--Mais ce Trémorel, s'écria-t-il, est le dernier des misérables. En vain
on chercherait une excuse à ses infamies et à ses crimes. Et vous
voudriez, monsieur, l'arracher à la Cour d'assises, le soustraire au
bagne ou à l'échafaud qui l'attendent!
Le vieux juge de paix fut un moment sans répondre.
Ainsi qu'il arrive dans les grandes crises, entre toutes les idées qui
se pressaient tumultueuses dans son esprit, il ne savait laquelle
présenter la première. Les mots lui semblaient impuissants à exprimer
ses sensations. Il aurait voulu, en une seule phrase, traduire tout ce
qu'il ressentait comme il le ressentait.
--Que me fait Trémorel? dit-il enfin, est-ce que je me soucie de lui!
Qu'il vive ou qu'il meure, qu'il réussisse à fuir ou qu'il finisse un
matin sur la place de la Roquette, que m'importe!
--Alors pourquoi cette horreur du procès?
--C'est que...
--Êtes-vous l'ami de la famille, tenez-vous au grand nom qu'il va
couvrir de boue et vouer à l'infamie?
--Non, mais je m'inquiète de Laurence, monsieur, sa chère pensée ne me
quitte pas.
--Mais elle n'est pas complice, mais elle ignore tout, tout nous le dit
et nous l'affirme, elle ignore que son amant a assassiné sa femme.
--En effet, reprit le père Plantat, Laurence est innocente, Laurence
n'est que la victime d'un odieux scélérat. Il n'en est pas moins vrai
qu'elle sera plus cruellement punie que lui. Que Trémorel soit envoyé
devant la Cour d'assises, elle comparaîtra à ses côtés, comme témoin,
sinon comme accusée. Et qui sait si on n'ira pas jusqu'à suspecter sa
bonne foi? On se demandera si vraiment elle n'a pas eu connaissance du
projet de meurtre, si elle ne l'a pas encouragé. Berthe était sa rivale,
elle devait la haïr. Juge d'instruction, je n'hésiterais pas, je
comprendrais Laurence dans mon accusation.
--Vous et moi aidant, monsieur, elle démontrera victorieusement qu'elle
ignorait tout, qu'elle a été abominablement trompée.
--Soit! En sera-t-elle moins déshonorée, perdue à tout jamais! Ne lui
faudra-t-il pas, quand même, paraître à l'audience, répondre aux
questions du président, raconter au public sa honte et ses malheurs? Ne
faudra-t-il pas qu'elle dise où, quand et comment elle a failli, qu'elle
répète les paroles de son séducteur, qu'elle énumère les rendez-vous?
Comprenez-vous qu'elle se soit résignée à annoncer son suicide, au
risque de faire mourir de douleur toute sa famille? Non, n'est-ce pas?
Elle devra expliquer quelles menaces ou quelles promesses ont pu lui
faire accepter cette idée horrible qui, certes, n'est pas d'elle. Enfin,
pis que tout cela, elle sera forcée de confesser son amour pour
Trémorel.
--Non, répondit l'agent de la Sûreté, n'exagérons rien. Vous savez comme
moi que la justice a des ménagements infinis pour les innocents dont le
nom se trouve compromis dans des affaires de ce genre.
--Des ménagements? Eh! la justice en pourrait-elle garder, quand elle le
voudrait, avec cette absurde publicité qu'on donne maintenant aux
débats! Vous toucherez le coeur des magistrats, je le veux bien;
attendrirez-vous cinquante journalistes qui, depuis que le crime du
Valfeuillu est connu, taillent leurs plumes et préparent leur papier?
Est-ce que les journaux ne sont pas là, toujours à l'affût de ce qui
peut piquer et révéler la malsaine curiosité de la foule. Pensez-vous
que, pour nous plaire, ils vont laisser dans l'ombre ces scandaleux
débats que je redoute et auxquels le grand nom et la situation du
coupable donneront un attrait immense? Est-ce qu'il ne réunit pas, ce
procès, toutes les conditions qui assurent le succès des drames
judiciaires? Oh! rien n'y manque, ni l'adultère, ni le poison, ni la
vengeance, ni le meurtre. Laurence y représentera l'élément romanesque
et sentimental. Elle deviendra, elle, ma fille, une héroïne de Cour
d'assises. C'est elle qui intéressera, comme disent les lecteurs de la
_Gazette des Tribunaux_. Les sténographes diront si elle a rougi et
combien elle a versé de larmes. C'est à qui s'efforcera de détailler au
plus juste sa personne et de décrire ses toilettes et son maintien. Les
journaux la rendront plus publique que la fille des rues, chaque lecteur
aura quelque chose d'elle. Est-ce assez odieux? Et après l'horreur,
l'ironie. Les photographes assiégeront sa porte, et si elle refuse de
poser, on vendra comme sien le portrait de quelque gourgandine. Elle
voudra se cacher, mais où? Quelles grilles, quels verrous peuvent mettre
à l'abri de l'âpre curiosité? Elle sera célèbre. Les limonadiers
ambitieux lui écriront pour lui proposer une chaise à leur comptoir, et
les Anglais spleeniques lui feront offrir leur main par M. de Foy.
Quelle honte et quelle misère! Pour qu'elle fût sauvée, M. Lecoq, il
faudrait qu'on ne prononçât pas son nom. Je vous le demande: est-ce
possible? Répondez.
Le vieux juge de paix s'exprimait avec une violence extrême, mais
simplement, sans ces phrases pompeuses de la passion, toujours
emphatique quoi qu'on prétende. La colère allumait dans ses yeux des
paillettes de feu, il était jeune, il avait vingt ans, il aimait et il
défendait la femme aimée.
Comme l'agent de la Sûreté se taisait, il insista:
--Répondez.
--Qui sait? fit M. Lecoq.
--Pourquoi chercher à m'abuser? reprit le père Plantat. N'ai-je pas,
autant que vous, l'expérience des choses de la justice? Si Trémorel est
jugé, c'en est fait de Laurence. Et je l'aime! Oui, à vous j'ose
l'avouer, à vous je laisse voir l'immensité de mon malheur, je l'aime
comme jamais je ne l'ai aimée. Elle est déshonorée, vouée au mépris,
elle adore peut-être ce misérable dont elle va avoir un fils,
qu'importe? Tenez, je l'aime mille fois plus qu'avant sa faute, car
alors je l'aimais sans espoir, tandis que maintenant...
Il s'arrêta, épouvanté de ce qu'il allait dire. Il baissait les yeux
sous le regard de l'agent de la Sûreté, rougissant de cet espoir honteux
et pourtant si humain qu'il venait de laisser entrevoir.
--Vous savez tout, maintenant, reprit-il d'un ton plus calme;
consentirez-vous à m'assister. Ah! si vous vouliez m'aider, je ne
croirais pas m'acquitter envers vous en vous donnant la moitié de ma
fortune, et je suis riche...