RECH.»

--Tenez, monsieur, fit M. Lecoq en passant sa lettre au père Plantat,

comprenez-vous!

D'un coup d'oeil le vieux juge de paix eut lu, et il ne put retenir

une exclamation de joie qui fit retourner tous les garçons.

--Oui, dit-il, oui, en effet, il sera pris au reçu de cette lettre,

d'une épouvante qui triomphera de toutes ses terreurs. Il se dira que

parmi les billets remis en paiement il a pu s'en glisser de faux sans

qu'il s'en soit aperçu, il se dira qu'une plainte déposée au Parquet

provoquera une enquête, qu'il lui faudra prouver qu'il est bien M.

Wilson et qu'alors il est perdu.

--Ainsi vous croyez qu'il sortira?

--J'en suis sûr, à moins qu'il ne soit devenu fou.

--Nous réussirons donc, je vous le répète, car je viens de surmonter le

seul obstacle sérieux.

Il s'interrompit brusquement. La porte du restaurant s'était entrouverte

et par l'entrebâillement un homme avait passé la tête et l'avait retirée

aussitôt.

--Voici mon homme, fit M. Lecoq, en appelant le garçon pour solder

l'addition, sortons, il doit nous attendre dans le passage.

Dans la galerie, en effet, un jeune homme vêtu comme les ouvriers

tapissiers attendait, tout en paraissant flâner le long des boutiques.

Il avait de longs cheveux bruns et les moustaches et les sourcils du

plus beau noir. Certes, le père Plantat ne reconnut pas le Pâlot. M.

Lecoq qui a l'oeil plus exercé, le reconnut bien, lui, et même il

parut assez mécontent.

--Mauvais, grommela-t-il, lorsque l'ouvrier tapissier le salua,

pitoyable. Crois-tu donc, mon garçon, qu'il suffise, pour se déguiser,

de changer la couleur de sa barbe? Regarde-toi un peu dans cette glace

et dis-moi si l'expression de ta figure n'est pas absolument celle de

tantôt? Ton oeil et ton sourire ne sont-ils pas les mêmes? Puis, vois,

ta casquette est bien trop de côté, ce n'est pas naturel, et ta main ne

s'enfonce pas assez crânement dans ta poche.

--Je tâcherai, monsieur, de faire mieux une autre fois, répondit

modestement le Pâlot.

--Je l'espère bien, mais enfin, pour ce soir, le concierge de tantôt ne

te reconnaîtra pas, et c'est tout ce qu'il faut.

--Et maintenant que dois-je faire?

--Voici tes instructions, dit Lecoq répondant au Pâlot, et surtout ne va

pas te tromper. D'abord, tu vas retenir une voiture ayant un bon cheval.

Tu iras ensuite chez le marchand de vins chercher un de nos hommes qui

t'accompagnera jusqu'à l'hôtel de M. Wilson. Arrivé là, tu sonneras, tu

entreras seul et tu remettras au concierge la lettre que voici en disant

qu'elle est de la plus haute importance et très pressée. Ta commission

faite, tu te mettras, ainsi que ton agent, en embuscade devant l'hôtel.

Si M. Wilson sort, et il sortira, ou je ne suis plus Lecoq, ton

compagnon viendra immédiatement me prévenir. Quant à toi, tu

t'attacheras à M. Wilson et tu ne le perdras pas de vue. Il prendra

certainement une voiture, tu le suivras avec la tienne, en ayant la

précaution de monter sur le siège à côté du cocher. Et ouvre l'oeil,

c'est un gaillard fort capable de s'esquiver pendant la course par une

des portières et de te laisser courir après une voiture vide.

--C'est bien, du moment que je suis prévenu...

--Silence donc, quand je parle. Il ira probablement chez le tapissier de

la rue des Saints-Pères, cependant je puis me tromper. Il se peut qu'il

se fasse conduire à une gare de chemin de fer quelconque, et qu'il

prenne le premier train venu. En ce cas tu monteras dans le même wagon

que lui et tu le suivras partout où il ira; en ayant soin toutefois de

m'expédier une dépêche dès que tu le pourras.

--Oui, monsieur, très bien; seulement si je dois prendre un train...

--Quoi? Tu n'as pas d'argent?

--Précisément.

--Alors--M. Lecoq sortit son portefeuille--prends ce billet de cinq

cents francs, c'est plus qu'il n'en faut pour entreprendre le tour du

monde. Tout est-il bien entendu?

--Pardon... si M. Wilson revient purement et simplement à son hôtel, que

devrai-je faire?

--Laisse-moi donc finir. S'il rentre, tu reviendras avec lui et, au

moment où sa voiture s'arrêtera devant l'hôtel, tu donneras deux

vigoureux coups de sifflet. Puis tu m'attendras dans la rue, en ayant

soin de garder ta voiture que tu prêteras à Monsieur, s'il en a besoin.

--Compris! fit le Pâlot, qui s'éloigna en courant.

Restés seuls, le père Plantat et l'agent de la Sûreté commencèrent à

arpenter lentement la galerie. Ils étaient graves, silencieux comme on

l'est toujours au moment décisif d'une partie; on ne parle pas autour

des tables de jeu.

Tout à coup, M. Lecoq tressaillit, il venait d'apercevoir son agent à

l'extrémité de la galerie. Si vive était son impatience qu'il courut à

lui:

--Eh bien?

--Monsieur, le gibier est lancé et Pâlot le _file_.

--À pied ou en voiture?

--En voiture.

--Il suffit. Rejoins tes camarades et dis-leur de se tenir prêts.

Tout marchait au gré des désirs de M. Lecoq, et il se retournait

triomphant vers le vieux juge de paix, lorsqu'il fut frappé de

l'altération de ses traits.

--Vous trouveriez-vous indisposé, monsieur! demanda-t-il, tout inquiet.

--Non, mais j'ai cinquante-cinq ans, M. Lecoq, et à cet âge il est des

émotions qui tuent. Tenez, au moment de voir mes voeux se réaliser, je

tremble, je sens qu'une déception serait ma mort. J'ai peur, oui, j'ai

peur... Ah! que ne puis-je me dispenser de vous suivre!

--Mais votre présence est indispensable, monsieur, sans vous, sans votre

aide, je ne puis rien.

--À quoi vous serai-je bon?

--À sauver Mlle Laurence, monsieur.

Ce nom, ainsi prononcé, rendit au juge de paix d'Orcival une partie de

son énergie.

--S'il en est ainsi!... fit-il.

Déjà il s'avançait résolument vers la rue, M. Lecoq le retint.

--Pas encore, disait-il, pas encore; le gain de la bataille, monsieur,

dépend de la précision de nos mouvements. Une seule faute et toutes mes

combinaisons échouent misérablement et je suis forcé d'arrêter et de

livrer à la justice le prévenu. Il nous faut dix minutes d'entretien

avec Mlle Laurence, mais non beaucoup plus, et il est absolument

nécessaire que cet entretien soit brusquement interrompu par le retour

de Trémorel. Établissons donc nos calculs. Il faut à ce gredin trente

minutes pour aller rue des Saints-Pères où il ne trouvera personne;

autant pour revenir; mettons quinze minutes perdues; en tout une heure

et quart. C'est encore quarante minutes de patience.

Le père Plantat ne répondit pas, mais Lecoq comprit qu'il lui serait

impossible de rester si longtemps debout, après les fatigues de la

journée, ému comme il l'était et n'ayant rien pris depuis la veille. Il

l'entraîna donc dans un café voisin et le força de tremper un biscuit

dans un verre de vin. Puis, sentant bien que toute conversation serait

importune à cet homme si malheureux, il prit un journal du soir et

bientôt parut absorbé par les nouvelles d'Allemagne.

La tête renversée sur le dossier de la banquette de velours, l'oeil

perdu dans le vide, le vieux juge de paix repassait dans son esprit les

événements de ces quatre années qui venaient de s'écouler. Il lui

semblait que c'était hier que Laurence, encore enfant, venait courir sur

la pelouse de son jardin et ravager ses rosiers. Comme elle était jolie,

déjà, et quelle divine expression avaient ses grands yeux! Puis, du soir

au matin, pour ainsi dire, comme une rose que fait épanouir une nuit de

juin, la jolie enfant était devenue la radieuse jeune fille. Mais timide

et réservée avec tous, elle ne l'était pas avec lui. N'avait-il pas été

son vieil ami, le confident de ses petits chagrins et de ses innocentes

espérances. Combien elle était candide et pure; quelle divine ignorance

du mal!...

Neuf heures sonnèrent, M. Lecoq déposa son journal sur la table.

--Partons, dit-il.

Le père Plantat le suivait d'un pas plus assuré, et bientôt, accompagnés

des hommes de M. Job, ils arrivèrent devant l'hôtel occupé par M.

Wilson.

--Vous autres, dit M. Lecoq à ses agents, vous attendrez pour entrer que

j'appelle, je vais laisser la porte entrouverte.

Au premier coup de sonnette, la porte s'ouvrit et le père Plantat et

l'agent de la Sûreté s'engagèrent sous la voûte. Le concierge était sur

le seuil de sa loge.

--M. Wilson? demanda M. Lecoq.

--Il est absent.

--Je parlerai à madame, alors.

--Elle est absente aussi.

--Très bien! seulement, comme il faut absolument que je parle à Mme

Wilson, je vais monter.

Le concierge s'apprêtait à une vive résistance, mais M. Lecoq ayant

appelé ses hommes, il comprit à qui il avait affaire et, plein de

prudence, il se tut.

L'agent de la Sûreté posta alors six de ses hommes dans la cour, dans

une position telle qu'on pût aisément les apercevoir des fenêtres du

premier étage, et ordonna aux autres d'aller se placer sur le trottoir

en face, leur recommandant d'observer très ostensiblement la maison.

Ces mesures prises, il revint au concierge.

--Toi, mon brave, commanda-t-il, attention. Quand ton maître qui est

sorti, va rentrer, garde-toi bien de lui dire que la maison est cernée

et que nous sommes là-haut; un seul mot te compromettrait

terriblement...

Si menaçant étaient l'air et le ton de M. Lecoq, que le portier frémit,

il se vit au fond des plus humides cachots.

--Je suis aveugle, répondit-il, je suis muet.

--Combien y a-t-il de domestiques dans l'hôtel?

--Trois, mais ils sont sortis.

L'agent de la Sûreté prit alors le bras du père Plantat et le tenant

fortement:

--Vous le voyez, monsieur, dit-il, tout est pour nous. Venez, et au nom

de Mlle Laurence, du courage!

Le crime d'Orcival · 第 76 / 79 题