Tortillard, assis sur la première marche de l'escalier, éleva sa lumière
pour tâcher d'éclairer l'épouvantable scène qui allait se passer dans
les profondeurs du caveau; mais les ténèbres étaient trop épaisses...
une si faible clarté ne put les dissiper.
Le fils de Bras-Rouge ne distingua rien.
La lutte du Maître d'école et de la Chouette était sourde, acharnée,
sans un mot, sans un cri.
Seulement de temps à autre on entendait l'aspiration bruyante ou le
souffle étouffé qui accompagne toujours des efforts violents et
contenus.
Tortillard, assis sur le degré de pierre, se mit alors à frapper des
pieds avec cette cadence particulière aux spectateurs impatients de voir
commencer le spectacle; puis il poussa ce cri familier aux habitués du
paradis des théâtres du boulevard:
--Eh! la toile... la pièce... la musique!
--Oh! je te tiendrai comme je veux, murmura le Maître d'école au fond du
caveau, et tu vas...
Un mouvement désespéré de la Chouette l'interrompit. Elle se débattait
avec l'énergie que donne la crainte de la mort.
--Plus haut... on n'entend pas, cria Tortillard.
--Tu as beau me dévorer la main, je te tiendrai comme je le veux, reprit
le Maître d'école.
Puis, ayant sans doute réussi à contenir la Chouette, il ajouta:--C'est
cela... Maintenant, écoute...
--Tortillard, appelle ton père! cria la Chouette d'une voix haletante,
épuisée. Au secours!... Au secours!...
--À la porte... la vieille! Elle empêche d'entendre, dit le petit
boiteux en éclatant de rire; à bas la cabale!
Les cris de la Chouette ne pouvaient percer ces deux étages souterrains.
La misérable, voyant qu'elle n'avait aucune aide à attendre du fils de
Bras-Rouge, voulut tenter un dernier effort.
--Tortillard, va chercher du secours, et je te donne mon cabas; il est
plein de bijoux... il est là sous une pierre.
--Que ça de générosité! Merci, madame... Est-ce que je ne l'ai pas, ton
cabas? Tiens, entends-tu comme ça clique dedans..., dit Tortillard en le
secouant. Mais, par exemple, donne-moi tout de suite pour deux sous de
galette chaude, et je vas chercher papa!
--Aie pitié de moi, et je...
La Chouette ne put continuer.
Il se fit un nouveau silence.
Le petit boiteux recommença de frapper en mesure sur la pierre de
l'escalier où il était accroupi, accompagnant le bruit de ses pieds de
ce cri répété:
--Ça ne commence donc pas? Ohé! la toile, ou j'en fais des faux cols! la
pièce!... la musique!
--De cette façon, la Chouette, tu ne pourras plus m'étourdir de tes
cris, reprit le Maître d'école, après quelques minutes, pendant
lesquelles il parvint sans doute à bâillonner la vieille. Tu sens bien,
reprit-il d'une voix lente et creuse, que je ne veux pas en finir tout
de suite. Torture pour torture! Tu m'as assez fait souffrir. Il faut que
je te parle longuement avant de te tuer... oui... longuement... ça va
être affreux pour toi... quelle agonie, hein?
--Ah! çà, pas de bêtises, eh! vieux! s'écria Tortillard en se levant à
demi; corrige-la, mais ne lui fais pas trop de mal. Tu parles de la
tuer... c'est une frime, n'est-ce pas? Je tiens à ma Chouette. Je te
l'ai prêtée, mais tu me la rendras... ne me l'abîme pas... je ne veux
pas qu'on me détruise ma Chouette, ou sans ça je vais chercher papa.
--Sois tranquille, elle n'aura que ce qu'elle mérite... une leçon
profitable... dit le Maître d'école pour rassurer Tortillard, craignant
que le petit boiteux n'allât chercher du secours.
--À la bonne heure, bravo! Voilà la pièce qui va commencer, dit le fils
de Bras-Rouge, qui ne croyait pas que le Maître d'école menaçât
sérieusement les jours de l'horrible vieille.
--Causons donc, la Chouette, reprit le Maître d'école d'une voix calme.
D'abord, vois-tu... depuis ce rêve de la ferme de Bouqueval, qui m'a
remis sous les yeux tous nos crimes, depuis ce rêve qui a manqué de me
rendre fou... qui me rendra fou... car dans la solitude, dans
l'isolement profond où je vis, toutes mes pensées viennent malgré moi
aboutir à ce rêve... il s'est passé en moi un changement étrange...
«Oui... j'ai eu horreur de ma férocité passée.
«D'abord, je ne t'ai pas permis de martyriser la Goualeuse... cela
n'était rien encore...
«En m'enchaînant ici dans cette cave, en m'y faisant souffrir le froid
et la faim, mais en me délivrant de ton obsession... tu m'as laissé tout
à l'épouvante de mes réflexions.
«Oh! tu ne sais pas ce que c'est que d'être seul... toujours seul...
avec un voile noir sur les yeux, comme m'a dit l'homme implacable qui
m'a puni...
«Cela est effrayant... vois donc!
«C'est dans ce caveau que je l'avais précipité pour le tuer... et ce
caveau est le lieu de mon supplice... Il sera peut-être mon tombeau...
«Je te répète que cela est effrayant.
«Tout ce que cet homme m'a prédit s'est réalisé.
«Il m'avait dit: «Tu as abusé de ta force... tu seras le jouet des plus
faibles.»
«Cela a été.
«Il m'avait dit: «Désormais, séparé du monde extérieur, face à face avec
l'éternel souvenir de tes crimes, un jour tu te repentiras de tes
crimes.»
«Et ce jour est arrivé... L'isolement m'a purifié.
«Je ne l'aurais pas cru possible.
«Une autre preuve... que je suis peut-être moins scélérat
qu'autrefois... c'est que j'éprouve une joie infinie à te tenir là...
monstre... non pour me venger, moi... mais pour venger nos victimes.
Oui, j'aurai accompli un devoir... quand, de ma propre main, j'aurai
puni ma complice.
«Une voix me dit que si tu étais tombée plus tôt en mon pouvoir, bien du
sang... bien du sang n'aurait pas coulé sous tes coups.
«J'ai maintenant horreur de mes meurtres passés, et pourtant... ne
trouves-tu pas cela bizarre? c'est sans crainte, c'est avec sécurité que
je vais commettre sur toi un meurtre affreux avec des raffinements
affreux... Dis... dis... conçois-tu cela?
--Bravo!... bien joué... vieux sans yeux. Ça chauffe! s'écria Tortillard
en applaudissant. Tout ça, c'est toujours pour rire?
--Toujours pour rire, reprit le Maître d'école d'une voix creuse.
Tiens-toi donc, la Chouette, il faut que je finisse de t'expliquer
comment peu à peu j'en suis venu à me repentir.
«Cette révélation te sera odieuse, coeur endurci, et elle te prouvera
aussi combien je dois être impitoyable dans la vengeance que je veux
exercer sur toi au nom de nos victimes.
«Il faut que je me hâte...
«La joie de te tenir là... me fait bondir le sang... mes tempes battent
avec violence... comme lorsqu'à force de penser au rêve ma raison
s'égare... Peut-être une de mes crises va-t-elle venir... Mais j'aurai
le temps de te rendre les approches de la mort effroyables, en te
forçant de m'entendre.
--Hardi! la Chouette! cria Tortillard; hardi à la réplique!... Tu ne
sais donc pas ton rôle?... Alors, dis au _boulanger_[4] de te souffler,
ma vieille.
--Oh! tu auras beau te débattre et me mordre, reprit le Maître d'école
après un nouveau silence, tu ne m'échapperas pas... Tu m'as coupé les
doigts jusqu'aux os... mais je t'arrache la langue si tu bouges...
«Continuons de causer.
«En me trouvant seul, toujours seul dans la nuit et dans le silence,
j'ai commencé par éprouver des accès de rage furieuse... impuissante...
Pour la première fois ma tête s'est perdue. Oui... quoique éveillé, j'ai
revu le rêve... tu sais? le rêve...
«Le petit vieillard de la rue du Roule... la femme noyée... le marchand
de bestiaux... et toi... planant au-dessus de ces fantômes...
«Je te dis que cela est effrayant.
«Je suis aveugle... et ma pensée prend une forme, un corps, pour me
représenter incessamment d'une manière visible, presque palpable... les
traits de mes victimes.
«Je n'aurais pas fait ce rêve affreux, que mon esprit, continuellement
absorbé par le souvenir de mes crimes passés, eût été troublé des mêmes
visions...
«Sans doute, lorsqu'on est privé de la vue, les idées obsédantes
s'imaginent presque matériellement dans le cerveau...
«Pourtant... quelquefois, à force de les contempler avec une terreur
résignée... il me semble que ces spectres menaçants ont pitié de moi...
Ils pâlissent... s'effacent et disparaissent... Alors je crois me
réveiller d'un songe funeste... mais je me sens faible, abattu, brisé...
et, le croirais-tu... oh! comme tu vas rire... la Chouette!... Je
pleure... entends-tu?... Je pleure... Tu ne ris pas?... Mais ris
donc!... Ris donc...
La Chouette poussa un gémissement sourd et étouffé.
--Plus haut! cria Tortillard, on n'entend pas.
--Oui, reprit le Maître d'école, je pleure, car je souffre... et la
fureur est vaine. Je me dis: «Demain, après-demain, toujours je serai en
proie aux mêmes accès de délire et de morne désolation...»
«Quelle vie! Oh! quelle vie!...
«Et je n'ai pas choisi la mort plutôt que d'être enseveli vivant dans
cet abîme que creuse incessamment ma pensée!
«Aveugle, solitaire et prisonnier... qui pourrait me distraire de mes
remords?... Rien... rien...
«Quand les fantômes cessent un moment de passer et de repasser sur le
voile noir que j'ai devant les yeux, ce sont d'autres tortures... ce
sont des comparaisons écrasantes. Je me dis: «Si j'étais resté honnête
homme, à cette heure je serais libre, tranquille, heureux, aimé et
honoré des miens... au lieu d'être aveugle et enchaîné dans ce cachot, à
la merci de mes complices.»
«Hélas! le regret du bonheur perdu par un crime est un premier pas vers
le repentir.
«Et, quand au repentir se joint une expiation d'une effrayante
sévérité... une expiation qui change votre vie en une longue insomnie
remplie d'hallucinations vengeresses ou de réflexions désespérées...
peut-être alors le pardon des hommes succède aux remords et à
l'expiation.
--Prends garde, vieux, cria Tortillard, tu manges dans le rôle à M.
Moëssard... Connu! Connu!
Le Maître d'école n'écouta pas le fils de Bras-Rouge.
--Cela t'étonne de m'entendre parler ainsi, la Chouette? Si j'avais
continué de m'étourdir, ou par d'autres sanglants forfaits, ou par
l'ivresse farouche de la vie du bagne, jamais ce changement salutaire ne
se fût opéré en moi, je le sais bien...
«Mais seul, mais aveugle, mais bourrelé de remords qui se voient, à quoi
songer?
«À de nouveaux crimes?
«Comment les commettre?
«À une évasion?
«Comment m'évader?
«Et si je m'évadais... où irais-je?... Que ferais-je de ma liberté?
«Non, il me faut vivre désormais dans une nuit éternelle, entre les
angoisses du repentir et l'épouvante des apparitions formidables dont je
suis poursuivi...
«Quelquefois pourtant... un faible rayon d'espoir... vient luire au
milieu de mes ténèbres... un moment de calme succède à mes tourments...
oui... car quelquefois je parviens à conjurer les spectres qui
m'obsèdent, en leur opposant les souvenirs d'un passé honnête et
paisible, en remontant par la pensée jusqu'aux premiers temps de ma
jeunesse, de mon enfance...
«Heureusement, vois-tu, les plus grands scélérats ont du moins quelques
années de paix et d'innocence à opposer à leurs années criminelles et
sanglantes.
«On ne naît pas méchant...
«Les plus pervers ont eu la candeur aimable de l'enfance... ont connu
les douces joies de cet âge charmant... Aussi, je te le répète, parfois
je ressens une consolation amère en me disant: «Je suis à cette heure
voué à l'exécration de tous, mais il a été un temps où l'on m'aimait, où
l'on me protégeait, parce que j'étais inoffensif et bon...»
«Hélas!... il faut bien me réfugier dans le passé... quand je le puis...
là seulement je trouve quelque calme...
En prononçant ces dernières paroles, l'accent du Maître d'école avait
perdu de sa rudesse; cet homme indomptable semblait profondément ému; il
ajouta:
--Tiens, vois-tu, la salutaire influence de ces pensées est telle que ma
fureur s'apaise... le courage... la force... la volonté me manquent pour
te punir... non... ce n'est pas à moi de verser ton sang...
--Bravo, vieux! Vois-tu, la Chouette, que c'était une frime!... cria
Tortillard en applaudissant.
--Non, ce n'est pas à moi de verser ton sang, reprit le Maître d'école,
ce serait un meurtre... excusable peut-être... mais ce serait toujours
un meurtre... et j'ai assez des trois spectres... et puis, qui sait?...
tu te repentiras peut-être aussi un jour, toi?
En parlant ainsi, le Maître d'école avait machinalement rendu à la
Chouette quelque liberté de mouvement.
Elle en profita pour saisir le stylet qu'elle avait placé dans son
corsage après le meurtre de Sarah et pour porter un violent coup de
cette arme au bandit, afin de se débarrasser de lui.
Il poussa un cri de douleur perçant.
Les ardeurs féroces de sa haine, de sa vengeance, de sa rase, ses
instincts sanguinaires, brusquement réveillés et exaspérés par cette
attaque, firent une explosion soudaine, terrible, où s'abîma sa raison,
déjà fortement ébranlée par tant de secousses.
--Ah! vipère... J'ai senti ta dent! s'écria-t-il d'une voix tremblante
de fureur en étreignant avec force la Chouette, qui avait cru lui
échapper; tu rampais dans le caveau... hein? ajouta-t-il de plus en plus
égaré; mais je te vais écraser... vipère ou chouette... Tu attendais
sans doute la venue des fantômes... Oui, car le sang me bat dans les
tempes... mes oreilles tintent... la tête me tourne... comme lorsqu'ils
doivent venir... Oui, je ne me trompe pas... Oh! les voilà... du fond
des ténèbres, ils s'avancent... ils s'avancent... Comme ils sont
pâles... et leur sang, comme il coule, rouge et fumant... Cela
t'épouvante... tu te débats... Eh bien! sois tranquille, tu ne les
verras pas, les fantômes... non... tu ne les verras pas... j'ai pitié de
toi... je vais te rendre aveugle... Tu seras comme moi... sans yeux...
Ici le Maître d'école fit une pause.
La Chouette jeta un cri si horrible que Tortillard épouvanté bondit sur
sa marche de pierre et se leva debout.
Les cris effroyables de la Chouette parurent mettre le comble au vertige
furieux du Maître d'école.
--Chante..., disait-il à voix basse, chante, la Chouette... chante ton
chant de mort... Tu es heureuse, tu ne vois plus les trois fantômes de
nos assassinés... le petit vieillard de la rue du Roule... la femme
noyée... le marchand de bestiaux... Moi, je les vois... ils
approchent... ils me touchent... Oh! qu'ils ont froid... ah!...
La dernière lueur de l'intelligence de ce misérable s'éteignit dans ce
cri d'épouvante, dans ce cri de damné.
Dès lors le Maître d'école ne raisonna plus, ne parla plus; il agit et
rugit en bête féroce, il n'obéit plus qu'à l'instinct sauvage de la
destruction pour la destruction.
Et il se passa quelque chose d'épouvantable dans les ténèbres du caveau.
On entendit un piétinement précipité, interrompu à différents
intervalles par un bruit sourd, retentissant comme celui d'une boîte
osseuse qui rebondirait sur une pierre contre laquelle on voudrait la
briser.
Des plaintes aiguës, convulsives, et un éclat de rire infernal
accompagnaient chacun de ces coups.
Puis ce fut un râle... d'agonie...
Puis on n'entendit plus rien.
Rien que le piétinement furieux... rien que les coups sourds et
rebondissants qui continuèrent toujours...
Bientôt un bruit lointain de pas et de voix arriva jusqu'aux profondeurs
du caveau... De vives lueurs brillèrent à l'extrémité du passage
souterrain.
Tortillard, glacé de terreur par la scène ténébreuse à laquelle il
venait d'assister sans la voir, aperçut plusieurs personnes portant des
lumières descendre rapidement l'escalier. En un moment la cave fut
envahie par plusieurs agents de sûreté, à la tête desquels était
Narcisse Borel... Des gardes municipaux fermaient la marche.
Tortillard fut saisi sur les premières marches du caveau, tenant encore
à la main le cabas de la Chouette.
Narcisse Borel, suivi de quelques-uns des siens, descendit dans le
caveau du Maître d'école.
Tous s'arrêtèrent frappés d'un hideux spectacle.
Enchaîné par la jambe à une pierre énorme placée au milieu du caveau, le
Maître d'école, horrible, monstrueux, la crinière hérissée, la barbe
longue, la bouche écumante, vêtu de haillons ensanglantés, tournait
comme une bête fauve autour de son cachot, traînant après lui, par les
deux pieds, le cadavre de la Chouette, dont la tête était horriblement
mutilée, brisée, écrasée.
Il fallut une lutte violente pour lui arracher les restes sanglants de
sa complice et pour parvenir à le garrotter.
Après une vigoureuse résistance, on parvint à le transporter dans la
salle basse du cabaret de Bras-Rouge, vaste salle obscure, éclairée par
une seule fenêtre.
Là se trouvaient, les menottes aux mains et gardés à vue, Barbillon,
Nicolas Martial, sa mère et sa soeur.
Ils venaient d'être arrêtés au moment où ils entraînaient la courtière
en diamants pour l'égorger.
Celle-ci reprenait ses sens dans une autre chambre.
Étendu sur le sol et contenu à peine par deux agents, le Maître d'école,
légèrement blessé au bras par la Chouette, mais complètement insensé,
soufflait, mugissait comme un taureau qu'on abat. Quelquefois il se
soulevait tout d'une pièce par un soubresaut convulsif.
Barbillon, la tête baissée, le teint livide, plombé, les lèvres
décolorées, l'oeil fixe et farouche, ses longs cheveux noirs et plats
retombant sur le col de sa blouse bleue déchirée dans la lutte,
Barbillon était assis sur un banc; ses poignets, serrés dans les
menottes de fer, reposaient sur ses genoux.
L'apparence juvénile de ce misérable (il avait à peine dix-huit ans), la
régularité de ses traits imberbes, déjà flétris, dégradés, rendaient
plus déplorable encore la hideuse empreinte dont la débauche et le crime
avaient marqué cette physionomie.
Impassible, il ne disait pas un mot.
On ne pouvait deviner si cette insensibilité apparente était due à la
stupeur ou à une froide énergie; sa respiration était fréquente; de
temps à autre, de ses deux mains entravées il essuyait la sueur qui
baignait son front pâle.
À côté de lui on voyait Calebasse; son bonnet avait été arraché; sa
chevelure jaunâtre, serrée à la nuque par un lacet, pendait derrière sa
tête en plusieurs mèches rares et effilées. Plus courroucée qu'abattue,
ses joues maigres et bilieuses quelque peu colorées, elle contemplait
avec dédain l'accablement de son frère Nicolas, placé sur une chaise en
face d'elle.
Prévoyant le sort qui l'attendait, ce bandit, affaissé sur lui-même, la
tête pendante, les genoux tremblants et s'entrechoquant, était éperdu de
terreur; ses dents claquaient convulsivement, il poussait de sourds
gémissements.
Seule entre tous, la mère Martial, la veuve du supplicié, debout, et
adossée au mur, n'avait rien perdu de son audace. La tête haute, elle
jetait autour d'elle un regard ferme; ce masque d'airain ne trahissait
pas la moindre émotion...
Pourtant, à la vue de Bras-Rouge, que l'on ramenait dans la salle basse
après l'avoir fait assister à la minutieuse perquisition que le
commissaire et son greffier venaient de faire dans toute la maison;
pourtant, à la vue de Bras-Rouge, disons-nous, les traits de la veuve se
contractèrent malgré elle; ses petits yeux, ordinairement ternes,
s'illuminèrent comme ceux d'une vipère en furie; ses lèvres serrées
devinrent blafardes, elle roidit ses deux bras garrottés... Puis, comme
si elle eût regretté cette muette manifestation de colère et de haine
impuissante, elle dompta son émotion et redevint d'un calme glacial.
Pendant que le commissaire verbalisait, assisté de son greffier,
Narcisse Borel, se frottant les mains, jetait un regard complaisant sur
la capture importante qu'il venait de faire et qui délivrait Paris d'une
bande de criminels dangereux; mais, s'avouant de quelle utilité lui
avait été Bras-Rouge dans cette expédition, il ne put s'empêcher de lui
jeter un regard expressif et reconnaissant.
Le père de Tortillard devait partager jusqu'après leur jugement la
prison et le sort de ceux qu'il avait dénoncés; comme eux il portait des
menottes; plus qu'eux encore il avait l'air tremblant, consterné,
grimaçant de toutes ses forces sa figure de fouine, pour lui donner une
expression désespérée, poussant des soupirs lamentables. Il embrassait
Tortillard, comme s'il eût cherché quelques consolations dans ses
caresses paternelles.
Le petit boiteux se montrait peu sensible à ces preuves de tendresse: il
venait d'apprendre qu'il serait jusqu'à nouvel ordre transféré dans la
prison des jeunes détenus.
--Quel malheur de quitter mon fils chéri! s'écriait Bras-Rouge en
feignant l'attendrissement; c'est nous deux qui sommes les plus
malheureux, mère Martial... car on nous sépare de nos enfants.
La veuve ne put garder plus longtemps son sang-froid; ne doutant pas de
la trahison de Bras-Rouge, qu'elle avait pressentie, elle s'écria:
--J'étais bien sûre que tu avais vendu mon fils de Toulon... Tiens,
Judas!... Et elle lui cracha à la face. Tu vends nos têtes... soit! on
verra de belles morts... des morts de vrais Martial!
--Oui... on ne boudera pas devant _la Carline_, ajouta Calebasse avec
une exaltation sauvage.
La veuve, montrant Nicolas d'un coup d'oeil de mépris écrasant, dit à sa
fille:
--Ce lâche-là nous déshonorera sur l'échafaud!
Quelques moments après, la veuve et Calebasse, accompagnées de deux
agents, montaient en fiacre pour se rendre à Saint-Lazare.
Barbillon, Nicolas et Bras-Rouge étaient conduits à la Force.
On transportait le Maître d'école au dépôt de la Conciergerie, où se
trouvent des cellules destinées à recevoir temporairement les aliénés.