_La circulation & le troc des denrées & des marchandises, de même que
leur production, se conduisent en Europe par des Entrepreneurs, & au
hazard._
Le Fermier est un Entrepreneur qui promet de païer au Propriétaire, pour
sa Ferme ou Terre, une somme fixe d'argent (qu'on suppose ordinairement
égale en valeur au tiers du produit de la Terre), sans avoir de
certitude de l'avantage qu'il tirera de cette entreprise. Il emploie une
partie de cette Terre à nourrir des Troupeaux, à produire du grain, du
vin, des foins, &c. suivant ses idées, sans pouvoir prévoir laquelle des
especes de ces denrées rapportera le meilleur prix. Ce prix des denrées
dépendra en partie des Saisons & en partie de la consommation; s'il y a
abondance de blé par rapport à la consommation, il sera à vil prix, s'il
y a rareté, il sera cher. Qui est celui qui peut prévoir le nombre des
naissances & morts des Habitans de l'Etat, dans le courant de l'année?
Qui peut prévoir l'augmentation ou la diminution de dépense qui peut
survenir dans les Familles? cependant le prix des denrées du Fermier
dépend naturellement de ces événemens qu'il ne sauroit prévoir, &
parconséquent il conduit l'entreprise de sa Ferme avec incertitude.
La Ville consume plus de la moitié des denrées du Fermier. Il les y
porte au Marché, ou il les vend au Marché du plus prochain Bourg, ou
bien quelques-uns s'érigent en Entrepreneurs pour faire ce transport.
Ceux-ci s'obligent de païer au Fermier un prix certain de ses denrées,
qui est celui du Marché du jour, pour en tirer dans la Ville un prix
incertain, qui doit néanmoins les défraïer des frais de la voiture, &
leur laisser un profit pour leur entreprise; cependant la variation
journaliere du prix des denrées dans la Ville, quoiquelle ne soit pas
considérable, rend leur profit incertain.
L'Entrepreneur ou Marchand qui voiture les denrées de la Campagne à la
Ville, n'y peut pas demeurer pour les vendre en détail lors de leur
consommation: pas une des Familles de la Ville ne se chargera d'acheter
tout-à-la-fois les denrées dont elle pourroit faire la consommation;
chaque Famille pouvant augmenter ou diminuer en nombre aussi-bien qu'en
consommation, ou au moins varier dans les especes de denrées quelle
consommera: on ne fait guere de provisions dans les Familles que de vin.
Quoi qu'il en soit, le plus grand nombre des Habitans de la Ville, qui
ne subsiste qu'au jour la journée, & qui cependant fait la plus forte
consommation, ne pourra faire aucune provision des denrées de la
Campagne.
Cela fait que plusieurs personnes dans la Ville s'érigent en Marchands
ou Entrepreneurs, pour acheter les denrées de la Campagne de ceux qui
les apportent, ou pour les faire apporter pour leur compte: ils en
donnent un prix certain suivant celui du lieu où ils les achetent, pour
les revendre en gros ou en détail à un prix incertain.
Ces Entrepreneurs sont les Marchands, en gros, de laine, de grains, les
Boulangers, Bouchers, Manufacturiers, & tous les Marchands de toute
espece qui achetent les denrées & matériaux de la Campagne, pour les
travailler & revendre à mesure que les Habitans ont besoin de les
consommer.
Ces Entrepreneurs ne peuvent jamais savoir la quantité de la
consommation dans leur Ville, ni même combien de tems leurs Chalans
acheteront d'eux, vu que leurs Rivaux tacheront par toutes sortes de
voies de s'en attirer les Pratiques: tout cela cause tant d'incertitude
parmi tous ces Entrepreneurs, qu'on en voit qui font journellement
banqueroute.
Le Manufacturier qui a acheté la laine du Marchand ou du Fermier en
droiture, ne peut pas savoir le profit qu'il tirera de son entreprise,
en vendant ses draps & étoffes au Marchand drapier. Si celui-ci n'a pas
un débit raisonnable, il ne se chargera pas des draps & étoffes du
Manufacturier, encore moins si ces étoffes cessent d'être à la mode.
Le Drapier est un Entrepreneur qui achete des draps & des étoffes du
Manufacturier à un prix certain, pour les revendre à un prix incertain,
parcequ'il ne peut pas prévoir la quantité de la consommation; il est
vrai qu'il peut fixer un prix & s'obstiner à ne pas vendre à moins qu'il
ne l'obtienne, mais si ses Pratiques le quittent pour acheter à meilleur
marché de quelqu'autre, il se consumera en frais en attendant de vendre
au prix qu'il se propose, & cela le ruinera autant ou plus que s'il
vendoit sans profit.
Les Marchands en boutique, & les Détailleurs de toutes especes, sont des
Entrepreneurs qui achetent à un prix certain, & qui revendent dans leurs
Boutiques ou dans les Places publiques, à un prix incertain. Ce qui
encourage & maintient ces sortes d'Entrepreneurs dans un Etat, c'est que
les Consommateurs qui sont leurs Chalans, aiment mieux donner quelque
chose de plus dans le prix, pour trouver à portée ce dont ils ont besoin
dans le détail, que d'en faire provision, & que la plus grande partie
n'ont pas le moïen de faire une telle provision, en achetant de la
premiere main.
Tous ces Entrepreneurs deviennent consommateurs & Chalans réciproquement
les uns des autres; le Drapier, du Marchand de vin; celui-ci, du
Drapier: ils se proportionnent dans l'Etat à leurs Chalans ou à leur
consommation. S'il y a trop de Chapeliers dans une Ville ou dans une rue
pour le nombre de personnes qui y achetent des chapeaux, il faut que
quelques-uns qui seront les plus mal achalandés fassent banqueroute;
s'il y en a trop peu, ce sera une entreprise avantageuse, qui
encouragera quelques nouveaux Chapeliers d'y ouvrir boutique, & c'est
ainsi que les Entrepreneurs de toutes especes se proportionnent au
hazard dans un Etat.
Tous les autres Entrepreneurs, comme ceux qui se chargent des Mines, des
Spectacles, des Bâtimens, &c., les Négocians sur mer & sur terre, &c.,
les Rotisseurs, les Pâtissiers, les Cabaretiers, &c. de même que les
Entrepreneurs dans leur propre travail & qui n'ont pas besoin de fonds
pour s'établir, comme Compagnons artisans, Chauderoniers, Ravaudeuses,
Ramoneurs, Porteurs-d'eau, subsistent avec incertitude, & se
proportionnent à leurs Chalans. Les Maîtres artisans, comme Cordonniers,
Tailleurs, Menuisiers, Perruquiers, &c. qui emploient des Compagnons à
proportion de l'ouvrage qu'ils ont, vivent dans la même incertitude,
puisque leurs Chalans les peuvent quitter du jour au lendemain: les
Entrepreneurs de leur propre travail dans les Arts & Sciences, comme
Peintres, Médecins, Avocats, &c. subsistent dans la même incertitude. Si
un Procureur ou Avocat gagne 5000 livres sterlins par an, en servant ses
Cliens ou pratiques, & qu'un autre n'en gagne que 500, on peut les
considérer comme aïant autant de gages incertains de ceux qui les
emploient.
On pourroit peut-être avancer que tous les Entrepreneurs cherchent à
attrapper tout ce qu'ils peuvent dans leur état, & à dupper leurs
Chalans, mais cela n'est pas de mon sujet.
Par toutes ces inductions & par une infinité d'autres qu'on pourroit
faire dans une matiere qui a pour objet tous les Habitans d'un Etat, on
peut établir que, excepté le Prince & les Propriétaires de Terres, tous
les Habitans d'un Etat sont dépendans; qu'ils peuvent se diviser en deux
classes, savoir en Entrepreneurs, & en Gens à gages; & que les
Entrepreneurs sont comme à gages incertains, & tous les autres à gages
certains pour le tems qu'ils en jouissent, bien que leurs fonctions &
leur rang soient très disproportionnés. Le Général qui a une paie, le
Courtisan qui a une pension, & le Domestique qui a des gages, tombent
sous cette derniere espece. Tous les autres sont Entrepreneurs, soit
qu'ils s'établissent avec un fond pour conduire leur entreprise, soit
qu'ils soient Entrepreneurs de leur propre travail sans aucuns fonds, &
ils peuvent être considerés comme vivant à l'incertain; les Gueux même &
les Voleurs sont des Entrepreneurs de cette classe. Enfin tous les
Habitans d'un Etat tirent leur subsistance & leurs avantages du fond des
Propriétaires de Terres, & sont dépendans.
Il est cependant vrai que si quelqu'Habitant à gros gages ou
quelqu'Entrepreneur considérable a épargné du bien ou des richesses,
c'est-à-dire, s'il a des magasins de blé, de laines, de cuivre, d'or ou
d'argent, ou de quelque denrée ou marchandise qui soit d'un usage ou
débit constant dans un Etat & qui ait une valeur intrinseque ou réelle,
on pourra à juste titre le regarder comme indépendant jusqu'à la
concurrence de ce fond. Il peut en disposer pour s'acquérir une
hypotheque, & une rente sur des Terres, & sur les fonds de l'Etat,
lorsqu'il fait des emprunts assurés sur les terres: il peut même vivre
bien mieux que les Propriétaires de petites terres, & même acheter la
propriété de quelques-unes.
Mais les denrées & les marchandises, même l'or & l'argent, sont bien
plus sujets aux accidens & aux pertes, que la propriété des terres; & de
quelque façon qu'on les ait gagnées ou épargnées, on les a toujours
tirées du fond des Propriétaires actuels, soit par gain, soit par
épargne des gages destinés à sa subsistance.
Le nombre des Propriétaires d'argent, dans un grand Etat, est souvent
assez considérable; & quoique la valeur de tout l'argent qui circule
dans l'Etat n'excede guere la neuvieme ou la dixieme partie de la valeur
des denrées qu'on tire actuellement de la terre, néanmoins comme les
Propriétaires d'argent prêtent des sommes considérables dont ils tirent
intérêt, soit par l'hypotheque des terres, soit par les denrées mêmes &
marchandises de l'Etat, les sommes qu'on leur doit excedent le plus
souvent tout l'argent réel de l'Etat, & ils deviennent souvent un corps
si considérable, qu'ils le disputeroient dans certains cas aux
Propriétaires de terres, si ceux-ci n'étoient pas souvent également des
Propriétaires d'argent, & si les Propriétaires de grandes sommes en
argent ne cherchoient toujours aussi à devenir Propriétaires de terres.
Il est cependant toujours vrai que toutes les sommes qu'ils ont gagnées
ou épargnées, ont été tirées du fond des Propriétaires actuels; mais
comme plusieurs de ceux-ci se ruinent journellement dans un Etat, & que
les autres qui acquerent la propriété de leurs terres prennent leur
place, l'indépendance que donne la propriété des terres ne regarde que
ceux qui s'en conservent la possession; & comme toutes les terres ont
toujours un Maître ou Propriétaire actuel, je suppose toujours que c'est
du fond de ceux-ci que tous les Habitans de l'Etat, tirent leur
subsistance & toutes leurs richesses. Si ces Propriétaires se bornoient
tous à vivre de leurs rentes, cela ne seroit pas douteux, & en ce cas il
seroit bien plus difficile aux autres Habitans de s'enrichir à leurs
dépens.
J'établirai donc pour principe que les Propriétaires de terres sont
seuls indépendans naturellement dans un Etat; que tous les autres ordres
sont dépendans, soit comme Entrepreneurs, ou comme à gages, & que tout
le troc & la circulation de l'Etat se conduit par l'entremise de ces
Entrepreneurs.