WOLFGANG, livre II

Peut-être nous accusera-t-on, à propos de l'extension donnée aux scènes

suivantes, de porter atteinte à l'unité de notre fable par quelques

tableaux épisodiques; il nous semble que dans ce moment surtout, où

d'importantes questions pénitentiaires, questions qui touchent au vif de

l'état social, sont à la veille d'être, sinon résolues (nos législateurs

s'en garderont bien), du moins discutées, il nous semble que l'intérieur

d'une prison, effrayant pandémonium, lugubre thermomètre de la

civilisation, serait une étude opportune.

En un mot, les physionomies variées des détenus de toutes classes, les

relations de famille ou d'affection qui les rattachent encore au monde

dont les murs de la prison les séparent, nous ont paru dignes d'intérêt.

On nous excusera donc d'avoir groupé autour de plusieurs prisonniers,

personnages connus de cette histoire, d'autres figures secondaires,

destinées à mettre en action, en relief, certaines critiques, et à

compléter cette initiation à la vie de prison.

Entrons à la Force.

Rien de sombre, rien de sinistre dans l'aspect de cette maison de

détention, située rue du Roi-de-Sicile, au Marais.

Au milieu de l'une des premières cours, on voit quelques massifs de

terre, plantés d'arbustes, au pied desquels pointent déjà çà et là les

pousses vertes et précoces des primevères et des perce-neige; un perron

surmonté d'un porche en treillage, où serpentent les rameaux noueux de

la vigne, conduit à l'un des sept ou huit promenoirs destinés aux

détenus.

Les vastes bâtiments qui entourent ces cours ressemblent beaucoup à ceux

d'une caserne ou d'une manufacture tenue avec un soin extrême.

Ce sont de grandes façades de pierre blanche percées de hautes et larges

fenêtres où circule abondamment un air vif et pur. Les dalles et le pavé

des préaux sont d'une scrupuleuse propreté. Au rez-de-chaussée, de

vastes salles chauffées pendant l'hiver, fraîchement aérées pendant

l'été, servent, durant le jour, de lieu de conversation, d'atelier ou de

réfectoire aux détenus.

Les étages supérieurs sont consacrés à d'immenses dortoirs de dix ou

douze pieds d'élévation, au carrelage net et luisant; deux rangées de

lits de fer les garnissent, lits excellents composés d'une paillasse,

d'un moelleux et épais matelas, d'un traversin, de draps de toile bien

blanche et d'une chaude couverture de laine.

À la vue de ces établissements réunissant toutes les conditions du

bien-être et de la salubrité, on reste malgré soi fort surpris, habitué

que l'on est à regarder les prisons comme des antres tristes, sordides,

malsains et ténébreux.

On se trompe.

Ce qui est triste, sordide et ténébreux, ce sont les bouges où, comme

Morel le lapidaire, tant de pauvres et honnêtes ouvriers languissent

épuisés, forcés d'abandonner leur grabat à leur femme infirme et de

laisser avec un impuissant désespoir leurs enfants hâves, affamés,

grelotter de froid dans leur paille infecte.

Même contraste entre la physionomie de l'habitant de ces deux demeures.

Incessamment préoccupé des besoins de sa famille, auxquels il suffit à

peine au jour le jour, voyant une folle concurrence amoindrir son

salaire, l'artisan laborieux sera chagrin, abattu, l'heure du repos ne

sonnera pas pour lui, une sorte de lassitude somnolente interrompra son

travail exagéré. Puis, au réveil de ce douloureux assoupissement, il se

retrouvera face à face avec les mêmes pensées accablantes sur le

présent, avec les mêmes inquiétudes pour le lendemain.

Bronzé par le vice, indifférent au passé, heureux de la vie qu'il mène,

certain de l'avenir (il peut se l'assurer par un délit ou par un crime),

regrettant la liberté sans doute, mais trouvant de larges compensations

dans le bien-être matériel dont il jouit, certain d'emporter à sa sortie

de prison une bonne somme d'argent, gagnée par un labeur commode et

modéré; estimé, c'est-à-dire redouté de ses compagnons en raison de son

cynisme et de sa perversité, le condamné, au contraire, sera toujours

insouciant et gai.

Encore une fois, que lui manque-t-il?

Ne trouve-t-il pas en prison bon abri, bon lit, bonne nourriture,

salaire élevé[9], travail facile, et surtout et avant tout société de

son choix, société, répétons-le, qui mesure sa considération à la

grandeur des forfaits?

Un condamné endurci ne connaît donc, ni la misère, ni la faim, ni le

froid. Que lui importe l'horreur qu'il inspire aux honnêtes gens?

Il ne les voit pas, il n'en connaît pas.

Ses crimes font sa gloire, son influence, sa force auprès des bandits au

milieu desquels il passera désormais sa vie.

Comment craindrait-il la honte?

Au lieu de graves et charitables remontrances qui pourraient le forcer à

rougir et à se repentir du passé, il entend de farouches

applaudissements qui l'encouragent au vol et au meurtre.

À peine emprisonné, il médite de nouveaux forfaits.

Quoi de plus logique?

S'il est découvert, arrêté derechef, il retrouvera le repos, le

bien-être matériel de la prison, et ses joyeux et hardis compagnons de

crime et de débauche...

Sa corruption est-elle moins grande que celle des autres,

manifeste-t-il, au contraire, le moindre remords; il est exposé à des

railleries atroces, à des huées infernales, à des menaces terribles.

Enfin, chose si rare qu'elle est devenue l'exception de la règle, un

condamné sort-il de cet épouvantable pandémonium avec la volonté ferme

de revenir, au bien par des prodiges de travail, de courage, de patience

et d'honnêteté, a-t-il pu cacher son infamant passé, la rencontre d'un

de ses anciens camarades de prison suffit pour renverser cet échafaudage

de réhabilitation si péniblement élevé.

Voici comment.

Un libéré endurci propose une affaire à un libéré repentant; celui-ci,

malgré de dangereuses menaces, refuse cette criminelle association;

aussitôt une délation anonyme dévoile la vie de ce malheureux qui

voulait à tout prix cacher et expier une première faute par une conduite

honorable.

Alors, exposé aux dédains ou au moins à la défiance de ceux dont il

avait conquis l'intérêt à force de labeur et de probité, réduit à la

détresse, aigri par l'injustice, égaré par le besoin, cédant enfin à ses

funestes obsessions, cet homme presque réhabilité retombera encore et

pour toujours au fond de l'abîme d'où il était si difficilement sorti.

Dans les scènes suivantes, nous tâcherons donc de démontrer les

monstrueuses et inévitables conséquences de la réclusion en commun.

Après des siècles d'épreuves barbares, d'hésitations pernicieuses, on

paraît comprendre qu'il est peu raisonnable de plonger dans une

atmosphère abominablement viciée des gens qu'un air pur et salubre

pourrait seul sauver.

Que de siècles pour reconnaître qu'en agglomérant les êtres gangrenés,

on redouble l'intensité de leur corruption, qui devient ainsi incurable!

Que de siècles pour reconnaître qu'il n'est, en un mot, qu'un remède à

cette lèpre envahissante qui menace le corps social...

L'isolement!...

Nous nous estimerions heureux si notre faible voix pouvait être, sinon

comptée, du moins entendue parmi toutes celles qui, plus imposantes,

plus éloquentes que la nôtre, demandent avec une si juste et si

impatiente insistance, l'application complète, absolue, du système

cellulaire.

Un jour aussi, peut-être, la société saura que le mal est une maladie

accidentelle et non pas organique; que les crimes sont presque toujours

des faits de subversion d'instincts, de penchants toujours bons dans

leur essence, mais faussés, mais maléficiés par l'ignorance, l'égoïsme

ou l'incurie des gouvernants, et que la santé de l'âme, comme celle du

corps, est invinciblement subordonnée aux lois d'une hygiène salubre et

préservatrice.

Dieu donne à tous des organes impérieux, des appétits énergiques, le

désir du bien-être; c'est à la société d'équilibrer et de satisfaire ces

besoins.

L'homme qui n'a en partage que force, bon vouloir et santé, a droit,

souverainement droit, à un labeur justement rétribué, qui lui assure non

le superflu, mais le nécessaire, mais le moyen de rester sain et

robuste, actif et laborieux... partant, honnête et bon, parce que sa

condition sera heureuse.

Les sinistres régions de la misère et de l'ignorance sont peuplées

d'êtres morbides, aux coeurs flétris. Assainissez ces cloaques,

répandez-y l'instruction, l'attrait du travail, d'équitables salaires,

de justes récompenses, et aussitôt ces visages maladifs, ces âmes

étiolées renaîtront au bien, qui est la santé, la vie de l'âme.

Nous conduirons le lecteur au parloir de la prison de la Force.

C'est une salle obscure, séparée dans sa longueur en deux parties égales

par un étroit couloir à claires-voies.

L'une des parties de ce parloir communique à l'intérieur de la prison:

elle est destinée aux détenus.

L'autre communique au greffe: elle est destinée aux étrangers admis à

visiter les prisonniers.

Ces entrevues et ces conversations ont lieu à travers le double grillage

de fer du parloir, en présence d'un gardien qui se tient dans

l'intérieur et à l'extrémité du couloir.

L'aspect des prisonniers réunis au parloir ce jour-là offrait de

nombreux contrastes: les uns étaient couverts de vêtements misérables,

d'autres semblaient appartenir à la classe ouvrière, ceux-ci à la riche

bourgeoisie.

Les mêmes contrastes de condition se remarquaient parmi les personnes

qui venaient voir les détenus: presque toutes sont des femmes.

Généralement les prisonniers ont l'air moins tristes que les visiteurs;

car, chose étrange, funeste et prouvée par l'expérience, il est peu de

chagrins, de hontes, qui résistent à trois ou quatre jours de prison

passés en commun!

Ceux qui s'épouvantaient le plus de cette hideuse communion s'y

habituent promptement; la contagion les gagne: environnés d'êtres

dégradés, n'entendant que des paroles infâmes, une sorte de farouche

émulation les entraîne, et, soit pour imposer à leurs compagnons en

luttant de cynisme avec eux, soit pour s'étourdir par cette ivresse

morale, presque toujours les nouveaux venus affichent autant de

dépravation et d'insolente gaieté que les habitués de la prison.

Revenons au parloir.

Malgré le bourdonnement sonore d'un grand nombre de conversations tenues

à demi-voix d'un côté du couloir à l'autre, prisonniers et visiteurs

finissaient, après quelque temps de pratique, par pouvoir causer entre

eux, à la condition absolue de ne pas se laisser un moment distraire ou

occuper par l'entretien de leurs voisins, ce qui créait une sorte de

secret au milieu de ce bruyant échange de paroles, chacun étant forcé

d'entendre son interlocuteur, mais de ne pas écouter un mot de ce qui se

disait autour de lui.

Parmi les détenus appelés au parloir par des visiteurs, le plus éloigné

de l'endroit où siégeait le gardien était Nicolas Martial.

Au morne abattement dont on l'a vu frappé lors de son arrestation avait

succédé une assurance cynique.

Déjà la contagieuse et détestable influence de la prison en commun

portait ses fruits.

Sans doute, s'il eût été aussitôt transféré dans une cellule solitaire,

ce misérable, encore sous le coup de son premier accablement, face à

face avec la pensée de ses crimes, épouvanté de la punition qui

l'attendait, ce misérable eût éprouvé, sinon du repentir, au moins une

frayeur salutaire dont rien ne l'eût distrait.

Et qui sait ce que peut produire chez un coupable une méditation

incessante, forcée, sur les crimes qu'il a commis et sur leurs

châtiments?...

Loin de là, jeté au milieu d'une tourbe de bandits, aux yeux desquels le

moindre signe de repentir est une lâcheté, ou plutôt une trahison qu'ils

font chèrement expier--car, dans leur sauvage endurcissement, dans leur

stupide défiance, ils regardent comme capable de les espionner tout

homme (s'il s'en trouve) qui, triste et morne, regrettant sa faute, ne

partage pas leur audacieuse insouciance et frémit à leur contact.

Jeté, disons-nous, au milieu de ces bandits, Nicolas Martial,

connaissant dès longtemps et par tradition les moeurs des prisons,

surmonta sa faiblesse et voulut paraître digne d'un nom déjà célèbre

dans les annales du vol et du meurtre.

Quelques vieux repris de justice avaient connu son père le supplicié,

d'autres son frère le galérien; il fut reçu et aussitôt patronné par ces

vétérans du crime avec un intérêt farouche.

Ce fraternel accueil de meurtrier à meurtrier exalta le fils de la

veuve; ces louanges données à la perversité héréditaire de sa famille

l'enivrèrent. Oubliant bientôt, dans ce hideux étourdissement, l'avenir

qui le menaçait, il ne se souvint de ses forfaits passés que pour s'en

glorifier et les exagérer encore aux yeux de ses compagnons.

L'expression de la physionomie de Martial était donc aussi insolente que

celle de son visiteur était inquiète et consternée.

Ce visiteur était le père Micou, le receleur logeur du passage de la

Brasserie, dans la maison duquel Mme de Fermont et sa fille, victimes de

la cupidité de Jacques Ferrand, avaient été obligées de se retirer.

Le père Micou savait de quelles peines il était passible pour avoir

maintes fois acquis à vil prix le fruit des vols de Nicolas et de bien

d'autres.

Le fils de la veuve étant arrêté, le receleur se trouvait presque à la

discrétion du bandit, qui pouvait le désigner comme son acheteur

habituel. Quoique cette accusation ne pût être appuyée de preuves

flagrantes, elle n'en était pas moins très-dangereuse, très-redoutable

pour le père Micou; aussi avait-il immédiatement exécuté les ordres que

Nicolas lui avait fait transmettre par un libéré sortant.

--Eh bien! comment ça va-t-il, père Micou? lui dit le brigand.

--Pour vous servir, mon brave garçon, répondit le receleur avec

empressement. Dès que j'ai vu la personne que vous m'avez envoyée tout

de suite, je me...

--Tiens! pourquoi donc que vous ne me tutoyez plus, père Micou? dit

Nicolas en l'interrompant d'un air sardonique. Est-ce que vous me

méprisez... parce que je suis dans la peine?...

--Non, mon garçon, je ne méprise personne..., dit le receleur qui ne se

souciait pas d'afficher sa familiarité passée avec ce misérable.

--Eh bien! alors, dites-moi tu... comme d'habitude, ou je croirai que

vous n'avez plus d'amitié pour moi, et ça me fendrait le coeur...

--À la bonne heure, dit le père Micou en soupirant. Je me suis donc

occupé tout de suite de tes petites commissions.

--Voilà qui est parler, père Micou... je savais bien que vous

n'oublieriez pas les amis. Et mon tabac?

--J'en ai déposé deux livres au greffe, mon garçon.

--Il est bon?

--Tout ce qu'il y a de meilleur.

--Et le jambonneau?

--Aussi déposé avec un pain blanc de quatre livres; j'y ai ajouté une

petite surprise à laquelle tu ne t'attendais pas... une demi-douzaine

d'oeufs durs et une belle tête de Hollande...

--C'est ce qui s'appelle se conduire en ami! Et du vin?

--Il y a six bouteilles cachetées, mais tu sais qu'on ne t'en délivrera

qu'une bouteille par jour.

--Que voulez-vous!... Faut bien en passer par là.

--J'espère que tu es content de moi, mon garçon?

--Certainement, et je le serai encore, et je le serai toujours, père

Micou, car ce jambonneau, ce fromage, ces oeufs et ce vin ne dureront

que le temps d'avaler... mais, comme dit l'autre, quand il n'y en aura

plus, il y en aura encore, grâce au papa Micou, qui me donnera encore du

nanan si je suis gentil.

--Comment!... tu veux...?

--Que dans deux ou trois jours vous me renouveliez mes petites

provisions, père Micou.

--Que le diable me brûle si je le fais! C'est bon une fois.

--Bon une fois! Allons donc! Des jambons et du vin, c'est bon toujours,

vous savez bien ça.

--C'est possible, mais je ne suis pas chargé de te nourrir de

friandises.

--Ah! père Micou! c'est mal, c'est injuste, me refuser du jambon, à moi

qui vous ai si souvent porté du _gras-double_[10].

--Tais-toi donc, malheureux! dit le receleur effrayé.

--Non, j'en ferai juge le _curieux_[11]; je lui dirai: «Figurez-vous que

le père Micou...»

--C'est bon, c'est bon, s'écria le receleur, voyant avec autant de

crainte que de colère Nicolas très-disposé à abuser de l'empire que lui

donnait leur complicité, j'y consens... je te renouvellerai ta

provision, quand elle sera finie.

--C'est juste... rien que juste... Faudra pas non plus oublier d'envoyer

du café à ma mère et à Calebasse, qui sont à Saint-Lazare; elles

prenaient leur tasse tous les matins... ça leur manquerait.

--Encore! mais tu veux donc me ruiner, gredin?

--Comme vous voudrez, père Micou... n'en parlons plus... je demanderai

au curieux si...

--Va donc pour le café, dit le receleur en l'interrompant. Mais que le

diable t'emporte!... Maudit soit le jour où je t'ai connu!

--Mon vieux... moi c'est tout le contraire... dans ce moment, je suis

ravi de vous connaître. Je vous vénère comme mon père nourricier.

--J'espère que tu n'as rien de plus à m'ordonner? reprit le père Micou

avec amertume.

--Si... tu diras à ma mère et à ma soeur que, si j'ai tremblé quand on

m'a arrêté, je ne tremble plus, et que je suis maintenant aussi

déterminé qu'elles deux.

--Je leur dirai. Est-ce tout?

--Attendez donc. J'oubliais de vous demander deux paires de bas de laine

bien chauds... vous ne voudriez pas que je m'enrhume, n'est-ce pas?

--Je voudrais que tu crèves!

--Merci, père Micou, ça sera pour plus tard; aujourd'hui j'aime autant

autre chose... je veux la passer douce. Au moins si on me raccourcit

comme mon père... j'aurai joui de la vie.

--Elle est propre, ta vie.

--Elle est superbe! Depuis que je suis ici, je m'amuse comme un roi.

S'il y avait eu des lampions et des fusées, on aurait illuminé et tiré

des fusées en mon honneur, quand on a su que j'étais le fils du fameux

Martial, le guillotiné.

--C'est touchant. Belle parenté!

--Tiens! il y a bien des ducs et des marquis... pourquoi donc que nous

n'aurions pas notre noblesse, nous autres? dit le brigand avec une

ironie farouche.

--Oui... c'est _Charlot_[12] qui vous les donne sur la place du Palais,

vos lettres de noblesse.

--Bien sûr que ce n'est pas M. le curé; raison de plus; en prison faut

être de la noblesse de la _haute pègre_[13] pour avoir de l'agrément,

sans ça on vous regarde comme des riens du tout. Faut voir comme on les

arrange, ceux qui ne sont pas nobles de pègre; qui font leur tête...

Tenez, il y a ici justement un nommé Germain, un petit jeune homme qui

fait le dégoûté et qui a l'air de nous mépriser. Gare à sa peau! C'est

un sournois; on le soupçonne d'être un mouton. Si ça est, on lui

grignotera le nez... en manière d'avis.

--Germain? Ce jeune homme s'appelle Germain?

--Oui... vous le connaissez? Il est donc de la pègre? Alors, malgré son

air colas...

--Je ne le connais pas... mais s'il est le Germain dont j'ai entendu

parler, son compte est bon.

--Comment?

--Il a déjà manqué de tomber dans un guet-apens que le Velu et le

Gros-Boiteux lui ont tendu il y a quelque temps.

--Pourquoi donc ça?

--Je n'en sais rien. Ils disaient qu'en province il avait _coqué_[14]

quelqu'un de leur bande.

--J'en étais sûr... Germain est un mouton. Eh bien! on en mangera, du

mouton. Je vas dire ça aux amis... ça leur donnera de l'appétit. Ah çà!

le Gros-Boiteux fait-il toujours des niches à vos locataires?

--Dieu merci, j'en suis débarrassé, de ce vilain gueux-là! Tu le verras

ici aujourd'hui ou demain.

--Vive la joie! nous allons rire! En voilà encore un qui ne boude pas!

--C'est parce qu'il va retrouver ici Germain... que je t'ai dit que le

compte du jeune homme serait bon... si c'est le même...

--Et pourquoi l'a-t-on pincé, le Gros-Boiteux?

--Pour un vol commis avec un libéré qui voulait rester honnête et

travailler. Ah! bien oui! le Gros-Boiteux l'a joliment enfoncé. Il a

tant de vice, ce gueux-là! Je suis sûr que c'est lui qui a forcé la

malle de ces deux femmes qui occupent chez moi le cabinet du quatrième.

--Quelles femmes? Ah! oui... deux femmes dont la plus jeune vous

incendiait, vieux brigand, tant vous la trouviez gentille.

--Elles n'incendieront plus personne; car, à l'heure qu'il est, la mère

doit être morte, et la fille n'en vaut guère mieux. J'en serai pour une

quinzaine de loyer; mais que le diable me brûle si je donne seulement

une loque pour les enterrer! J'ai fait assez de pertes, sans compter les

douceurs que tu me _pries_ de donner à toi et à ta famille; ça arrange

joliment mes affaires. J'ai de la chance cette année...

--Bah! bah! vous vous plaignez toujours, père Micou; vous êtes riche

comme un Crésus. Ah çà! que je ne vous retienne pas!

--C'est heureux!

--Vous viendrez me donner des nouvelles de ma mère et de Calebasse, en

m'apportant d'autres provisions?

--Oui... il le faut bien...

--Ah! j'oubliais... pendant que vous y êtes, achetez-moi une casquette

neuve, en velours écossais, avec un gland; la mienne n'est plus

mettable.

--Ah çà! décidément tu veux rire?

--Non, père Micou, je veux une casquette en velours écossais. C'est mon

idée.

--Mais tu t'acharnes donc à me mettre sur la paille?

--Voyons, père Micou, ne vous échauffez pas, c'est oui ou c'est non. Je

ne vous force pas... mais... suffit.

Le receleur, en réfléchissant qu'il était à la merci de Nicolas, se

leva, craignant d'être assailli de nouvelles demandes, s'il prolongeait

sa visite.

--Tu auras ta casquette, dit-il; mais prends garde, si tu me demandes

autre chose, je ne donnerai plus rien; il en arrivera ce qui pourra; tu

y perdras autant que moi.

--Soyez tranquille, père Micou, je ne vous _ferai chanter_[15] qu'autant

qu'il en faudra pour que vous ne perdiez pas votre voix; car ça serait

dommage, vous chantez bien.

Le receleur sortit en haussant les épaules avec colère, et le gardien

fit rentrer Nicolas dans l'intérieur de la prison.

Au moment où le père Micou quittait le parloir destiné aux détenus,

Rigolette y entrait.

Le gardien, homme de quarante ans, ancien soldat à figure rude et

énergique, était vêtu d'un habit veste, d'une casquette et d'un pantalon

bleus; deux étoiles d'argent étaient brodées sur le collet et sur les

retroussis de son habit.

À la vue de la grisette, la figure de cet homme s'éclaircit et prit une

expression d'affectueuse bienveillance; il avait toujours été frappé de

la grâce, de la gentillesse et de la bonté touchante avec lesquelles

Rigolette consolait Germain lorsqu'elle venait au parloir s'entretenir

avec lui.

Germain était, de son côté, un prisonnier peu ordinaire; sa réserve, sa

douceur et sa tristesse inspiraient un vif intérêt aux employés de la

prison; intérêt qu'on se gardait d'ailleurs de lui témoigner, de peur de

l'exposer aux mauvais traitements de ses hideux compagnons, qui, nous

l'avons dit, le regardaient avec une haine méfiante.

Au-dehors, il pleuvait à torrents; mais, grâce à ses socques élevés et à

son parapluie, Rigolette avait courageusement bravé le vent et la pluie.

--Quel vilain jour, ma pauvre demoiselle! lui dit le gardien avec bonté.

Il faut du coeur pour sortir par un temps pareil au moins!

--Quand on pense toute la route au plaisir qu'on va faire à un pauvre

prisonnier, on ne s'inquiète guère du temps, allez, monsieur!

--Je n'ai pas besoin de vous demander qui vous venez voir...

--Sûrement... Et comment va-t-il, mon pauvre Germain?

--Tenez, ma chère demoiselle, j'en ai bien vu des détenus; ils étaient

tristes, tristes un jour, deux jours, et puis peu à peu ils se mettaient

au train-train des autres; et les plus chagrins dans les premiers temps

finissaient souvent par devenir les plus gais de tous... M. Germain, ce

n'est pas cela, il a l'air de plus en plus accablé, lui.

--C'est ce qui me désole.

--Quand je suis de service dans les cours, je le regarde du coin de

l'oeil, il est toujours seul... Je vous l'ai déjà dit, vous devriez lui

recommander de ne pas s'isoler ainsi... de prendre sur lui pour parler

aux autres; il finira par être leur bête noire... les préaux sont

surveillés, mais un mauvais coup est bientôt fait.

--Ah! mon Dieu! monsieur... est-ce qu'il y a davantage de danger pour

lui? s'écria Rigolette.

--Pas précisément; mais ces bandits-là voient qu'il n'est pas des leurs,

et ils le haïssent parce qu'il a l'air honnête et fier.

--Je lui avais pourtant recommandé de faire ce que vous me dites là,

monsieur, de tâcher de parler aux moins méchants; mais c'est plus fort

que lui, il ne peut surmonter sa répugnance.

--Il a tort... il a tort... une rixe est bien vite engagée.

--Mon Dieu! Mon Dieu! On ne peut donc pas le séparer d'avec les autres?

--Depuis deux ou trois jours que je me suis aperçu de leurs mauvaises

intentions à son égard, je lui avais conseillé de se mettre à ce que

nous appelons la pistole, c'est-à-dire en chambre.

--Eh bien?

--Je n'avais pas pensé à une chose... toute une rangée de cellules est

comprise dans les travaux de réparation qu'on fait à la prison, et les

autres sont occupées.

--Mais ces mauvais hommes sont capables de le tuer! s'écria Rigolette,

dont les yeux se remplirent de larmes. Et si par hasard il avait des

protecteurs, que pourraient-ils pour lui, monsieur?

--Rien autre chose que de lui faire obtenir ce qu'obtiennent les détenus

qui peuvent la payer, une chambre à la pistole.

--Hélas!... alors il est perdu, s'il est pris en haine dans la prison...

--Rassurez-vous, on y veillera de près... Mais, je vous le répète, ma

chère demoiselle... conseillez-lui de se familiariser un peu... il n'y a

que le premier pas qui coûte!

--Je lui recommanderai cela de toutes mes forces, monsieur; mais pour un

bon et honnête coeur, c'est dur, voyez-vous, de se familiariser avec des

gens pareils.

--De deux maux il faut choisir le moindre. Allons, je vais demander M.

Germain. Mais au fait, tenez, j'y pense, dit le gardien en se ravisant,

il ne reste plus que deux visiteurs... attendez qu'ils soient partis...

il n'en reviendra pas d'autres aujourd'hui... car voilà deux heures...

je ferai prévenir M. Germain; vous causerez plus à l'aise... Je pourrai

même, quand vous serez seuls, le faire entrer dans le couloir, de façon

que vous ne soyez séparés que par une grille au lieu de deux: c'est

toujours cela.

--Ah! monsieur, combien vous êtes bon... que je vous remercie!

--Chut! qu'on ne vous entende pas, ça ferait des jaloux. Asseyez-vous

là-bas, au bout du banc; et dès que cet homme et cette femme seront

partis, j'irai prévenir M. Germain.

Le gardien rentra à son poste dans l'intérieur du couloir; Rigolette

alla tristement se placer à l'extrémité du banc où s'asseyaient les

visiteurs.

Pendant que la grisette attend l'arrivée de Germain, nous ferons

successivement assister le lecteur à l'entretien des prisonniers qui

étaient restés dans le parloir après le départ de Nicolas Martial.

_Fin de la septième partie_

Les mystères de Paris, Tome IV · 第 38 / 68 题