_De l'interêt de l'argent, & de ses causes_.
Comme les prix des choses se fixent dans les altercations des marchés
par les quantités des choses exposées en vente proportionnellement à la
quantité d'argent qu'on en offre, ou ce qui est la même chose, par la
proportion numérique des Vendeurs & des Acheteurs; de même l'interêt de
l'argent dans un Etat se fixe par la proportion numérique des Prêteurs &
des Emprunteurs.
Quoique l'argent passe pour gages dans le troc, cependant il ne se
multiplie point, & ne produit point un interêt dans la simple
circulation. Les nécessités des Hommes semblent avoir introduit l'usage
de l'interêt. Un Homme qui prête son argent sur de bons gages ou sur
l'hypotheque des terres, court au moins le hazard de l'inimitié de
l'Emprunteur, ou celui des frais, des procès & des pertes; mais
lorsqu'il prête sans sureté, il court risque de tout perdre. Par rapport
à ces raisons, les Hommes nécessiteux doivent avoir dans les
commencemens tenté les Prêteurs par l'appas d'un profit; & ce profit
doit avoir été proportionné aux nécessités des Emprunteurs & à la
crainte & à l'avarice des Prêteurs. Voilà ce me semble la premiere
source de l'intérêt. Mais son usage constant dans les Etats paroît fondé
sur les profits que les Entrepreneurs en peuvent faire.
La terre produit naturellement, aidée du travail de l'Homme, quatre,
dix, vingt, cinquante, cent, cent-cinquante fois, la quantité de blé
qu'on y seme, suivant la bonté du terroir & l'industrie des Habitans.
Elle multiplie les fruits & les bestiaux. Le Fermier qui en conduit le
travail a ordinairement les deux tiers du produit, dont un tiers paie
ses frais & son entretien, l'autre lui reste pour profit de son
entreprise.
Si le Fermier a assez de fond pour conduire son entreprise, s'il a tous
les outils & les instrumens nécessaires, les chevaux pour labourer, les
bestiaux qu'il faut pour mettre la terre en valeur, &c., il prendra pour
lui, tous frais faits, le tiers du produit de sa Ferme. Mais si un
Laboureur entendu, qui vit de son travail à gages au jour la journée, &
qui n'a aucun fond, peut trouver quelqu'un qui veuille bien lui prêter
un fond ou de l'argent pour en acheter, il sera en état de donner à ce
Prêteur toute la troisieme rente, ou le tiers du produit d'une Ferme
dont il deviendra le Fermier ou l'Entrepreneur. Cependant, il croira sa
condition meilleure qu'auparavant, attendu qu'il trouvera son entretien
dans la seconde rente, & deviendra Maître, de Valet qu'il étoit: que si
par sa grande oeconomie, & en se fraudant quelque chose du nécessaire,
il peut par degrés amasser quelques petits fonds, il aura tous les ans
moins à emprunter, & parviendra dans la suite à s'approprier toute la
troisieme rente.
Si cet Entrepreneur nouveau trouve à acheter à crédit du blé ou des
bestiaux, pour les païer à long terme & lorsqu'il sera en état de faire
de l'argent par la vente du produit de sa Ferme, il en donnera
volontiers un plus grand prix que celui du marché contre argent
comptant: & cette façon sera la même chose que s'il empruntoit de
l'argent comptant pour acheter le blé au comptant, en donnant pour
l'interêt la différence du prix du comptant & de celui à terme: mais de
quelque façon qu'il emprunte soit au comptant, soit en marchandises, il
faut qu'il lui reste dequoi s'entretenir par son entreprise, sans quoi
il fera banqueroute. Ce hazard fera qu'on exigera de lui vingt à trente
pour cent de profit ou d'interêt sur la quantité de l'argent ou sur la
valeur des denrées ou des marchandises qu'on lui prêtera.
D'un autre côté, un maître Chapelier, qui a du fond pour conduire sa
Manufacture de chapeaux soit pour louer une maison, acheter des castors,
des laines, de la teinture, &c., soit pour païer toutes les semaines, la
subsistance de ses Ouvriers, doit non-seulement trouver son entretien
dans cette entreprise, mais encore un profit semblable à celui du
Fermier, qui a la troisieme partie pour lui. Cet entretien, de même que
ce profit, doit se trouver dans la vente des chapeaux, dont le prix doit
païer non-seulement les matériaux, mais aussi l'entretien du Chapelier &
de ses Ouvriers, & encore le profit en question.
Mais un Compagnon Chapelier entendu, mais sans fond, peut entreprendre
la même Manufacture, en empruntant de l'argent & des matériaux, & en
abandonnant l'article du profit à quiconque voudra lui prêter de
l'argent, ou à quiconque voudra lui confier du castor, de la laine, &c.,
qu'il ne paiera qu'à long terme & lorsqu'il aura vendu ses chapeaux. Si
à l'expiration du terme de ses billets le Prêteur d'argent redemande son
capital, ou si le Marchand de laine & les autres Prêteurs ne veulent
plus s'y fier, il faut qu'il quitte son entreprise; auquel cas il aimera
peut-être mieux faire banqueroute. Mais s'il est sage & industrieux, il
pourra faire voir à ses créanciers qu'il a en argent ou en chapeaux la
valeur du fond qu'il a emprunté à-peu-près, & ils aimeront mieux
probablement continuer à s'y fier & se contenter, pour le présent, de
leur interêt ou du profit. Au moïen dequoi il continuera, & peut-être
amassera-t'il par degrés quelque fond en se frustrant un peu de son
nécessaire. Avec ce secours il aura tous les ans moins à emprunter, &
lorsqu'il aura amassé un fond suffisant pour conduire sa Manufacture qui
sera toujours proportionnée au débit qu'il en a, l'article du profit lui
demeurera en entier, & il s'enrichira s'il n'augmente pas sa dépense.
Il est bon de remarquer que l'entretien d'un tel Manufacturier est d'une
petite valeur à proportion de celle des sommes qu'il emprunte dans son
commerce, ou des matériaux qu'on lui confie; & par conséquent les
Prêteurs ne courent pas un grand risque de perdre leur capital, s'il est
honnête homme & industrieux: mais comme il est très possible qu'il ne le
soit pas, les Prêteurs exigeront toujours de lui un profit ou interêt de
vingt à trente pour cent de la valeur du prêt: encore n'y aura-t'il que
ceux qui en ont bonne opinion qui s'y fieront. On peut faire les mêmes
inductions par rapport à tous les Maîtres, Artisans, Manufacturiers &
autres Entrepreneurs dans l'Etat, qui conduisent des entreprises dont le
fond excede considérablement la valeur de leur entretien annuel.
Mais si un Porteur d'eau à Paris s'érige en Entrepreneur de son propre
travail, tout le fond dont il aura besoin sera le prix de deux seaux,
qu'il pourra acheter pour une once d'argent, après quoi tout ce qu'il
gagne devient profit. S'il gagne par son travail cinquante onces
d'argent par an, la somme de son fond, ou emprunt, sera à celle de son
profit, comme un à cinquante. C'est-à-dire, qu'il gagnera cinq mille
pour cent, au lieu que le Chapelier ne gagnera pas cinquante pour cent,
& qu'il sera même obligé d'en païer vingt à trente pour cent au Prêteur.
Cependant un Prêteur d'argent aimera mieux prêter mille onces d'argent à
un Chapelier à vingt pour cent d'interêt, que de prêter mille onces à
mille Porteurs d'eau à cinq cent pour cent d'interêt. Les Porteurs d'eau
dépenseront bien vîte à leur entretien non-seulement l'argent qu'ils
gagnent par leur travail journalier, mais tout celui qu'on leur a prêté.
Ces capitaux qu'on leur prête, sont petits à proportion de la somme
qu'il leur faut pour leur entretien: soit qu'ils soient beaucoup ou peu
emploïés, ils peuvent facilement dépenser tout ce qu'ils gagnent. Ainsi
on ne peut guere déterminer les gains de ces bas Entrepreneurs. On
diroit bien qu'un Porteur d'eau gagne cinq mille pour cent de la valeur
des seaux qui servent de fond à son entreprise, & même dix mille pour
cent, si par un rude travail il gagnoit cent onces d'argent par an. Mais
comme il peut dépenser pour son entretien les cent onces aussi-bien que
les cinquante, ce n'est que par la connoissance de ce qu'il met à son
entretien qu'on peut savoir combien il a de profit clair.
Il faut toujours défalquer la subsistance & l'entretien des
Entrepreneurs avant que de statuer sur leur profit. C'est ce que nous
avons fait dans l'exemple du Fermier & dans celui du Chapelier: & c'est
ce qu'on ne peut guere déterminer pour les bas Entrepreneurs; aussi
font-ils pour la plûpart banqueroute, s'ils doivent.
Il est ordinaire aux Brasseurs de Londres, de prêter quelques barils de
biere aux Entrepreneurs de Cabarets à biere, & lorsque ceux-ci paient
les premiers barils, on continue à leur en prêter d'autres. Si la
consommation de ces Cabarets à biere devient forte, ces Brasseurs font
quelquefois un profit de cinq cent pour cent par an; & j'ai oui dire que
les gros Brasseurs ne laissoient pas de s'enrichir lorsqu'il n'y a que
la moitié des Cabarets à biere qui leur font banqueroute dans le courant
de l'année.
Tous les Marchands dans l'Etat, sont dans une habitude constante de
prêter à termes des marchandises ou des denrées à des Détailleurs, &
proportionnent la mesure de leur profit, ou leur interêt, à celle de
leur risque. Ce risque est toujours grand par la grande proportion de
l'entretien de l'emprunteur à la valeur prêtée. Car si l'emprunteur ou
détailleur n'a pas un prompt débit dans le bas troc, il se ruinera bien
vîte & dépensera tout ce qu'il a emprunté pour sa subsistance, & par
conséquent sera obligé de faire banqueroute.
Les Revendeuses de poisson, qui l'achetent à Billingaste, à Londres,
pour le revendre dans les autres quartiers de la Ville, paient
ordinairement par contrat passé par un Ecrivain expert, un schelling par
guinée, ou par vingt-un schellings, d'interêts par semaine; ce qui fait
deux cens soixante pour cent par année. Les Revendeuses des Halles à
Paris dont les entreprises sont moins considérables paient cinq sols par
semaine d'interêts d'un écu de trois livres, ce qui passe quatre cents
trente pour cent par an: cependant il y a peu de Prêteurs qui fassent
fortune avec de si grands interêts.
Ces gros interêts sont non-seulement tolérés, mais encore en quelque
façon utiles & nécessaires dans un Etat. Ceux qui achetent le poisson
dans les rues paient ces gros interêts par l'augmentation de prix qu'ils
en donnent; cela leur est commode, & ils n'en ressentent pas la perte.
De même un Artisan qui boit un pot de biere, & en paie un prix qui fait
trouver au Brasseur cinq cents pour cent de profit, se trouve bien de
cette commodité & n'en sent point la perte dans un si bas détail.
Les Casuistes, qui ne paroissent guere propres à juger de la nature de
l'interêt & des matieres de commerce, ont imaginé un terme (_damnum
emergens_) au moïen duquel ils veulent bien tolerer ces hauts prix
d'interêt: & plutôt que de renverser l'usage & la convenance des
Societés, ils ont consenti & permis à ceux qui prêtent avec un grand
risque, de tirer proportionnellement un grand interêt; & cela sans
bornes: car ils seroient bien embarassés à en trouver de certaines,
puisque la chose dépend réellement des craintes des Prêteurs & des
nécessités des emprunteurs.
On loue les Négocians sur Mer, lorsqu'ils peuvent faire profiter leur
fond dans leur entreprise, fusse à dix mille pour cent; & quelque profit
que les Marchands en gros fassent ou stipulent en vendant à long terme
les denrées ou les marchandises à des Marchands-détailleurs inférieurs,
je n'ai pas oui dire que les Casuistes leur en fissent un crime. Ils
sont ou paroissent un peu plus scrupuleux au sujet des prêts en argent
sec, quoique ce soit dans le fond la même chose. Cependant ils tolerent
encore ces prêts au moïen d'une distinction (_lucrum cessans_) qu'ils
ont imaginée; je crois que cela veut dire, qu'un Homme qui a été dans
l'habitude de faire valoir son argent à cinq cens pour cent dans son
commerce, peut stipuler ce profit en le prétant à un autre. Rien n'est
plus divertissant que la multitude des Loix & des Canons qui ont été
faits dans tous les siécles au sujet de l'interêt de l'argent, toujours
par des Sages qui n'étoient guere au fait du commerce, & toujours
inutilement.
Il paroît par ces exemples & par ces inductions, qu'il y a dans un Etat
plusieurs classes & allées d'interêts ou de profit; que dans les plus
basses classes, l'interêt est toujours le plus fort à proportion du plus
grand risque; & qu'il diminue de classe en classe jusqu'à la plus haute
qui est celle des Négocians riches & réputés solvables. L'intérêt qu'on
stipule dans cette classe, est celui qu'on appelle le prix courant de
l'interêt dans l'Etat, & il ne differe guere de l'interêt qu'on stipule
sur l'hypotheque des terres. On aime autant le billet d'un Négociant
solvable & solide, au moins pour un court terme, qu'une action sur une
terre; parceque la possibilité d'un procès ou d'une contestation au
sujet de celle-ci, compense la possibilité de la banqueroute du
Négociant.
Si dans un Etat il n'y avoit pas d'Entrepreneurs qui pussent faire du
profit sur l'argent ou sur les marchandises qu'ils empruntent, l'usage
de l'intérêt ne seroit pas probablement si fréquent qu'on le voit. Il
n'y auroit que les Gens extravagans & prodigues qui feroient des
emprunts. Mais dans l'habitude où tout le monde est de se servir
d'Entrepreneurs, il y a une source constante pour les emprunts & par
conséquent pour l'interêt. Ce sont les Entrepreneurs qui cultivent les
terres, les Entrepreneurs qui fournissent le pain, la viande, les
habillemens, &c. à tous les Habitans d'une ville. Ceux qui travaillent
aux gages de ces Entrepreneurs, cherchent aussi à s'ériger eux-mêmes en
Entrepreneurs, à l'envie les uns des autres. La multitude des
Entrepreneurs est encore bien plus grande parmi les Chinois; & comme ils
ont tous l'esprit vif, le génie propre pour les entreprises, & une
grande constance à les conduire, il y a parmi eux des Entrepreneurs qui
parmi nous sont fournis par des gens gagés: ils fournissent les repas
des Laboureurs, même dans les champs. Et c'est peut-être cette multitude
de bas Entrepreneurs, & des autres, de classe en classe, qui, trouvant
le moïen de gagner beaucoup par la consommation sans que cela soit
sensible aux consommateurs, soutiennent le prix de l'interêt dans la
plus haute classe à trente pour cent; au lieu qu'il ne passe guere cinq
pour cent dans notre Europe. L'interêt a été à Athênes, du tems de
Solon, à dix-huit pour cent. Dans la République romaine il a été le plus
souvent à douze pour cent, on l'y a vu à quarante huit pour cent, à
vingt pour cent, à huit pour cent, à six pour cent, au plus bas à quatre
pour cent: il n'a jamais été si bas librement que vers la fin de la
République & sous Auguste après la conquête de l'Egypte. L'Empereur
Antonin & Alexandre Severe, ne réduisirent l'interêt à quatre pour cent,
qu'en prêtant l'argent public sur l'hypotheque des terres.