--Si tu es l'araignée, moi je serai le moucheron d'or, Squelette de
malheur, cria une voix au moment où Germain, surpris par la violente et
soudaine attaque de son implacable ennemi, tombait renversé sur son
banc, livré à la merci du brigand qui, un genou sur la poitrine, le
tenait par le cou.
--Oui, je serai le moucheron, et un fameux moucheron encore! répéta
l'homme au bonnet bleu dont nous avons parlé; puis, d'un bond furieux,
renversant trois ou quatre prisonniers qui le séparaient de Germain, il
s'élança sur le Squelette et lui assena sur le crâne et entre les deux
yeux une grêle de coups de poing si précipités qu'on eût dit la batterie
sonore d'un marteau sur une enclume.
L'homme au bonnet bleu, qui n'était autre que le Chourineur, ajouta, en
redoublant la rapidité de son martelage sur la tête du Squelette:
--C'est la grêle de coups de poing que M. Rodolphe m'a tambourinés sur
la boule! Je les ai retenus.
À cette agression inattendue, les détenus restèrent frappés de surprise,
sans prendre parti pour ou contre le Chourineur. Plusieurs d'entre eux,
encore sous la salutaire impression du conte de Pique-Vinaigre, furent
même satisfaits de cet incident qui pouvait sauver Germain.
Le Squelette, d'abord étourdi, chancelant comme un boeuf sous la masse
de fer du boucher, étendit machinalement ses deux mains en avant pour
parer les coups de son ennemi; Germain put se dégager de la mortelle
étreinte du Squelette et se relever à demi.
--Mais qu'est-ce qu'il a? À qui en a-t-il donc, ce brigand-là? s'écria
le Gros-Boiteux; et, s'élançant sur le Chourineur, il tâcha de lui
saisir les bras par-derrière, pendant que celui-ci faisait de violents
efforts pour maintenir le Squelette sur le banc.
Le défenseur de Germain répondit à l'attaque du Gros-Boiteux par une
espèce de ruade si violente qu'il l'envoya rouler à l'extrémité du
cercle formé par les détenus.
Germain, d'une pâleur livide et violacée, à demi suffoqué, à genoux
auprès du banc, ne paraissait pas avoir la conscience de ce qui se
passait autour de lui. La strangulation avait été si violente et si
douloureuse qu'il respirait à peine.
Après son premier étourdissement, le Squelette, par un effort désespéré,
parvint à se débarrasser du Chourineur et à se remettre sur ses pieds.
Haletant, ivre de rage et de haine, il était épouvantable...
Sa face cadavéreuse ruisselait de sang; sa lèvre supérieure, retroussée
comme celle d'un loup furieux, laissait voir ses dents serrées les unes
contre les autres.
Enfin il s'écria d'une voix palpitante de colère et de fatigue, car sa
lutte contre le Chourineur avait été violente:
--Escarpez-le donc... ce brigand-là! tas de frileux!... qui me laissez
prendre en traître... sinon le mangeur va vous échapper!
Durant cette espèce de trêve, le Chourineur, enlevant Germain à demi
évanoui, avait assez habilement manoeuvré pour se rapprocher peu à peu
de l'angle d'un mur, où il déposa son protégé.
Profitant de cette excellente position de défense, le Chourineur pouvait
alors, sans crainte d'être pris à dos, tenir assez longtemps encore les
détenus, auxquels le courage et la force herculéenne qu'il venait de
déployer imposaient beaucoup.
Pique-Vinaigre, épouvanté, disparut pendant le tumulte, sans qu'on
s'aperçût de son absence.
Voyant l'hésitation de la plupart des prisonniers, le Squelette s'écria:
--À moi donc!... Estourbissons-les tous les deux... le gros et le petit!
--Prends garde! répondit le Chourineur en se préparant au combat, les
deux mains en avant et carrément campé sur ses robustes reins. Gare à
toi, Squelette! Si tu veux faire encore le Coupe-en-Deux... moi, je
ferai comme Gargousse, je te couperai le sifflet...
--Mais tombez donc dessus! cria le Gros-Boiteux en se relevant. Pourquoi
cet enragé défend-il le mangeur? À mort le mangeur... et lui aussi! S'il
défend Germain, c'est un traître!
--Oui!... Oui!
--À mort! le mangeur!
--À mort!
--Oui! à mort le traître... qui le soutient!
Tels furent les cris des plus endurcis des détenus.
Un parti plus pitoyable s'écria:
--Non! Avant, qu'il parle!
--Oui! Qu'il s'explique!
--On ne tue pas un homme sans l'entendre!
--Et sans défense!
--Faudrait être de vrais Coupe-en-Deux!
--Tant mieux! reprirent le Gros-Boiteux et les partisans du Squelette.
--On ne saurait trop en faire à un mangeur!
--À mort!
--Tombons dessus!
--Soutenons le Squelette!
--Oui! Oui!... Charivari pour le bonnet bleu!
--Non... Soutenons le bonnet bleu!... Charivari pour le Squelette!
riposta le parti du Chourineur.
--Non!... À bas le bonnet bleu!
--À bas le Squelette!
--Bravo, mes cadets!... s'écria le Chourineur en s'adressant aux détenus
qui se rangeaient de son côté. Vous avez du coeur... Vous ne voudriez
pas massacrer un homme à demi mort!... Il n'y a que des lâches capables
de ça... Le Squelette s'en moque pas mal... il est condamné d'avance...
c'est pour cela qu'il vous pousse... Mais si vous aidez à tuer Germain,
vous serez durement pincés. D'ailleurs, je propose une chose, moi!... Le
Squelette veut achever ce pauvre jeune homme... Eh bien! qu'il vienne
donc me le prendre, s'il en a le toupet!... Ça se passera entre nous
deux: nous nous crocherons et on verra... mais il n'ose pas, il est
comme Coupe-en-Deux, fort avec les faibles.
La vigueur, l'énergie, la rude figure du Chourineur devaient avoir une
puissante action sur les détenus; aussi un assez grand nombre d'entre
eux se rangèrent de son côté et entourèrent Germain; le parti du
Squelette se groupa autour de ce bandit.
Une sanglante mêlée allait s'engager, lorsqu'on entendit dans la cour le
pas sonore et mesuré du piquet d'infanterie toujours de garde à la
prison.
Pique-Vinaigre, profitant du bruit et de l'émotion générale, avait gagné
la cour et était allé frapper au guichet de la porte d'entrée, afin
d'avertir les gardiens de ce qui se passait dans le chauffoir.
L'arrivée des soldats mit fin à cette scène.
Germain, le Squelette et le Chourineur furent conduits auprès du
directeur de la Force. Le premier devait déposer sa plainte, les deux
autres répondre à une prévention de rixe dans l'intérieur de la prison.
La terreur et la souffrance de Germain avaient été si vives, sa
faiblesse était si grande, qu'il lui fallut s'appuyer sur deux gardiens
pour arriver jusqu'à une chambre voisine du cabinet du directeur, où on
le conduisit. Là, il se trouva mal; son cou excorié, portait l'empreinte
livide et sanglante des doigts de fer du Squelette. Quelques secondes de
plus, le fiancé de Rigolette aurait été étranglé.
Le gardien chargé de la surveillance du parloir, et qui, nous l'avons
dit, s'était toujours intéressé à Germain, lui donna les premiers
secours.
Lorsque celui-ci revint à lui, lorsque la réflexion succéda aux émotions
rapides et terribles qui lui avaient à peine laissé l'exercice de sa
raison, sa première pensée fut pour son sauveur.
--Merci de vos bons soins, monsieur, dit-il au gardien; sans cet homme
courageux, j'étais perdu.
--Comment vous trouvez-vous?
--Mieux... Ah! tout ce qui vient de se passer me semble un songe
horrible!
--Remettez-vous.
--Et celui qui m'a sauvé, où est-il?
--Dans le cabinet du directeur. Il lui raconte comment la rixe est
arrivée... Il paraît que sans lui...
--J'étais mort, monsieur... Oh! dites-moi son nom... Qui est-il?
--Son nom... je n'en sais rien, il est surnommé le Chourineur; c'est un
ancien forçat.
--Et le crime qui l'amène ici... n'est pas grave, peut-être?
--Très-grave! Vol avec effraction, la nuit... dans une maison habitée,
dit le gardien. Il aura probablement la même dose que Pique-Vinaigre;
quinze ou vingt ans de travaux forcés et l'exposition, vu la récidive.
Germain tressaillit: il eût préféré être lié par la reconnaissance à un
homme moins criminel.
--Ah! c'est affreux! dit-il. Et pourtant cet homme, sans me connaître, a
pris ma défense. Tant de courage, tant de générosité...
--Que voulez-vous, monsieur, quelquefois il y a encore un peu de bon
chez ces gens-là. L'important, c'est que vous voilà sauvé; demain vous
aurez votre cellule à la pistole, et pour cette nuit vous coucherez à
l'infirmerie, d'après l'ordre de M. le directeur. Allons, courage,
monsieur! Le mauvais temps est passé: quand votre jolie petite visiteuse
viendra vous voir, vous pourrez la rassurer; car, une fois en cellule,
vous n'aurez plus rien à craindre... Seulement, vous ferez bien, je
crois, de ne pas lui parler de la scène de tout à l'heure. Elle en
tomberait malade de peur.
--Oh! non, sans doute, je ne lui en parlerai pas; mais je voudrais
pourtant remercier mon défenseur... Si coupable qu'il soit aux yeux de
la loi, il ne m'en a pas moins sauvé la vie.
--Tenez, justement je l'entends qui sort de chez M. le directeur, qui va
maintenant interroger le Squelette; je les reconduirai ensemble tout à
l'heure, le Squelette au cachot, et le Chourineur à la Fosse-aux-lions.
Il sera d'ailleurs un peu récompensé de ce qu'il a fait pour vous car,
comme c'est un gaillard solide et déterminé, tel qu'il faut être pour
mener les autres il est probable qu'il remplacera le Squelette comme
prévôt...
Le Chourineur, ayant traversé un petit couloir sur lequel s'ouvrait la
porte du cabinet du directeur, entra dans la chambre où se trouvait
Germain.
--Attendez-moi là, dit le gardien au Chourineur; je vais aller savoir de
M. le directeur ce qu'il décide du Squelette, et je reviendrai vous
prendre... Voilà notre jeune homme tout à fait remis; il veut vous
remercier, et il y a de quoi, car sans vous c'était fini de lui.
Le gardien sortit. La physionomie du Chourineur était radieuse; il
s'avança joyeusement en disant:
--Tonnerre! que je suis content! Que je suis donc content de vous avoir
sauvé! Et il tendit la main à Germain.
Celui-ci, par un sentiment de répulsion involontaire, se recula d'abord
légèrement, au lieu de prendre la main que le Chourineur lui offrait;
puis, se rappelant qu'après tout il devait la vie à cet homme, il voulut
réparer ce premier mouvement de répugnance. Mais le Chourineur s'en
était aperçu; ses traits s'assombrirent, et, en reculant à son tour, il
dit avec une tristesse amère:
--Ah! c'est juste, pardon, monsieur...
--Non, c'est moi qui dois vous demander pardon... Ne suis-je pas
prisonnier comme vous? Je ne dois songer qu'au service que vous m'avez
rendu... vous m'avez sauvé la vie. Votre main, monsieur, je vous en
prie, de grâce, votre main.
--Merci... maintenant c'est inutile. Le premier mouvement est tout. Si
vous m'aviez d'abord donné une poignée de main, cela m'aurait fait
plaisir. Mais, en y réfléchissant, c'est à moi à ne plus vouloir. Non
parce que je suis prisonnier comme vous, mais, ajouta-t-il d'un air
sombre et en hésitant, parce qu'avant d'être ici... j'ai été...
--Le gardien m'a tout dit, reprit Germain en l'interrompant; mais vous
ne m'avez pas moins sauvé la vie.
--Je n'ai fait que mon devoir et mon plaisir, car je sais qui vous
êtes... monsieur Germain.
--Vous me connaissez?
--Un peu, mon neveu! que je vous répondrais si j'étais votre oncle, dit
le Chourineur en reprenant son ton d'insouciance habituelle, et vous
auriez pardieu bien tort de mettre mon arrivée à la Force sur le dos du
hasard. Si je ne vous avais pas connu... je ne serais pas en prison.
Germain regarda le Chourineur avec une surprise profonde.
--Comment? c'est parce que vous m'avez connu?...
--Que je suis ici... prisonnier à la Force...
--Je voudrais vous croire... mais...
--Mais vous ne me croyez pas.
--Je veux dire qu'il m'est impossible de comprendre comment il se fait
que je sois pour quelque chose dans votre emprisonnement.
--Pour quelque chose?... Vous y êtes pour tout.
--J'aurais eu ce malheur?...
--Un malheur!... Au contraire... c'est moi qui vous redois... Et
crânement encore...
--À moi! Vous me devez?...
--Une fière chandelle, pour m'avoir procuré l'avantage de faire un tour
à la Force...
--En vérité, dit Germain en passant la main sur son front, je ne sais si
la terrible secousse de tout à l'heure affaiblit ma raison, mais il
m'est impossible de vous comprendre. Le gardien vient de me dire que
vous étiez ici comme prévenu... de... de...
Et Germain hésitait.
--De vol... pardieu... allez donc... oui, de vol avec effraction... avec
escalade... et la nuit, par-dessus le marché!... tout le tremblement à
la voile, quoi! s'écria le Chourineur en éclatant de rire. Rien n'y
manque... c'est du chenu. Mon vol a toutes les herbes de la Saint-Jean,
comme on dit...
Germain, péniblement ému du cynisme audacieux du Chourineur, ne put
s'empêcher de lui dire:
--Comment... vous, vous si brave... si généreux, parlez-vous ainsi? Ne
savez-vous pas à quelle terrible punition vous êtes exposé?
--Une vingtaine d'années de galères et le carcan!... connu... Je suis un
crâne scélérat, hein, de prendre ça en blague? Mais que voulez-vous? une
fois qu'on y est... Et dire pourtant que c'est vous, monsieur Germain,
ajouta le Chourineur en poussant un énorme soupir, d'un air plaisamment
contrit, que c'est vous qui êtes cause de mon malheur!...
--Quand vous vous expliquerez plus clairement, je vous entendrai.
Raillez tant qu'il vous plaira, ma reconnaissance pour le service que
vous m'avez rendu n'en subsistera pas moins, dit Germain tristement.
--Tenez, pardon, monsieur Germain, répondit le Chourineur en devenant
sérieux, vous n'aimez pas à me voir rire de cela, n'en parlons plus. Il
faut que je me rabiboche avec vous, et que je vous force peut-être bien
à me tendre encore la main.
--Je n'en doute pas; car, malgré le crime dont on vous accuse et dont
vous vous accusez vous-même, tout en vous annonce le courage, la
franchise. Je suis sûr que vous êtes injustement soupçonné... de graves
apparences peut-être vous compromettent... mais voilà tout...
--Oh! quant à cela, vous vous trompez, monsieur Germain, dit le
Chourineur, si sérieusement cette fois, et avec un tel accent de
sincérité, que Germain dut le croire. Foi d'homme, aussi vrai que j'ai
un protecteur (le Chourineur ôta son bonnet), qui est pour moi ce que le
bon Dieu est pour les bons prêtres, j'ai volé la nuit en enfonçant un
volet, j'ai été arrêté sur le fait, et encore nanti de tout ce que je
venais d'emporter...
--Mais le besoin... la faim... vous poussaient donc à cette extrémité?
--La faim?... J'avais cent vingt francs à moi quand on m'a arrêté... le
restant d'un billet de mille francs... sans compter que le protecteur
dont je vous parle, et qui, par exemple, ne sait pas que je suis ici, ne
me laissera jamais manquer de rien. Mais puisque je vous ai parlé de mon
protecteur, vous devez croire que ça devient sérieux, parce que,
voyez-vous, celui-là, c'est à se mettre à genoux devant. Ainsi, tenez...
la grêle de coups de poing dont j'ai tambouriné le Squelette, c'est une
manière à lui que j'ai copiée d'après nature. L'idée du vol... c'est à
cause de lui qu'elle m'est venue. Enfin si vous êtes là au lieu d'être
étranglé par le Squelette, c'est encore grâce lui.
--Mais ce protecteur?
--Est aussi le vôtre.
--Le mien?
--Oui, M. Rodolphe vous protège. Quand je dis monsieur, c'est
monseigneur... que je devrais dire... car c'est au moins un prince...
mais j'ai l'habitude de l'appeler M. Rodolphe, et il me le permet.
--Vous vous trompez, dit Germain de plus en plus surpris, je ne connais
pas de prince.
--Oui, mais il vous connaît, lui. Vous ne vous en doutez pas? C'est
possible, c'est sa manière. Il sait qu'il y a un brave homme dans la
peine, crac, le brave homme est soulagé; et ni vu ni connu, je
t'embrouille; le bonheur lui tombe des nues comme une tuile sur la tête.
Aussi, patience, un jour ou l'autre vous recevrez votre tuile.
--En vérité, ce que vous me dites me confond.
--Vous en apprendrez bien d'autres! Pour en revenir à mon protecteur, il
y a quelque temps, après un service qu'il prétendait que je lui avais
rendu, il me procure une position superbe; je n'ai pas besoin de vous
dire laquelle, ce serait trop long; enfin il m'envoie à Marseille pour
m'embarquer et aller rejoindre en Algérie ma superbe position. Je pars
de Paris, content comme un gueux; bon! mais bientôt ça change. Une
supposition: mettons que je sois parti par un beau soleil, n'est-ce pas?
Eh bien! le lendemain, voilà le temps qui se couvre, le surlendemain il
devient tout gris, et ainsi de suite, de plus en plus sombre à mesure
que je m'éloignais, jusqu'à ce qu'enfin il devienne noir comme le
diable. Comprenez-vous?
--Pas absolument.
--Eh bien! voyons, avez-vous eu un chien?
--Quelle singulière question?
--Avez-vous eu un chien qui vous aimât bien et qui se soit perdu?
--Non.
--Alors je vous dirai tout uniment qu'une fois loin de M. Rodolphe,
j'étais inquiet, abruti, effaré, comme un chien qui aurait perdu son
maître. C'était bête, mais les chiens aussi sont bêtes, ce qui ne les
empêche pas d'être attachés et de se souvenir au moins autant des bons
morceaux que des coups de bâton qu'on leur donne; et M. Rodolphe m'avait
donné mieux que des bons morceaux, car, voyez-vous, pour moi M. Rodolphe
c'est tout. D'un méchant vaurien, brutal, sauvage et tapageur, il a fait
une espèce d'honnête homme, en me disant seulement deux mots... Mais ces
deux mots-là, voyez-vous, c'est comme de la magie...
--Et ces mots, quels sont-ils? Que vous a-t-il dit?
--Il m'a dit que j'avais encore du coeur et de l'honneur, quoique j'aie
été au bagne, non pour avoir volé... c'est vrai. Oh! ça, jamais... mais
pour ce qui est pis... peut-être pour avoir tué... Oui, dit le
Chourineur d'une voix sombre, oui, tué dans un moment de colère... parce
que, autrefois, élevé comme une bête brute, ou plutôt comme un voyou
sans père ni mère, abandonné sur le pavé de Paris, je ne connaissais ni
Dieu ni diable, ni bien ni mal, ni fort ni faible. Quelquefois le sang
me montait aux yeux... je voyais rouge... et si j'avais un couteau à la
main, je chourinais, je chourinais, j'étais comme un vrai loup, quoi! Je
ne pouvais pas fréquenter autre chose que des gueux et des bandits; je
n'en mettais pas un crêpe à mon chapeau pour cela; fallait vivre dans la
boue... je vivais rondement dans la boue... je ne m'apercevais pas
seulement que j'y étais. Mais quand M. Rodolphe m'a eu dit que, puisque,
malgré les mépris de tout le monde et la misère, au lieu de voler comme
d'autres, j'avais préféré travailler tant que je pouvais et à quoi je
pouvais, ça montrait que j'avais du coeur et de l'honneur...
Tonnerre!... voyez-vous... ces deux mots-là, ça m'a fait le même effet
que si on m'avait empoigné par la crinière pour m'enlever à mille pieds
en l'air au-dessus de la vermine où je pataugeais, et me montrer dans
quelle crapule je vivais. Comme de juste alors j'ai dit: «Merci! j'en ai
assez; je sors d'en prendre.» Alors! le coeur m'a battu autrement que de
colère, et je me suis juré d'avoir toujours de cet honneur dont parlait
M. Rodolphe. Vous voyez, monsieur Germain, en me disant avec bonté que
je n'étais pas si pire que je me croyais, M. Rodolphe m'a encouragé, et,
grâce à lui, je suis devenu meilleur que je n'étais...
En entendant ce langage, Germain comprenait de moins en moins que le
Chourineur eût commis le vol dont il s'accusait.