--Un homme crâne, ce Sauvresy, dit-il.
L'envoyé de la préfecture de police était tout entier dans cette
exclamation.
Ce qui le frappait, dans cette affaire, c'était la conception
extraordinaire de Sauvresy. Ce qu'il admirait, c'était «son bien jouer»
dans une partie où il savait devoir laisser sa vie.
--Je ne connais pas, ajouta-t-il, beaucoup de gens capables d'une si
effroyable fermeté. Se laisser empoisonner tout doucettement par sa
femme, brrr... cela donne froid rien que d'y penser.
--Il a su se venger, murmura le docteur Gendron.
--Oui, répondit le père Plantat, oui, docteur, il a su se venger et plus
terriblement encore qu'il ne le supposait et que vous ne sauriez
l'imaginer.
Depuis un moment l'agent de la Sûreté s'était levé. Pendant plus de
trois heures, cloué sur son fauteuil par l'intérêt du récit, il était
resté immobile et il sentait ses jambes engourdies.
--Monsieur le juge de paix m'excusera, dit-il, pour ma part, je me fais
très bien une idée de l'infernale existence qui a commencé pour les
empoisonneurs le lendemain de la mort de leur victime. Quels caractères!
Et vous nous les avez, monsieur, esquissés de main de maître. On les
connaît après votre analyse comme si on les eût étudiés à la loupe
pendant dix ans.
Il parlait fort délibérément, mais il cherchait en même temps l'effet de
son compliment sur la physionomie du père Plantat.
«Où diable ce bonhomme a-t-il eu ces détails? se demandait-il. Est-ce
lui qui a rédigé ce mémoire, et, si ce n'est pas lui, qui ce peut-il
être? Comment, possédant de tels renseignements, n'a-t-il rien dit?»