne depuis les fautes des
premiers jours jusqu'à l'irrémédiable catastrophe de Lule-Bourgas, où
sombrèrent tous les espoirs de la Turquie. Je ne sais rien de plus
poignant dans sa concision.
Au moment où, une fois encore, le sort d'Andrinople qu'on eût pu croire
si bien, voilà un an, fixé pour des siècles, est remis en question, je
ne voudrais retenir, de ses entretiens familiers avec le colonel qu'a
rapportés de si expressive façon Georges Rémond, que ce seul
paragraphe,--sur lequel on pourra méditer à loisir.
Mon colonel, lui disait-on devant moi, à quoi bon gaspiller encore tant
d'hommes et tant d'argent? Que vous importent quelques tombeaux et
quelques mosquées à Andrinople, qui continueraient d'exister sous un
statut spécial? Pourquoi ne pas reconnaître la défaite et ne pas
réserver pour l'avenir tant de forces aujourd'hui gâchées en pure,
perte?» Et lui de répondre: «Ecoutez bien ceci: il ne s'agit pas de
quelques tombeaux et de quelques mosquées; Andrinople, c'est pour nous
aujourd'hui un cri de ralliement, le cri de ralliement de tous deux qui
ont à coeur l'honneur de la Turquie; si les Bulgares la prennent et
qu'ils prennent Constantinople, et qu'ils prennent Damas et Mossoul et
Bagdad, et que je reste à Bassorah avec quinze Turcs, je réclamerai
encore Andrinople. La paix tant que l'on voudra, mais la paix avec
Andrinople! Que nos ministres le sachent bien, car, s'ils cèdent
Andrinople, je referai moi-même la révolution contre eux. S'ils veulent
la paix à tout prix, il leur faut être décidés à risquer leur vie pour
elle!
Enfin, l'effroyable cauchemar cesse. Le 14 avril, à 5 heures du soir, on
voit s'évanouir sur les hauteurs de Fanasakris le flocon blanc du
dernier shrapnell. Avec la même impassibilité qu'elle avait accueilli le
commencement des hostilités, Constantinople, «la ville sans âme»,
apprend, un matin, que la paix est proche. Que lui importe? Tandis qu'on
souffre aux avant-postes, elle danse, applaudit des comédies stupides,
non peut-être la ville entière, mais sa partie déjà conquise par
l'étranger, Péra, Galata, quartiers des métèques. Douloureux contraste,
et à quelles réflexions il nous doit inciter à quel retour sur
nous-mêmes! Rémond ne peut retenir un cri d'alarme, le même que poussait
naguère M. Stéphane Lauzanne, au retour des mêmes bords. Voix dans le
désert, il faut le craindre...
Toutefois, ce tête-à-tête de six mois avec tant de laideurs, la
faiblesse, le désordre, la criminelle veulerie, la défaite hideuse,
enfin, n'a point entamé cette âme forte. Rémond a connu l'une après
l'autre toutes les infamies de la guerre, ce que Saint-Victor appelle
«le revers lugubre de la gloire militaire», mais il en a découvert aussi
les poignantes beautés: les dernières lignes qu'écrit ce clairvoyant et
ardent Français sont, pour nous, de virils conseils de vigilance, de
sagesse, de fierté, d'énergie,--son dernier mot est un _sursum corda_
sonore comme un coup de clairon.
Et maintenant, une fois refermé ce livre, aux deux tiers composé de
tableaux de deuil et de désolants récits, je cherche à pénétrer le
secret de son charme.
Ce par quoi il captive d'abord, c'est par sa vie, son mouvement, sa
fièvre. Chaque page porte la marque d'une sensibilité frémissante comme
la feuille du tremble. Las! à quelles tourmentes ne fut-elle pas
exposée! Elle n'en demeure pas moins vibrante aux plus douces brises,
et, après avoir palpité désespérément au vent d'épouvante monté du grand
charnier de Tchataldja, aux heures où «l'on sentait sur la nuque la main
de la mort même», elle frissonnera d'un voluptueux émoi aux souffles
insensibles caressant une nuit printanière, la Corne-d'Or ensommeillée.
Cette faculté rare, inestimable, essentielle de l'artiste est servie ici
par une culture profonde, étendue, raffinée, et aussi par de précieux
dons d'écrivain.
Artiste, celui-là l'est dans l'âme qui, durant le «Grand Divan», à
l'heure solennelle où se décide le sort de la. Turquie agonisante,
savoure le liant ragoût d'un Fromentin pendu au mur, son «beau ton chaud
de coucher de soleil d'été et sa pâte ambrée à la manière de Decamps»;
et sa maîtrise s'accuse de chapitre en chapitre dans d'incisifs
portraits burinés en quelques mots, ainsi celui d'Izzet pacha, «large,
la tête puissante, massif comme un bloc»: aussi celui de Gabriel
Noradounghian, «très étonnante tête au pif démesuré, aux yeux brillants
de vieil oiseau qui se serait coiffé d'un fez», ou celui de Djemal bey
convalescent, comme en de prestigieuses descriptions, tableaux
d'horreurs sombres et violents à la manière de Salvator Rosa ou de Goya,
alertes croquis dans le genre de Raffet ou de Charlet, ou frais paysages
lavés à l'aquarelle.
Enfin, quelle indicible joie de saluer au passage un souvenir classique,
un rappel d'histoire, une citation, et de reconnaître, de page en page,
à des signes certains, langue limpide, ferme, tout imprégnée de
classicisme, un honnête homme, comme on disait au dix-huitième, en
commerce intime et suivi avec ce que Huysmans appelait «l'art le plus
compliqué, le plus verrouillé, le plus hautain de tous»: la littérature!