_Des rafinemens du crédit des Banques générales._
La Banque nationale de Londres, est composée d'un grand nombre
d'Actionaires qui choisissent des Directeurs pour en régir les
opérations. Leur avantage primordial consistoit à faire un partage
annuel des profits qui s'y faisoient par l'intérêt de l'argent, qu'on
prêtoit hors des fonds qu'on déposoit à la Banque; on y a ensuite
incorporé des fonds publics, dont l'Etat paie un intérêt annuel.
Malgré un établissement si solide, on a vu (lorsque la Banque avoit fait
de grosses avances à l'Etat, & que les porteurs de billets de banque
appréhendoient que la Banque ne fut embarrassée) qu'on couroit sus & que
les Porteurs alloient en foule à la Banque pour retirer leur argent: la
même chose est arrivée lors de la chûte de la Mer du Sud, en mil sept
cent vingt.
Les rafinemens qu'on apportoit pour soutenir la Banque & modérer son
discrédit, étoient d'abord d'établir plusieurs Commis pour compter
l'argent aux Porteurs, d'en faire compter de grosses sommes en pieces de
six & de douze sols, pour gagner du tems, d'en païer quelques parties
aux Porteurs particuliers qui étoient-là à attendre des journées
entieres pour être païés à leur tour; mais les sommes les plus
considérables à des amis qui les emportoient & puis les rapportoient à
la Banque en cachette, pour recommencer le lendemain le même manége: par
ce moïen la Banque faisoit bonne contenance & gagnoit du tems; en
attendant que le discrédit se ralentit; mais lorsque cela ne suffisoit
pas, la Banque ouvroit des souscriptions, pour engager des Gens
accrédités & solvables, à s'unir pour se rendre garans de grosses sommes
& maintenir le crédit & la circulation des billets de banque.
Ce fut par ce denier rafinement que le crédit de la Banque se maintint
en mil sept cent vingt, lors de la chûte de la Mer du Sud; car aussi-tôt
qu'on sut dans le public que la souscription fut remplie par des Hommes
riches & puissans, on cessa de courir à la Banque, & on y apporta à
l'ordinaire des dépôts.
Si un Ministre d'Etat en Angleterre, cherchant à diminuer le prix de
l'intérêt de l'argent, ou par d'autres vues, sait augmenter le prix des
fonds publics à Londres, & s'il a assez de crédit sur les Directeurs de
la Banque, pour les engager (sous obligation de les dédommager en cas de
perte) à fabriquer plusieurs billets de banque, dont ils n'ont reçu
aucune valeur, en les priant de se servir de ces billets eux-mêmes pour
acheter plusieurs parties & capitaux des fonds publics; ces fonds ne
manqueront pas de hausser de prix, par ces opérations: & ceux qui les
ont vendus, voïant ce haut prix continuer, se détermineront peut-être,
pour ne point laisser leurs billets de banque inutiles & croïant par les
bruits qu'on seme que le prix de l'intérêt va diminuer & que ces fonds
hausseront encore, de les acheter à un plus haut prix qu'ils ne les
avoient vendus. Que si plusieurs particuliers, voïant les Agens de la
Banque acheter ces fonds, se mêlent d'en faire autant croïant profiter
comme eux, les fonds publics augmenteront de prix, au point que le
Ministre souhaitera; & il se pourra faire que la Banque revendra
adroitement à plus haut prix tous les fonds qu'elle avoit achetés, à la
sollicitation du Ministre, & en tirera non-seulement un grand profit,
mais retirera & éteindra tous les billets de banque extraordinaires
qu'elle avoit fabriqués.
Si la Banque seule hausse le prix des fonds publics en les achetant,
elle les rabaissera d'autant lorsqu'elle voudra les revendre pour
éteindre ses billets extraordinaires; mais il arrive toujours que
plusieurs particuliers voulant imiter les Agens de la Banque dans leurs
opérations, contribuent à les soutenir; il y en a même qui y sont
attrapés faute de savoir au vrai ces opérations, où il entre une
infinité de rafinemens, ou plutôt de fourberies qui ne sont pas de mon
sujet.
Il est donc constant qu'une Banque d'intelligence avec un Ministre, est
capable de hausser & de soutenir le prix des fonds publics, & de baisser
le prix de l'intérêt dans l'Etat au gré de ce Ministre, lorsque les
opérations en sont menagées avec discrétion, & par-là de libérer les
dettes de l'Etat; mais ces raffinemens qui ouvrent la porte à gagner de
grandes fortunes, ne sont que très rarement menagés pour l'utilité seule
de l'Etat; & les opérateurs s'y corrompent le plus souvent. Les billets
de banque extraordinaires, qu'on fabrique & qu'on répand dans ces
occasions, ne dérangent pas la circulation, parcequ'étant emploïés à
l'achat & vente de fonds capitaux, ils ne servent pas à la dépense des
familles, & qu'on ne les convertit point en argent; mais si quelque
crainte ou accident imprévu poussoit les Porteurs à demander l'argent à
la Banque, on en viendroit à crever la bombe, & on verroit que ce sont
des opérations dangereuses.