Voici la guerre finie et la paix signée.
La paix! Cela nous semble, par moments, une pousse nouvelle. C'est un
mot qui n'a pas l'air balkanique, et je dois, pour y croire, faire un
véritable effort de volonté. Est-ce que l'entente des négociateurs ue va
pas, à la dernière minute, craquer sur un point de frontière, sur un nom
de ville disputée? N'allons-nous pas apprendre demain que ces peuples,
agités de spasmes rentrés, se sont relancés les uns sur les autres? Nous
le trouverions fort naturel. Et cependant, non. Une certitude secrète,
nécessaire, nous dit tout bas que l'arrêt des hostilités est définitif,
ou, du moins, que, si c'est du provisoire, il va durer un bon bout de
temps. Nous sentons que l'heure a sonné de la suprême lassitude,
qu'aujourd'hui Grecs, Serbes et Monténégrins vainqueurs, Turcs et
Bulgares éprouvés, Roumains agrandis et intacts, tous n'ont plus qu'un
désir, celui de liquider, de récolter, grasse ou maigre, la terrible
moisson, et de commencer à «s'y reconnaître» aussi bien dans l'élévation
que dans la chute. Trop de sang a coulé. Même rouge on se lasse à la
longue de la pluie. Celle-ci a donné tout ce qu'elle pouvait donner.
Elle a fait tout le bien et le mal exigés, attendus. Elle a arrosé,
fécondé, noyé, submergé, desséché et rafraîchi. La terre en est
saturée... et ne le boit plus. Elle le rejette, le rend à ses enfants,
comme pour leur prescrire qu'ils aient maintenant à garder le peu qui
leur en reste, car il n'y a plus une goutte à perdre.
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On est sans voix dès que l'on songe à la quantité, à l'étendue de deuils
et de ruines qui crient «réparation», la seule désormais efficace, celle
de la paix, succédant à celle des armes. Tout la réclame, l'impose, les
morts et les vivants, le ciel et le sol, les drapeaux fatigués et les
canons brûlants, les rois pensifs et les soldats sublimes d'hébétude. Le
repos, le noble repos est la conséquence fatale et souveraine des
saintes fatigues, le sommet des escalades épiques. Le mort... que
veut-il dès qu'il a gagné ce triste et magnifique nom? qu'on l'enterre
et que sur sa tombe on ne fasse plus de bruit. La chair... que veut-elle
dès que trouée, taillée, elle a conquis ces beaux galons pourpres de la
blessure? qu'on la panse et qu'on la laisse doucement se recoudre et se
refermer. Ainsi, la guerre, par une juste et mystérieuse loi, qui montre
bien qu'elle n'est pas aveugle et sauvage, mais juste et divine,...
ainsi la guerre est-elle la première, quand le silence qui suit la
tuerie lui dit que l'instant est venu, à se tourner du côté où elle sait
que va venir la paix, et à lui faire signe de loin d'approcher, qu'elle
est désormais prête à s'en aller, à lui céder la place, car la guerre,
plus intelligente, encore une fois, que ne le laissent croire aux
esprits superficiels son brutal extérieur et ses façons de massacre,
n'ignore pourtant pas qu'elle n'est faite, n'existe, n'est permise et
n'a de raison d'être inévitable, que pour _son résultat_, celui de la
paix, d'une paix meilleure, plus grande, plus longue, assise sur de plus
solides bases de richesse et de gloire.
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Voilà près d'un an qu'elle durait, cette guerre! Pendant des mois elle
nous a passionnés. Nous en avions la curiosité quotidienne, l'émouvante
habitude. Nous en suivions avec une ardeur infatigable et souvent
malsaine les récits d'épouvante et de beauté. Elle était notre
feuilleton vécu, héroïque et affreux. Rien ne nous en a été dissimulé,
malgré les précautions initiales. Tout s'est découvert, au fur et à
mesure. Nous avons su les batailles, les victoires, les défaites, les
marches foudroyantes, les retraites débandées, les convois et les exodes
dans la boue, dans ta neige, les prises de mosquées, les bombardements;
les espoirs et les déconvenues, et les hideurs aussi, dont la
photographie et le dessin ne nous ont pas fait grâce... Par les lettres
des correspondants et les sinistres images prises sur ces lieux de
tristesse et de dévastation, nous pouvons dire que nous avons tout
connu, tout vu... Et cependant, même en ayant dévoré les comptes rendus
sans sauter une ligne, même en ayant scruté d'un oeil sec et décidé les
plus terrifiants témoignages de l'appareil et du crayon, nous savons que
nous n'avons rien vu qui approchât de la réalité!... Et nous ne pouvons
également, sans une espèce de honte et de confusion, nous empêcher de
nous rappeler que très vite, avec l'accoutumance, nous avions pris, de
cet état et de cet enchaînement de catastrophes, un besoin monotone
d'abord, et puis une fatigue dégoûtée. Nous commencions à être blasés.
Le poignant récit de guerre et le cliché horrifique portaient moins sur
notre esprit et nos nerfs. Encore un trimestre et nous n'y aurions pas
plus fait attention qu'à une réclame-pilule de quatrième page.
A la fin nous devions nous appliquer, nous donner une grosse névralgie
pour nous persuader qu'à une distance relativement petite, en plein
choléra, on se coupait le nez et les oreilles et que la terre était à
feu et à sang pendant qu'ici les jeunes femmes dansaient, avec une
inquiétante et onduleuse grâce, le _tango_ provocateur. Mais cet effort
même à nous souvenir, succédant à la passion de nos curiosités
premières, a eu pour nous des effets d'une puissance utile. Nous avons
pris l'habitude d'entendre parler de la guerre et de l'accepter,
d'apprendre qu'en dépit de tout elle peut arriver, d'un instant à
l'autre, qu'elle est humaine, foudroyante comme un mal, contre lequel on
ne peut rien et que personne au monde n'est capable d'empêcher. C'est
l'appendicite des nations. Nous l'avons vue à l'oeuvre, cette guerre,
nous en avons ressenti le formidable contrecoup. Et cela nous a fait
réfléchir, au moment même où, dans notre pays, sous la patriotique et
généreuse impulsion du gouvernement et de la France entière, était votée
de pied en cap la nouvelle loi militaire de contrepartie, de défense et
de sauvegarde.
Ainsi la secousse des Balkans, qui a ébranlé l'Europe depuis onze mois,
a fait lever chez nous des résolutions et des hommes. Je sais bien que
beaucoup de gens trouvent que l'on parle trop de la guerre, qu'on y
pense trop, qu'il n'y en a plus que pour elle. C'est la faute et le
devoir des temps présents. Il faut qu'elle soit notre _préoccupation
nationale_ si nous voulons éviter _l'occupation étrangère_. Nous ne
pouvons pas, quelque amour, quelque désir et quelque respect de la paix
que nous ayons, nous désintéresser de la guerre. Cela est partout en
menace, autour de nous, contre nous, sur nous.
Ces choses ont été dites des milliers de fois. Répétons-les en ne
craignant pas de perdre la pudeur du rabâchage. Un libraire parisien
vient de faire traduire une brochure, très répandue, paraît-il, en
Allemagne, et que j'ai reçue ces jours derniers. Cela est intitulé: _le
Partage de la France en l'an 19..?? Ce qu'on verra un jour._ Et il y a
une carte de la France démembrée, après anéantissement rapide de ses
armées, et envahissement de son territoire. Je ne parlerais pas de cet
opuscule d'une sottise et d'une pauvreté sans nom, si, malgré son
absence totale de valeur militaire, littéraire, scientifique et
documentaire, il n'était révélateur de l'état d'esprit et de convoitise
haineuse de nos voisins ennemis. Feuilletez ce petit rien. Pour ridicule
qu'elle soit, la lecture n'en est pas indifférente, grâce au cynisme de
la gourmandise qu'elle étale. Après que nous avons nous-mêmes déclaré
les premiers (bien entendu!) la guerre à l'Allemagne, nous sommes
aussitôt abandonnés par l'Angleterre et la Russie. Écrasés sur toute la
ligne en très peu de temps... envahis de tous les côtés, nous ne pouvons
bientôt plus continuer la lutte... et savez-vous pourquoi?... _«parce
que le lieutenant d'artillerie Nuglish, descendant du parfumeur
universellement connu, a inventé une bombe asphyxiante qui rend
illusoire la guerre dans les airs»_. C'est donc la fin de la France. Et
elle est ainsi dépecée, de la façon la plus simple, comme vous allez
voir, au congrès de Zurich. L'Italie reçoit la Tunisie, l'Algérie, la
Gascogne, la Guyenne, le Dauphiné, le Languedoc et la Provence.
L'Angleterre a l'Artois et la Picardie, et nos possessions de l'Inde
française. L'Espagne obtient le Maroc, l'Autriche Madagascar. Le reste
de la France est la part de l'Allemagne. Quant à la Russie, elle n'a
rien à prendre chez nous et on lui a donné la Perse et l'Afghanistan...
Tout cela serait risible, encore une fois, s'il n'y avait pour arrêter
le rire, non point l'idée que de pareilles exceptions sont réalisables,
mais l'idée qui ressort de semblables petits faits et de bien d'autres
faciles à relever, que jamais, jamais l'Allemagne n'a eu et n'aura
l'intention de nous provoquer ni de songer à nous attaquer, qu'elle veut
la paix, la bonne paix... et qu'en mettant sur pied une armée de huit
cent mille hommes elle ne pense évidemment qu'à travailler pour le roi
de Prusse!
Partage de la France en 19..??