Rigolette, vivement intéressée au triste sort de la soeur de
Pique-Vinaigre, ne la quittait pas des yeux et allait tâcher de se
rapprocher un peu d'elle, lorsque malheureusement un nouveau visiteur,
entrant dans le parloir, demanda un détenu, qu'on alla chercher, et
s'assit sur le banc entre Jeanne et la grisette.
Celle-ci, à la vue de cet homme, ne put retenir un geste de surprise,
presque de crainte...
Elle reconnaissait en lui l'un des deux recors qui étaient venus arrêter
Morel, mettant ainsi à exécution la contrainte par corps obtenue contre
le lapidaire par Jacques Ferrand.
Cette circonstance, rappelant à Rigolette l'opiniâtre persécuteur de
Germain, redoubla sa tristesse, dont elle avait été un peu distraite par
les touchantes et pénibles confidences de la soeur de Pique-Vinaigre.
S'éloignant autant qu'elle le put de son nouveau voisin, la grisette
s'appuya au mur et retomba dans ses affligeantes pensées.
--Tiens, Jeanne, reprit Pique-Vinaigre, dont la figure joviale et
railleuse s'était subitement assombrie, je ne suis ni fort ni brave;
mais si je m'étais trouvé là pendant que ton mari te faisait ainsi de la
misère, ça ne se serait pas passé gentiment entre lui et moi... Mais
aussi tu étais par trop bonne enfant, toi...
--Que voulais-tu que je fasse?... J'ai bien été forcée de souffrir ce
que je ne pouvais pas empêcher!... Tant qu'il y a eu chez nous quelque
chose à vendre, mon mari l'a vendu pour aller au cabaret avec sa
maîtresse, tout, jusqu'à la robe du dimanche de ma petite fille.
--Mais l'argent de tes journées, pourquoi le lui donnais-tu?... Pourquoi
ne le cachais-tu pas?
--Je le cachais; mais il me battait tant... que j'étais bien obligée de
le lui donner... C'était moins à cause des coups que je lui cédais...
que parce que je me disais: «À la fin il n'a qu'à me blesser assez
grièvement pour que je sois hors d'état de travailler de longtemps,
qu'il me casse un bras, je suppose: alors qu'est-ce que je
deviendrai?... Qui soignera, qui nourrira mes enfants?... Si je suis
forcée d'aller à l'hospice, il faudra donc qu'ils meurent de faim
pendant ce temps-là?...» Aussi tu conçois, mon frère, j'aimais encore
mieux donner mon argent à mon mari, afin de n'être pas battue,
blessée... et de rester bonne à travailler.
--Pauvre femme, va!... On parle de martyrs; c'est toi qui l'as été,
martyre!
--Et pourtant je n'ai jamais fait de mal à personne; je ne demandais
qu'à travailler, qu'à soigner mon mari et mes enfants. Mais que veux-tu,
il y a des heureux et des malheureux, comme il y a des bons et des
méchants.
--Oui, et c'est étonnant comme les bons sont heureux!... Mais enfin en
es-tu tout à fait débarrassée, de ton gueux de mari?
--Je l'espère, car il ne m'a quittée qu'après avoir vendu jusqu'à mon
bois de lit et au berceau de mes deux petits enfants... Mais quand je
pense qu'il voulait bien pis encore...
--Quoi donc?
--Quand je dis lui, c'était plutôt cette vilaine femme qui le poussait;
c'est pour ça que je t'en parle. Enfin un jour il m'a dit: «Quand dans
un ménage il y a une jolie fille de quinze ans comme la nôtre, on est
des bêtes de ne pas profiter de sa beauté.»
--Ah bon! je comprends... Après avoir vendu les nippes, il veut vendre
les corps!...
--Quand il a dit cela, vois-tu, Fortuné, mon sang n'a fait qu'un tour,
et il faut être juste, je l'ai fait rougir de honte par mes reproches;
et comme sa mauvaise femme voulait se mêler de notre querelle en
soutenant que mon mari pouvait faire de sa fille ce qu'il voulait, je
l'ai traitée si mal, cette malheureuse, que mon mari m'a battue, et
c'est depuis cette scène-là que je ne les ai plus revus.
--Tiens, vois-tu, Jeanne, il y a des gens condamnés à dix ans de prison
qui n'en ont pas tant fait que ton mari... Au moins ils ne dépouillaient
que des étrangers... C'est un fier gueux!...
--Dans le fond, il n'est pourtant pas méchant, vois-tu. C'est de
mauvaises connaissances de cabaret qui l'ont dérangé...
--Oui, il ne ferait pas de mal à un enfant; mais à une grande personne,
c'est différent...
--Enfin, que veux-tu! il faut bien prendre la vie comme le bon Dieu nous
l'envoie... Au moins, mon mari parti, je n'avais plus à craindre d'être
estropiée par un mauvais coup; j'ai repris courage... Faute d'avoir de
quoi racheter un matelas, car avant tout il faut vivre et payer son
terme, et à nous deux ma fille aînée, ma pauvre Catherine, à peine nous
gagnons quarante sous par jour, mes deux autres enfants étant trop
petits pour rien gagner encore... faute d'un matelas, nous couchions sur
une paillasse faite avec de la paille que nous ramassions à la porte
d'un emballeur de notre rue.
--Et j'ai mangé ma masse!... Et j'ai mangé ma masse!...
--Que veux-tu... tu ne pouvais pas savoir ma peine, puisque je ne t'en
parlais pas. Enfin nous avons redoublé de travail nous deux Catherine...
Pauvre enfant, si tu savais comme c'est honnête, et laborieux, et bon!
Toujours les yeux sur les miens pour savoir ce que je désire qu'elle
fasse; jamais une plainte, et pourtant... elle en a déjà vu de cette
misère... quoiqu'elle n'ait que quinze ans!... Ah! ça console de bien
des choses, vois-tu, Fortuné, d'avoir une enfant pareille, dit Jeanne en
essuyant ses yeux.
--C'est tout ton portrait... à ce que je vois. Il faut bien que tu aies
cette consolation au moins...
--Je t'assure, va, que c'est plus pour elle que je me chagrine que pour
moi; car il n'y a pas à dire, vois-tu, depuis deux mois elle ne s'est
pas arrêtée de travailler un moment. Une fois par semaine elle sort pour
aller savonner, aux bateaux du Pont-au-Change, à trois sous l'heure, le
peu de linge que mon mari nous a laissé: tout le reste du temps, à
l'attache comme un pauvre chien... Vrai, le malheur lui est venu trop
tôt. Je sais bien qu'il faut toujours qu'il vienne; mais au moins il y
en a qui ont une ou deux années de tranquillité... Ce qui me fait aussi
beaucoup de chagrin dans tout ça, vois-tu, Fortuné, c'est de ne pouvoir
t'aider en presque rien... Pourtant, je tâcherai...
--Ah çà! est-ce que tu crois que j'accepterais? Au contraire, je
demandais un sou par paire d'oreilles pour leur raconter mes fariboles;
j'en demanderai deux, ou ils se passeront des contes de Pique-Vinaigre,
et ça t'aidera un peu dans ton ménage. Mais, j'y pense, pourquoi ne pas
te mettre en garni? Comme ça ton mari ne pourrait rien vendre.
--En garni? Mais penses-y donc: nous sommes quatre, on nous demanderait
au moins vingt sous par jour; qu'est-ce qui nous resterait pour vivre?
Tandis que notre chambre ne nous coûte que cinquante francs par an.
--Allons, c'est juste, ma fille, dit Pique-Vinaigre avec une ironie
amère, travaille, éreinte-toi pour refaire un peu ton ménage; dès que tu
auras encore gagné quelque chose, ton mari te pillera de nouveau... et
un beau jour il vendra ta fille comme il a vendu tes nippes.
--Oh! pour ça, par exemple, il me tuerait plutôt... Ma pauvre Catherine!
--Il ne te tuera pas, et il vendra ta pauvre Catherine. Il est ton mari,
n'est-ce pas? Il est le chef de la communauté, comme t'a dit l'avocat,
tant que vous ne serez pas séparés par la loi; et comme tu n'as pas cinq
cents francs à donner pour ça, il faut te résigner: ton mari a le droit
d'emmener sa fille de chez toi et où il veut... Une fois que lui et sa
maîtresse s'acharneront à perdre cette pauvre enfant, est-ce qu'il ne
faudra pas qu'elle y passe?...
--Mon Dieu!... Mon Dieu!... Mais si cette infamie était possible... il
n'y aurait donc pas de justice?
--La justice! dit Pique-Vinaigre avec un éclat de rire sardonique, c'est
comme la viande... c'est trop cher pour que les pauvres en mangent...
Seulement, entendons-nous, s'il s'agit de les envoyer à Melun, de les
mettre au carcan ou de les jeter aux galères, c'est une autre affaire,
on leur donne cette justice-là gratis... Si on leur coupe le cou, c'est
encore gratis... toujours gratis... Prrrrenez vos billets, ajouta
Pique-Vinaigre avec son accent de bateleur. Ce n'est pas dix sous, deux
sous, un sou, un centime que ça vous coûtera... non, messieurs; ça vous
coûtera la bagatelle de... rien du tout... C'est à la portée de tout le
monde; on ne fournit que sa tête... La coupe et la frisure sont aux
frais du gouvernement... Voilà la justice gratis... Mais la justice qui
empêcherait une honnête mère de famille d'être battue et dépouillée par
un gueux de mari qui veut et peut faire argent de sa fille, cette
justice-là coûte cinq cents francs... et il faudra t'en passer, ma
pauvre Jeanne.
--Tiens, Fortuné, dit la malheureuse mère en fondant en larmes, tu me
mets la mort dans l'âme...
--C'est qu'aussi je l'ai... la mort dans l'âme, en pensant à ton sort...
à celui de ta famille... et en reconnaissant que je n'y peux rien...
J'ai l'air de toujours rire... mais ne t'y trompe pas, j'ai deux sortes
de gaietés, vois-tu, Jeanne, ma gaieté gaie et ma gaieté triste... Je
n'ai ni la force ni le courage d'être méchant, colère ou haineux comme
les autres... ça s'en va toujours chez moi en paroles plus ou moins
farces. Ma poltronnerie et ma faiblesse de corps m'ont empêché de
devenir pire que je suis... Il a fallu l'occasion de cette bicoque
isolée, où il n'y avait pas un chat, et surtout pas un chien, pour me
pousser à voler. Il a fallu encore que par hasard il ait fait un clair
de lune superbe; car la nuit, et seul, j'ai une peur de tous les
diables!
--C'est ce qui me fait toujours te dire, mon pauvre Fortuné, que tu es
meilleur que tu ne crois... Aussi j'espère que les juges auront pitié de
toi...
--Pitié de moi? Un libéré récidiviste? Compte là-dessus! Après ça, je ne
leur en veux pas; être ici, là ou ailleurs, ça m'est égal; et puis tu as
raison, je ne suis pas méchant... et ceux qui le sont, je les hais à ma
manière, en me moquant d'eux; faut croire qu'à force de conter des
histoires où, pour plaire à mes auditeurs, je fais toujours en sorte que
ceux qui tourmentent les autres par pure cruauté reçoivent à la fin des
raclées indignes... je me serai habitué à sentir comme je raconte.
--Ils aiment des histoires pareilles, ces gens avec qui tu es... mon
pauvre frère? Je n'aurais pas cru cela.
--Minute!... Si je leur contais des récits où un gaillard qui vole ou
qui tue pour voler est roulé à la fin, ils ne me laisseraient pas finir;
mais s'il s'agit ou d'une femme ou d'un enfant, ou, par exemple, d'un
pauvre diable comme moi qu'on jetterait par terre en soufflant dessus,
et qu'il soit poursuivi à outrance par une barbe noire qui le persécute
seulement pour le plaisir de le persécuter, pour l'honneur, comme on
dit, oh! alors ils trépignent de joie quand à la fin du conte la barbe
noire reçoit sa paie. Tiens, j'ai surtout une histoire intitulée:
_Gringalet et Coupe-en-Deux_, qui faisait les délices de la centrale de
Melun, et que je n'ai pas encore racontée ici. Je l'ai promise pour ce
soir; mais faudra qu'ils mettent crânement à ma tirelire, et tu en
profiteras... Sans compter que je l'écrirai pour tes enfants...
_Gringalet et Coupe-en-Deux_, ça les amusera; des religieuses liraient
cette histoire-là, ainsi sois tranquille.
--Enfin, non pauvre Fortuné, ce qui me console un peu, c'est de voir que
tu n'es pas aussi malheureux que d'autres, grâce à ton caractère.
--Bien sûr que si j'étais comme un détenu qui est de notre chambrée, je
serais malfaisant à moi-même. Pauvre garçon!... J'ai bien peur qu'avant
la fin de la journée il ne saigne d'un côté ou d'un autre, ça chauffe à
rouge pour lui... il y a un mauvais complot monté pour ce soir à son
intention...
--Ah! mon Dieu! on veut lui faire du mal?... Ne te mêle pas de ça, au
moins, Fortuné!...
--Pas si bête!... j'attraperais des éclaboussures... C'est en allant et
venant que j'ai entendu jaboter l'un et l'autre... on parlait de bâillon
pour l'empêcher de crier... et puis, afin d'empêcher qu'on ne voie son
exécution... ils veulent faire cercle autour de lui, en ayant l'air
d'écouter un d'eux... qui sera censé lire tout haut un journal ou autre
chose.
--Mais... pourquoi veut-on le maltraiter ainsi?...
--Comme il est toujours seul, qu'il ne parle à personne et qu'il a l'air
dégoûté des autres, ils s'imaginent que c'est un mouchard, ce qui est
très-bête; car au contraire il se faufilerait avec tout le monde, s'il
voulait moucharder. Mais le fin de la chose est qu'il a l'air d'un
monsieur, et que ça les offusque. C'est le capitaine du dortoir, nommé
le Squelette ambulant, qui est à la tête du complot. Il est comme un
vrai désossé après ce pauvre Germain; leur bête noire s'appelle ainsi.
Ma foi, qu'ils s'arrangent, cela les regarde, je n'y peux rien. Mais tu
vois, Jeanne, voilà à quoi ça sert d'être triste en prison, tout de
suite on vous suspecte; aussi je ne l'ai jamais été, moi, suspecté. Ah
çà! ma fille, assez causé, va-t'en voir chez toi si j'y suis, tu prends
sur ton temps pour venir ici... moi je n'ai qu'à bavarder... toi, c'est
différent... ainsi, bonsoir... Reviens de temps en temps; tu sais que
j'en serai content.
--Mon frère, encore quelques moments, je t'en prie.
--Non, non, tes enfants t'attendent. Ah çà! tu ne leur dis pas,
j'espère, que leur nononcle est pensionnaire ici?
--Ils te croient aux îles, comme autrefois ma mère. De cette manière, je
peux leur parler de toi.
--À la bonne heure. Ah çà! va-t'en vite, vite.
--Oui, mais écoute, mon pauvre frère; je n'ai pas grand-chose, pourtant
je ne te laisserai pas ainsi. Tu dois avoir si froid, pas de bas, et ce
mauvais gilet! Nous t'arrangerons quelques hardes avec Catherine. Dame!
Fortuné, tu penses, ce n'est pas l'envie de bien faire pour toi qui nous
manque.
--De quoi? De quoi? Des hardes? mais j'en ai plein mes malles. Dès
qu'elles vont arriver, j'aurai de quoi m'habiller comme un prince.
Allons, ris donc un peu! Non? Eh bien! sérieusement, ma fille, ça n'est
pas de refus... en attendant que Gringalet et Coupe-en-Deux aient rempli
ma tirelire. Alors je te rendrai ça. Adieu, ma bonne Jeanne, la première
fois que tu viendras, que je perde mon nom de Pique-Vinaigre si je ne te
fais pas rire. Allons, va-t'en, je t'ai déjà trop retenue.
--Mais, mon frère, écoute donc!
--Mon brave, eh! mon brave, cria Pique-Vinaigre au gardien qui était
assis à l'autre bout du couloir, j'ai fini ma conversation, je voudrais
rentrer, assez causé.
--Ah! Fortuné... ce n'est pas bien... de me renvoyer ainsi, dit Jeanne.
--C'est au contraire très-bien. Allons, adieu, bon courage, et demain
matin dis aux enfants que tu as rêvé de leur oncle qui est aux îles et
qu'il t'a priée de les embrasser. Adieu.
--Adieu, Fortuné, dit la pauvre femme tout en larmes et en voyant son
frère rentrer dans l'intérieur de la prison.
Rigolette, depuis que le recors s'était assis à côté d'elle, n'avait pu
entendre la conversation de Pique-Vinaigre et de Jeanne; mais elle
n'avait pas quitté celle-ci des yeux, pensant au moyen de savoir
l'adresse de cette pauvre femme, afin de pouvoir, selon sa première
idée, la recommander à Rodolphe.
Lorsque Jeanne se leva du banc pour quitter le parloir, la grisette
s'approcha d'elle en lui disant timidement:
--Madame, tout à l'heure, sans chercher à vous écouter, j'ai entendu que
vous étiez frangeuse passementière?
--Oui, mademoiselle, répondit Jeanne, un peu surprise, mais prévenue en
faveur de Rigolette par son air gracieux et sa charmante figure.
--Je suis couturière en robes, reprit la grisette maintenant que les
franges et les passementeries sont à la mode, j'ai quelquefois des
pratiques qui me demandent des garnitures à leur goût; j'ai pensé qu'il
serait peut-être moins cher de m'adresser à vous, qui travaillez en
chambre, que de m'adresser à un marchand, et que d'un autre côté je
pourrais vous donner plus que ne vous donne votre fabricant.
--C'est vrai, mademoiselle, en prenant de la soie à mon compte cela me
ferait un petit bénéfice... Vous êtes bien bonne de penser à moi... je
n'en reviens pas...
--Tenez, madame, je vous parlerai franchement: j'attends la personne que
je viens voir; n'ayant à causer avec personne, tout à l'heure, avant que
ce monsieur se soit mis entre nous deux, sans le vouloir, je vous
assure, je vous ai entendue parler à votre frère de vos chagrins, de vos
enfants; je me suis dit: «Entre pauvres gens on doit s'aider.» L'idée
m'est venue que je pourrais vous être bonne à quelque chose, puisque
vous étiez frangeuse. Si, en effet, ce que je vous propose vous
convient, voici mon adresse, donnez-moi la vôtre, de façon que lorsque
j'aurai une petite commande à vous faire, je saurai où vous trouver.
Et Rigolette donna une de ses adresses à la soeur de Pique-Vinaigre.
Celle-ci, vivement touchée des procédés de la grisette, dit avec
effusion:
--Votre figure ne m'avait pas trompée, mademoiselle; et puis, ne prenez
pas cela pour de l'orgueil, mais vous avez un faux air de ma fille
aînée, ce qui fait qu'en entrant je vous avais regardée par deux fois.
Je vous remercie bien; si vous m'employez, vous serez contente de mon
ouvrage, ce sera fait en conscience... Je me nomme Jeanne Duport... Je
demeure rue de la Barillerie, n° 1.
--N° 1... ça n'est pas difficile à retenir. Merci, madame.
--C'est à moi de vous remercier, ma chère demoiselle, c'est si bon à
vous... d'avoir tout de suite pensé à m'être utile! Encore une fois, je
n'en reviens pas.
--Mais c'est tout simple, madame Duport, dit Rigolette avec un charmant
sourire. Puisque j'ai un faux air de votre fille Catherine, ce que vous
appelez ma bonne idée ne doit pas vous étonner.
--Êtes-vous gentille... chère demoiselle! Tenez, grâce à vous, je m'en
irai un peu moins triste que je ne croyais; et puis peut-être que nous
nous retrouverons ici quelquefois, car vous venez comme moi voir un
prisonnier...
--Oui, madame..., répondit Rigolette en soupirant.
--Alors à revoir... du moins je l'espère, mademoiselle... Rigolette, dit
Jeanne Duport après avoir jeté les yeux sur l'adresse de la grisette.
--Au revoir, madame Duport.
«Au moins, pensa Rigolette en allant se rasseoir sur son banc, je sais
maintenant l'adresse de cette pauvre femme, et, bien sûr, M. Rodolphe
s'intéressera à elle quand il saura combien elle est malheureuse, car il
m'a toujours dit: «Si vous connaissez quelqu'un de bien à plaindre,
adressez-vous à moi...»
Et Rigolette, se remettant à sa place, attendit avec impatience la fin
de l'entretien de son voisin, afin de pouvoir faire demander Germain.
Maintenant, quelques mots sur la scène précédente.
Malheureusement, il faut l'avouer, l'indignation du misérable frère de
Jeanne Duport avait été légitime... Oui... en disant que la loi était
trop chère pour les pauvres, il disait vrai.
Plaider devant les tribunaux civils entraîne des frais énormes et
inaccessibles aux artisans, qui vivent à grand-peine d'un salaire
insuffisant.
Qu'une mère ou qu'un père de famille appartenant à cette classe toujours
sacrifiée veuillent en effet obtenir une séparation de corps; qu'ils
aient, pour l'obtenir, tous les droits possibles...
L'obtiendront-ils?
Non.
Car il n'y a pas un ouvrier en état de dépenser de quatre à cinq cents
francs pour les onéreuses formalités d'un tel jugement.
Pourtant le pauvre n'a d'autre vie que la vie domestique; la bonne ou
mauvaise conduite d'un chef de famille d'artisans n'est pas seulement
une question de moralité, c'est une question de PAIN...
Le sort d'une femme du peuple, tel que nous venons d'essayer de le
peindre, mérite-t-il donc moins d'intérêt, moins de protection, que
celui d'une femme riche qui souffre des désordres ou des infidélités de
son mari?
Rien de plus digne de pitié, sans doute, que les douleurs de l'âme.
Mais lorsqu'à ces douleurs se joint, pour une malheureuse mère, la
misère de ses enfants, n'est-il pas monstrueux que la pauvreté de cette
femme la mette hors la loi et la livre sans défense, elle et sa famille,
aux odieux traitements d'un mari fainéant et corrompu?
Et cette monstruosité existe.
Et un repris de justice peut, dans cette circonstance comme dans
d'autres, nier avec droit et logique l'impartialité des institutions au
nom desquelles il est condamné.
Est-il besoin de dire ce qu'il y a de dangereux pour la société à
justifier de pareilles attaques?
Quelle sera l'influence, l'autorité morale de ces lois, dont
l'application est absolument subordonnée à une question d'argent?
La justice civile, comme la justice criminelle, ne devrait-elle pas être
accessible à tous?
Lorsque des gens sont trop pauvres pour pouvoir invoquer le bénéfice
d'une loi éminemment préservatrice et tutélaire, la société ne
devrait-elle pas, à ses frais, en assurer l'application, par respect
pour l'honneur et pour le repos des familles?
Mais laissons cette femme qui restera toute sa vie la victime d'un mari
brutal et perverti, parce qu'elle est trop pauvre pour faire prononcer
sa séparation de corps par la loi.
Parlons du frère de Jeanne Duport.
Ce réclusionnaire libéré sort d'un antre de corruption pour rentrer dans
le monde; il a subi sa peine, payé sa dette par l'expiation.
Quelles précautions la société a-t-elle prises pour l'empêcher de
retomber dans le crime?
Aucune...
Lui a-t-on avec une charitable prévoyance, rendu possible le retour au
bien, afin de pouvoir sévir, ainsi que l'on sévit d'une manière
terrible, s'il se montre incorrigible?
Non...
La perversité contagieuse de vos geôles est tellement connue, est si
justement redoutée, que celui qui en sort est partout un sujet de
mépris, d'aversion et d'épouvante: serait-il vingt fois homme de bien,
il ne trouvera presque nulle part de l'occupation.
De plus, votre surveillance flétrissante l'exile dans de petites
localités où ses antécédents doivent être immédiatement connus, et où il
n'aura aucun moyen d'exercer les industries exceptionnelles souvent
imposées aux détenus par les fermiers de travail des maisons centrales.
Si le libéré a eu le courage de résister aux tentations mauvaises, il se
livrera donc à l'un de ces métiers homicides dont nous avons parlé, à la
préparation de certains produits chimiques dont l'influence mortelle
décime ceux qui exercent ces funestes professions[16], ou bien encore,
s'il en a la force, il ira extraire du grès dans la forêt de
Fontainebleau, métier auquel on résiste, terme moyen, six ans!!!
La condition d'un libéré est donc beaucoup plus fâcheuse, plus pénible,
plus difficile qu'elle ne l'était avant sa première faute: il marche
entouré d'entraves, d'écueils; il lui faut braver la répulsion, les
dédains, souvent même la plus profonde misère...
Et s'il succombe à toutes ces chances, effrayantes de criminalité, et
s'il commet un second crime, vous vous montrez mille fois plus sévères
envers lui que pour sa première faute...
Cela est injuste... car c'est presque toujours la nécessité que vous lui
faites qui le conduit à un second crime.
Oui, car il est démontré qu'au lieu de corriger, votre système
pénitentiaire déprave.
Au lieu d'améliorer, il empire...
Au lieu de guérir de légères affections morales, il les rend incurables.
Votre aggravation de peine, impitoyablement appliquée à la récidive, est
donc inique, barbare, puisque cette récidive est, pour ainsi dire, une
conséquence forcée de vos institutions pénales.
Le terrible châtiment qui frappe les récidivistes serait juste et
logique, si vos prisons moralisaient, épuraient les détenus, et si à
l'expiration de leur peine une bonne conduite leur était, sinon facile,
du moins généralement possible...
Si l'on s'étonne de ces contradictions de la loi, que sera-ce donc
lorsque l'on comparera certains délits à certains crimes, soit à cause
de leurs suites inévitables, soit à cause des disproportions
exorbitantes qui existent entre les punitions dont ils sont atteints?
L'entretien du prisonnier que venait visiter le recors nous offrira un
de ces affligeants contrastes.