La Fosse-aux-lions

Si l'aspect matériel d'une vaste maison de détention, construite dans

toutes les conditions de bien-être et de salubrité que réclame

l'humanité, n'offre au regard, nous l'avons dit, rien de sinistre, la

vue des prisonniers cause une impression contraire.

L'on est ordinairement saisi de tristesse et de pitié, lorsqu'on se

trouve au milieu d'un rassemblement de femmes prisonnières, en songeant

que ces infortunées sont presque toujours poussées au mal moins par leur

propre volonté que par la pernicieuse influence du premier homme qui les

a séduites.

Et puis encore les femmes les plus criminelles conservent au fond de

l'âme deux cordes saintes que les violents ébranlements des passions les

plus détestables, les plus fougueuses, ne brisent jamais entièrement...

l'amour et la maternité!

Parler d'amour et de maternité, c'est dire que, chez ces misérables

créatures, de pures et douces lueurs peuvent encore éclairer çà et là

les noires ténèbres d'une corruption profonde.

Mais chez les hommes tels que la prison les fait et les rejette dans le

monde... rien de semblable.

C'est le crime d'un seul jet, c'est un bloc d'airain qui ne rougit plus

qu'au feu des passions infernales.

Aussi, à la vue des criminels qui encombrent les prisons, on est d'abord

saisi d'un frisson d'épouvante et d'horreur.

La réflexion seule vous ramène à des pensées plus pitoyables, mais d'une

grande amertume.

Oui, d'une grande amertume... car on réfléchit que les sinistres

populations des geôles et des bagnes... que la sanglante moisson du

bourreau... germent toujours dans la fange de l'ignorance, de la misère

et de l'abrutissement.

Pour comprendre cette première impression d'horreur et d'épouvante dont

nous parlons, que le lecteur nous suive dans la Fosse-aux-lions.

L'une des cours de la Force s'appelle ainsi.

Là sont ordinairement réunis les détenus les plus dangereux par leurs

antécédents, par leur férocité ou par la gravité des accusations qui

pèsent sur eux.

Néanmoins, on avait été obligé de leur adjoindre temporairement, par

suite de travaux d'urgence entrepris dans un des bâtiments de la Force,

plusieurs autres prisonniers.

Ceux-ci, quoique également justiciables de la cour d'assises, étaient

presque des gens de bien, comparés aux hôtes habituels de la

Fosse-aux-lions.

Le ciel, sombre, gris et pluvieux, jetait un jour morne sur la scène que

nous allons dépeindre. Elle se passait au milieu d'une cour, assez vaste

quadrilatère formé par de hautes murailles blanches, percées çà et là de

quelques fenêtres grillées.

À l'un des bouts de cette cour, on voyait une étroite porte guichetée; à

l'autre bout, l'entrée du chauffoir, grande salle dallée au milieu de

laquelle était un calorifère de fonte entouré de bancs de bois, où se

tenaient paresseusement étendus plusieurs prisonniers devisant entre

eux.

D'autres, préférant l'exercice au repos, se promenaient dans le préau,

marchant en rangs pressés, par quatre ou cinq de front, se tenant par le

bras.

Il faudrait posséder l'énergique et sombre pinceau de Salvator ou de

Goya pour esquisser ces divers spécimens de laideur physique et morale,

pour rendre dans sa hideuse fantaisie la variété de costumes de ces

malheureux, couverts pour la plupart de vêtements misérables; car

n'étant que prévenus, c'est-à-dire supposés innocents, ils ne revêtaient

pas l'habit uniforme des maisons centrales: quelques-uns pourtant le

portaient; car, à leur entrée en prison, leurs haillons avaient paru si

sordides, si infects, qu'après le bain d'usage[18], on leur avait donné

la casaque et le pantalon de gros drap gris des condamnés.

Un phrénologiste aurait attentivement observé ces figures hâves et

tannées, aux fronts aplatis ou écrasés, aux regards cruels ou insidieux,

à la bouche méchante ou stupide, à la nuque énorme; presque toutes

offraient d'effrayantes ressemblances bestiales.

Sur les traits rusés de celui-là, on retrouvait la perfide subtilité du

renard; chez celui-ci, la rapacité sanguinaire de l'oiseau de proie;

chez cet autre, la férocité du tigre; ailleurs enfin, l'animale

stupidité de la brute.

La marche circulaire de cette bande d'êtres silencieux, aux regards

hardis et haineux, au rire insolent et cynique, se pressant les uns

contre les autres, au fond de cette cour, espèce de puits carré, avait

quelque chose d'étrangement sinistre...

On frémissait en songeant que cette horde féroce serait, dans un temps

donné, de nouveau lâchée parmi ce monde auquel elle avait déclaré une

guerre implacable.

Que de vengeances sanguinaires, que de projets meurtriers couvent

toujours sous ces apparences de perversité railleuse et effrontée!!!

Esquissons quelques-unes des physionomies saillantes de la

Fosse-aux-lions; laissons les autres sur le second plan.

Pendant qu'un gardien surveillait les promeneurs, une sorte de

conciliabule se tenait dans le chauffoir.

Parmi les détenus qui y assistaient, nous retrouverons Barbillon et

Nicolas Martial, dont nous parlerons seulement pour mémoire.

Celui qui paraissait, ainsi que cela se dit, présider et conduire la

discussion, était un détenu surnommé le Squelette[19] dont on a

plusieurs fois entendu prononcer le nom chez les Martial, à l'île du

Ravageur.

Le Squelette était prévôt ou capitaine du chauffoir.

Cet homme, d'assez haute taille, de quarante ans environ, justifiait son

lugubre surnom par une maigreur dont il est impossible de se faire une

idée, et que nous appellerions presque ostéologique...

Si la physionomie des compagnons du Squelette offrait plus ou moins

d'analogie avec celle du tigre, du vautour ou du renard, la forme de son

front, fuyant en arrière, et de ses mâchoires osseuses, plates et

allongées, supportées par un cou démesurément long, rappelait

entièrement la conformation de la tête du serpent.

Une calvitie absolue augmentait encore cette hideuse ressemblance; car,

sous la peau rugueuse de son front presque plan comme celui d'un

reptile, on distinguait les moindres protubérances, les moindres sutures

de son crâne; quant à son visage imberbe, qu'on s'imagine du vieux

parchemin, immédiatement collé sur les os de la face, et seulement

quelque peu tendu depuis la saillie de la pommette jusqu'à l'angle de la

mâchoire inférieure, dont on voyait distinctement l'attache.

Les yeux, petits et louches, étaient si profondément encaissés, l'arcade

sourcilière ainsi que la pommette étaient si proéminentes, qu'au-dessous

du front jaunâtre où se jouait la lumière, on voyait deux orbites

littéralement remplies d'ombre, et qu'à peu de distance les yeux

semblaient disparaître au fond de ces deux cavités sombres, de ces deux

trous noirs qui donnent un aspect si funèbre à une tête de squelette.

Ses longues dents, dont les saillies alvéolaires se dessinaient

parfaitement sous la peau tannée des mâchoires osseuses et aplaties, se

découvraient presque incessamment par un rictus habituel.

Quoique les muscles corrodés de cet homme fussent presque réduits à

l'état de tendons, il était d'une force extraordinaire. Les plus

robustes résistaient difficilement à l'étreinte de ses longs bras, de

ses longs doigts décharnés.

On eût dit la formidable étreinte d'un squelette de fer.

Il portait un bourgeron bleu beaucoup trop court, qui laissait voir, et

il en tirait vanité, ses mains noueuses et la moitié de son avant-bras,

ou plutôt deux os (le _radius_ et le _cubitus_, qu'on nous pardonne

cette anatomie), deux os enveloppés d'une peau rude et noirâtre, séparés

entre eux par une profonde rainure où serpentaient quelques veines dures

et sèches comme des cordes.

Lorsqu'il posait ses mains sur une table, il semblait, selon une assez

juste métaphore de Pique-Vinaigre, y étaler un jeu d'osselets.

Le Squelette, après avoir passé quinze années de sa vie au bagne pour

vol et tentative de meurtre, avait rompu son ban, et avait été pris en

flagrant délit de vol et de meurtre.

Ce dernier assassinat avait été commis avec des circonstances d'une

telle férocité que, vu la récidive, ce bandit se regardait d'avance et

avec raison comme condamné à mort.

L'influence que le Squelette exerçait sur les autres détenus par sa

force, par son énergie, par sa perversité, l'avait fait choisir, par le

directeur de la prison, comme prévôt de dortoir, c'est-à-dire que le

Squelette était chargé de la police de sa chambrée, en ce qui touchait

l'ordre, l'arrangement et la propreté de la salle et des lits; il

s'acquittait parfaitement de ces fonctions, et jamais les détenus

n'auraient osé manquer aux soins et aux devoirs dont il avait la

surveillance.

Chose étrange et significative...

Les directeurs de prisons les plus intelligents, après avoir essayé

d'investir des fonctions dont nous parlons les détenus qui se

recommandaient encore par quelque honnêteté, ou dont les crimes étaient

moins graves, se sont vus forcés de renoncer à ce choix cependant

logique et moral, et de chercher les prévôts parmi les prisonniers les

plus corrompus, les plus redoutés, ceux-ci ayant seuls une action

positive sur leurs compagnons.

Ainsi, répétons-le encore, plus un coupable montrera de cynisme et

d'audace, plus il sera compté, et pour ainsi dire respecté.

Ce fait prouvé par l'expérience, sanctionné par les choix forcés dont

nous parlons, n'est-il pas un argument irréfragable contre le vice de la

réclusion en commun?

Ne démontre-t-il pas, jusqu'à une évidence absolue, l'intensité de la

contagion qui atteint mortellement les prisonniers dont on pourrait

encore espérer quelque chance de réhabilitation?

Oui, car à quoi bon songer au repentir, à l'amendement, lorsque dans ce

pandémonium où l'on doit passer de longues années, sa vie peut-être, on

voit l'influence se mesurer au nombre des forfaits?

Encore une fois, l'on ignore donc que le monde extérieur, que la société

honnête n'existent plus pour le détenu?

Indifférent aux lois morales qui les régissent, il prend nécessairement

les moeurs de ceux qui l'entourent; toutes les distinctions de la geôle

étant réservées à la supériorité du crime, inévitablement il tendra

toujours vers cette farouche aristocratie.

Revenons au Squelette, prévôt de chambrée, qui causait avec plusieurs

prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Barbillon et Nicolas Martial.

--Es-tu bien sûr de ce que tu dis là? demanda le Squelette à Martial...

--Oui, oui, cent fois oui; le père Micou le tient du Gros-Boiteux, qui a

déjà voulu le tuer, ce gredin-là... parce qu'il a _mangé_[20]

quelqu'un...

--Alors, qu'on lui dévore le nez et que ça finisse! ajouta Barbillon.

Déjà tantôt le Squelette était pour qu'on lui donne une _tournée rouge_,

à ce mouton de Germain.

Le prévôt ôta un moment sa pipe de sa bouche et dit d'une voix si basse,

si crapuleusement enrouée qu'on l'entendait à peine:

--Germain faisait sa tête, il nous gênait, il nous espionnait, car moins

l'on parle, plus on écoute; il fallait le forcer de filer de la

Fosse-aux-lions... Une fois que nous l'aurions fait saigner... on

l'aurait ôté d'ici...

--Eh bien! alors..., dit Nicolas, qu'est-ce qu'il y a de changé?

--Il y a de changé, reprit le Squelette, que s'il a _mangé_, comme le

dit le Gros-Boiteux, il n'en sera pas quitte pour saigner...

--À la bonne heure, dit Barbillon.

--Il faut un exemple..., dit le Squelette en s'animant peu à peu.

Maintenant ce n'est plus la _rousse_[21] qui nous découvre, ce sont les

_mangeurs_[22]. Jacques et Gauthier, qu'on a guillotinés l'autre jour...

_mangés_... Roussillon, qu'on a envoyé aux galères _à perte de

vue_[23]... _mangé_...

--Et moi donc? Et ma mère? Et Calebasse?... Et mon frère de Toulon?

s'écria Nicolas. Est-ce que nous n'avons pas tous été _mangés_ par

Bras-Rouge? C'est sûr maintenant, puisqu'au lieu de l'écrouer ici on l'a

envoyé à la Roquette! On n'a pas osé le mettre avec nous... il sentait

donc son tort... le gueux...

--Et moi, dit Barbillon, est-ce que Bras-Rouge n'a pas aussi _mangé_ sur

moi?

--Et sur moi donc? dit un jeune prisonnier d'une voix grêle, en

grasseyant d'une manière affectée, j'ai été _coqué_[24] par Jobert, un

homme qui m'avait proposé une affaire dans la rue Saint-Martin.

Ce dernier personnage, à la voix flûtée, à la figure pâle, grasse et

efféminée, au regard insidieux et lâche, était vêtu d'une façon

singulière; il avait pour coiffure un foulard rouge qui laissait voir

deux mèches de cheveux blonds collées sur les tempes; les deux bouts du

mouchoir formaient une rosette bouffante au-dessus de son front; il

portait pour cravate un châle de mérinos blanc à palmettes vertes, qui

se croisait sur sa poitrine; sa veste de drap marron disparaissait sous

l'étroite ceinture d'un ample pantalon en étoffe écossaise à larges

carreaux de couleurs variées.

--Si ce n'est pas une indignité!... Faut-il qu'un homme soit gredin!...

reprit ce personnage d'une voix mignarde. Pour rien au monde, je ne me

serais méfié de Jobert.

--Je le sais bien qu'il t'a dénoncé, Javotte, répondit le Squelette, qui

semblait protéger particulièrement ce prisonnier; à preuve qu'on a fait

pour ce mangeur ce qu'on a fait pour Bras-Rouge... on n'a pas non plus

osé laisser Jobert ici... on l'a mis au _clou_ à la Conciergerie... Eh

bien! il faut que ça finisse... il faut un exemple... les faux frères

font la besogne de la police... ils se croient sûrs de leur peau parce

qu'on les met dans une autre prison... que ceux qu'ils ont mangés...

--C'est vrai!...

--Pour empêcher ça, il faut que les prisonniers regardent tout _mangeur_

comme un ennemi à mort; qu'il ait mangé sur Pierre ou sur Jacques, ici

ou ailleurs, ça ne fait rien, qu'on tombe sur lui. Quand on en aura

refroidi quatre ou cinq dans les préaux... les autres tourneront leur

langue deux fois avant de _coquer la pègre_[25].

--T'as raison, Squelette, dit Nicolas; alors il faut que Germain y

passe...

--Il y passera, reprit le prévôt. Mais attendons que le Gros-Boiteux

soit arrivé... Quand, pour l'exemple, il aura prouvé à tout le monde que

Germain est un _mangeur_, tout sera dit... le _mouton_ ne bêlera plus,

on lui supprimera la respiration...

--Et comment faire avec les gardiens qui nous surveillent? demanda le

détenu que le Squelette appelait Javotte.

--J'ai mon idée... Pique-Vinaigre nous servira.

--Lui? Il est trop poltron.

--Et pas plus fort qu'une puce.

--Suffit, je m'entends; où est-il?

--Il était revenu du parloir, mais on vient de venir le demander pour

aller _jaspiner_ avec son _rat de prison_[26].

--Et Germain, il est toujours au parloir?

--Oui, avec cette petite fille qui vient le voir.

--Dès qu'il descendra, attention! Mais il faudra attendre

Pique-Vinaigre, nous ne pouvons rien faire sans lui.

--Sans Pique-Vinaigre?

--Non...

--Et on refroidira Germain?

--Je m'en charge.

--Mais avec quoi, on nous ôte nos couteaux.

--Et ces tenailles-là, y mettrais-tu ton cou? demanda le Squelette en

ouvrant ses longs doigts décharnés et durs comme du fer.

--Tu l'étoufferas?

--Un peu.

--Mais si on sait que c'est toi?

--Après? Est-ce que je suis un veau à deux têtes, comme ceux qu'on

montre à la foire?

--C'est vrai... On n'est raccourci qu'une fois, et puisque tu es sûr de

l'être...

--Archisûr; le rat de prison me l'a dit encore hier... J'ai été pris la

main dans le sac et le couteau dans la gorge du _pante_[27]. Je suis

_cheval de retour_[28], c'est toisé... J'enverrai ma tête voir, dans le

panier de Charlot, si c'est vrai qu'il filoute les condamnés et qu'il

met de la sciure de bois dans son mannequin, au lieu de son que le

gouvernement nous accorde...

--C'est vrai... le guillotiné a droit à du son... Mon père a été volé

aussi... j'en rappelle!!! dit Nicolas Martial avec un ricanement féroce.

Cette abominable plaisanterie fit rire les détenus aux éclats.

Ceci est effrayant... mais, loin d'exagérer, nous affaiblissons

l'horreur de ces entretiens si communs en prison.

Il faut pourtant bien, nous le répétons, que l'on ait une idée, et

encore affaiblie, de ce qui se dit, de ce qui se fait dans ces

effroyables écoles de perdition, de cynisme, de vol et de meurtre.

Il faut que l'on sache avec quel audacieux dédain presque tous les

grands criminels parlent des plus terribles châtiments dont la société

puisse les frapper.

Alors peut-être on comprendra l'urgence de substituer à ces peines

impuissantes, à ces réclusions contagieuses, la seule punition, nous

allons le démontrer, qui puisse terrifier les scélérats les plus

déterminés.

Les détenus du chauffoir s'étaient donc pris à rire aux éclats.

--Mille tonnerres! s'écria le Squelette, je voudrais bien qu'ils nous

voient blaguer, ce tas de _curieux_[29] qui croient nous faire bouder

devant leur guillotine... Ils n'ont qu'à venir à la barrière

Saint-Jacques le jour de ma représentation à bénéfice; ils m'entendront

faire la nique à la foule, et dire à Charlot d'une voix crâne: «Père

Samson, cordon, s'il vous plaît[30]!»

Nouveaux rires...

--Le fait est que la chose dure le temps d'avaler une chique... Charlot

tire le cordon...

--Et il vous ouvre la porte du _boulanger_[31], dit le Squelette en

continuant de fumer sa pipe.

--Ah! bah!... est-ce qu'il y a un boulanger?

--Imbécile! je dis ça par farce... Il y a un couperet, une tête qu'on

met dessous... et voilà.

--Moi, maintenant que je sais mon chemin et que je dois m'arrêter à

l'_Abbaye de Monte-à-Regret_[32], j'aimerais autant partir aujourd'hui

que demain, dit le Squelette avec une exaltation sauvage, je voudrais

déjà y être... le sang m'en vient à la bouche... quand je pense à la

foule qui sera là pour me voir... Ils seront bien quatre ou cinq mille

qui se bousculeront, qui se battront pour être bien placés; on louera

des fenêtres et des chaises comme pour un cortège. Je les entends déjà

crier: «Place à louer!... Place à louer!...» et puis il y aura de la

troupe, cavalerie et infanterie, tout le tremblement à la voile... et

tout ça pour moi, pour le Squelette... c'est pas pour un _pante_ qu'on

se dérangerait comme ça... hein!... les amis?... Voilà de quoi monter un

homme... Quand il serait lâche comme Pique-Vinaigre, il y a de quoi vous

faire marcher en déterminé... Tous ces yeux qui vous regardent vous

mettent le feu au ventre... et puis... c'est un moment à passer... on

meurt en crâne... ça vexe les juges et les _pantes_, et ça encourage la

pègre à blaguer la _camarde_.

--C'est vrai, reprit Barbillon, afin d'imiter l'effroyable forfanterie

du Squelette, on croit nous faire peur et avoir tout dit quand on envoie

Charlot monter sa boutique à notre profit.

--Ah bah! dit à son tour Nicolas, on s'en moque pas mal... de la

boutique à Charlot! C'est comme de la prison ou du bagne, on s'en moque

aussi: pourvu qu'on soit tous amis ensemble, vive la joie à mort!

--Par exemple, dit le prisonnier à la voix mignarde, ce qu'il y aurait

de sciant, ce serait qu'on nous mette en cellule jour et nuit; on dit

qu'on en viendra là.

--En cellule! s'écria le Squelette avec une sorte d'effroi courroucé. Ne

parle pas de ça... En cellule!... tout seul!... Tiens, tais-toi,

j'aimerais mieux qu'on me coupe les bras et les jambes... Tout seul!...

entre quatre murs!... Tout seul... sans avoir des vieux de la pègre avec

qui rire!... Ça ne se peut pas! Je préfère cent fois le bagne à la

centrale, parce qu'au bagne, au lieu d'être renfermé on est dehors, on

voit du monde, on va, on vient, on gaudriole avec la chiourme... Eh

bien! j'aimerais cent fois mieux être raccourci que d'être mis en

cellule pendant seulement un an... Oui, ainsi, à l'heure qu'il est, je

suis sûr d'être fauché, n'est-ce pas? eh bien! on me dirait: «Aimes-tu

mieux un an de cellule?...» je tendrais le cou... Un an tout seul!...

Mais est-ce que c'est possible?... À quoi veulent-ils donc que l'on

pense quand est tout seul?...

--Si l'on t'y mettait de force, en cellule?

--Je n'y resterais pas... je ferais tant des pieds et des mains que je

m'évaderais, dit le Squelette.

--Mais si tu ne pouvais pas... si tu étais sûr de ne pas te sauver?

--Alors je tuerais le premier venu pour être guillotiné.

--Mais si au lieu de condamner les _escarpes_[33] à mort... on les

condamnait à être en cellule pendant toute leur vie!...

Le Squelette parut frappé de cette réflexion.

Après un moment de silence, il reprit:

--Alors je ne sais pas ce que je ferais... je me briserais la tête

contre les murs... Je me laisserais crever de faim plutôt que d'être en

cellule... Comment! tout seul... toute ma vie seul... avec moi? Sans

l'espoir de me sauver? Je vous dis que ce n'est pas possible... Tenez,

il n'y en a pas de plus crâne que moi, je saignerais un homme pour six

blancs... et même pour rien... pour l'honneur... On croit que je n'ai

assassiné que deux personnes... mais si les morts parlaient, il y a cinq

refroidis qui pourraient dire comment je travaille.

Le brigand se vantait.

Ces forfanteries sanguinaires sont encore un des traits les plus

caractéristiques des scélérats endurcis.

Un directeur de prison nous disait:

«Si les prétendus meurtres dont ces malheureux se glorifient étaient

réels, la population serait décimée.»

--C'est comme moi..., reprit Barbillon pour se vanter à son tour, on

croit que je n'ai escarpé que le mari de la laitière de la Cité... mais

j'en ai servi bien d'autres avec le grand Robert, qui a été fauché l'an

passé.

--C'était donc pour vous dire, reprit le Squelette, que je ne crains ni

feu ni diable... eh bien!... si j'étais en cellule... et bien sûr de ne

pouvoir jamais me sauver... tonnerre!... je crois que j'aurais peur...

--De quoi? demanda Nicolas.

--D'être tout seul..., répondit le prévôt.

--Ainsi, si tu avais à recommencer tes jours de pègre et d'escarpe, et

si, au lieu de centrales, de bagnes et de guillotine... il n'y avait que

des cellules, tu bouderais devant le mal?

--Ma foi... oui... peut-être... (historique), répondit le Squelette.

Et il disait vrai.

On ne peut s'imaginer l'indicible terreur qu'inspire à de pareils

bandits la seule pensée de l'isolement absolu...

Cette terreur n'est-elle pas encore un plaidoyer éloquent en faveur de

cette pénalité?

Ce n'est pas tout: la condamnation à l'isolement, si redoutée par les

scélérats, amènera peut-être forcément l'abolition de la peine de mort.

Voici comment.

La génération criminelle qui à cette heure peuple les prisons et les

bagnes regardera l'application du système cellulaire comme un supplice

intolérable.

Habitués à la perverse animation de l'emprisonnement en commun, dont

nous venons de tâcher d'esquisser quelques traits affaiblis, car, nous

le répétons, il nous faut reculer devant des monstruosités de toutes

sortes; ces hommes, disons-nous, se voyant menacés, en cas de récidive,

d'être séquestrés du monde infâme où ils expiaient si allègrement leurs

crimes et d'être mis en cellule seul à seul avec les souvenirs du

passé... ces hommes se révolteront à l'idée de cette punition

effrayante.

Beaucoup préféreront la mort.

Et, pour encourir la peine capitale, ne reculeront pas devant

l'assassinat... car, chose étrange, sur dix criminels qui voudront se

débarrasser de la vie, il y en a neuf qui tueront... pour être tués...

et un seul qui se suicidera.

Alors, sans doute, nous le répétons, le suprême vestige d'une

législation barbare disparaîtra de nos codes...

Afin d'ôter aux meurtriers ce dernier refuge qu'ils croient trouver dans

le néant, on abolira forcément la peine de mort.

Mais l'isolement cellulaire à perpétuité offrira-t-il une réparation,

une punition assez formidable pour quelques grands crimes, tels que le

parricide entre autres?

L'on s'évade de la prison la mieux gardée, ou du moins on espère

s'évader; il ne faut laisser aux criminels dont nous parlons ni cette

possibilité ni cette espérance.

Aussi la peine de mort, qui n'a d'autre fin que celle de débarrasser la

société d'un être nuisible... la peine de mort, qui donne rarement aux

condamnés le temps de se repentir, et jamais celui de se réhabiliter par

l'expiation... la peine de mort, que ceux-là subissent inanimés, presque

sans connaissance, et que ceux-ci bravent avec un épouvantable cynisme,

la peine de mort sera peut-être remplacée par un châtiment terrible,

mais qui donnera au condamné le temps du repentir... de l'expiation, et

qui ne retranchera pas violemment de ce monde une créature de Dieu...

L'aveuglement[34] mettra le meurtrier dans l'impossibilité de s'évader

et de nuire désormais à personne...

La peine de mort sera donc en ceci, son seul but, efficacement

remplacée.

Car la société ne tue pas au nom de la loi du talion.

Elle ne tue pas pour faire souffrir, puisqu'elle a choisi celui de tous

les supplices qu'elle croit le moins douloureux[35].

Elle tue au nom de sa propre sûreté...

Or, que peut-elle craindre d'un aveugle emprisonné?

Enfin cet isolement perpétuel, adouci par les charitables entretiens de

personnes honnêtes et pieuses qui se voueraient à cette secourable

mission, permettrait au meurtrier de racheter son âme par de longues

années de remords et de contrition.

Un grand tumulte et de bruyantes exclamations de joie, poussées par les

détenus qui se promenaient dans le préau, interrompirent le conciliabule

présidé par le Squelette.

Nicolas se leva précipitamment et s'avança sur le pas de la porte du

chauffoir, afin de connaître la cause de ce bruit inaccoutumé.

--C'est le Gros-Boiteux! s'écria Nicolas en rentrant.

--Le Gros-Boiteux! s'écria le prévôt, et Germain est-il descendu du

parloir?

--Pas encore, dit Barbillon.

--Qu'il se dépêche donc, dit le Squelette, que je lui donne un bon pour

une bière neuve.

Les mystères de Paris, Tome IV · 第 49 / 68 题