_Du Commerce avec l'Etranger._
Lorsqu'un Etat échange un petit produit de terre contre un plus grand
dans le commerce avec l'Etranger, il paroît avoir l'avantage dans ce
commerce: & si l'argent y circule en plus grande abondance que chez
l'Etranger, il échangera toujours un plus petit produit de terre contre
un plus grand.
Lorsque l'Etat échange son travail contre le produit de terre de
l'Etranger, il paroît avoir l'avantage dans ce commerce; attendu que ses
habitans sont entretenus aux dépens de l'Etranger.
Lorsqu'un Etat échange son produit conjointement avec son travail,
contre un plus grand produit de l'Etranger conjointement avec un travail
égal ou plus grand, il paroît encore avoir l'avantage dans ce commerce.
Si les Dames de Paris consomment, année commune, des dentelles de
Bruxelles pour la valeur de cent mille onces d'argent, le quart d'un
arpent de terre en Brabant, qui produira cent cinquante livres pesant de
lin, qu'on travaillera en dentelles fines à Bruxelles, correspondra à
cette somme. Il faudra le travail d'environ deux mille personnes en
Brabant pendant une année pour toutes les parties de cette Manufacture,
depuis la semence du lin jusqu'à la derniere perfection de la dentelle.
Le Marchand de dentelle ou Entrepreneur à Bruxelles en fera les avances;
il paiera directement ou indirectement toutes les fileuses & faiseuses
de dentelles, & la proportion du travail de ceux qui font leurs outils;
tous ceux qui ont part au travail, acheteront leur entretien directement
ou indirectement du Fermier en Brabant, qui paie en partie la rente de
son Propriétaire. Si on met le produit de terre qu'on attribue dans
cette oeconomie à ces deux mille personnes, à trois arpens par tête,
tant pour l'entretien de leurs personnes que pour celui de leurs
familles qui en subsistent en partie, il y aura six mille arpens de
terre en Brabant emploïés à l'entretien de ceux qui ont part au travail
de la dentelle, & cela aux dépens des Dames de Paris qui paieront &
porteront cette dentelle.
Les Dames de Paris y paieront les cent mille onces d'argent, chacune
suivant la quantité qu'elles en prennent; il faudra envoïer tout cet
argent en especes à Bruxelles, en déduisant les frais seulement de
l'envoi, & il faut que l'Entrepreneur à Bruxelles y trouve non-seulement
le paiement de toutes ses avances, & l'interêt de l'argent qu'il aura
peut-être emprunté, mais encore un profit de son entreprise pour
l'entretien de sa famille. Si le prix que les Dames donnent de la
dentelle ne remplit pas tous les frais & profits en géneral, il n'y aura
pas d'encouragement pour cette Manufacture, & les Entrepreneurs
cesseront de la conduire ou feront banqueroute; mais comme nous avons
supposé qu'on continue cette Manufacture, il est de nécessité que tous
les frais se trouvent dans les prix que les Dames de Paris en donnent, &
qu'on envoie les cent mille onces d'argent à Bruxelles, si les
Brabançons ne tirent rien de France pour en faire la compensation.
Mais si les habitans du Brabant aiment les vins de Champagne, & en
consomment, année commune, la valeur de cent mille onces d'argent,
l'article des vins pourra compenser celui de la dentelle, & la balance
du commerce, par rapport à ces deux branches, sera égale. La
compensation & la circulation se fera par l'entremise des Entrepreneurs
& des Banquiers qui s'en mêleront de part & d'autre.
Les Dames de Paris paieront cent mille onces d'argent à celui qui leur
vend & livre la dentelle; celui-ci les paiera au Banquier qui lui
donnera une ou plusieurs lettres de change sur son correspondant à
Bruxelles. Ce Banquier remettra l'argent aux Marchands de vin de
Champagne qui ont 100000 onces d'argent à Bruxelles, & qui lui donneront
leurs lettres de change de même valeur tirées sur lui par son
Correspondant à Bruxelles. Ainsi les 100000 onces païées pour le vin de
Champagne à Bruxelles, compenseront les 100000 onces païées pour la
dentelle à Paris; au moïen de quoi on épargnera la peine de voiturer
l'argent reçu à Paris jusqu'à Bruxelles, & la peine de voiturer l'argent
reçu à Bruxelles jusqu'à Paris. Cette compensation se fait par lettres
de change, dont je tacherai de faire connoître la nature dans le
chapitre suivant.
Cependant on voit dans cet exemple que les cent mille onces que les
Dames de Paris paient pour la dentelle, viennent entre les mains des
Marchands qui envoient le vin de Champagne à Bruxelles: & que les cent
mille onces que les consommateurs du vin de Champagne paient pour ce vin
à Bruxelles, tombent entre les mains des Entrepreneurs ou Marchands de
dentelles. Les Entrepreneurs de part & d'autre, distribuent cet argent à
ceux qu'ils font travailler, soit pour ce qui regarde les vins, soit
pour ce qui regarde les dentelles.
Il est clair par cet exemple que les Dames de Paris soutiennent &
entretiennent tous ceux qui travaillent à la dentelle en Brabant, &
qu'elles y causent une circulation d'argent. Il est également clair que
les consommateurs du vin de Champagne à Bruxelles soutiennent &
entretiennent en Champagne, non-seulement tous les Vignerons & autres
qui ont part à la production du vin, tous les Charons, Maréchaux,
Voituriers, &c. qui ont part à la voiture, aussi-bien que les chevaux
qu'on y emploie, mais qu'ils paient aussi la valeur du produit de la
terre pour le vin, & causent une circulation d'argent en Champagne.
Cependant cette circulation ou ce commerce en Champagne, qui fait tant
de fracas, qui fait vivre le Vigneron, le Fermier, le Charon, le
Maréchal, le Voiturier, & qui fait païer exactement, tant la rente du
Propriétaire de la vigne, que celle du Propriétaire des prairies qui
servent à entretenir les chevaux de voiture, est dans le cas présent, un
commerce onéreux & désavantageux à la France, à l'envisager par les
effets qu'il produit.
Si le Muid de vin se vend à Bruxelles pour soixante onces d'argent, & si
on suppose qu'un arpent produise quatre muids de vin, il faut envoïer à
Bruxelles le produit de quatre mille cent soixante-six arpens & demi de
terre, pour correspondre à cent mille onces d'argent, & il faut emploïer
autour de deux mille arpens de prairies & de terres, pour avoir le foin
& l'avoine que consomment les chevaux de transport, & ne les emploïer
durant toute l'année à aucun autre usage. Ainsi on ôtera à la
subsistance des François environ six mille arpens de terres, & on
augmentera celle des Brabançons de plus de quatre mille arpens de
produit, puisque le vin de Champagne qu'ils boivent épargne plus de
quatre mille arpens qu'ils emploieroient vraisemblablement à produire de
la biere pour leur boisson, s'ils ne buvoient pas de vin. Cependant la
dentelle avec laquelle on paie tout cela, ne coute aux Brabançons que le
quart d'un arpent de lin. Ainsi avec un arpent de produit, conjointement
à leur travail, les Brabançons paient plus de seize mille arpens aux
François conjointement à un moindre travail. Ils retirent une
augmentation de subsistance, & ne donnent qu'un instrument de luxe qui
n'apporte aucun avantage réel à la France, parceque la dentelle s'y use
& s'y détruit, & qu'on ne peut l'échanger pour quelque chose d'utile
après cela. Suivant la regle intrinseque des valeurs, la terre qu'on
emploie en Champagne pour la production du vin, celle pour l'entretien
des Vignerons, des Tonneliers, des Charons, des Maréchaux, des
Voituriers, des chevaux pour le transport, &c. devroit être égale à la
terre qu'on emploie en Brabant à la production du lin, & à celle qu'il
faut pour l'entretien des fileuses, des faiseuses de dentelles & de tous
ceux qui ont quelque part à la fabrication de cette Manufacture de
dentelle.
Mais si l'argent est plus abondant dans la circulation en Brabant qu'en
Champagne, la terre & le travail y seront à plus haut prix, & par
conséquent dans l'évaluation qui se fait de part & d'autre en argent,
les François perdront encore considérablement.
On voit dans cet exemple une branche de commerce qui fortifie
l'Etranger, qui diminue les habitans de l'Etat, & qui, sans en faire
sortir aucun argent effectif, affoiblit ce même Etat. J'ai choisi cet
exemple pour mieux faire sentir comment un Etat peut être la dupe d'un
autre par le fait du commerce, & pour faire comprendre la maniere de
connoître les avantages & les desavantages du commerce avec l'Etranger.
C'est en examinant les effets de chaque branche de commerce en
particulier, qu'on peut regler utilement le commerce avec les Etrangers:
on ne sauroit le connoître distinctement par des raisonnemens généraux.
On trouvera toujours par l'examen des particularités, que l'exportation
de toute Manufacture est avantageuse à l'Etat, parce qu'en ce cas
l'Etranger paie & entretient toujours des Ouvriers utiles à l'Etat; que
les meilleurs retours ou paiemens qu'on retire sont les especes, & au
défaut des especes, le produit des terres de l'Etranger où il entre le
moins de travail. Par ces moïens de commercer on voit souvent des Etats
qui n'ont presque point de produits de terre, entretenir des habitans en
grand nombre aux dépens de l'Etranger: & de grands Etats maintenir leurs
habitans avec plus d'aisance & d'abondance.
Mais attendu que les grands Etats n'ont pas besoin d'augmenter le nombre
de leurs habitans, il suffit d'y faire vivre ceux qui y sont, du crû de
l'Etat, avec plus d'agrément & d'aisance, & de rendre les forces de
l'Etat plus grandes pour sa défense & sa sureté. Pour y parvenir par le
commerce avec l'Etranger, il faut encourager, tant qu'on peut,
l'exportation des ouvrages & des Manufactures de l'Etat, pour en
retirer, autant qu'il est possible, de l'or & de l'argent en nature.
S'il arrivoit par des récoltes abondantes qu'il y eût en l'Etat beaucoup
de produits au-delà de la consommation ordinaire & annuelle, il seroit
avantageux d'en encourager l'exportation chez l'Etranger pour en faire
entrer la valeur en or & en argent: ces métaux ne périssent point & ne
se dissipent pas comme les produits de la terre, & on peut toujours avec
l'or & l'argent faire entrer dans l'Etat tout ce qui y manque.
Cependant il ne seroit pas avantageux de mettre l'Etat dans l'habitude
annuelle d'envoïer chez l'Etranger de grandes quantités du produit de
son crû, pour en tirer le paiement en Manufactures étrangeres. Ce seroit
affoiblir & diminuer les habitans & les forces de l'Etat par les deux
bouts.
Mais je n'ai point dessein d'entrer dans le détail des branches du
commerce qu'il faudroit encourager pour le bien de l'Etat. Il me suffit
de remarquer qu'il faut toujours tâcher d'y faire entrer le plus
d'argent qu'il se peut.
L'augmentation de la quantité d'argent qui circule dans un Etat, lui
donne de grands avantages dans le commerce avec l'Etranger, tant que
cette abondance d'argent y continue. L'Etat échange toujours par là une
petite quantité de produit & de travail, contre une plus grande. Il leve
les taxes avec facilité, & ne trouve pas de difficulté à faire de
l'argent dans les cas de besoins publics.
Il est vrai que la continuation de l'augmentation de l'argent causera
dans la suite par son abondance une cherté de terre & de travail dans
l'Etat. Les ouvrages & les Manufactures couteront tant, à la longue, que
l'Etranger cessera peu-à-peu de les acheter, & s'accoutumera à les
prendre ailleurs à meilleur marché; ce qui ruinera insensiblement les
ouvrages & les Manufactures de l'Etat. La même cause qui augmentera les
rentes des Propriétaires des terres de l'Etat (qui est l'abondance de
l'argent) les mettra dans l'habitude de tirer quantité d'ouvrages des
païs étrangers où ils les auront à grand marché: ce sont là des
conséquences naturelles. La richesse qu'un Etat acquert par le commerce,
le travail & l'oeconomie le jettera insensiblement dans le luxe. Les
Etats qui haussent par le commerce ne manquent pas de baisser ensuite:
il y a des regles que l'on pourroit mettre en usage, ce qu'on ne fait
guere pour empêcher ce déclin. Toujours est-il vrai que tandis que
l'Etat est en possession actuelle la balance du commerce, & de
l'abondance de l'argent il paroît puissant, & il l'est en effet tant que
cette abondance y subsiste.
On pourroit tirer des inductions à l'infini pour justifier ces idées du
commerce avec l'Etranger, & les avantages de l'abondance de l'argent. Il
est étonnant de voir la disproportion de la circulation de l'argent en
Angleterre & à la Chine. Les Manufactures des Indes, comme les Soieries,
les Toiles peintes, les Mousselines, &c. nonobstant les frais d'une
navigation de dix-huit mois, reviennent à un très bas prix en
Angleterre, qui les paieroit avec la trentieme partie de ses ouvrages &
de ses Manufactures si les Indiens les vouloient acheter. Mais ils ne
sont pas si foux de païer des prix extravagans pour nos ouvrages,
pendant qu'on travaille mieux chez eux & infiniment à meilleur marché.
Aussi ne nous vendent-ils leurs Manufactures que contre argent comptant,
que nous leur portons annuellement pour augmenter leurs richesses &
diminuer les nôtres. Les Manufactures des Indes qu'on consomme en Europe
ne font que diminuer notre argent & le travail de nos propres
Manufactures.
Un Amériquain, qui vend à un Européen des peaux de Castor, est surpris
avec raison d'apprendre que les chapeaux qu'on fait de laine sont aussi
bons pour l'usage, que ceux qu'on fait de poil de castor, & que toute la
différence, qui cause une si longue navigation, ne consiste que dans la
fantaisie de ceux qui trouvent les chapeaux de poil de castor plus
legers & plus agréables à la vûe & au toucher. Cependant comme on paie
ordinairement les peaux de Castor à ces Amériquains en ouvrages de fer,
d'acier, &c. & non en argent, c'est un commerce qui n'est pas nuisible à
l'Europe, d'autant plus qu'il entretient des Ouvriers & particulierement
des Matelots, qui dans les besoins de l'Etat sont très utiles, au lieu
que le commerce des Manufactures des Indes orientales, emporte l'argent
& diminue les Ouvriers de l'Europe.
Il faut convenir que le commerce des Indes orientales est avantageux à
la République de Hollande, & qu'elle en fait tomber la perte sur le
reste de l'Europe en vendant les épices & Manufactures, en Allemagne, en
Italie, en Espagne & dans le Nouveau Monde, qui lui rendent tout
l'argent qu'elle envoie aux Indes & bien au-delà: il est même utile à la
Hollande d'habiller ses femmes & plusieurs autres habitans, des
Manufactures des Indes, plutôt que d'étoffe d'Angleterre & de France. Il
vaut mieux pour les Hollandois enrichir les Indiens que leurs voisins,
qui pourroient en profiter pour les opprimer: d'ailleurs ils vendent aux
autres habitans de l'Europe les toiles & les petites Manufactures de
leur crû, beaucoup plus cher qu'ils ne vendent chez eux les Manufactures
des Indes, qui s'y consomment.
L'Angleterre & la France auroient tort d'imiter en cela les Hollandois.
Ces Roïaumes ont chez eux les moïens d'habiller leurs femmes, de leur
crû; & quoique leurs étoffes reviennent à un plus haut prix que celles
des Manufactures des Indes, ils doivent obliger leurs habitans de n'en
point porter d'étrangeres; ils ne doivent pas permettre la diminution de
leurs ouvrages & de leurs Manufactures, ni se mettre dans la dépendance
des Etrangers, ils doivent encore moins laisser enlever leur argent pour
cela.
Mais puisque les Hollandois trouvent moïen de débiter dans les autres
Etats de l'Europe les marchandises des Indes, les Anglois & les François
en devroient faire autant, soit pour diminuer les forces navales de la
Hollande, soit pour augmenter les leurs, & sur-tout afin de se passer du
secours des Hollandois dans les branches de consommation, qu'une
mauvaise habitude a rendues nécessaires dans ces Roïaumes: c'est un
désavantage visible de permettre qu'on porte des Indiennes dans les
Roïaumes d'Europe qui ont de leur crû dequoi habiller leurs habitans.
De même qu'il est désavantageux à un Etat d'encourager des Manufactures
étrangeres, il est aussi désavantageux d'encourager la navigation des
étrangers. Lorsqu'un Etat envoie chez l'Etranger ses ouvrages & ses
Manufactures, il en tire l'avantage en entier s'il les envoie par ses
propres Vaisseaux: par-là il entretient un bon nombre de Matelots, qui
sont aussi utiles à l'Etat que les Ouvriers. Mais s'il en abandonne le
transport à des Bâtimens étrangers, il fortifie la Marine étrangere &
diminue la sienne.
C'est un point essentiel du commerce avec l'Etranger que celui de la
navigation. De toute l'Europe, les Hollandois sont ceux qui construisent
des Vaisseaux à meilleur marché. Outre les rivieres qui leur apportent
du bois flotté, le voisinage du Nord leur fournit à moins de frais les
mâts, le bois, le goudron, les cordages, &c. Leurs Moulins à scier le
bois en facilitent le travail. De plus ils naviguent avec moins
d'équipage, & leurs Matelots vivent à très peu de frais. Un de leurs
Moulins à scier le bois épargne journellement le travail de
quatre-vingts hommes.
Par ces avantages ils seroient dans l'Europe les seuls voituriers par
Mer, si l'on suivoit toujours le meilleur marché: & s'ils avoient de
leur propre crû dequoi faire un commerce étendu, ils auroient sans doute
la plus florissante Marine de l'Europe. Mais le grand nombre de leurs
Matelots ne suffit pas, sans les forces intérieures de l'Etat, pour la
superiorité de leurs forces navales: ils n'armeroient jamais de
Vaisseaux de guerre, ni de Matelots si l'Etat avoit de grands revenus
pour les construire & les solder: ils profiteroient en tout du grand
marché.
L'Angleterre pour les empêcher d'augmenter à ses dépens leur avantage
sur Mer par ce bon marché, a défendu à toute Nation d'apporter chez elle
d'autres marchandises que celles de leur crû; au moïen dequoi les
Hollandois n'aïant pû servir de voituriers pour l'Angleterre, les
Anglois même ont fortifié par-là leur Marine: & bien qu'ils naviguent à
plus de frais que les Hollandois, les richesses de leurs charges au
dehors rendent ces frais moins considérables.
La France & l'Espagne sont bien des Etats maritimes, qui ont un riche
produit qu'on envoie dans le Nord, d'où on leur porte chez eux les
denrées & marchandises. Il n'est pas étonnant que leur marine ne soit
pas considérable à proportion de leur produit & de l'étendue de leurs
Côtes maritimes, puisqu'ils laissent à des Vaisseaux étrangers le soin
de leur apporter du Nord tout ce qu'ils en reçoivent, & de leur venir
enlever les denrées que les Etats du Nord tirent de chez eux.
Ces Etats, je dis la France & l'Espagne, ne font pas entrer dans les
vues de leur politique la considération du Commerce au point qu'elle y
seroit avantageuse; la plûpart des Commerçans en France & en Espagne qui
ont relation avec l'Etranger, sont plutôt des Facteurs ou des Commis de
Négocians étrangers que des Entrepreneurs, pour conduire ce commerce de
leur fond.
Il est vrai que les Etats du Nord sont, par leur situation & par le
voisinage des païs qui produisent tout ce qui est nécessaire à la
construction des Navires, en état de voiturer tout à meilleur marché,
que ne seroit la France & l'Espagne: mais si ces deux Roïaumes prenoient
des mesures pour fortifier leur marine, cet obstacle ne les en
empêcheroit pas. L'Angleterre leur en a montré il y a déja long-tems
l'exemple en partie: ils ont chez eux & dans leurs Colonies tout ce
qu'il faut pour la construction des Bâtimens, ou du moins il ne seroit
pas difficile de les y faire produire: & il y a une infinité de voies
qu'on pourroit prendre pour faire réussir un tel dessein, si la
legislature ou le ministere y vouloit concourir. Mon sujet ne me permet
pas d'examiner dans cet Essai, le détail de ces voies: je me bornerai à
dire, que dans les païs où le commerce n'entretient pas constamment un
nombre considérable de Bâtimens & de Matelots, il est presque impossible
que le Prince puisse entretenir une Marine florissante, sans des frais
qui seroient seuls capables de ruiner les trésors de son Etat.
Je conclurai donc, en remarquant que le commerce qui est le plus
essentiel à un Etat pour l'augmentation ou la diminution de ses forces
est le commerce avec l'Etranger, que celui de l'intérieur d'un Etat
n'est pas d'une si grande considération dans la politique; qu'on ne
soutient qu'à demi le commerce avec l'Etranger, lorsqu'on n'a pas l'oeil
à augmenter & maintenir de gros Négocians naturels du païs, des Bâtimens
& des Matelots, des Ouvriers & des Manufactures, & surtout qu'il faut
toujours s'attacher à maintenir la balance contre les Etrangers.