Nous conduirons de nouveau le lecteur dans l'étude du notaire Jacques
Ferrand.
Grâce à la loquacité habituelle des clercs, presque incessamment occupés
des bizarreries croissantes de leur patron, nous exposerons ainsi les
faits accomplis depuis la disparition de Cecily.
--Cent sous contre dix que, si son dépérissement continue, avant un mois
le patron aura crevé comme un mousquet?
--Le fait est que, depuis que la servante qui avait l'air d'une
Alsacienne a quitté la maison, il n'a plus que la peau sur les os.
--Et quelle peau!
--Ah çà! il était donc amoureux de l'Alsacienne, alors, puisque c'est
depuis son départ qu'il se racornit ainsi?
--Lui! le patron, amoureux? Quelle farce!!!
--Au contraire, il se remet à voir des prêtres plus que jamais!
--Sans compter que le curé de la paroisse, un homme bien respectable, il
faut être juste, s'en est allé (je l'ai entendu), en disant à un autre
prêtre qui l'accompagnait: «C'est admirable!... M. Jacques Ferrand est
l'idéal de la charité et de la générosité sur la terre...»
--Le curé a dit ça? De lui-même? Et sans effort?
--Quoi?
--Que le patron était l'idéal de la charité et de la générosité sur la
terre?...
--Oui, je l'ai entendu...
--Alors je n'y comprends plus rien; le curé a la réputation, et il la
mérite, d'être ce qu'on appelle un vrai bon pasteur...
--Oh! ça, c'est vrai, et de celui-là faut parler sérieusement et
avec respect! Il est aussi bon et aussi charitable que le
Petit-Manteau-Bleu[42], et quand on dit ça d'un homme, il est jugé.
--Et ça n'est pas peu dire.
--Non. Pour le Petit-Manteau-Bleu comme pour le bon prêtre, les pauvres
n'ont qu'un cri... et un brave cri du coeur.
--Alors j'en reviens à mon idée. Quand le curé affirme quelque chose, il
faut le croire, vu qu'il est incapable de mentir; et pourtant, croire
d'après lui que le patron est charitable et généreux... ça me gêne dans
les entournures de ma croyance.
--Oh! que c'est joli, Chalamel! Oh! que c'est joli!...
--Sérieusement, j'aime autant croire à cela qu'à un miracle... Ce n'est
pas plus difficile.
--M. Ferrand, généreux!... Lui... qui tondrait sur un oeuf!
--Pourtant, messieurs, les quarante sous de notre déjeuner?
--Belle preuve! C'est comme lorsqu'on a par hasard un bouton sur le
nez... C'est un accident.
--Oui; mais d'un autre côté, le maître clerc m'a dit que depuis trois
jours le patron a réalisé une énorme somme en bons du Trésor, et que...
--Eh bien?
--Parle donc...
--C'est que c'est un secret...
--Raison de plus... Ce secret?
--Votre parole d'honneur que vous n'en direz rien?...
--Sur la tête de nos enfants, nous la donnons.
--Que ma tante Messidor fasse des folies de son corps si je bavarde!
--Et puis, messieurs, rapportons-nous à ce que disait majestueusement le
grand roi Louis XIV au doge de Venise, devant sa cour assemblée:
_Lorsqu'un secret est possédé par un clerc,_
_Ce secret, il doit le dire, c'est clair._
--Allons, bon! voilà Chalamel avec ses proverbes!
--Je demande la tête de Chalamel!
--Les proverbes sont la sagesse des nations; c'est à ce titre que
j'exige ton secret.
--Voyons, pas de bêtises... Je vous dis que le maître clerc m'a fait
promettre de ne dire à personne...
--Oui, mais il ne t'a pas défendu de le dire à tout le monde?
--Enfin ça ne sortira pas d'ici. Va donc!...
--Il meurt d'envie de nous le dire, son secret.
--Eh bien! le patron vend sa charge; à l'heure qu'il est, c'est
peut-être fait!...
--Ah! bah!
--Voilà une drôle de nouvelle!...
--C'est renversant!
--Éblouissant!
--Voyons, sans charge, qui se charge de la charge dont il se décharge?
--Dieu! que ce Chalamel est insupportable avec ses rébus!
--Est-ce que je sais à qui il la vend?
--S'il la vend, c'est qu'il veut peut-être se lancer, donner des
fêtes... des _routes_, comme dit le beau monde.
--Après tout, il a de quoi.
--Et pas la queue d'une famille.
--Je crois bien qu'il a de quoi! Le maître clerc parle de plus d'un
million y compris la valeur de la charge.
--Plus d'un million, c'est caressant.
--On dit qu'il a joué à la Bourse en catimini, avec le commandant
Robert, et qu'il a gagné beaucoup d'argent.
--Sans compter qu'il vivait comme un ladre.
--Oui; mais ces ladrichons-là, une fois qu'ils se mettent à dépenser,
deviennent plus prodigues que les autres.
--Aussi, je suis comme Chalamel; je croirais assez que maintenant le
patron veut la passer douce.
--Et il aurait joliment tort de ne pas s'abîmer de volupté et de ne pas
se plonger dans les délices de Golconde... s'il en a le moyen... car,
comme dit le vaporeux Ossian dans la grotte de Fingal:
_Tout notaire qui bambochera,_
_S'il a du_ quibus _raison aura._
--Je demande la tête de Chalamel!
--C'est absurde!
--Avec ça que le patron a joliment l'air de penser à s'amuser.
--Il a une figure à porter le diable en terre!
--Et puis M. le curé qui vante sa charité!
--Eh bien! charité bien ordonnée commence par soi-même... Tu ne connais
donc seulement pas tes commandements de Dieu, sauvage? Si le patron se
demande à lui-même l'aumône des plus grands plaisirs... il est de son
devoir de se les accorder... ou il se regarderait comme bien peu...
--Moi, ce qui m'étonne, c'est cet ami intime qui lui est comme tombé des
nues, et qui ne le quitte pas plus que son ombre...
--Sans compter qu'il a une mauvaise figure...
--Il est roux comme une carotte...
--Je serais assez porté à induire que cet intrus est le fruit d'un faux
pas qu'aurait fait M. Ferrand à son aurore; car, comme le disait l'aigle
de Meaux à propos de la prise de voile de la tendre La Vallière:
_Qu'on aime jeune homme ou vieux bibard,_
_Souvent la fin est un moutard._
--Je demande la tête de Chalamel!
--C'est vrai... avec lui il est impossible de causer un moment.
--Quelle bêtise! Dire que cet inconnu est le fils du patron! il est plus
âgé que lui, on le voit bien.
--Eh bien! à la grande rigueur, qu'est-ce que ça ferait?
--Comment! qu'est-ce que ça ferait: que le fils soit plus âgé que le
père?
--Messieurs, j'ai dit à la grande, à la grandissime rigueur.
--Et comment expliques-tu ça?
--C'est tout simple: dans ce cas-là, l'intrus aurait fait le faux pas et
serait le père de maître Ferrand au lieu d'être son fils.
--Je demande la tête de Chalamel!
--Ne l'écoutez donc pas: vous savez qu'une fois qu'il est en train de
dire des bêtises il en a pour une heure!
--Ce qui est certain, c'est que cet intrus a une mauvaise figure et ne
quitte pas maître Ferrand d'un moment.
--Il est toujours avec lui dans son cabinet; ils mangent ensemble, ils
ne peuvent faire un pas l'un sans l'autre.
--Moi, il me semble que je l'ai déjà vu ici, l'intrus.
--Moi, pas...
--Dites donc, messieurs, est-ce que vous n'avez pas aussi remarqué que
depuis quelques jours, il vient régulièrement presque toutes les deux
heures un homme à grandes moustaches blondes, tournure militaire, faire
demander l'intrus par le portier? L'intrus descend, cause une minute
avec l'homme à moustaches; après quoi, celui-là fait demi-tour comme un
automate, pour revenir deux heures après?
--C'est vrai, je l'ai remarqué... Il m'a semblé aussi rencontrer dans la
rue, en m'en allant, des hommes qui avaient l'air de surveiller la
maison...
--Sérieusement, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire.
--Qui vivra verra.
--À ce sujet, le maître clerc en sait peut-être plus que nous, mais il
fait le diplomate.
--Tiens, au fait, où est-il donc, depuis tantôt?
--Il est chez cette comtesse qui a été assassinée; il paraît qu'elle est
maintenant hors d'affaire.
--La comtesse Mac-Gregor?
--Oui; ce matin elle avait fait demander le patron dare-dare, mais il
lui a envoyé le maître clerc à sa place.
--C'est peut-être pour un testament?
--Non, puisqu'elle va mieux.
--En a-t-il, de la besogne, le maître clerc, en a-t-il, maintenant qu'il
remplace Germain comme caissier!
--À propos de Germain, en voilà encore une drôle de chose!
--Laquelle?
--Le patron, pour le faire remettre en liberté, a déclaré que c'était
lui, M. Ferrand, qui avait fait erreur de compte et qu'il avait retrouvé
l'argent qu'il réclamait de Germain.
--Moi, je ne trouve pas cela drôle, mais juste; vous vous le rappelez,
je disais toujours: «Germain est incapable de voler.»
--C'est néanmoins très-ennuyeux pour lui d'avoir été arrêté et
emprisonné comme voleur.
--Moi, à sa place, je demanderais des dommages et intérêts à M. Ferrand.
--Au fait, il aurait dû au moins le reprendre comme caissier, afin de
prouver que Germain n'était pas coupable.
--Oui, mais Germain n'aurait peut-être pas voulu.
--Est-il toujours à cette campagne où il est allé en sortant de prison,
et d'où il nous a écrit pour nous annoncer le désistement de M. Ferrand?
--Probablement, car hier je suis allé à l'adresse qu'il nous avait
donnée; on m'a dit qu'il était encore à la campagne, et qu'on pouvait
lui écrire à Bouqueval, par Écouen, chez Mme Georges, fermière.
--Ah! messieurs, une voiture! dit Chalamel en se penchant vers la
fenêtre. Dame! ce n'est pas un fringant équipage comme celui de ce
fameux vicomte. Vous rappelez-vous ce flambant Saint-Remy, avec son
chasseur chamarré d'argent et son gros cocher à perruque blanche? Cette
fois, c'est tout bonnement un _sapin_, une citadine.
--Et qui en descend?
--Attendez donc!... Ah! une robe noire!
--Une femme! Une femme!... Oh! voyons voir!
--Dieu! que ce saute-ruisseau est indécemment charnel pour son âge! Il
ne pense qu'aux femmes; il faudra finir par l'enchaîner, ou il enlèvera
des Sabines en pleine rue; car, comme dit le Cygne de Cambrai dans son
_Traité d'éducation_ pour le Dauphin:
_Défiez-vous du saute-ruisseau,_
_Au beau sexe il donne l'assaut._
--Je demande la tête de Chalamel!
--Dame!... monsieur Chalamel, vous dites une robe noire... moi je
croyais...
--C'est M. le curé, imbécile!... Que ça te serve d'exemple!
--Le curé de la paroisse? Le bon pasteur?
--Lui-même, messieurs.
--Voilà un digne homme!
--Ce n'est pas un jésuite, celui-là!
--Je le crois bien, et, si tous les prêtres lui ressemblaient, il n'y
aurait que des gens dévots.
--Silence! on tourne le bouton de la porte.
--À vous! À vous!... C'est lui!
Et tous les clercs, se courbant sur leurs pupitres, se mirent à
griffonner avec une ardeur apparente, faisant bruyamment crier leurs
plumes sur le papier.
La pâle figure de ce prêtre était à la fois douce et grave, intelligente
et vénérable; son regard rempli de mansuétude et de sérénité.
Une petite calotte noire cachait sa tonsure; ses cheveux gris, assez
longs, flottaient sur le collet de sa redingote marron.
Hâtons-nous d'ajouter que, grâce à une confiance des plus candides, cet
excellent prêtre avait toujours été et était encore dupe de l'habile et
profonde hypocrisie de Jacques Ferrand.
--Votre digne patron est-il dans son cabinet, mes enfants? demanda le
curé.
--Oui, monsieur l'abbé, dit Chalamel en se levant respectueusement. Et
il ouvrit au prêtre la porte d'une chambre voisine de l'étude.
Entendant parler avec une certaine véhémence dans le cabinet de Jacques
Ferrand, l'abbé, ne voulant pas écouter malgré lui, marcha rapidement
vers la porte et y frappa.
--Entrez! dit une voix avec un accent italien assez prononcé.
Le prêtre se trouva en face de Polidori et de Jacques Ferrand.
Les clercs du notaire ne semblaient pas s'être trompés en assignant un
terme prochain à la mort de leur patron.
Depuis la fuite de Cecily, le notaire était devenu presque
méconnaissable.
Quoique son visage fût d'une maigreur effrayante, d'une lividité
cadavéreuse, une rougeur fébrile colorait ses pommettes saillantes; un
tremblement nerveux, interrompu çà et là par quelques soubresauts
convulsifs, l'agitait presque continuellement; ses mains décharnées
étaient sales et brûlantes; ses larges lunettes vertes cachaient ses
yeux injectés de sang, qui brillaient du sombre feu d'une fièvre
dévorante; en un mot, ce masque sinistre trahissait les ravages d'une
consomption sourde et incessante.
La physionomie de Polidori contrastait avec celle du notaire; rien de
plus amèrement, de plus froidement ironique que l'expression des traits
de cet autre scélérat; une forêt de cheveux d'un roux ardent, mélangés
de quelques mèches argentées, couronnait son front blême et ridé; ses
yeux pénétrants, transparents et verts comme l'aigue-marine, étaient
très-rapprochés de son nez crochu; sa bouche, aux lèvres minces,
rentrées, exprimait le sarcasme et la méchanceté. Polidori, complètement
vêtu de noir, était assis auprès du bureau de Jacques Ferrand.
À la vue du prêtre, tous deux se levèrent.
--Eh bien! comment allez-vous, mon digne monsieur Ferrand? dit l'abbé
avec sollicitude, vous trouvez-vous un peu mieux?
--Je suis toujours dans le même état, monsieur l'abbé; la fièvre ne me
quitte pas, répondit le notaire; les insomnies me tuent! Que la volonté
de Dieu soit faite!
--Voyez, monsieur l'abbé, ajouta Polidori avec componction; quelle
pieuse résignation! Mon pauvre ami est toujours le même; il ne trouve
quelque adoucissement à ses maux que dans le bien qu'il fait!
--Je ne mérite pas ces louanges, veuillez m'en dispenser, dit sèchement
le notaire en dissimulant à peine un ressentiment de colère et de haine
contraintes. Au Seigneur seul appartient l'appréciation du bien et du
mal; je ne suis qu'un misérable pécheur...
--Nous sommes tous pécheurs, reprit doucement l'abbé; mais nous n'avons
pas tous la charité qui vous distingue, mon respectable ami. Bien rares
ceux qui, comme vous, se détachent assez des biens terrestres pour
songer à les employer de leur vivant d'une façon si chrétienne...
Persistez-vous toujours à vous défaire de votre charge, afin de vous
livrer plus entièrement aux pratiques de la religion?
--Depuis avant-hier ma charge est vendue, monsieur l'abbé; quelques
concessions m'ont permis d'en réaliser, chose bien rare, le prix
comptant; cette somme, ajoutée à d'autres, me servira à fonder
l'institution dont je vous ai parlé, et dont j'ai définitivement arrêté
le plan que je vais vous soumettre...
--Ah! mon digne ami! dit l'abbé avec une profonde et sainte admiration;
faire tant de bien... si simplement... et, je puis le dire, si
naturellement!... Je vous le répète, les gens comme vous sont rares, il
n'y a pas assez de bénédictions pour eux.
--C'est que bien peu de personnes réunissent, comme Jacques, la richesse
à la piété, l'intelligence à la charité, dit Polidori avec un sourire
ironique qui échappa au bon abbé.
À ce nouvel et sarcastique éloge, la main du notaire se crispa
involontairement; il lança, sous ses lunettes, un regard de rage
infernale à Polidori.
--Vous voyez, monsieur l'abbé, se hâta de dire l'ami intime de Jacques
Ferrand; toujours ses soubresauts nerveux, et il ne veut rien faire. Il
me désole... il est son propre bourreau... Oui, j'aurai le courage de le
dire devant M. l'abbé, tu es ton propre bourreau, mon pauvre ami!
À ces mots de Polidori, le notaire tressaillit encore convulsivement,
mais il se calma.
Un homme moins naïf que l'abbé eût remarqué pendant cet entretien, et
surtout pendant celui qui va suivre, l'accent contraint et courroucé de
Jacques Ferrand; car il est inutile de dire qu'une volonté supérieure à
la sienne, que la volonté de Rodolphe, en un mot, imposait à cet homme
des paroles et des actes diamétralement opposés à son véritable
caractère.
Aussi, quelquefois poussé à bout, le notaire paraissait hésiter à obéir
à cette toute-puissante et invisible autorité, mais un regard de
Polidori mettait un terme à cette indécision; alors, concentrant avec un
soupir de fureur les plus violents ressentiments, Jacques Ferrand
subissait le joug qu'il ne pouvait briser.
--Hélas! monsieur l'abbé, reprit Polidori, qui semblait prendre à tâche
de torturer son complice, comme on dit vulgairement, à coups d'épingles,
mon pauvre ami néglige trop sa santé... Dites-lui donc, avec moi, qu'il
se soigne, sinon pour lui, pour ses amis, du moins pour les malheureux
dont il est l'espoir et le soutien...
--Assez!... Assez!... murmura le notaire d'une voix sourde.
--Non, ce n'est pas assez, dit le prêtre avec émotion; on ne saurait
trop vous répéter que vous ne vous appartenez pas, et qu'il est mal de
négliger ainsi votre santé. Depuis dix ans que je vous connais, je ne
vous ai jamais vu malade; mais depuis un mois environ vous n'êtes plus
reconnaissable. Je suis d'autant plus frappé de l'altération de vos
traits que j'étais resté quelque temps sans vous voir. Aussi, lors de
notre première entrevue, je n'ai pu vous cacher ma surprise; mais le
changement que je remarque en vous depuis plusieurs jours est bien plus
grave: vous dépérissez à vue d'oeil, vous nous inquiétez sérieusement...
Je vous en conjure, mon digne ami, songez à votre santé...
--Je vous suis on ne peut plus reconnaissant de votre intérêt, monsieur
l'abbé; mais je vous assure que ma position n'est pas aussi alarmante
que vous le croyez.
--Puisque tu t'opiniâtres ainsi, reprit Polidori, je vais tout dire à M.
l'abbé, moi: il t'aime, il t'estime, il t'honore beaucoup; que sera-ce
donc lorsqu'il saura tes nouveaux mérites? Lorsqu'il saura la véritable
cause de ton dépérissement?
--Qu'est-ce encore? dit l'abbé.
--Monsieur l'abbé, dit le notaire avec impatience, je vous ai prié de
vouloir bien venir me visiter pour vous communiquer des projets d'une
haute importance, et non pour m'entendre ridiculement louanger par mon
ami.
--Tu sais, Jacques, que de moi il faut te résigner à tout entendre, dit
Polidori en regardant fixement le notaire.
Celui-ci baissa les yeux et se tut.
Polidori continua:
--Vous avez peut-être remarqué, monsieur l'abbé, que les premiers
symptômes de la maladie nerveuse de Jacques ont eu lieu peu de temps
après l'abominable scandale que Louise Morel a causé dans cette maison.
Le notaire frissonna.
--Vous savez donc le crime de cette malheureuse fille, monsieur? demanda
le prêtre étonné. Je ne vous croyais arrivé à Paris que depuis peu de
jours?
--Sans doute, monsieur l'abbé; mais Jacques m'a tout raconté, comme à
son ami, comme à son médecin; car il attribue presque à l'indignation
que lui a fait éprouver le crime de Louise l'ébranlement nerveux dont il
se ressent aujourd'hui... Ce n'est rien encore, mon pauvre ami devait,
hélas! endurer de nouveaux coups, qui ont, vous le voyez, altéré sa
santé... Une vieille servante, qui depuis bien des années lui était
attachée par les sentiments de la reconnaissance...
--Mme Séraphin? dit le curé en interrompant Polidori, j'ai su la mort de
cette infortunée, noyée par une malheureuse imprudence, et je comprends
le chagrin de M. Ferrand; on n'oublie pas ainsi dix ans de loyaux
services... de tels regrets honorent autant le maître que le serviteur.
--Monsieur l'abbé, dit le notaire, je vous en supplie, ne parlez pas de
mes vertus... vous me rendez confus... cela m'est pénible.
--Et qui en parlera donc? Sera-ce toi? reprit affectueusement Polidori;
mais vous allez avoir à le louer bien davantage, monsieur l'abbé: vous
ignorez peut-être quelle est la servante qui a remplacé, chez Jacques,
Louise Morel et Mme Séraphin? Vous ignorez enfin ce qu'il a fait pour
cette pauvre Cecily... car cette nouvelle servante s'appelait Cecily,
monsieur l'abbé.
Le notaire, malgré lui, fit un bond sur son siège; ses yeux flamboyèrent
sous ses lunettes; une rougeur brûlante empourpra ses traits livides.
--Tais-toi... Tais-toi... s'écria-t-il en se levant à demi. Pas un mot
de plus, je te le défends...
--Allons, allons, calmez-vous, dit l'abbé en souriant avec mansuétude,
quelque généreuse action à révéler encore?... Quant à moi, j'approuve
fort l'indiscrétion de votre ami... Je ne connais pas, en effet, cette
servante, car c'est justement peu de jours après son entrée chez notre
digne M. Ferrand, qu'accablé d'occupations il a été obligé, à mon grand
regret, d'interrompre momentanément nos relations.
--C'était pour vous cacher la nouvelle bonne oeuvre qu'il méditait,
monsieur l'abbé; aussi, quoique sa modestie se révolte, il faudra bien
qu'il m'entende, et vous allez tout savoir, reprit Polidori en souriant.
Jacques Ferrand se tut, s'accouda sur son bureau et cacha son front dans
ses mains.