Le docteur Griffon

François et Amandine venaient de transporter Fleur-de-Marie près du feu

de la cuisine, lorsque M. de Saint-Remy et le docteur Griffon, qui

avaient abordé au moyen du bateau de Nicolas, entrèrent dans la maison.

Pendant que les enfants ranimaient le foyer et y jetaient quelques

fagots de peuplier, qui, bientôt embrasés, répandirent une vive flamme,

le docteur Griffon donnait à la jeune fille les soins les plus

empressés.

--La malheureuse enfant a dix-sept ans à peine! s'écria le comte

profondément attendri.

Puis, s'adressant au docteur:

--Eh bien, mon ami?

--On sent à peine les battements du pouls; mais, chose singulière, la

peau de la face n'est pas colorée en bleu chez ce sujet, comme cela

arrive ordinairement après une asphyxie par submersion, répondit le

docteur avec un sang-froid imperturbable, en considérant Fleur-de-Marie

d'un air profondément méditatif.

Le docteur Griffon était un grand homme maigre, pâle et complètement

chauve, sauf deux touffes de rares cheveux noirs soigneusement ramenés

de derrière la nuque et aplatis sur ses tempes; sa physionomie creusée,

sillonnée par les fatigues de l'étude, était roide, intelligente et

réfléchie.

D'un savoir immense, d'une expérience consommée, praticien habile et

renommé, médecin en chef d'un hospice civil (où nous le retrouverons

plus tard), le docteur Griffon n'avait qu'un défaut, celui de faire, si

cela peut se dire, complètement abstraction du malade et de ne s'occuper

que de la maladie: jeune ou vieux, femme ou homme, riche ou pauvre, peu

lui importait; il ne songeait qu'au fait médical plus ou moins curieux

ou intéressant, au point de vue scientifique, que lui offrait le sujet.

Il n'y avait pour lui que des sujets.

--Quelle figure charmante!... Combien elle est belle encore, malgré

cette effrayante pâleur! dit M. de Saint-Remy en contemplant

Fleur-de-Marie avec tristesse. Avez-vous jamais vu des traits plus doux,

plus candides, mon cher docteur?... Et si jeune... si jeune!...

--L'âge ne signifie rien, dit brusquement le médecin, pas plus que la

présence de l'eau dans les poumons, que l'on croyait autrefois

mortelle... On se trompait grossièrement; les admirables expériences de

Goodwin... du fameux Goodwin, l'ont prouvé de reste.

--Mais, docteur...

--Mais c'est un fait..., répliqua M. Griffon, absorbé par l'amour de son

art. Pour reconnaître la présence d'un liquide étranger dans les

poumons, Goodwin a plongé plusieurs fois des chats et des chiens dans

des baquets d'encre pendant quelques secondes, les en a retirés vivants

et a disséqué mes gaillards quelque temps après... Eh bien! il s'est

convaincu par la dissection que l'encre avait pénétré dans les poumons,

et que la présence de ce liquide dans les organes de la respiration

n'avait pas causé la mort des sujets.

Le comte connaissait le médecin, excellent homme au fond, mais que sa

passion effrénée pour la science faisait souvent paraître dur, presque

cruel.

--Avez-vous au moins quelque espoir? lui demanda M. de Saint-Remy avec

impatience.

--Les extrémités du sujet sont bien froides, dit le médecin, il reste

peu d'espoir.

--Ah! mourir à cet âge... malheureuse enfant!... C'est affreux.

--Pupille fixe... dilatée..., reprit le docteur impassible en soulevant

du bout du doigt la paupière glacée de Fleur-de-Marie.

--Homme étrange! s'écria le comte presque avec indignation, on vous

croirait impitoyable, et je vous ai vu veiller auprès de mon lit des

nuits entières... J'eusse été votre frère, que vous n'eussiez pas été

pour moi plus admirablement dévoué.

Le docteur Griffon, tout en s'occupant de secourir Fleur-de-Marie,

répondit au comte sans le regarder, avec un flegme imperturbable:

--Parbleu, si vous croyez qu'on rencontre tous les jours une fièvre

ataxique aussi merveilleusement bien compliquée, aussi curieuse à

étudier que celle que vous aviez! C'était admirable... mon bon ami,

admirable! Stupeur, délire, soubresauts des tendons, syncopes, elle

réunissait les symptômes les plus variés, votre chère fièvre; vous avez

même été, chose rare, très-rare et éminemment intéressante... vous avez

même été affecté d'un état partiel et momentané de paralysie, s'il vous

plaît... Rien que pour ce fait, votre maladie avait droit à tout mon

dévouement; vous m'offriez une magnifique étude; car, franchement, mon

cher ami, tout ce que je désire au monde, c'est de rencontrer encore une

aussi belle fièvre... mais on n'a pas ce bonheur-là deux fois.

Le comte haussa les épaules avec impatience.

Ce fut à ce moment que Martial descendit appuyé sur le bras de la Louve,

qui avait mis, on le sait, par-dessus ses vêtements mouillés, un manteau

de tartan appartenant à Calebasse.

Frappé de la pâleur de l'amant de la Louve, et remarquant ses mains

couvertes de sang caillé, le comte s'écria.

--Quel est cet homme?...

--Mon mari..., répondit la Louve en regardant Martial avec une

expression de bonheur et de noble fierté impossible à rendre.

--Vous avez une bonne et intrépide femme, monsieur, lui dit le comte; je

l'ai vue sauver cette malheureuse enfant avec un rare courage.

--Oh! oui, monsieur, elle est bonne et intrépide, ma femme, répondit

Martial en appuyant sur ces derniers mots et en contemplant à son tour

la Louve d'un air à la fois attendri et passionné. Oui, intrépide!...

car elle vient de me sauver aussi la vie...

--À vous? dit le comte étonné.

--Voyez ses mains... ses pauvres mains! dit la Louve en essuyant les

larmes qui adoucissaient l'éclat sauvage de ses yeux.

--Ah! c'est horrible! s'écria le comte, ce malheureux a les mains

hachées... Voyez donc, docteur...

Détournant légèrement la tête et regardant par-dessus son épaule les

plaies nombreuses que Calebasse avait faites aux mains de Martial, le

docteur Griffon dit à ce dernier:

--Ouvrez et fermez la main.

Martial exécuta ce mouvement avec assez de peine. Le docteur haussa les

épaules, continua de s'occuper de Fleur-de-Marie et dit dédaigneusement,

comme à regret:

--Ces blessures n'ont absolument rien de grave... il n'y a aucun tendon

de lésé; dans huit jours, le sujet pourra se servir de ses mains.

--Vrai, monsieur! Mon mari ne sera pas estropié? s'écria la Louve avec

reconnaissance.

Le docteur secoua la tête négativement.

--Et la Goualeuse, monsieur? elle vivra, n'est-ce pas? demanda la Louve.

Oh! il faut qu'elle vive, moi et mon mari nous lui devons tant!... Puis

se retournant vers Martial: Pauvre petite... la voilà, celle dont je te

parlais... c'est elle pourtant qui sera peut-être la cause de notre

bonheur; c'est elle qui m'a donné l'idée de venir à toi te dire tout ce

que je t'ai dit... Vois donc le hasard qui fait que je la sauve... et

ici encore!...

--C'est notre Providence..., dit Martial, frappé de la beauté de la

Goualeuse. Quelle figure d'ange! Oh! elle vivra, n'est-ce pas, monsieur

le docteur?

--Je n'en sais rien, dit le docteur; mais d'abord peut-elle rester ici?

Aura-t-elle les soins nécessaires?

--Ici! s'écria la Louve, mais on assassine ici!

--Tais-toi! Tais-toi! dit Martial.

Le comte et le docteur regardèrent la Louve avec surprise.

--La maison de l'île est malfamée dans le pays... cela ne m'étonne

guère, dit à demi-voix le médecin à M. de Saint-Remy.

--Vous avez donc été victime de violences? demanda le comte à Martial.

Ces blessures, qui vous les a faites?

--Ce n'est rien, monsieur... j'ai eu ici une dispute... une batterie

s'en est suivie... et j'ai été blessé... Mais cette jeune paysanne ne

peut pas rester dans la maison, ajouta-t-il d'un air sombre, je n'y

reste pas moi-même... ni ma femme ni mon frère, ni ma soeur que voilà...

nous allons quitter l'île pour n'y plus jamais revenir.

--Oh! quel bonheur! s'écrièrent les deux enfants.

--Alors, comment faire? dit le docteur en regardant Fleur-de-Marie. Il

est impossible de songer à transporter le sujet à Paris, dans l'état de

prostration où il se trouve. Mais au fait, ma maison est à deux pas, ma

jardinière et sa fille seront d'excellentes gardes-malades... Puisque

cette asphyxiée par submersion vous intéresse, vous surveillerez les

soins qu'on lui donnera, mon cher Saint-Remy, et je viendrai la voir

chaque jour.

--Et vous jouez l'homme dur, impitoyable! s'écria le comte, lorsque vous

avez le coeur le plus généreux, ainsi que le prouve cette proposition...

--Si le sujet succombe, comme cela est possible, il y aura lieu à une

autopsie intéressante qui me permettra de confirmer encore une fois les

assertions de Goodwin.

--Ce que vous dites est affreux! s'écria le comte.

--Pour qui sait lire, le cadavre est un livre où l'on apprend à sauver

la vie des malades, dit stoïquement le docteur Griffon.

--Enfin vous faites le bien, dit amèrement M. de Saint-Remy, c'est

l'important. Qu'importe la cause, pourvu que le bienfait subsiste!

Pauvre enfant, plus je la regarde, plus elle m'intéresse.

--Et elle le mérite, allez, monsieur, reprit la Louve avec exaltation en

se rapprochant.

--Vous la connaissez? s'écria le comte.

--Si je la connais, monsieur! C'est à elle que je devrai le bonheur de

ma vie; en la sauvant, je n'ai pas fait autant pour elle qu'elle a fait

pour moi.

Et la Louve regarda passionnément son mari; elle ne disait plus «son

homme».

--Et qui est-elle? demanda le comte.

--Un ange, monsieur, tout ce qu'il y a de meilleur au monde. Oui, et

quoiqu'elle soit mise en paysanne, il n'y a pas une bourgeoise, pas une

grande dame pour parler aussi bien qu'elle, avec sa petite voix douce

comme de la musique. C'est une fière fille, allez, et courageuse, et

bonne!

--Par quel accident est-elle donc tombée à l'eau?

--Je ne sais, monsieur.

--Ce n'est donc pas une paysanne? demanda le comte.

--Une paysanne! Regardez donc ces petites mains blanches, monsieur.

--C'est vrai, dit M. de Saint-Remy; quel singulier mystère!... Mais son

nom, sa famille?

--Allons, reprit le docteur en interrompant l'entretien, il faut

transporter le sujet dans le bateau.

Une demi-heure après, Fleur-de-Marie, qui n'avait pas encore repris ses

sens, était amenée dans la maison du médecin, couchée dans un bon lit et

maternellement surveillée par la jardinière de M. Griffon, à laquelle

s'adjoignit la Louve.

Le docteur promit à M. de Saint-Remy, de plus en plus intéressé à la

Goualeuse, de revenir le soir même la visiter.

Martial partit pour Paris avec François et Amandine, la Louve n'ayant

pas voulu quitter Fleur-de-Marie avant de la voir hors de danger.

L'île du Ravageur resta déserte.

Nous retrouverons bientôt ses sinistres habitants chez Bras-Rouge, où

ils doivent se réunir à la Chouette pour le meurtre de la courtière en

diamants.

En attendant, nous conduirons le lecteur au rendez-vous que Tom, le

frère de Sarah, avait donné à l'horrible mégère complice du Maître

d'école.

Les mystères de Paris, Tome IV · 第 13 / 68 题