Le nouveau détenu dont nous avons parlé, qui portait un bonnet de coton
et une blouse grise, avait attentivement écouté et énergiquement
approuvé le complot qui menaçait la vie de Germain... Cet homme, aux
formes athlétiques, sortit du chauffoir avec les autres prisonniers sans
avoir été remarqué et se mêla bientôt aux différents groupes qui se
pressaient dans la cour autour des distributeurs d'aliments, qui
portaient la viande cuite dans des bassines de cuivre et le pain dans de
grands paniers.
Chaque détenu recevait un morceau de boeuf bouilli désossé qui avait
servi à faire la soupe grasse du matin, trempée avec la moitié d'un pain
supérieur en qualité au pain des soldats[40].
Les prisonniers qui possédaient quelque argent pouvaient acheter du vin
à la cantine, et y aller boire, en termes de prison, la _gobette_.
Ceux enfin qui, comme Nicolas, avaient reçu des vivres du dehors
improvisaient un festin auquel ils invitaient d'autres détenus. Les
convives du fils du supplicié furent le Squelette, Barbillon, et, sur
l'observation de celui-ci, Pique-Vinaigre, afin de le bien disposer à
conter.
Le jambonneau, les oeufs durs, le fromage et le pain blanc dus à la
libéralité forcée de Micou le receleur furent étalés sur un des bancs du
chauffoir, et le Squelette s'apprêta à faire honneur à ce repas, sans
s'inquiéter du meurtre qu'il allait froidement commettre.
--Va donc voir si Pique-Vinaigre n'arrive pas. En attendant d'étrangler
Germain, j'étrangle la faim et la soif; n'oublie pas de dire au
Gros-Boiteux qu'il faut que Frank saute aux crins de l'huissier pour
qu'on débarrasse la Fosse-aux-lions de tous les deux.
--Sois tranquille, Mort-d'avance, si Frank ne roule pas l'huissier, ça
ne sera pas notre faute...
Et Nicolas sortit du chauffoir.
À ce moment même, maître Boulard entrait dans le préau en fumant un
cigare, les mains plongées dans sa longue redingote de molleton gris, sa
casquette à bec bien enfoncée sur ses oreilles, la figure souriante,
épanouie; il avisa Nicolas, qui, de son côté, chercha aussitôt Frank des
yeux.
Frank et le Gros-Boiteux dînaient assis sur un des bancs de la cour; ils
n'avaient pu apercevoir l'huissier, auquel ils tournaient le dos.
Fidèle aux recommandations du Squelette, Nicolas, voyant du coin de
l'oeil maître Boulard venir à lui, n'eut pas l'air de le remarquer et se
rapprocha de Frank et du Gros-Boiteux.
--Bonjour, mon brave, dit l'huissier à Nicolas.
--Ah! bonjour, monsieur, je ne vous voyais pas; vous venez faire, comme
d'habitude, votre petite promenade?
--Oui, mon garçon, et aujourd'hui j'ai deux raisons pour la faire... Je
vas vous dire pourquoi: d'abord, prenez ces cigares... voyons, sans
façon... Entre camarades, que diable! il ne faut pas se gêner.
--Merci, monsieur... Ah çà! pourquoi avez-vous deux raisons de vous
promener?
--Vous allez le comprendre, mon garçon. Je ne me sens pas en appétit
aujourd'hui... Je me suis dit: «En assistant au dîner de mes gaillards,
à force de les voir travailler des mâchoires, la faim me viendra
peut-être.»
--C'est pas bête, tout de même... Mais, tenez, si vous voulez voir deux
cadets qui mastiquent crânement, dit Nicolas en amenant peu à peu
l'huissier tout près du banc de Frank, qui lui tournait le dos,
regardez-moi ces deux _avale-tout-cru_: la fringale vous galopera comme
si vous veniez de manger un bocal de cornichons.
--Ah! parbleu... voyons donc ce phénomène, dit maître Boulard.
--Eh! Gros-Boiteux! cria Nicolas.
Le Gros-Boiteux et Frank retournèrent vivement la tête.
L'huissier resta stupéfait, la bouche béante, en reconnaissant celui
qu'il avait dépouillé.
Frank, jetant son pain et sa viande sur le banc, d'un bond sauta sur
maître Boulard, qu'il prit à la gorge en s'écriant:
--Mon argent!
--Comment?... Quoi?... Monsieur... vous m'étranglez... je...
--Mon argent!...
--Mon ami, écoutez-moi...
--Mon argent!... Et encore, il est trop tard, car c'est ta faute, si je
suis ici...
--Mais... je... mais...
--Si je vais aux galères, entends-tu, c'est ta faute; car si j'avais eu
ce que tu m'as volé... je ne me serais pas vu dans la nécessité de
voler; je serais resté honnête comme je voulais l'être... et on
t'acquittera peut-être, toi... On ne te fera rien, mais je te ferai
quelque chose, moi... tu porteras mes marques! Ah! tu as des bijoux, des
chaînes d'or, et tu voles le pauvre monde!... Tiens... tiens... En as-tu
assez? Non... tiens encore!...
--Au secours! Au secours!... cria l'huissier en roulant sous les pieds
de Frank, qui le frappait avec furie.
Les autres détenus, très-indifférents à cette rixe, faisaient cercle
autour des deux combattants, ou plutôt autour du battant et du battu;
car maître Boulard, essoufflé, épouvanté, ne faisait aucune résistance
et tâchait de parer, du mieux qu'il pouvait, les coups dont son
adversaire l'accablait.
Heureusement, le surveillant accourut aux cris de l'huissier et le
retira des mains de Frank.
Maître Boulard se releva pâle, épouvanté, un de ses gros yeux contus;
et, sans se donner le temps de ramasser sa casquette, il s'écria en
courant vers le guichet:
--Gardien... ouvrez-moi... je ne veux pas rester une seconde de plus
ici... Au secours!...
--Et vous, pour avoir battu monsieur, suivez-moi chez le directeur, dit
le gardien en prenant Frank au collet; vous en aurez pour deux jours de
cachot.
--C'est égal, il a reçu sa paie, dit Frank.
--Ah çà! lui dit tout bas le Gros-Boiteux en ayant l'air de l'aider à se
rajuster, pas un mot de ce qu'on veut faire au mangeur.
--Sois tranquille; peut-être que si j'avais été là je l'aurais défendu;
car, tuer un homme pour ça... c'est dur; mais vous dénoncer, jamais!
--Allons, venez-vous? dit le gardien.
--Nous voilà débarrassés de l'huissier et de Frank... maintenant, chaud,
chaud pour le mangeur! dit Nicolas.
Au moment où Frank sortait du préau, Germain et Pique-Vinaigre y
entraient.
En entrant dans le préau, Germain n'était plus reconnaissable; sa
physionomie, jusqu'alors triste, abattue, était radieuse et fière; il
portait le front haut et jetait autour de lui un regard joyeux et
assuré... Il était aimé... l'horreur de la prison disparaissait à ses
yeux.
Pique-Vinaigre le suivait d'un air fort embarrassé: enfin, après avoir
hésité deux ou trois fois à l'aborder, il fit un grand effort sur
lui-même et toucha légèrement le bras de Germain avant que celui-ci se
fût rapproché des groupes de détenus qui de loin l'examinaient avec une
haine sournoise. Leur victime ne pouvait leur échapper.
Malgré lui, Germain tressaillit au contact de Pique-Vinaigre; car la
figure et les haillons de l'ancien joueur de gobelets prévenaient peu en
faveur de ce malheureux. Mais, se rappelant les recommandations de
Rigolette, et se trouvant d'ailleurs trop heureux pour n'être pas
bienveillant, Germain s'arrêta et dit doucement à Pique-Vinaigre:
--Que voulez-vous?
--Vous remercier.
--De quoi?
--De ce que votre jolie petite visiteuse veut faire pour ma pauvre
soeur.
--Je ne vous comprends pas, dit Germain surpris.
--Je vas vous expliquer cela... Tout à l'heure au greffe, j'ai rencontré
le surveillant qui était de garde au parloir...
--Ah! oui, un brave homme...
--Ordinairement les geôliers ne répondent pas à ce nom-là... _brave
homme..._ mais le père Roussel, c'est différent..., il le mérite... Tout
à l'heure, il m'a donc glissé dans le tuyau de l'oreille:
«Pique-Vinaigre, mon garçon, vous connaissez bien M. Germain?--Oui, la
bête noire du préau», que je réponds. Puis, s'interrompant,
Pique-Vinaigre dit à Germain:--Pardon, excuse, si je vous ai appelé bête
noire... ne faites pas attention... attendez la fin.
«--Oui donc, que je réponds, je connais M. Germain, la bête noire du
préau.--Et la vôtre aussi, peut-être, Pique-Vinaigre? me demanda le
gardien d'un air sévère.--Mon gardien, je suis trop poltron et trop bon
enfant pour me permettre d'avoir aucune espèce de bête noire, blanche ou
grise, et encore moins M. Germain que tout autre car il ne paraît pas
méchant, et on est injuste pour lui.--Eh bien! Pique-Vinaigre, vous avez
raison d'être du parti de M. Germain, car il a été bon pour vous.--Pour
moi, gardien? Comment donc?--C'est-à-dire, ça n'est pas lui, et ça n'est
pas pour vous; mais sauf cela, vous lui devez une fière reconnaissance»,
me répond le père Roussel.
--Voyons... expliquez-vous un peu plus clairement, dit Germain en
souriant.
--C'est absolument ce que j'ai répondu au gardien: «Parlez plus
clairement.» Alors il m'a répondu: «Ce n'est pas M. Germain, mais sa
jolie petite visiteuse, qui a été pleine de bontés pour votre soeur.
Elle l'a entendue vous raconter les malheurs de son ménage, et, au
moment où la pauvre femme sortait du parloir, la jeune fille lui a
offert de lui être utile autant qu'elle le pourrait.»
--Bonne Rigolette! s'écria Germain attendri; elle s'est bien gardée de
m'en rien dire!
«--Oh! pour lors, que je réponds au gardien, je ne suis qu'une oie. Vous
avez raison, M. Germain a été bon pour moi, car sa visiteuse, c'est
comme qui dirait lui, et ma soeur Jeanne, c'est comme qui dirait moi, et
bien plus que moi...»
--Pauvre Rigolette! reprit Germain, cela ne m'étonne pas... elle a un
coeur si généreux, si compatissant!
--Le gardien a repris: «J'ai entendu tout cela sans faire semblant de
rien. Vous voilà prévenu maintenant. Si vous ne tâchiez pas de rendre
service à M. Germain, si vous ne l'avertissiez pas dans le cas où vous
sauriez quelque complot contre lui, vous seriez un gueux fini...
Pique-Vinaigre.--Gardien, je suis un gueux commencé, c'est vrai, mais
pas encore un gueux fini... Enfin, puisque la visiteuse de M. Germain a
voulu du bien à ma pauvre Jeanne... qui est une brave et honnête femme,
celle-là, je m'en vante... je ferai pour M. Germain ce que je pourrai...
Malheureusement, ce ne sera pas grand-chose...--C'est égal, faites
toujours. Je vais aussi vous donner une bonne nouvelle à apprendre à M.
Germain; je viens de la savoir à l'instant.»
--Quoi donc? demanda Germain.
--Il y aura demain une cellule vacante à la pistole; le gardien m'a dit
de vous en prévenir.
--Il serait vrai! Oh! quel bonheur! s'écria Germain. Ce brave homme
avait raison; c'est une bonne nouvelle que vous m'apprenez là.
--Sans me flatter, je le crois bien, car votre place n'est pas d'être
avec des gens comme nous, monsieur Germain.
Puis s'interrompant, Pique-Vinaigre se hâta d'ajouter tout bas et
rapidement en se baissant comme s'il eût ramassé quelque chose:
--Tenez, monsieur Germain, voilà les détenus qui nous regardent: ils
sont étonnés de nous voir causer ensemble. Je vous laisse, défiez-vous.
Si on vous cherche dispute, ne répondez pas. Ils veulent un prétexte
pour engager une querelle et vous battre. Barbillon doit engager la
dispute; prenez garde à lui. Je tâcherai de les détourner de leur
idée...
Et Pique-Vinaigre se releva comme s'il eût trouvé ce qu'il semblait
chercher depuis un moment.
--Merci, mon brave homme. Je serai prudent, dit vivement Germain en se
séparant de son compagnon.
Seulement instruit du complot du matin, qui consistait à provoquer une
rixe dans laquelle Germain devait être maltraité, afin de forcer ainsi
le directeur de la prison à le changer de préau, non-seulement
Pique-Vinaigre ignorait le meurtre récemment projeté par le Squelette,
mais il ignorait encore que l'on comptait sur son récit de _Gringalet et
Coupe-en-Deux_ pour tromper et distraire la surveillance du gardien.
--Arrive donc, feignant, dit Nicolas à Pique-Vinaigre en allant à sa
rencontre. Laisse là ta ration de carne; il y a noce et festin... je
t'invite.
--Où çà? Au Panier-Fleuri? Au Petit-Ramponneau?
--Farceur!... Non, dans le chauffoir. La table est mise... sur un banc.
Nous avons un jambonneau, des oeufs et du fromage... C'est moi qui paie.
--Ça me va. Mais c'est dommage de perdre ma ration, et encore plus
dommage que ma soeur n'en profite pas. Ni elle ni ses enfants n'en
voient pas souvent de la viande, à moins que ça ne soit à la porte des
bouchers.
--Allons, viens vite; le Squelette s'embête. Il est capable de tout
dévorer avec Barbillon.
Nicolas et Pique-Vinaigre entrèrent dans le chauffoir. Le Squelette, à
cheval sur le bout du banc où étaient étalés les vivres de Nicolas,
jurait et maugréait en attendant l'amphitryon.
--Te voilà, colimaçon! traînard! s'écria le bandit à la vue du conteur.
Qu'est-ce que tu faisais donc?
--Il causait avec Germain, dit Nicolas en dépeçant le jambon.
--Ah! tu causais avec Germain! dit le Squelette en regardant
attentivement Pique-Vinaigre sans s'interrompre de manger avec avidité.
--Oui! répondit le conteur. En voilà encore un qui n'a pas inventé les
tire-bottes et les oeufs durs (je dis ça parce que j'adore ce légume).
Est-il bête, ce Germain, est-il bête! Je me suis laissé dire qu'il
mouchardait dans la prison: il est joliment trop colas pour ça!
--Ah! tu crois? dit le Squelette en échangeant un coup d'oeil rapide et
significatif avec Nicolas et Barbillon.
--J'en suis sûr, comme voilà du jambon! Et puis comment diable
voulez-vous qu'il moucharde? Il est toujours tout seul, il ne parle à
personne et personne ne lui parle; il se sauve de nous comme si nous
avions le choléra. S'il faut qu'il fasse des rapports avec ça, excusez
du peu! D'ailleurs il ne mouchardera pas longtemps; il va à la pistole.
--Lui! s'écria le Squelette; et quand?
--Demain matin il y aura une cellule de vacante.
--Tu vois bien qu'il faut le tuer tout de suite. Il ne couche pas dans
ma chambre; demain il ne sera plus temps. Aujourd'hui nous n'avons que
jusqu'à quatre heures, et voilà qu'il en est bientôt trois, dit tout bas
le Squelette à Nicolas, pendant que Pique-Vinaigre causait avec
Barbillon.
--C'est égal, reprit tout haut Nicolas en ayant l'air de répondre à une
observation du Squelette, Germain a l'air de nous mépriser.
--Au contraire, mes enfants, reprit Pique-Vinaigre, vous l'intimidez, ce
jeune homme; il se regarde, auprès de vous, comme le dernier des
derniers. Tout à l'heure, savez-vous ce qu'il me disait?
--Non! voyons.
--Il me disait: «Vous êtes bien heureux, vous, Pique-Vinaigre, d'oser
parler avec ce fameux Squelette (il a dit fameux) comme de pair à
compagnon. Moi! j'en meurs d'envie, de lui parler; mais il me produit un
effet si respectueux, si respectueux, que je verrais M. le préfet de
police en chair, en os et en uniforme, que je ne serais pas plus
abalobé.»
--Il t'a dit cela? reprit le Squelette en feignant de croire et d'être
sensible à l'impression d'admiration qu'il causait à Germain.
--Aussi vrai que tu es le plus grand brigand de la terre, il me l'a dit.
--Alors c'est différent, reprit le Squelette. Je me raccommode avec lui.
Barbillon avait envie de lui chercher dispute; il fera aussi bien de le
laisser tranquille.
--Il fera mieux, s'écria Pique-Vinaigre, persuadé d'avoir détourné le
danger dont Germain était menacé. Il fera mieux, car ce pauvre garçon ne
mordrait pas à une dispute; il est dans mon genre, hardi comme un
lièvre.
--Malgré cela, c'est dommage, reprit le Squelette. Nous comptions sur
cette batterie-là pour nous amuser après dîner. Le temps va nous
paraître long.
--Oui, qu'est-ce que nous allons faire alors? dit Nicolas.
--Puisque c'est comme ça, que Pique-Vinaigre raconte une histoire à la
chambrée, je ne chercherai pas querelle à Germain, dit Barbillon.
--Ça va, ça va, dit le conteur, c'est déjà une condition; mais il y en a
une autre, et sans les deux je ne conte pas.
--Voyons ton autre condition?
--C'est que l'honorable société, qui est empoisonnée de capitalistes,
dit Pique-Vinaigre en reprenant son accent de bateleur, me fera la
bagatelle d'une cotisation de vingt sous. Vingt sous! messieurs! pour
entendre le fameux Pique-Vinaigre, qui a eu l'honneur de travailler
devant les grinches les plus renommés, devant les escarpes les plus
fameux de France et de Navarre, et qui est incessamment attendu à Brest
et à Toulon, où il se rend par ordre du gouvernement. Vingt sous! C'est
pour rien, messieurs!
--Allons! on te fera vingt sous, quand tu auras dit tes contes.
--Après? Non, avant, s'écria Pique-Vinaigre.
--Ah çà! dis donc, est-ce que tu nous crois capables de te filouter
vingt sous? dit le Squelette d'un air choqué.
--Du tout! répondit Pique-Vinaigre; j'honore la pègre de ma confiance,
et c'est pour ménager sa bourse que je demande vingt sous d'avance.
--Ta parole d'honneur?
--Oui, messieurs; car après mon conte on sera si satisfait que ce n'est
plus vingt sous, mais vingt francs! mais cent francs qu'on me forcerait
de prendre! Je me connais, j'aurais la petitesse d'accepter. Vous voyez
donc bien que, par économie, vous feriez mieux de me donner vingt sous
d'avance!
--Oh! ça n'est pas la blague qui te manque, à toi.
--Je n'ai que ma langue, faut bien que je m'en serve. Et puis, le fin
mot, c'est que ma soeur et ses enfants sont dans une atroce débine, et
vingt sous dans un petit ménage, ça se sent.
--Pourquoi qu'elle ne grinche pas, ta soeur, et ses mômes aussi, s'ils
ont l'âge? dit Nicolas.
--Ne m'en parlez pas, elle me désole, elle me déshonore... je suis trop
bon.
--Dis donc trop bête, puisque tu l'encourages.
--C'est vrai, je l'encourage dans le vice d'être honnête. Mais elle
n'est bonne qu'à ce métier-là, elle m'en fait pitié, quoi! Ah çà! c'est
convenu, je vous conterai ma fameuse histoire de _Gringalet et
Coupe-en-Deux,_ mais on me fera vingt sous, et Barbillon ne cherchera
pas querelle à cet imbécile de Germain, dit Pique-Vinaigre.
--On te fera vingt sous, et Barbillon ne cherchera pas querelle à cet
imbécile de Germain, dit le Squelette.
--Alors, ouvrez vos oreilles, vous allez entendre du chenu. Mais voici
la pluie... qui fait rentrer les pratiques: il n'y aura pas besoin de
les aller chercher.
En effet, la pluie commençait à tomber; les prisonniers quittèrent la
cour et vinrent se réfugier dans le chauffoir, toujours accompagnés d'un
gardien.
Nous l'avons dit, ce chauffoir était une grande et longue salle dallée,
éclairée par trois fenêtres donnant sur la cour; au milieu se trouvait
le calorifère, près duquel se tenaient le Squelette, Barbillon, Nicolas
et Pique-Vinaigre. À un signe d'intelligence du prévôt, le Gros-Boiteux
vint rejoindre ce groupe.
Germain entra l'un des derniers, absorbé dans de délicieuses pensées. Il
alla machinalement s'asseoir sur le rebord de la dernière croisée de la
salle, place qu'il occupait habituellement et que personne ne lui
disputait; car elle était éloignée du poêle, autour duquel se groupaient
les détenus.
Nous l'avons dit, une quinzaine de prisonniers avaient d'abord été
instruits et de la trahison que l'on reprochait à Germain, et du meurtre
qui devait l'en punir.
Mais, bientôt divulgué, ce projet compta autant d'adhérents qu'il y
avait de détenus; ces misérables, dans leur aveugle cruauté, regardant
cet affreux guet-apens comme une vengeance légitime et y voyant une
garantie certaine contre les futures dénonciations des mangeurs.
Germain, Pique-Vinaigre et le gardien ignoraient seuls ce qui allait se
passer.
L'attention générale se partageait entre le bourreau, la victime et le
conteur qui allait innocemment priver Germain du seul secours que ce
dernier pût attendre; car il était presque certain que le gardien,
voyant les détenus attentifs aux récits de Pique-Vinaigre, croirait sa
surveillance inutile et profiterait de ce moment de calme pour aller
prendre son repas.
En effet, lorsque les détenus furent entrés, le Squelette dit au
gardien:
--Dites donc, vieux, Pique-Vinaigre a une bonne idée... il va nous
conter son conte de _Gringalet et Coupe-en-Deux_. Il fait un temps à ne
pas mettre un municipal dehors, nous allons attendre tranquillement
l'heure d'aller à nos niches.
--Au fait, quand il bavarde, vous vous tenez tranquilles... Au moins on
n'a pas besoin d'être sur votre dos.
--Oui, reprit le Squelette, mais Pique-Vinaigre demande cher pour
conter... il veut vingt sous.
--Oui, la bagatelle de vingt sous... et c'est pour rien, s'écria
Pique-Vinaigre. Oui, messieurs, pour rien, car il ne faudrait pas avoir
un liard dans sa poche pour se priver d'entendre le récit des aventures
du pauvre petit Gringalet et du terrible Coupe-en-Deux et du scélérat
Gargousse... c'est à fendre le coeur et à hérisser les cheveux. Or,
messieurs, qui est-ce qui ne pourrait pas disposer de la bagatelle de
quatre liards, ou, si vous aimez mieux compter en kilomètres, la
bagatelle de cinq centimes, pour avoir le coeur fendu et les cheveux
hérissés?...
--Je mets deux sous, dit le Squelette; et il jeta sa pièce devant
Pique-Vinaigre. Allons! est-ce que la pègre serait chiche pour un
amusement pareil? ajouta-t-il en regardant ses complices d'un air
significatif.
Plusieurs sous tombèrent de côté et d'autre, à la grande joie de
Pique-Vinaigre, qui songeait à sa soeur en faisant sa collecte.
--Huit, neuf, dix, onze, douze et treize! s'écria-t-il en ramassant la
monnaie; allons, messieurs les richards, les capitalistes et autres
banquezingues, encore un petit effort, vous ne pouvez pas rester à
treize, c'est un mauvais nombre. Il ne faut plus que sept sous, la
bagatelle de sept sous! Comment, messieurs, il sera dit que la pègre de
la Fosse-aux-lions ne pourra pas réunir encore sept sous, sept
malheureux sous! Ah! messieurs, vous feriez croire qu'on vous a mis ici
injustement ou que vous avez eu la main bien malheureuse.
La voix perçante et les lazzis de Pique-Vinaigre avaient tiré Germain de
sa rêverie; autant pour suivre les avis de Rigolette en se popularisant
un peu que pour faire une légère aumône à ce pauvre diable qui avait
témoigné quelque désir de lui être utile, il se leva et jeta une pièce
de dix sous aux pieds du conteur, qui s'écria en désignant à la foule le
généreux donateur:
--Dix sous, messieurs!... Vous voyez. Je parlais de capitalistes...
Honneur à monsieur, il se comporte en banquezingue, en ambassadeur, pour
être agréable à la société... Oui, messieurs... car c'est à lui que vous
devrez la plus grande part de _Gringalet et Coupe-en-Deux_... et vous
l'en remercierez. Quant aux trois sous de surplus que fait sa pièce...
je les mériterai en imitant la voix des personnages, au lieu de parler
comme vous et moi... Ce sera une douceur que vous devrez à ce riche
capitaliste, que vous devez adorer.
--Allons, ne blague pas tant et commence, dit le Squelette.
--Un moment, messieurs, dit Pique-Vinaigre, il est de toute justice que
le capitaliste qui m'a donné dix sous soit... le mieux placé, sauf notre
prévôt qui doit choisir.
Cette proposition servait si bien le projet du Squelette qu'il s'écria:
--C'est vrai, après moi il doit être le mieux placé.
Et le bandit jeta un nouveau regard d'intelligence aux détenus.
--Oui, oui, qu'il s'approche, dirent-ils.
--Qu'il se mette au premier banc.
--Vous voyez, jeune homme... votre libéralité est récompensée...
L'honorable société reconnaît que vous avez droit aux premières places,
dit Pique-Vinaigre à Germain.
Croyant que sa libéralité avait réellement mieux disposé ses odieux
compagnons en sa faveur, enchanté de suivre en cela les recommandations
de Rigolette, Germain, malgré une assez vive répugnance, quitta sa place
de prédilection et se rapprocha du conteur.
Celui-ci aidé de Nicolas et de Barbillon, ayant rangé autour du poêle
les quatre ou cinq bancs du chauffoir, dit avec emphase:
--Voici les premières loges... À tout seigneur tout honneur... d'abord
le capitaliste...
«Maintenant, que ceux qui ont payé s'asseyent sur les bancs, ajouta
gaiement Pique-Vinaigre, croyant fermement que Germain n'avait plus,
grâce à lui, aucun péril à redouter. Et ceux qui n'ont pas payé,
ajouta-t-il, s'assiéront par terre ou se tiendront debout, à leur
choix...
Résumons la disposition matérielle de cette scène.
Pique-Vinaigre, debout auprès du poêle, se préparait à conter.
Près de lui, le Squelette, aussi debout et couvrant Germain des yeux,
prêt à s'élancer sur lui au moment où le gardien quitterait la salle.
À quelque distance de Germain, Nicolas, Barbillon, Cardillac et d'autres
détenus, parmi lesquels on remarquait l'homme au bonnet de coton bleu et
à la blouse grise, occupaient les derniers bancs.
Le plus grand nombre des prisonniers groupés çà et là, les uns assis par
terre, d'autres debout et adossés aux murailles, composaient les plans
secondaires de ce tableau, éclairé à la Rembrandt par les trois fenêtres
latérales, qui jetaient de vives lumières et de vigoureuses ombres sur
ces figures si diversement caractérisées et si durement accentuées.
Disons enfin que le gardien, qui devait, à son insu et par son départ,
donner le signal du meurtre de Germain, se tenait auprès de la porte
entr'ouverte.
--Y sommes-nous? demanda Pique-Vinaigre au Squelette.
--Silence dans la pègre..., dit celui-ci en se retournant à demi; puis,
s'adressant à Pique-Vinaigre:--Maintenant, commence ton conte, on
t'écoute.
On fit un profond silence.