Le guichet

Malgré le bruit qu'elle venait d'entendre à sa porte, Cecily n'en

continua pas moins tranquillement sa toilette de nuit; elle retira de

son corsage, où il était à peu près placé comme un buse, un stylet long

de cinq à six pouces, enfermé dans un étui de chagrin noir et emmanché

dans une petite poignée d'ébène cerclée de fils d'argent, poignée fort

simple, mais parfaitement à la main.

Ce n'était pas là une arme de luxe.

Cecily ôta le stylet de son fourreau avec une excessive précaution et le

posa sur le marbre de sa cheminée; la lame, de la meilleure trempe et du

plus fin damas, était triangulaire, à arêtes tranchantes; sa pointe,

aussi acérée que celle d'une aiguille, eût percé une piastre sans

s'émousser.

Imprégné d'un venin subtil et persistant, la moindre piqûre de ce

poignard devenait mortelle.

Jacques Ferrand ayant un jour mis en doute la dangereuse propriété de

cette arme, la créole fit devant lui une expérience _in anima vili_,

c'est-à-dire sur l'infortuné chien de la maison qui, légèrement piqué

au nez, tomba et mourut dans d'horribles convulsions.

Le stylet déposé sur la cheminée, Cecily, quittant son spencer de drap

noir, resta, les épaules, le sein et les bras nus, ainsi qu'une femme en

toilette de bal.

Selon l'habitude de la plupart des filles de couleur, elle portait, au

lieu de corset, un second corsage de double toile qui lui serrait

étroitement la taille; sa jupe orange, restant attachée sous cette sorte

de canezou blanc à manches courtes et très-décolleté, composait ainsi un

costume beaucoup moins sévère que le premier et s'harmoniait à merveille

avec les bas écarlates et la coiffure de madras si capricieusement

chiffonnée autour de la tête de la créole. Rien de plus pur, de plus

accompli que les contours de ses bras et de ses épaules, auxquelles deux

mignonnes fossettes et un petit signe noir, velouté, coquet, donnaient

une grâce de plus.

Un soupir profond attira l'attention de Cecily.

Elle sourit en roulant autour de l'un de ses doigts effilés quelques

boucles de cheveux qui s'échappaient des plis de son madras.

--Cecily!... Cecily!... murmura une voix à la fois rude et plaintive.

Et, à travers l'étroite ouverture du guichet, apparut la face blême et

camuse de Jacques Ferrand; ses prunelles étincelaient dans l'ombre.

Cecily, muette jusqu'alors, commença de chanter doucement un air créole.

Les paroles de cette lente mélodie étaient suaves et expressives.

Quoique contenu, le mâle contralto de Cecily dominait le bruit des

torrents de pluie et les violentes rafales de vent qui semblaient

ébranler la vieille maison jusque dans ses fondements.

--Cecily!... Cecily!... répéta Jacques Ferrand d'un ton suppliant.

La créole s'interrompit tout à coup, tourna brusquement la tête, parut

entendre pour la première fois la voix du notaire et s'approcha

nonchalamment de la porte.

--Comment! cher maître (elle l'appelait ainsi par dérision), vous êtes

là, dit-elle avec un léger accent étranger qui donnait un charme de plus

à sa voix mordante et sonore.

--Oh! que vous êtes belle ainsi! murmura le notaire.

--Vous trouvez? répondit la créole; ce madras sied bien à mes cheveux

noirs, n'est-ce pas?

--Chaque jour je vous trouve plus belle encore.

--Et mon bras, voyez donc comme il est blanc.

--Monstre... va-t'en! va-t'en!... s'écria Jacques Ferrand furieux.

Cecily se mit à rire aux éclats.

--Non, non, c'est trop souffrir... Oh! si je ne craignais la mort,

s'écria sourdement le notaire; mais mourir, c'est renoncer à vous voir,

et vous êtes si belle!... J'aime encore mieux souffrir et vous regarder.

--Regardez-moi... ce guichet est fait pour cela... et aussi pour que

nous puissions causer comme deux amis... et charmer ainsi notre

solitude... qui vraiment ne me pèse pas trop... Vous êtes si bon maître!

Voilà de ces dangereux aveux que je puis faire à travers cette porte...

--Et cette porte, vous ne voulez pas l'ouvrir? Voyez pourtant comme je

suis soumis! Ce soir, j'aurais pu essayer d'entrer avec vous dans cette

chambre... je ne l'ai pas fait.

--Vous êtes soumis par deux raisons... D'abord parce que vous savez

qu'ayant, par une nécessité de ma vie errante, pris l'habitude de porter

un stylet... je manie d'une main ferme ce bijou venimeux, plus acéré que

la dent d'une vipère... Vous savez aussi que du jour où j'aurais à me

plaindre de vous, je quitterais à jamais cette maison, vous laissant

mille fois plus épris encore... puisque vous avez bien voulu faire la

grâce à votre indigne servante de vous éprendre d'elle.

--Ma servante! C'est moi qui suis votre esclave... votre esclave moqué,

méprisé...

--C'est assez vrai...

--Et cela ne vous touche pas?

--Cela me distrait... Les journées... et surtout les nuits sont si

longues!...

--Oh! la maudite!

--Non, sérieusement, vous avez l'air si complètement égaré, vos traits

s'altèrent si sensiblement, que j'en suis flattée... C'est un pauvre

triomphe, mais vous êtes seul ici...

--Entendre cela... et ne pouvoir que se consumer dans une rage

impuissante!

--Avez-vous peu d'intelligence!!! Jamais, peut-être, je ne vous ai rien

dit de plus tendre...

--Raillez... raillez...

--Je ne raille pas; je n'avais pas encore vu d'homme de votre âge...

amoureux à votre façon... et, il faut en convenir, un homme jeune et

beau serait incapable d'une de ces passions enragées. Un Adonis s'admire

autant qu'il vous admire... il aime du bout des dents... Et puis le

favoriser... quoi de plus simple? cela lui est dû... à peine en est-il

reconnaissant; mais favoriser un homme comme vous, mon maître... oh! ce

serait le ravir de la terre au ciel, ce serait combler ses rêves les

plus insensés, ses espérances les plus impossibles! Car enfin, l'être

qui vous dirait: «Vous aimez Cecily éperdument; si je le veux, elle sera

à vous dans une seconde...» vous croiriez cet être doué d'une puissance

surnaturelle... n'est-ce pas, cher maître?

--Oui, oh! oui...

--Eh bien! si vous saviez me mieux convaincre de votre passion, j'aurais

peut-être la bizarre fantaisie de jouer auprès de moi-même, en votre

faveur, ce rôle surnaturel... Comprenez-vous?

--Je comprends que vous me raillez encore... toujours et sans pitié!

--Peut-être... la solitude fait naître de si étranges fantaisies!...

L'accent de Cecily avait jusqu'alors été sardonique; mais elle dit ces

derniers mots, avec une expression sérieuse, réfléchie, et les

accompagna d'un long coup d'oeil qui fit tressaillir le notaire.

--Taisez-vous! Ne me regardez pas ainsi: vous me rendrez fou...

J'aimerais mieux que vous me disiez: «Jamais!...» Au moins, je pourrais

vous abhorrer, vous chasser de ma maison! s'écria Jacques Ferrand, qui

s'abandonnait encore à une vaine espérance. Oui, car je n'attendrais

rien de vous. Mais malheur! malheur!... je vous connais maintenant assez

pour espérer, malgré moi, qu'un jour je devrais peut-être à votre

désoeuvrement ou à un de vos dédaigneux caprices ce que je n'obtiendrai

jamais de votre amour... Vous me dites de vous convaincre de ma passion;

ne voyez-vous pas combien je suis malheureux, mon Dieu?... Je fais

pourtant tout ce que je peux pour vous plaire... Vous voulez être cachée

à tous les yeux, je vous cache à tous les yeux, peut-être au risque de

me compromettre gravement; car enfin, moi, je ne sais pas qui vous êtes;

je respecte votre secret, je ne vous en parle jamais... Je vous ai

interrogée sur votre vie passée... vous ne m'avez pas répondu...

--Eh bien! j'ai eu tort; je vais vous donner une marque de confiance

aveugle, ô mon maître! Écoutez-moi donc.

--Encore une plaisanterie amère, n'est-ce pas?

--Non... c'est très-sérieux... Il faut au moins que vous connaissiez la

vie de celle à qui vous donnez une si généreuse hospitalité... Et Cecily

ajouta d'un ton de componction hypocrite et larmoyante: Fille d'un brave

soldat, frère de ma tante Pipelet, j'ai reçu une éducation au-dessus de

mon état; j'ai été séduite, puis abandonnée par un jeune homme riche.

Alors, pour échapper au courroux de mon vieux père, intraitable sur

l'honneur, j'ai fui mon pays natal... Puis, éclatant de rire, Cecily

ajouta: Voilà, j'espère, une petite histoire très-présentable et surtout

très-probable, car elle a été souvent racontée. Amusez toujours votre

curiosité avec cela, en attendant quelque révélation plus piquante.

--J'étais bien sûr que c'était une cruelle plaisanterie, dit le notaire

avec une rage concentrée. Rien ne vous touche... rien... que faut-il

faire? Parlez donc au moins. Je vous sers comme le dernier des valets,

pour vous je néglige mes plus chers intérêts, je ne sais plus ce que je

fais... je suis un sujet de surprise, de risée pour mes clercs... mes

clients hésitent à me laisser leurs affaires... J'ai rompu avec quelques

personnes pieuses que je voyais... je n'ose penser à ce que dit le

public de ce renversement de toutes mes habitudes... Mais vous ne savez

pas, non, vous ne savez pas les funestes conséquences que ma folle

passion peut avoir pour moi... Voilà cependant des preuves de

dévouement, des sacrifices... En voulez-vous d'autres?... Parlez! Est-ce

de l'or qu'il vous faut? On me croit plus riche que je ne le suis...

mais je...

--Que voulez-vous que je fasse maintenant de votre or? dit Cecily en

interrompant le notaire et en haussant les épaules; pour habiter cette

chambre... à quoi bon de l'or?... Vous êtes peu inventif!

--Mais ce n'est pas ma faute, à moi, si vous êtes prisonnière... Cette

chambre vous déplaît-elle? La voulez-vous plus magnifique? Parlez...

ordonnez...

--À quoi bon, encore une fois, à quoi bon?... Oh! si je devais y

attendre un être adoré... brûlant de l'amour qu'il inspire et qu'il

partage, je voudrais de l'or, de la soie, des fleurs, des parfums;

toutes les merveilles du luxe, rien de trop somptueux, de trop

enchanteur pour servir de cadre à mes ardentes amours, dit Cecily avec

un accent passionné qui fit bondir le notaire.

--Eh bien! ces merveilles de luxe... dites un mot, et...

--À quoi bon? À quoi bon? Que faire d'un cadre sans tableau?... Et

l'être adoré, où serait-il... ô mon maître?

--C'est vrai!... s'écria le notaire avec amertume. Je suis vieux... je

suis laid... je ne peux inspirer que le dégoût et l'aversion... Elle

m'accable de mépris... elle se joue de moi... et je n'ai pas la force de

la chasser... Je n'ai que la force de souffrir.

--Oh! l'insupportable pleurard, oh! le niais personnage avec ses

doléances! s'écria Cecily d'un ton sardonique et méprisant; il ne sait

que gémir, que se désespérer... et il est depuis dix jours... enfermé

seul avec une jeune femme... au fond d'une maison déserte...

--Mais cette femme me dédaigne... mais cette femme est armée... mais

cette femme est enfermée!... s'écria le notaire avec fureur.

--Eh bien! surmonte le dédain de cette femme; fais tomber le poignard de

sa main; contrains-la à ouvrir cette porte qui te sépare d'elle... et

cela non par la force brutale... elle serait impuissante...

--Et comment alors?

--Par la force de ta passion...

--La passion... et puis-je en inspirer, mon Dieu?

--Tiens, tu n'es qu'un notaire doublé de sacristain... tu me fais

pitié... Est-ce à moi à t'apprendre ton rôle?... Tu es laid... sois

terrible: on oubliera ta laideur. Tu es vieux... sois énergique: on

oubliera ton âge. Tu es repoussant... sois menaçant. Puisque tu ne peux

être le noble cheval qui hennit fièrement au milieu de ses cavales

amoureuses, ne sois pas du moins le stupide chameau qui plie les genoux

et tend le dos... sois tigre... un vieux tigre qui rugit au milieu du

carnage a encore sa beauté... sa tigresse lui répond du fond du

désert...

À ce langage qui n'était pas sans une sorte d'éloquence naturelle et

hardie, Jacques Ferrand tressaillit, frappé de l'expression sauvage,

presque féroce, des traits de Cecily, qui, le sein gonflé, la narine

ouverte, la bouche insolente, attachait sur lui de grands yeux noirs et

brûlants.

Jamais elle ne lui avait paru plus belle...

--Parlez, parlez encore, s'écria-t-il avec exaltation, vous parlez

sérieusement cette fois... Oh! si je pouvais!...

--On peut ce qu'on veut, dit brusquement Cecily.

--Mais...

--Mais je te dis que si vieux, si repoussant que tu sois... je voudrais

être à ta place, et avoir à séduire une femme belle, ardente et jeune,

que la solitude m'aurait livrée, une femme qui comprend tout... parce

qu'elle est peut-être capable de tout... oui, je la séduirais. Et, une

fois ce but atteint, ce qui aurait été contre moi tournerait à mon

avantage... Quel orgueil, quel triomphe de se dire: «J'ai su me faire

pardonner mon âge et ma laideur! L'amour qu'on me témoigne je ne le dois

pas à la pitié, à un caprice dépravé: je le dois à mon esprit, à mon

audace, à mon énergie... je le dois enfin à ma passion effrénée... Oui,

et maintenant ils seraient là de beaux jeunes gens, brillants de grâce

et de charme, que cette femme si belle, que j'ai vaincue par les preuves

sans bornes d'une passion effrénée, n'aurait pas un regard pour eux;

non... car elle saurait que ces élégants efféminés craindraient de

compromettre le noeud de leur cravate ou une boucle de leur chevelure

pour obéir à un de ses ordres fantasques... tandis qu'elle jetterait son

mouchoir au milieu des flammes, que, sur un signe d'elle, son vieux

tigre se précipiterait dans la fournaise avec un rugissement de joie.»

--Oui, je le ferais!... Essayez, essayez! s'écria Jacques Ferrand de

plus en plus exalté.

Cecily continua en s'approchant davantage du guichet et en attachant sur

Jacques Ferrand un regard fixe et pénétrant.

--Car cette femme saurait bien, reprit la créole, qu'elle aurait un

caprice exorbitant à satisfaire... que ces beaux fils regarderaient à

leur argent s'ils en avaient, ou, s'ils n'en avaient pas, à une

bassesse... tandis que son vieux tigre...

--Ne regarderait à rien... lui... entendez-vous? à rien... Fortune...

honneur... Il saurait tout sacrifier, lui!...

--Vrai?... dit Cecily en posant ses doigts charmants sur les doigts

osseux et velus de Jacques Ferrand, dont les mains crispées, passant au

travers du guichet, étreignaient l'épaisseur de la porte.

Pour la première fois il sentait le contact de la peau fraîche et polie

de la créole. Il devint plus pâle encore, poussa une sorte d'aspiration

rauque.

--Comment cette femme ne serait-elle pas ardemment passionnée? ajouta

Cecily. Aurait-elle un ennemi, que, le désignant du regard à son vieux

tigre... elle lui dirait: «Frappe...» et...

--Et il frapperait! s'écria Jacques Ferrand en tâchant d'approcher du

bout des doigts de Cecily ses lèvres desséchées.

--Vrai?... le vieux tigre frapperait? dit la créole en appuyant

doucement sa main sur la main de Jacques Ferrand.

--Pour te posséder, s'écria le misérable, je crois que je commettrais un

crime...

--Tiens, maître..., dit tout à coup Cecily en retirant sa main, à ton

tour va-t'en... je ne te reconnais plus; tu ne me parais plus si laid...

que tout à l'heure... va-t'en.

Elle s'éloigna brusquement du guichet.

La détestable créature sut donner à son geste et à ces dernières paroles

un accent de vérité si incroyable; son regard, à la fois surpris,

brûlant et courroucé, semblait exprimer si naturellement son dépit

d'avoir un moment oublié la laideur de Jacques Ferrand, que celui-ci,

transporté d'une espérance frénétique, s'écria en se cramponnant aux

barreaux du guichet:

--Cecily... reviens... reviens... ordonne... je serai ton tigre...

--Non, non, maître..., dit Cecily en s'éloignant de plus en plus du

guichet, et pour conjurer le diable qui me tente... je vais chanter une

chanson de mon pays... Maître, entends-tu?... Au-dehors le vent

redouble, la tempête se déchaîne... quelle belle nuit pour deux amants,

assis côte à côte auprès d'un beau feu pétillant!...

--Cecily... reviens!... cria Jacques Ferrand d'un ton suppliant.

--Non, non, plus tard... quand je le pourrai sans danger... mais la

lumière de cette lampe blesse ma vue... une douce langueur appesantit

mes paupières... Je ne sais quelle émotion m'agite... une demi-obscurité

me plaira davantage... on dirait que je suis dans le crépuscule du

plaisir...

Et Cecily alla vers la cheminée, éteignit la lampe, prit une guitare

suspendue au mur et attisa le feu, dont les flamboyantes lueurs

éclairèrent alors cette vaste pièce.

De l'étroit guichet où il se tenait immobile, tel était le tableau

qu'apercevait Jacques Ferrand.

Au milieu de la zone lumineuse formée par les tremblantes clartés du

foyer, Cecily, dans une pose pleine de mollesse et d'abandon, à demi

couchée sur un vaste divan de damas grenat, tenait une guitare dont elle

tirait quelques harmonieux préludes.

Le foyer embrasé jetait ses reflets vermeils sur la créole, qui

apparaissait ainsi vivement éclairée au milieu de l'obscurité du reste

de la chambre.

Pour compléter l'effet de ce tableau, que le lecteur se rappelle

l'aspect mystérieux, presque fantastique, d'un appartement où la flamme

de la cheminée lutte contre les grandes ombres noires qui tremblent au

plafond et sur les murailles...

L'ouragan redoublait de violence, on l'entendait mugir au-dehors.

Tout en préludant sur sa guitare, Cecily attachait opiniâtrement son

regard magnétique sur Jacques Ferrand, qui, fasciné, ne la quittait pas

des yeux.

--Tenez, maître, dit la créole, écoutez une chanson de mon pays; nous ne

savons pas faire de vers, nous disons un simple récitatif sans rimes, et

entre chaque repos nous improvisons tant bien que mal une cantilène

appropriée à l'idée du couplet; c'est très-naïf et très-pastoral, cela

vous plaira, j'en suis sûre, maître... Cette chanson s'appelle _La Femme

amoureuse;_ c'est elle qui parle.

Et Cecily commença une sorte de récitatif bien plus accentué par

l'expression de la voix que par la modulation du chant.

Quelques accords, doux et frémissants, servaient d'accompagnement.

Telle était la chanson de Cecily:

_Des fleurs, partout des fleurs..._

_Mon amant va venir! L'attente du bonheur et me brise et m'énerve._

_Adoucissons l'éclat du jour, la volupté cherche une ombre

transparente._

_Au frais parfum des fleurs mon amant préfère ma chaude haleine..._

_L'éclat du jour ne blessera pas ses yeux, car ses paupières, sous

mes baisers, resteront closes._

_Mon ange, oh! viens... mon sein bondit, mon sang brûle..._

_Viens... viens... viens..._

Ces paroles, dites avec autant d'ardeur impatiente que si la créole se

fût adressée à un amant invisible, furent ensuite pour ainsi dire

traduites par elle dans un thème d'une mélodie enchanteresse; ses doigts

charmants tiraient de sa guitare, instrument ordinairement peu sonore,

des vibrations pleines d'une suave harmonie.

La physionomie animée de Cecily, ses yeux voilés, humides, toujours

attachés sur ceux de Jacques Ferrand, exprimaient les brûlantes

langueurs de l'attente.

Paroles amoureuses, musique enivrante, regards enflammés, beauté

sensuellement idéale, au-dehors le silence, la nuit... tout concourait

en ce moment à égarer la raison de Jacques Ferrand.

Aussi, éperdu, s'écria-t-il:

--Grâce... Cecily!... Grâce!... C'est à en perdre la tête!... Tais-toi,

c'est à mourir!... Oh! je voudrais être fou!...

--Écoutez donc le second couplet, maître, dit la créole en préludant de

nouveau.

Et elle continua son récitatif passionné:

_Si mon amant était là et que sa main effleurât mon épaule nue, je me

sentirais frissonner et mourir..._

_S'il était là... et que ses cheveux effleurassent ma joue, ma joue

si pâle deviendrait pourpre..._

_Ma joue si pâle serait en feu..._

_Âme de mon âme, si tu étais là... mes lèvres desséchées, mes lèvres

avides ne diraient pas une parole..._

_Vie de ma vie, si tu étais là, ce n'est pas moi qui, expirante...

demanderais grâce..._

_Ceux que j'aime comme je t'aime... je les tue..._

_Mon ange, oh! viens... mon sein bondit... mon sang brûle..._

_Viens... viens... viens..._

Si la créole avait accentué la première strophe avec une langueur

voluptueuse, elle mit dans ces dernières paroles tout l'emportement de

l'amour antique.

Et, comme si la musique eût été impuissante à exprimer son fougueux

délire, elle jeta sa guitare loin d'elle... et se levant à demi en

tendant les bras vers la porte où se tenait Jacques Ferrand, elle répéta

d'une voix éperdue, mourante:

--Oh! viens... viens... viens...

Peindre le regard électrique dont elle accompagna ces paroles serait

impossible...

Jacques Ferrand poussa un cri terrible.

--Oh! la mort... la mort à celui que tu aimerais ainsi... à qui tu

dirais ces paroles brûlantes! s'écria-t-il en ébranlant la porte dans un

emportement de jalousie et d'ardeur furieuse. Oh!... ma fortune... ma

vie pour une minute de cette volupté dévorante... que tu peins en traits

de flamme.

Souple comme une panthère, d'un bond Cecily fut au guichet; et, comme si

elle eût difficilement concentré ses feints transports, elle dit à

Jacques Ferrand d'une voix basse, concentrée, palpitante:

--Eh bien!... je te l'avoue... je me suis embrasée moi-même... aux

ardentes paroles de cette chanson. Je ne voulais pas revenir à cette

porte... et m'y voilà revenue... malgré moi... car j'entends encore tes

paroles de tout à l'heure: «Si tu me disais: frappe... je frapperais...»

Tu m'aimes donc bien?

--Veux-tu... de l'or... tout mon or?...

--Non... j'en ai...

--As-tu un ennemi? je le tue.

--Je n'ai pas d'ennemi...

--Veux-tu être ma femme? je t'épouse.

--Je suis mariée!...

--Mais que veux-tu donc alors? Mon Dieu!... Que veux-tu donc?...

--Prouve-moi que ta passion pour moi est aveugle, furieuse, que tu lui

sacrifierais tout!...

--Tout! oui, tout! mais comment?

--Je ne sais... mais il y a un instant l'éclat de tes yeux m'a

éblouie... Si à cette heure tu me donnais une de ces marques d'amour

forcené qui exaltent l'imagination d'une femme jusqu'au délire... je ne

sais pas de quoi je serais capable!... Hâte-toi! je suis capricieuse;

demain, l'impression de tout à l'heure sera peut-être effacée.

--Mais quelle preuve puis-je te donner ici, à l'instant? cria le

misérable en se tordant les mains. C'est un supplice atroce! Quelle

preuve? dis, quelle preuve?

--Tu n'es qu'un sot! répondit Cecily en s'éloignant du guichet avec une

apparence de dépit dédaigneux et irrité. Je me suis trompée! Je te

croyais capable d'un dévouement énergique! Bonsoir... C'est dommage...

--Cecily... oh! ne t'en va pas... reviens... Mais que faire? dis-le-moi

au moins. Oh! ma tête s'égare... que faire? Mais que faire?

--Cherche...

--Mon Dieu! Mon Dieu!

--Cherche...

--Mon Dieu! Mon Dieu!

--Je n'étais que trop disposée à me laisser séduire si tu l'avais

voulu... tu ne retrouveras pas une occasion pareille.

--Mais enfin... on dit ce qu'on veut! s'écria le notaire presque

insensé.

--Devine...

--Explique-toi... ordonne...

--Eh! si tu me désirais aussi passionnément que tu le dis... tu

trouverais le moyen de me persuader... Bonsoir...

--Cecily!

--Je vais fermer ce guichet... au lieu d'ouvrir cette porte...

--Grâce! Écoute...

--Un moment j'avais pourtant cru que ma tête se montait... ce foyer

s'éteint... l'obscurité serait venue... je n'aurais plus songé qu'à ton

dévouement; alors ce verrou... mais, non... tu ne veux pas... oh! tu ne

sais pas ce que tu perds... Bonsoir, saint homme...

--Cecily... écoute... reste... j'ai trouvé... s'écria Jacques Ferrand

après un moment de silence et avec une explosion de joie impossible à

rendre.

Le misérable fut alors frappé de vertige.

Une vapeur impure obscurcit son intelligence: livré aux appétits

aveugles et furieux de la brute, il perdit toute prudence... toute

réserve... l'instinct de sa conservation morale l'abandonna...

--Eh bien! cette preuve de ton amour? dit la créole, qui, s'étant

rapprochée de la cheminée pour y prendre son poignard, revint lentement

près du guichet, doucement éclairée par la lueur du foyer...

Puis, sans que le notaire s'en aperçût, elle s'assura du jeu d'une

chaînette de fer qui reliait deux pitons, dont l'un était vissé dans la

porte, l'autre dans le chambranle.

--Écoute, dit Jacques Ferrand d'une voix rauque et entrecoupée,

écoute... Si je mettais mon honneur... ma fortune... ma vie à ta

merci... là... à l'instant... croirais-tu que je t'aime? Cette preuve de

folle passion te suffirait-elle, dis?

--Ton honneur... ta fortune... ta vie?... Je ne te comprends pas.

--Si je te livre un secret qui peut me faire monter sur l'échafaud,

seras-tu à moi?

--Toi... criminel? Tu railles... Et ton austérité?

--Mensonge...

--Ta probité?

--Mensonge...

--Ta piété?

--Mensonge...

--Tu passes pour un saint, et tu serais un démon!... Tu te vantes...

Non, il n'y a pas d'homme assez habilement rusé, assez froidement

énergique, assez heureusement audacieux pour capter ainsi la confiance

et le respect des hommes... Ce serait un sarcasme infernal, un

épouvantable défi jeté à la face de la société!

--Je suis cet homme... J'ai jeté ce sarcasme et ce défi à la face de la

société! s'écria le monstre dans un accès d'épouvantable orgueil.

--Jacques!... Jacques!... Ne parle pas ainsi! dit Cecily d'une voix

stridente et le sein palpitant; tu me rendrais folle...

--Ma tête pour tes caresses... veux-tu?

--Ah! voilà donc de la passion enfin!... s'écria Cecily. Tiens... prends

mon poignard... tu me désarmes...

Jacques Ferrand prit, à travers le guichet, l'arme dangereuse avec

précaution et la jeta au loin dans le corridor.

--Cecily... tu me crois donc? s'écria-t-il avec transport.

--Si je te crois! dit la créole en appuyant avec force ses deux mains

charmantes sur les mains crispées de Jacques Ferrand. Oui, je te

crois... car je retrouve ton regard de tout à l'heure, ce regard qui

m'avait fascinée... Tes yeux étincellent d'une ardeur sauvage.

Jacques... je les aime, tes yeux!

--Cecily!!!

--Tu dois dire vrai...

--Si je dis vrai!... Oh! tu vas voir.

--Ton front est menaçant... Ta figure redoutable... Tiens, tu es

effrayant et beau comme un tigre en fureur... Mais tu dis vrai, n'est-ce

pas?

--J'ai commis des crimes, te dis-je!

--Tant mieux... si par leur aveu tu me prouves ta passion...

--Et si je dis tout?

--Je t'accorde tout... Car si tu as cette confiance aveugle,

courageuse... vois-tu, Jacques... ce ne serait plus l'amant idéal de la

chanson que j'appellerais. C'est à toi... mon tigre... à toi... que je

dirais: «Viens... viens... viens...»

En disant ces mots avec une expression avide et ardente, Cecily

s'approcha si près, si près du guichet, que Jacques Ferrand sentit sur

sa joue le souffle embrasé de la créole et sur ses doigts velus

l'impression électrique de ses lèvres fraîches et fermes...

--Oh! tu seras à moi... je serai ton tigre! s'écria-t-il. Et après, si

tu le veux, tu me déshonoreras, tu feras tomber ma tête... Mon honneur,

ma vie, tout est à toi maintenant...

--Ton honneur?

--Mon honneur! Écoute. Il y a dix ans, on m'avait confié une enfant et

deux cent mille francs qu'on lui destinait. J'ai abandonné l'enfant; je

l'ai fait passer pour morte au moyen d'un faux acte de décès, et j'ai

gardé l'argent...

--C'est habile et hardi... Qui aurait cru cela de toi?

--Écoute encore. Je haïssais mon caissier... Un soir, il avait pris chez

moi un peu d'or qu'il m'a restitué le lendemain; mais, pour perdre ce

misérable, je l'ai accusé de m'avoir volé une somme considérable. On m'a

cru; on l'a jeté en prison... Maintenant mon honneur est-il à ta merci?

--Oh!... tu m'aimes... Jacques... tu m'aimes... Me livrer ainsi tes

secrets! Quel empire ai-je donc sur toi?... Je ne serai pas ingrate...

Donne ce front où sont nées tant d'infernales pensées... que je le

baise...

--Oh! s'écria le notaire en balbutiant, l'échafaud serait là... dressé,

que je ne reculerais pas... Écoute encore... Cette enfant autrefois

abandonnée s'est retrouvée sur mon chemin... Elle m'inspirait des

craintes... je l'ai fait tuer...

--Toi?... Et comment? Où cela?...

--Il y a peu de jours... près du pont d'Asnières... à l'île du

Ravageur... un nommé Martial l'a noyée dans un bateau à soupape...

Voilà-t-il assez de détails? Me croiras-tu?

--Oh! démon... d'enfer... tu m'épouvantes, et pourtant tu m'attires...

tu me passionnes... Quel est donc ton pouvoir?

--Écoute encore... Avant cela, un homme m'avait confié cent mille

écus... Je l'ai fait tomber dans un guet-apens... je lui ai brûlé la

cervelle... J'ai prouvé qu'il s'était suicidé, et j'ai nié le dépôt que

sa soeur réclamait. Maintenant ma vie est à ta merci... Ouvre.

--Jacques... tiens, je t'adore! dit la créole avec exaltation.

--Oh! viennent mille morts... et je les brave! s'écria le notaire dans

un enivrement impossible à peindre. Oui, tu avais raison; je serais

jeune, charmant, que je n'éprouverais pas cette joie triomphante... La

clef! Jette-moi la clef!... Tire le verrou...

La créole ôta la clef de la serrure, fermée en dedans, et la donna au

notaire par le guichet en lui disant éperdument:

--Jacques... je suis folle!...

--Tu es à moi enfin! s'écria-t-il avec un rugissement sauvage, en

faisant précipitamment tourner le pêne de la serrure.

Mais la porte, fermée au verrou, ne s'ouvrit pas encore.

--Viens, mon tigre! Viens..., dit Cecily d'une voix mourante.

--Le verrou... le verrou!... s'écria Jacques Ferrand.

--Mais si tu me trompais!... s'écria tout à coup la créole. Si ces

secrets... tu les inventais pour te jouer de moi!...

Le notaire resta un moment frappé de stupeur. Il se croyait au terme de

ses voeux; ce dernier temps d'arrêt mit le comble à son impatiente

furie.

Il porta rapidement la main à sa poitrine, ouvrit son gilet, rompit avec

violence une chaînette d'acier à laquelle était suspendu un petit

portefeuille rouge, le prit, et, le montrant par le guichet à Cecily, il

lui dit d'une voix oppressée, haletante:

--Voilà de quoi faire tomber ma tête. Tire le verrou, le portefeuille

est à toi...

--Donne, mon tigre!... s'écria Cecily.

Et, tirant bruyamment le verrou d'une main, de l'autre elle saisit le

portefeuille...

Mais Jacques Ferrand ne le lui abandonna qu'au moment où il sentit la

porte céder sous son effort...

Mais si la porte céda, elle ne fit que s'entrebâiller de la largeur d'un

demi-pied environ, retenue qu'elle était à la hauteur de la serrure par

la chaîne et les pitons.

À cet obstacle imprévu, Jacques Ferrand se précipita contre la porte et

l'ébranla d'un effort désespéré.

Cecily, avec la rapidité de la pensée, prit le portefeuille entre ses

dents, ouvrit la croisée, jeta dans la cour un manteau, et aussi leste

que hardie, se servant d'une corde à noeuds fixée à l'avance au balcon,

elle se laissa glisser du premier étage dans la cour, rapide et légère

comme une flèche qui tombe à terre...

Puis, s'enveloppant à la hâte dans le manteau, elle courut à la loge du

portier, l'ouvrit, tira le cordon, sortit dans la rue et sauta dans une

voiture qui, depuis l'entrée de Cecily chez Jacques Ferrand, venait

chaque soir, à tout événement, par ordre du baron de Graün, stationner à

vingt pas de la maison du notaire...

Cette voiture partit au grand trot de deux vigoureux chevaux.

Elle atteignit le boulevard avant que Jacques Ferrand se fût aperçu de

la fuite de Cecily.

Revenons à ce monstre.

Par l'entrebâillement de la porte, il ne pouvait apercevoir la fenêtre

dont la créole s'était servie pour préparer et assurer sa fuite... D'un

dernier coup furieux de ses larges épaules, Jacques Ferrand fit éclater

la chaîne qui tenait la porte entr'ouverte...

Il se précipita dans la chambre...

Il ne trouva personne...

La corde à noeuds se balançait encore au balcon de la croisée, où il se

pencha...

Alors, de l'autre côté de la cour, à la clarté de la lune, qui se

dégageait des nuages amoncelés par l'ouragan, il vit, dans l'enfoncement

de la voûte d'entrée, la porte cochère ouverte.

Jacques Ferrand devina tout.

Une dernière lueur d'espoir lui restait.

Vigoureux et déterminé, il enjamba le balcon, se laissa glisser à son

tour dans la cour au moyen de la corde et sortit en hâte de sa maison.

La rue était déserte...

Il ne vit personne.

Il n'entendit d'autre bruit que le roulement lointain de la voiture qui

emportait rapidement la créole.

Le notaire pensa que c'était quelque carrosse attardé et n'attacha

aucune attention à cette circonstance.

Ainsi pour lui aucune chance de retrouver Cecily, qui emportait avec

elle la preuve de ses crimes!...

À cette épouvantable certitude, il tomba foudroyé sur une borne placée à

sa porte.

Il resta longtemps là, muet, immobile, pétrifié.

Les yeux fixes, hagards, les dents serrées, la bouche écumante,

labourant machinalement de ses ongles sa poitrine qu'il ensanglantait,

il sentait sa pensée s'égarer et se perdre dans un abîme sans fond.

Lorsqu'il sortit de sa stupeur, il marchait pesamment et d'un pas mal

assuré; les objets vacillaient à sa vue comme s'il sortait d'une ivresse

profonde...

Il ferma violemment la porte de la rue et rentra dans sa cour...

La pluie avait cessé.

Le vent, continuant de souffler avec force, chassait de lourdes nuées

grises qui voilaient, sans l'obscurcir, la clarté de la lune, dont la

lumière blafarde éclairait la maison.

Un peu calmé par l'air vif et froid de la nuit, Jacques Ferrand,

espérant combattre son agitation intérieure par l'agitation de sa

marche, s'enfonça dans les allées boueuses de son jardin, marchant à pas

rapides, saccadés, et de temps à autre portant à son front ses deux

poings crispés...

Allant ainsi au hasard, il arriva au bout d'une allée, près d'une serre

en ruine.

Tout à coup il trébucha violemment contre un amas de terre fraîchement

remuée.

Il se baissa, regarda machinalement et vit quelques linges ensanglantés.

Il se trouvait près de la fosse que Louise Morel avait creusée pour y

cacher son enfant mort...

Son enfant... qui était aussi celui de Jacques Ferrand...

Malgré son endurcissement, malgré les effroyables craintes qui

l'agitaient, Jacques Ferrand frissonna d'épouvante.

Il y avait quelque chose de fatal dans ce rapprochement.

Poursuivi par la punition vengeresse de sa luxure, le hasard le ramenait

sur la fosse de son enfant... malheureux fruit de sa violence et de sa

luxure!...

Dans toute autre circonstance, Jacques Ferrand eût foulé cette sépulture

avec une indifférence atroce, mais, ayant épuisé son énergie sauvage

dans la scène que nous avons racontée, il se sentit saisi d'une

faiblesse et d'une terreur soudaines...

Son front s'inonda d'une sueur glacée, ses genoux tremblants se

dérobèrent sous lui, et il tomba sans mouvement à côté de cette tombe

ouverte.

Les mystères de Paris, Tome IV · 第 35 / 68 题