En montant se coucher, ce soir-là, le comte de Trémorel était déjà
beaucoup moins enthousiasmé du dévouement de son ami Sauvresy. Il n'est
pas de diamant où on ne trouve une tache en l'examinant à la loupe.
«Le voici, se disait-il, prêt à abuser de son rôle de sauveur. Il se
pose en mentor et fait des phrases. Les gens ne sauraient-ils donc vous
obliger sans vous le faire sentir. Ne semblerait-il pas que par cette
raison qu'il m'a empêché de me brûler la cervelle, je deviens quelque
chose lui appartenant? Pour un peu plus il allait ce soir me reprocher
les magnificences de Fancy! Où s'arrêtera son zèle?»
Ce qui n'empêcha pas que le lendemain, au déjeuner, il prétexta un
malaise pour ne pas manger et qu'il fit remarquer à Sauvresy qu'il
allait manquer le train.
Comme la veille, Berthe accoudée à sa fenêtre, les regardait s'éloigner.
Si grand était son trouble depuis quarante-huit heures qu'elle ne se
reconnaissait plus elle-même. Déjà elle en était à n'oser plus ni
réfléchir ni descendre au fond de son coeur. Quelle puissance
mystérieuse possédait-il donc, cet homme, pour être entré ainsi
violemment dans sa vie! Elle souhaitait qu'il s'éloignât pour ne plus
revenir jamais, et en même temps elle s'avouait qu'en partant il
emporterait sa pensée tout entière. Et elle se débattait sous le charme,
ne sachant si elle devait se réjouir ou s'affliger des inexprimables
émotions qui l'agitaient, s'irritant de subir une domination plus forte
que sa volonté.
Elle avait décidé que, ce jour-là, elle descendrait au salon. Il ne
manquerait pas--ne fût-ce que par politesse--d'y descendre, et alors
elle pensait que le voyant de plus près, le faisant causer, le
connaissant mieux, son prestige s'évanouirait.
Sans doute il allait revenir, et elle guettait son retour, prête à
descendre dès qu'elle le verrait au détour du chemin d'Orcival.
Elle l'attendait avec des frémissements fébriles, anxieuse comme on
l'est au moment d'une lutte, sentant bien que ce premier tête à tête, en
l'absence de son mari, serait décisif.
Mais le temps passait. Il y avait plus de deux heures qu'il était sorti
avec Sauvresy et il ne reparaissait pas. Où pouvait-il être?
En ce moment même, Hector arpentait la salle d'attente du chemin de fer
de Corbeil, attendant miss Fancy.
Enfin, il se fit, dans la gare, un grand remue-ménage. Les employés
couraient, les hommes d'équipe traversaient la voie, roulant des
brouettes, les portes s'ouvraient et se refermaient bruyamment. Le train
arrivait.
Bientôt miss Fancy parut.
Sa douleur, sa joie, ses émotions ne l'avaient pas empêchée de songer à
sa toilette, et jamais elle n'avait été plus tapageusement élégante et
jolie. Elle portait une robe vert d'eau avec une traîne d'un demi-mètre,
un manteau de velours qui n'en finissait plus et un de ces chapeaux
nommés «chapeaux à accidents» parce qu'ils font cabrer les chevaux de
fiacre sur le boulevard.
Dès qu'elle aperçut Hector, resté debout près de la porte de sortie,
elle poussa un cri, écarta brusquement les gens qui se trouvaient sur
son passage et courut se pendre à son cou, riant et pleurant tout à la
fois. Elle parlait très haut, avec des gestes que sa toilette faisait
paraître plus désordonnés, et tout le monde pouvait l'entendre.
--Tu ne t'es donc pas tué, disait-elle, comme j'ai souffert, mais quel
bonheur aujourd'hui!
Trémorel, lui, se débattait de son mieux, tâchant de calmer les
bruyantes démonstrations de Fancy, la repoussant doucement, enchanté et
irrité tout ensemble, et exaspéré de tous ces gros yeux fixés sur lui,
en Parisien habitué à passer inaperçu au milieu de la foule.
C'est qu'aucun des voyageurs ne sortait. Ils restaient tous là, béants,
regardant, attendant. On les regardait, on les entourait, on faisait
cercle, on était sur eux.
--Allons, viens! fit Hector à bout de patience.
Et il l'entraîna, espérant échapper à cette curiosité naïve et
imprudente de désoeuvrés pour qui tout est une distraction.
Mais ils n'y échappèrent pas. On les suivit de loin. Même quelques
habitants de Corbeil, montés sur l'impériale de l'omnibus qui fait le
service entre la gare et le chemin de fer, prièrent le conducteur
d'aller au pas afin de ne pas perdre de vue ces singuliers étrangers. Et
ce n'est que lorsqu'ils eurent disparu sous le porche de l'hôtel que la
voiture prit le trot.
Ainsi furent déconcertées les prévisions de Sauvresy. L'entrée trop
triomphale de Jenny fit sensation. On s'inquiéta, on alla aux
renseignements; l'hôtesse fut adroitement questionnée, et bientôt on sut
que ce monsieur qui allait attendre à la gare des dames si excentriques,
était un intime ami du propriétaire du Valfeuillu.
Ni Hector ni Fancy ne se doutaient alors qu'ils étaient le sujet de
toutes les conversations.
Ils déjeunaient gaiement dans la plus belle chambre de la _Belle-Image_,
qui est une pièce immense, à deux lits, avec une seule fenêtre donnant
sur la place, décorée de tableaux bien vernis et bien encadrés,
représentant des messieurs à cheval.
Trémorel avait imaginé pour expliquer sa résurrection un petit roman
assez probable, où il jouait un rôle héroïque très propre à redoubler
l'admiration de sa maîtresse.
Puis, à son tour, miss Fancy déroulait ses plans d'avenir qui étaient,
il faut lui rendre cette justice, des plus raisonnables. Résolue à
rester, quand même et plus que jamais, fidèle à son Hector ruiné, elle
allait donner congé de son appartement de six mille francs, vendre son
mobilier et entreprendre un commerce honnête.
Justement, elle avait retrouvé une de ses anciennes amies, très habile
ouvrière en modes et qui ne demandait pas mieux que de s'associer avec
une camarade qui apporterait l'argent, pendant qu'elle apporterait son
savoir-faire. Elles achèteraient un fonds de modiste dans le quartier
Bréda, et entre leurs mains il ne pouvait manquer de prospérer et de
donner de beaux bénéfices.
Jenny parlait d'un petit air entendu, épuisant son répertoire de termes
techniques, et Hector riait. Ces projets de négoce lui semblaient du
dernier comique, mais il était très sensible à cette abnégation d'une
femme jeune et jolie, consentant à travailler, à faire quelque chose, et
cela pour lui plaire.
Malheureusement, il fallait se séparer.
Fancy était venue à Corbeil avec l'intention d'y passer une semaine;
mais le comte lui déclara que c'était absolument impossible. Elle pleura
d'abord beaucoup, se fâcha, puis finalement se consola à l'idée de
revenir le mardi suivant.
--Allons, adieu, répétait-elle en embrassant Hector, au revoir, pense à
moi!
Et souriant, avec un geste mutin, elle ajouta:
--Je devrais être inquiète, cependant, il y avait dans le chemin de fer
des messieurs qui connaissent ton ami et qui disaient que sa femme est
peut-être la plus belle femme de France. Est-ce vrai?
--Je n'en sais ma foi rien! J'ai oublié de la regarder.
Hector ne mentait pas. Sans qu'il parût, il était encore sous l'empire
des angoisses de son suicide manqué. Il subissait cet étourdissement qui
suit les grandes crises morales aussi bien que les chocs violents sur la
tête, et qui empêche l'attention de s'arrêter aux choses extérieures.
Mais ces mots: «la plus belle femme de France», éveillèrent son
attention, et il put, le soir même, réparer son oubli. Quand il rentra
au Valfeuillu, son ami n'était pas encore de retour, et Mme Sauvresy
était seule, lisant, dans le salon très vivement éclairé.
Assis en face d'elle, mais un peu de côté, Hector pouvait l'observer à
son aise, tout en égrenant quelques phrases banales.
Sa première impression fut défavorable à Berthe. Il trouvait sa beauté
trop sculpturale et aussi par trop accomplie. Il lui cherchait des
imperfections, et, n'en trouvant pas, il s'effrayait presque de cette
belle physionomie immobile, de ces yeux si clairs, dont le regard vous
arrivait comme une pointe d'épée. Peut-être son instinct seul lui
faisait-il redouter à lui, l'homme faible, vacillant, irrésolu, une
nature énergique, déterminée, d'une audace implacable.
Peu à peu, cependant, il s'habitua à passer avec Berthe une grande
partie des après-midi, pendant que Sauvresy courait pour sa liquidation,
vendant, négociant, usant ses journées à débattre des intérêts, à
discuter avec des avoués et des agents d'affaires.
Il s'était vite aperçu du plaisir qu'elle prenait à l'entendre, et, par
cela, il la jugeait une femme éminemment spirituelle et bien au-dessus
de son mari.
Il n'avait aucun esprit lui-même, mais seulement un fonds, inépuisable
pour des années, d'anecdotes et d'aventures. Il avait vu tant de choses,
il s'était frotté à tant de gens, qu'il était intéressant à feuilleter
comme une chronique. Il avait encore une certaine verve mousseuse qui ne
manquait pas de brillant, et un cynisme poli qui, au premier abord,
surprenait.
Moins subjuguée, Berthe l'eût jugé à sa valeur, mais elle avait perdu
son libre arbitre.
Elle l'écoutait, plongée dans une sorte d'extase idiote, comme on écoute
un voyageur revenu de ces pays étranges dont on ne revient pas, qui a
visité des peuples dont on ignore même l'existence, vécu au milieu des
moeurs et de civilisations incompréhensibles pour nous.
Les jours, cependant, se passaient, les semaines, les mois, et le comte
de Trémorel ne s'ennuyait pas au Valfeuillu autant qu'il l'aurait
supposé.
Insensiblement il glissait sur cette pente douce du bien-être matériel
qui mène droit à l'abrutissement. À sa fièvre des premiers jours avait
succédé un engourdissement physique et moral, exempt de sensations
désagréables, s'il manquait de piquant.
Il mangeait et buvait beaucoup, et dormait ses douze heures. Le reste du
temps, quand il ne causait pas avec Berthe, il vaguait dans le parc, se
balançait sur un fauteuil américain ou montait à cheval. Il alla même
jusqu'à pêcher à la ligne, au bout du jardin, sous les saules. Il
engraissait.
Ses meilleures journées étaient celles qu'il passait à Corbeil, en
compagnie de miss Fancy. En elle, il retrouvait quelque chose de son
passé, et toujours pour le réveiller elle avait quelque querelle à lui
faire. D'ailleurs, elle lui rapportait des bouffées d'air de Paris, dans
les plis de sa robe, et, à ses bottines, de la boue des boulevards.
Jenny venait très exactement toutes les semaines, et son amour pour
Hector, loin de diminuer, semblait croître à chaque entrevue.
Peut-être ne s'expliquait-elle pas parfaitement tous ses sentiments. Les
affaires de la pauvre fille tournaient assez mal. Elle avait acheté son
fonds bien trop cher et son associée, au bout d'un mois avait décampé,
lui emportant trois mille francs. Elle n'entendait rien au commerce
qu'elle avait entrepris et on la volait sans pudeur de tous les côtés.
Elle ne disait rien de ses soucis à Hector, mais elle comptait bien lui
demander de lui venir en aide. C'était bien le moins qu'il pût faire,
après l'immense sacrifice, auquel elle s'était résignée pour lui.
Dans les commencements, les habitués du Valfeuillu s'étonnèrent un peu
de la continuelle présence de ce grand jeune homme qui traînait comme un
boulet son désoeuvrement, puis ils s'accoutumèrent à lui.
Hector avait fini par se composer une physionomie mélancolique, ainsi
qu'il convient à un être éprouvé par des malheurs inouïs et pour lequel
la vie a menti à ses promesses. Il paraissait inoffensif, on l'adopta.
On disait:
--Le comte de Trémorel est d'une simplicité charmante.
Mais il avait, à certains moments, lorsqu'il était seul, des retours
soudains et terribles. «Cette vie ne peut durer», pensait-il; et des
rages puériles le transportaient, s'il venait à comparer le passé au
présent.
Comment secouer cette morne existence, comment se délivrer de tous ces
gens étroits comme la morale, plus plats que la réalité, qui
l'entouraient, qui étaient les amis de Sauvresy?
Mais où fuir, où se réfugier? La tentation de reparaître à Paris ne lui
venait pas. Et d'ailleurs, qu'y ferait-il? Son hôtel avait été vendu à
un ancien marchand de cuirs vernis. Il n'avait d'argent que celui qu'il
empruntait à Sauvresy.
Et c'était, ce Sauvresy, dans la pensée d'Hector, un ami terrible,
envahissant, implacable, dur comme le chirurgien qui s'inquiète peu de
faire crier, sous le bistouri, le malade qu'il doit sauver. Il ne
comprenait, dans les situations désespérées, ni les demi-partis, ni les
transactions.
--Ta barque sombre, avait-il dit à Hector, jetons à la mer tout le
superflu pour commencer. Ne gardons rien du passé, il est mort;
enterrons-le, et que rien ne le rappelle. Ta situation liquidée, nous
verrons.
Elle était fort laborieuse, cette liquidation. Les créanciers naissaient
sous les pas, de tous côtés, et jamais la liste n'en était close. Il en
venait même de l'étranger, de l'Angleterre. Plusieurs avaient
certainement été payés, mais on ne pouvait leur présenter de reçus, et
ils se fâchaient. Quelques-uns, dont les prétentions par trop
exorbitantes furent repoussées, déclarèrent qu'ils plaideraient,
espérant qu'on reculerait devant le scandale.
Et Sauvresy fatiguait son ami par son incessante activité. Tous les deux
ou trois jours il se rendait à Paris, et il fit plusieurs voyages lors
de la vente des propriétés de la Bourgogne et de l'Orléanais.
Après l'avoir d'abord pris en guignon, le comte de Trémorel le détestait
nettement. Il le haïssait. L'air constamment heureux de Sauvresy faisait
son désespoir. La jalousie le poignait. Une seule pensée, une pensée
détestable le consolait un peu.
«Le bonheur de Sauvresy, se disait-il, vient surtout de ce qu'il est un
imbécile. Il croit sa femme folle de lui, et la vérité est qu'elle ne
peut le souffrir.»
Berthe, en effet, en était venue à laisser deviner à Hector son aversion
pour son mari.
Elle n'en était plus à étudier les mouvements de son coeur, elle
aimait Trémorel et elle se l'avouait. À ses yeux prévenus, il réalisait
absolument l'idéal de ses rêves enfiévrés.
Mais elle était en même temps exaspérée de ne lui voir aucun amour pour
elle. Sa beauté n'était donc pas irrésistible, comme elle l'avait
souvent entendu dire. Il était avec elle, empressé, galant même, mais
rien de plus.
«S'il m'aimait, pensait-elle, non sans colère, hardi comme il l'est avec
les femmes, ne redoutant rien ni personne, il me le dirait.»
Et elle se prenait à détester cette femme--cette rivale--qu'il allait
retrouver toutes les semaines à Corbeil. Elle eût voulu la connaître, la
voir. Qui pouvait-elle être? Était-elle bien belle?
Hector avait été impénétrable au sujet de miss Fancy. Adroitement
interrogé, il avait répondu très vaguement, n'étant pas fâché de laisser
l'imagination de Berthe s'égarer en suppositions qui ne pouvaient être
que très flatteuses pour lui.
Enfin, un jour arriva où elle ne sut plus résister aux obsessions de sa
curiosité. Elle prit la plus simple de ses toilettes noires, jeta sur
son chapeau un voile très épais, et courut à la gare de Corbeil à
l'heure où elle supposait que l'inconnue devait repartir.
Elle s'était établie dans la cour, sur un banc que dissimulaient deux
camions. Elle n'attendit pas longtemps.
Bientôt, à l'extrémité de l'avenue, qu'elle pouvait surveiller de sa
place, elle vit s'avancer le comte de Trémorel et sa maîtresse. Ils se
donnaient le bras et avaient l'air des plus heureux amoureux de la
terre. Ils passèrent à trois pas d'elle, et comme ils marchaient fort
lentement, elle put examiner miss Fancy à son aise. Elle la trouva jolie
et sans la moindre distinction.
Ayant vu ce qu'elle voulait voir, rassurée par cette certitude, prouvant
son inexpérience, que Jenny, étant une fille de rien, n'était pas à
craindre, Berthe ne songea plus qu'à se retirer bien vite.
Mais elle prit mal son temps! Au moment où elle dépassait les voitures
qui la cachaient, Hector sortait de la gare. Ils se croisèrent à la
grille et leurs yeux se rencontrèrent.
La reconnut-il? Son visage exprima la plus vive surprise, cependant il
ne salua point.
«Oui, il m'a reconnue», pensait Berthe en regagnant le Valfeuillu par le
chemin du bord de l'eau.
Et surprise, un peu épouvantée de son audace, elle se demandait si elle
devait s'affliger ou se réjouir de cette rencontre. Qu'en
résulterait-il?
À dix minutes de distance, Hector la suivait le long de cette route qui
côtoie la Seine.
Il était, lui aussi, singulièrement étonné. Depuis longtemps déjà sa
vanité, toujours en éveil, l'avait prévenu de ce qui se passait dans
l'esprit de Berthe, mais bien que la modestie ne fût pas son défaut, il
était loin de croire à un sentiment assez vif pour déterminer une
pareille démarche.
--Elle m'aime, se répétait-il tout en marchant, elle m'aime!
Il ne savait encore à quoi se résoudre. Fuirait-il? Resterait-il le même
avec elle, feignant de ne pas l'avoir aperçue? Cependant, il n'y avait
guère à hésiter. Il devait fuir vite, le soir même, sans hésiter, sans
détourner la tête; fuir comme si la maison eût été sur le point de
s'écrouler sur sa tête. Ce fut sa première pensée. Elle fut promptement
étouffée sous l'explosion des passions basses et viles qui fermentaient
en lui.
Ah! Sauvresy lui avait tendu la main quand il se noyait! Sauvresy le
recueillait après l'avoir sauvé, il lui ouvrait son coeur, sa maison
et sa bourse, en ce moment même, il s'épuisait en efforts pour lui
reconstituer une fortune. Les hommes de la trempe du comte de Trémorel
ne peuvent recevoir que comme des outrages tant et de si grands
services.
Est-ce que son séjour au Valfeuillu n'était pas une souffrance
continuelle? Est-ce que du matin au soir son amour-propre n'était pas à
la torture? Il pouvait compter les jours par humiliations. Quoi! il lui
fallait subir, sinon reconnaître, la supériorité d'un homme qu'il avait
traité en inférieur!
«D'ailleurs, pensait-il, jugeant sur le sien le coeur de son ami,
n'est-ce pas uniquement par orgueil, par ostentation, qu'il se conduit
si bien en apparence avec moi? Que suis-je à son château sinon le vivant
témoignage de sa munificence, de sa générosité et de son dévouement? Il
semble ne plus vivre que pour moi: Trémorel par ci, Trémorel par là! Il
triomphe de ma défaite, il se pare de ma ruine, il s'en fait une gloire
et un titre à l'admiration publique.»
Décidément, il ne pouvait pardonner à son ami d'être si riche, si
heureux, si estimé, d'avoir su régler sa vie, tandis que lui, à trente
ans, il avait gaspillé la sienne.
Et il ne saisirait pas l'occasion qui se présentait de se venger de tant
de bienfaits qui l'accablaient? Oh! si!
«En définitive, se disait-il, essayant d'imposer silence aux sourds
murmures de sa conscience, suis-je allé la chercher, sa femme? Elle
vient à moi de son plein gré, d'elle-même, sans la moindre tentative de
séduction; la repousser serait une duperie.»
L'envie a d'irrésistibles arguments. La détermination d'Hector était
irrévocable lorsqu'il entra au Valfeuillu.
Il ne partit pas.
Et il n'avait cependant ni l'excuse de la passion, ni l'excuse de
l'entraînement, il n'aimait pas, il n'aima jamais la femme de son ami,
et son infamie fut réfléchie, raisonnée, froidement préméditée. Mais
entre elle et lui, une chaîne se riva, plus solide que les liens
fragiles de l'adultère: leur haine commune pour Sauvresy.
Ils lui devaient trop, l'un et l'autre. Sa main les avait retenus au
bord du cloaque où ils allaient rouler. Car Hector ne se serait pas
brûlé la cervelle, car Berthe n'aurait pas trouvé de mari. Fatalement
ils en seraient arrivés, lui, à traîner en compagnie de chevaliers
d'industrie un grand nom déshonoré; elle, à étaler sur les chaises du
boulevard une beauté flétrie.
Les heures de leurs premiers rendez-vous se consumèrent en paroles de
colère, bien plutôt qu'en propos d'amour. Ils sentaient trop
profondément, trop cruellement l'ignominie de leur conduite, pour ne pas
chercher à se rassurer contre leurs remords.
Ils s'efforçaient de se prouver mutuellement que Sauvresy était ridicule
et odieux. Comme s'ils eussent été absous par ses ridicules--en
admettant qu'il en eût.
Si, en effet, notre monde est horrible à ce point que la confiance y
soit une sottise, il fut un sot, cet homme de coeur qu'on trompait
sous ses yeux, dans sa maison. Il fut un sot, car il avait foi en sa
femme et en son ami.
Il ne se doutait de rien, et tous les jours il se félicitait d'avoir
réussi à retenir Trémorel, à le fixer. À tout venant, il répétait sa
fameuse phrase:
--Je suis trop heureux!
Berthe, il est vrai, dépensait pour entretenir ses riantes illusions des
trésors de duplicité.
Elle, si souvent capricieuse autrefois, nerveuse, volontaire, elle
devint peu à peu soumise jusqu'à l'abnégation et d'une angélique
douceur.
De son mari dépendait l'avenir de sa liaison, et rien ne lui coûtait
pour empêcher le plus léger soupçon d'effleurer sa naïve sécurité. Elle
payait l'horrible tribut des femmes adultères, réduites par la peur, par
leurs anxiétés de tous les instants, aux feintes les plus honteuses et
les plus déshonorantes de la passion.
Telle fut d'ailleurs leur prudence que, chose rare, personne, dans leur
entourage, ne se douta jamais de rien.
Et cependant, Berthe n'était pas heureuse.
Cet amour ne lui donnait rien des joies célestes qu'elle en avait
attendues. Elle espérait être emportée dans les nuages, et elle restait
à terre, se heurtant à toutes les misérables vulgarités d'une vie de
transes et de mensonges.
Peut-être s'aperçut-elle, que pour Hector elle était surtout une
vengeance, qu'en elle il aimait surtout la femme enlevée à un ami
lâchement envié.
Et pour comble, elle était jalouse!
Après plusieurs mois, elle n'avait pu obtenir de Trémorel qu'il rompît
avec miss Fancy. Toutes les fois qu'elle se résignait à aborder cette
question si humiliante pour elle, il avait la même réponse, prudente et
sensée peut-être, mais à coup sûr injurieuse et irritante:
--Songez, je vous prie, Berthe, répondait-il, que miss Fancy est notre
sécurité.
Le fait est, cependant, qu'il songeait aux moyens de se débarrasser de
Jenny. L'entreprise présentait des difficultés. Tombée dans une misère
relative, la pauvre fille devenait plus tenace que le lierre et
désespérément se cramponnait à Hector.
Elle lui faisait souvent des scènes, prétendant qu'il n'était plus le
même, qu'il changeait; et elle était triste, elle pleurait, elle avait
les yeux rouges.
Un soir, dans un accès de colère, après avoir attendu en vain son amant
une partie de la journée, elle lui avait fait des menaces singulières.
--Tu as une autre maîtresse, lui avait-elle dit, je le sais, j'en ai la
preuve. Prends garde! Si jamais tu me quittais, c'est sur elle que
tomberait ma colère, et crois que je ne ménagerais rien.
Le comte de Trémorel eut le tort de n'attacher aucune importance aux
propos de miss Fancy. Cependant ils hâtèrent la séparation.
«Elle devient insupportable, pensait-il, et si un jour je ne venais pas,
elle serait capable de me relancer jusqu'au Valfeuillu et d'y faire un
scandale affreux.»
C'est pourquoi, les plaintes et les larmes de Berthe aidant, il s'arma
de courage et partit pour Corbeil, résolu à rompre à tout prix. Il prit,
pour annoncer ses intentions, toutes les précautions imaginables,
cherchant de bonnes raisons, des prétextes plausibles.
--Il faut être sage, vois-tu, Jenny, disait-il, et pour un temps cesser
de nous voir. Je suis ruiné, tu le sais, un mariage seul peut me sauver.
Hector s'était préparé à une explosion terrible de fureur, à des cris
perçants à des attaques de nerfs, à des évanouissements. Rien. À sa
grande stupéfaction, miss Fancy ne répondit pas un seul mot.
Seulement, elle devint plus blanche que sa collerette, ses lèvres
d'ordinaire si rouges blêmirent, ses grands yeux s'injectèrent, non de
sang, mais de bile.
--Ainsi, fit-elle, les dents serrées par sa colère contenue, ainsi tu te
maries!
--Il le faut bien, hélas! répondit-il, avec un soupir hypocrite, songe
que dans ces derniers temps je n'ai pu t'être utile qu'en empruntant de
l'argent à mon ami; sa bourse ne sera pas éternellement à ma
disposition.
Miss Fancy prit les mains d'Hector et l'attira au jour, près de la
fenêtre. Là, le fixant, comme si l'obstination de son regard eût pu
faire tressaillir la vérité en lui, elle lui dit lentement, en scandant
ses mots:
--C'est bien vrai, n'est-ce pas, si tu m'abandonnes, c'est pour te
marier?
Hector dégagea une de ses mains pour l'appuyer sur son coeur.
--Je te le jure sur mon honneur, affirma-t-il.
--Alors, je dois te croire.
Jenny était revenue au milieu de la chambre. Debout, devant la glace,
elle remettait son chapeau, disposant gracieusement les brides,
tranquillement, comme si rien ne s'était passé.
Quand elle fut prête à sortir, elle revint à Trémorel:
--Une dernière fois, demanda-t-elle d'un ton qu'elle s'efforçait de
rendre ferme et que démentaient ses yeux brillants d'une larme près de
rouler, une dernière fois, Hector, c'est bien fini?
--Il le faut.
Fancy eut un geste que Trémorel ne vit pas, sa figure prit une
expression méchante, ses lèvres s'entrouvrirent pour quelque réponse
ironique, mais elle se ravisa presque aussitôt.
--Je pars, Hector, dit-elle, après un moment de réflexion. Si c'est
vraiment pour te marier que tu me quittes, jamais tu n'entendras parler
de moi.
--Eh! mon enfant, j'espère bien que je resterai ton ami.
--Bien! bien! Si au contraire, comme je le crois, c'est pour une autre
maîtresse que tu m'abandonnes, rappelle-toi ce que je te dis. Tu es un
homme mort, et elle est une femme perdue.
Elle ouvrait la porte, il voulut lui prendre la main, elle le repoussa.
--Adieu!
Hector courut à la fenêtre pour s'assurer de son départ. Oui, elle se
résignait, elle remontait l'avenue qui conduit à la gare.
«Allons, se dit-il, ç'a été dur, mais moins que je ne croyais. Vraiment,
Jenny était une bonne fille.»