UN RAYON DE SOLEIL.

La fatalité s'en mêlait. Quelque diligence qu'il mit dans sa poursuite,

Potard ne, put rejoindre le ravisseur, dont les mesures étaient prises

avec une précision désespérante. Sur le chemin notre héros retrouvait

les traces du couple fugitif, mais à vingt heures de distance. Au terme

de son douloureux itinéraire, une dernière épreuve lui était réservée.

Quand il arriva sur les quais de Liverpool, le _Great-Western_ venait à

peine de se laisser glisser sur les eaux de Mersey. On l'apercevait au

loin agitant ses grandes nageoires, et se couronnant d'une aigrette de

fumée. Potard, à cette vue, sentit ses forces l'abandonner; ce spectacle

le terrassa. Le vertige s'empara de lui; il chancelait comme un homme

ivre, et ce fut avec toutes les peines du monde qu'il gagna l'hôtel le

plus voisin, où une fièvre ardente le retint routine pendant six

semaines. Affaibli par le mal et par la douleur, il put, au bout de ce

temps, repasser la Manche et reprendre le chemin de sa petite maison des

Brotteaux.

Dès lors entre lui et le monde il y eut rupture complète; la solitude

devint son seul abri contre le désespoir. Il ne restait plus rien du

grand Potard, de ce troubadour incomparable qui avait grandi au milieu

de flots de bière et de mélodie. Tout ce qui se rattachait à sa vie

passée lui était devenu odieux; la pipe, cette dernière compagne de

l'isolement, n'avait plus pour lui le moindre charme. Il avait brisé de

ses mains tout un arsenal de ce genre, laborieusement amassé, et où il

avait prodigué le souffle de sa jeunesse. C'était une abdication

complète, un de ces actes décisifs qui tirent de Charles-Quint un simple

profès ilu Saint-Juste, et du voluptueux de Rancé, le fondateur de

l'ordre le plus sévère qui ait jamais édifié la chrétienté. Comme eux,

Potard se déclara mort au monde; il renouvela les grands exemples des

vallons de la Castille et des marécages du Perche; il fit voeu de

silence et de misanthropie, et y persista en dépit de tous ses amis,

même des Grabeausec.

Un bonheur lui restait pourtant et semblait lui suffire: sa fille, en

quittant le toit paternel, n'avait pas pu y effacer les traces d'un long

séjour, ni emporter avec elle ces mille riens qui acquièrent tant de

prix par l'absence. C'était la joie du bon Potard de découvrir à chaque

instant quelque souvenir de ce genre: tantôt un vêtement oublié, tantôt

un ouvrage d'aiguille qu'un brusque départ avait interrompu. Pour ces

petits détails, hochets d'un coeur aimant, la mémoire du malheureux père

le servait à merveille. Il savait reconnaître dans le parfum quelles

fleurs Jenny avait plantées, sur quel banc de gazon elle aimait à

s'asseoir. Un oiseau, élevé par ses soins, était devenu l'hôte favori de

la maison; le piano sur lequel ses doigts agiles s'étaient promenés, le

couvert, le gobelet dont elle se servait à table, le fauteuil qu'elle

préférait, les meubles de sa chambre, la glace qui avait souvent reflété

ses traits, tout était devenu pour Potard l'objet d'un culte qui allait

presque à l'idolâtrie. Il ne vivait plus que dans ces restes d'un passé

évanoui, et repeuplait ainsi sa maison d'images qui lui étaient chères.

Dans les heures les plus pénibles du regret, jamais Potard n'avait songé

à sa Jenny pour la maudire; il ne savait que la pleurer et la plaindre.

Les torts qu'il n'imputait pas à Édouard Maupertuis, c'était sur

lui-même qu'il les rejetait. Il se reprochait avec des larmes amères de

n'avoir pas obéi au dernier voeu d'Agathe, d'avoir négligé cette enfant

à qui il n'avait manqué, pour tourner au bien, qu'une tutelle plus

éclairée et une surveillance plus attentive. Cette pensée accablait

Potard; son malheur, si grand qu'il fût, ne lui semblait qu'une

expiation incomplète de ses torts. Pouvait-il exiger qu'une jeune fille,

à peine éclose à la vie des passions, eût le sentiment de ses devoirs,

quand lui, avec sa tête grisonnante et une longue expérience des

faiblesses du coeur, avait à ce point méconnu les siens? Ainsi

raisonnait le vieux voyageur, s'accusant lui-même, se frappant la

poitrine, et jetant sur la faute de sa Jenny un voile miséricordieux.

Huit mois s'écoulèrent sans que Potard se départit de sa règle de

conduite. Il n'avait pas quitté un seul jour sa maison des Brotteaux; il

n'y recevait que de rares visiteurs, et seulement pour des objets

d'affaires. Une vieille servante présidait à son ménage, et respectait

le silence et la mélancolie de son maître. Un jour pourtant que notre

héros parcourait son jardin en donnant çà et là quelques soins à des

plantes préférées, un violent coup de sonnette retentit à sa porte, et

Eustache entra chez lui avec une impétuosité qui ne lui était point

ordinaire.

«Potard, dit-il. Potard!

--Qu'y a-t-il donc, Eustache? te voilà bien effaré.

--Il y a, vieux, que le père Maupertuis est au plus bas; une attaque de

paralysie! Il n'ira pas loin. Qui aurait imaginé? Un homme que je

croyais sensible comme une pierre à fusil!

--Mais encore, Eustache.

--C'est juste, vieux; il faut commencer par le commencement. Hier donc,

il nous arrive une lettre de la Nouvelle-Orléans; la maison Fichenall et

compagnie, de bons correspondants que nous avons là-bas. Le père

Maupertuis décachette le pli et se met à lire; je le suivais du coin de

l'oeil. Te figures-tu mon étonnement quand je vois le patron se pâmer et

tomber roide entre mes bras? Un homme sec comme un caillou!

--Et la cause, Eustache, la cause?

--Ah! la cause, c'est une autre histoire. N'empêche que je n'aurais

jamais cru ça du père Beaupertuis. Un homme dur comme du métal!

--En finiras-tu?

--M'y voici, vieux. La lettre des Fichenall annonçait tout uniment que

le petit Édouard venait d'être pincé par la lièvre jaune et qu'avant

vingt-quatre heures il serait entièrement tordu. Il paraît que c'est un

mal qui ne plaisante pas.»

A mesure que le commis parlait, on voyait le visage de Potard

s'épanouir.

«Bonté du ciel, s'écria-t-il, me voilà donc vengé! Frappés tous deux! le

père et le fils! Je savais bien que j'aurais mon tour! Et mon enfant,

ajouta-t-il avec inquiétude, ma Jenny, qu'est-elle devenue, Eustache?

--Ah! pour cela, vieux, j'en ignore. Les Fichenall n'en disent rien.»

Le retour sur les dangers que courait sa fille changea à l'instant même

les dispositions de Potard. Il oublia tout pour ne plus songer qu'à

elle; il se demandait avec effroi si le fléau l'aurait respectée, si

elle n'aurait pas succombé aux atteintes d'un climat meurtrier. Cette

idée remplissait son âme d'épouvante. Il voulait partir sur-le-champ,

aller arracher son enfant à ce ciel maudit, la ramener sous le toit

paternel. Eustache eut beaucoup de peine à obtenir de lui qu'il

attendrait l'arrivée du prochain paquebot porteur de nouvelles

décisives.

Quinze jours se passèrent dans cette attente; quinze jours, c'est-à-dire

un siècle. Pas du lettres, rien qui put mettre un terme aux inquiétudes

de Potard. Le père Beaupertuis venait de mourir, emporté par une

secousse trop rude pour son âge. Cette perte touchait peu notre héros;

son oraison funèbre consista en quelques jurons qui durent réjouir la

tombe du défunt. Une autre préoccupation dominait sa pensée et

l'absorbai tout entier. L'impatience le gagnait, et, pressé d'aller à la

recherche de sa fille, il faisait déjà ses préparatifs de départ.

L'une des habitudes du vieux voyageur était d'entrer une fois par jour

dans la chambre de sa fille, et d'y tromper sa douleur par les souvenirs

que cette, vue réveillait en lui. Un matin, quelle fut sa surprise,

lorsqu'il aperçut, à demi voilée dans l'ombre et étendue sur le sopha,

une femme vêtue d'une robe blanche. Il marcha rapidement vers la

croisée, l'entr'ouvrit, et chercha à s'assurer quelle pouvait être cette

apparition. Qu'on juge de ses transports! c'était sa Jenny, qui se

précipita éplorée dans ses bras. Potard crut qu'il allait mourir; il

tomba sans forces sur un fauteuil, et retint sa fille par une vive

étreinte, comme s'il eût craint de la voir s'échapper. Pendant quelques

minutes, on n'entendit dans cette chambre que des sanglots entrecoupés.

Le père passait les mains sur le visage de son enfant, pour s'assurer

qu'il n'était pas le jouet d'un rêve, d'une illusion; la fille,

silencieuse et craintive, continuait à fondre en larmes.

«Eh! eh! vieux, je le savais bien, que je te la ramènerais.» dit une

voix à leurs côtes.

C'était Eustache, l'inévitable Eustache.. Depuis le jour où Potard

l'avait pris pour confident. Eustache ne songeait plus qu'à réparer ses

premiers torts. Dès ce moment, il se dévoua à son ami, silencieusement,

mystérieusement, et suivit cette affaire à son intention. Prévenu de

l'arrivée de Jenny, il avait arrangé cette mise en scène et conduit la

reconnaissance. Pour le remercier, Potard ne trouva pas un seul mot; il

se contenta de lui tendre la main.

«Ce n'est pas tout, vieux, reprit le commis, il y a ici près un second

coupable. Quand la tourterelle se montre, c'est que le tourtereau n'est

pas loin.

--Qu'est-ce à dire, Eustache? Et la lièvre jaune?

--On en revient, à ce qu'il paraît, vieux. L'amour est un si grand

médecin: demande à la fille.»

Le commis avait à peine achevé ces paroles, qu'Édouard parut sur le

seuil de la chambre, et alla se jeter aux genoux de Potard. Les larmes

recommencèrent à ruisseler, et l'émotion gagna jusqu'à Eustache. Le

voyageur releva Beaupertuis et compléta l'amnistie.

«Ah! jeune homme, jeune homme, disait-il, quel mal vous m'avez fait!»

On s'expliqua. Édouard Beaupertuis, frappé en effet de la fièvre jaune,

n'avait dû la vie qu'aux soins de Jenny; et la voix de la reconnaissance

avait fini par étouffer chez lui la voix de l'intérêt. La mort de son

père, en le laissant maître de ses volontés, avait achevé ce retour à de

meilleurs sentiments. Il venait demander à Potard la main de sa fille.

Quand notre héros fut certain de tant de bonheur, sa physionomie changea

comme par un coup de théâtre. Ce n'était plus le même homme; l'ancien

Potard avait reparu; le troubadour était retrouvé.

«Ouf! s'écria-t-il, il était temps! J'en serais mort! Allons, il y a

encore des coeurs sous le ciel; et répétons avec la romance:

Pas de chagrin qui ne soit oublié

Entre l'amour et l'amitié.

--Bien! bien! disait Eustache en battant la mesure; tu n'as rien perdu

de les moyens, vieux.

--Quelle noce! ajoutait Potard, quelle noce!

--Et quelle bosse, troubadour! Ancien style, n'est-ce pas? Les petits

plats dans les grands?

--Tu verras, Eustache, cela fera du bruit dans Lyon. Je veux que ma

Jenny soit parée comme une reine.

--Mon père! dit la jeune fille l'embrassant.

--Chère enfant! ajouta Potard attendri. Et vous, Édouard, je vous dois

une réparation; je vous avais condamné à la légère.

--Au fait, tu es un peu vif, vieux, dit Eustache.

--Eh bien! réparation aux modernes. Mais c'est égal, Beaupertuis, reprit

Potard en hochant la tête, je n'en persiste pas moins à dire que le beau

temps du voyageur de commerce est passé. L'institution est en baisse,

mon cher; croyez-en l'ancien des anciens.

Ah! pour un rien,

Oui, pour un rien,

Nous laisserions finir le monde

Si nos femmes le voulaient bien.

--Adjugé, dit Eustache; je suis garçon.»

Le dernier des commis voyageurs. · 第 29 / 33 题