L'ANCIEN ET LE MODERNE.

«Jeune homme, poursuivit Potard en donnant à sa voix un accent de plus

en plus solennel, vous vous tromperiez étrangement si vous ne voyiez

dans ma confidence que le désir de vous distraire et d'intéresser votre

curiosité. Voici bien des années que ce secret demeure enseveli dans mon

coeur, et vous êtes le seul homme en faveur de qui je me sois départi de

ma réserve. C'est la fatalité qui le veut; ce secret doit être désormais

le vôtre comme le mien. Il est des choses qu'il fallait vous apprendre

avant de vous demander compte de vos intentions et de vos desseins.

Maintenant, monsieur Beaupertuis, répondez-moi d'une manière

catégorique, avec franchise, avec loyauté. Songez-vous à mettre à

couvert l'honneur d'une jeune fille que vous avez séduite?

Consentez-vous à épouser ma Jenny, l'enfant d'Agathe? Voyons,

expliquez-vous.»

Pendant tout ce récit, Édouard avait eu le temps de prendre une

détermination et de préparer son rôle. Aussi fut-ce de l'air le plus

naturel du monde qu'il répondit;

«Mais vraiment, père Potard, je ne sais ce que vous voulez me dire!

L'amour paternel vous égare; en quoi puis-je être mêlé à tout ceci?

--Jeune homme, reprit le voyageur en s'emparant de ses deux mains,

prenez-y garde, votre sang-froid m'exaspère. Voilà une dissimulation qui

est bien de notre époque! L'hypocrisie à côté de la trahison!

--Monsieur Potard! s'écria Beaupertuis s'animant à ce reproche.

--A la bonne heure, vous vous fâchez; j'aime mieux çà. Jeune homme, vous

devez penser qu'à mon âge on ne se jette pas dans les choses à

l'étourdie. Les modernes sont des roués, je le sais; mais ils n'en sont

point encore à peloter les anciens. Donc, pas de mauvaises défaites; ce

serait du temps perdu. Traitons ceci d'après les procédés d'autrefois,

s'il vous plaît. Dites-moi tout uniment non, et je verrai ce qui me

reste à faire; mais quant à battre la campagne et à me glisser entre les

mains, ne l'espérez pas, Beaupertuis! Je vous tiens, saprelotte, et je

ne vous lâcherai pas.

--Monsieur Potard, reprit le jeune homme d'un ton calme, vous êtes monté

et prévenu; vous êtes le jouet d'un malentendu et d'une méprise; cela

excuse à mes yeux ce que vos paroles peuvent avoir de blessant. Parlez

donc, expliquez-vous avec plus de détail, et que je sache au moins sur

quoi vos soupçons sont fondés.»

En prononçant ces mots, Édouard avait pris des airs si diplomatiques et

un aplomb si étudié que l'irritation du voyageur ne lit que s'en

accroître.

«Ah! il faut des preuves? s'écria-t-il; nous marchons le code à la main;

je joue au magistrat! Encore la méthode moderne! Les séducteurs

d'aujourd'hui se mettent en règle avec la loi! A moins de les prendre la

main dans le sac, ils se tirent de qualité. Très-bien! Vous voulez des

preuves, monsieur Beaupertuis? alors écoutez!

--J'écoute! répondit Édouard sans rien perdre de sa tranquillité.

--Je veux bien, jeune homme, que vous ayez une pauvre idée de la

perspicacité de vos chefs de file. Le mépris de l'âge et de l'expérience

est encore une invention récente; mais il ne faut pas en abuser. Par

exemple, si simple que soit un homme, croyez-vous qu'il puisse se

méprendre sur le motif qui vous guidait, lorsque je vous surpris dans ma

maison, sur le palier de mon appartement?

--Mais il me semble, dit Édouard, que je vous donnai alors une

explication, et qu'elle parut vous satisfaire.

--Vous voyez que non, Beaupertuis. Et plus tard, quand nous eûmes quitté

la place Saint-Nizier pour aller loger aux Brotteaux, pensez-vous que je

me sois trompé sur l'apparition nocturne qui troublait mon repos? Vous

entriez alors chez moi à la faveur des ténèbres, jeune homme, et par le

chemin des voleurs.

--L'accusation est grave, monsieur; quelles sont vos preuves? répliqua

Édouard avec son calme imperturbable.

--C'est cela, des preuves! toujours des preuves! Procédé moderne! Nous

sommes ici comme aux assises. On fait un appel à la conscience d'un

homme, et il vous répond par des arguments d'avocat. Vous verrez qu'il

faudra désormais faire constater les séductions par huissier, et fournir

le témoignage judiciaire du déshonneur de nos enfants! Oh! les modernes!

les modernes! Mais où avez-vous donc le coeur, malheureux!

--Voyons, père Potard, dit Édouard en l'interrompant, ne vous exaspérez

point ainsi. Vous êtes la victime d'une illusion, c'est tout ce que je

puis vous dire. Voici trois ans que je n'ai pas mis les pieds à Lyon.

Toujours en voyage! toujours!

--Je vous attendais là, jeune homme. C'est vrai: vous êtes un tacticien

habile; quand le moderne se mêle d'intriguer, il n'y épargne pas la

façon. Vous avez dressé ce finaud d'Eustache, et il vous sert à dépister

les chiens. Pour tromper un Argus incommode, rien ne vous a coûté, ni

les lettres venues de loin, ni le timbre de la poste, ni la complicité

de votre commis. Ah çà! vous nous prenez donc pour des buses, pour des

oies domestiques, pour des pingouins? ajouta le voyageur en se croisant

les bras avec indignation. Est-ce que vous vous imaginez que nous sommes

nés d'hier, jeune homme, et que nous ne voyons pas des ficelles qui sont

grosses comme des câbles?»

Potard était si évidemment monté, que Beaupertuis, malgré toute son

assurance, n'osa pas l'interrompre d'une manière ouverte, et se contenta

de jeter les yeux à droite et à gauche comme un homme qui voudrait

quitter la partie.

«Ah! des preuves! poursuivit son interlocuteur; il vous en faut

absolument? Cherchons donc s'il n'en existe pas quelqu'une. Qui sait si

le hasard, dans sa justice aveugle, n'aurait pas trahi le coupable?»

Édouard devint plus attentif et examina le vieux voyageur avec défiance.

De son côté, Potard cherchait à le pénétrer avec un regard plein de

menace et d'ironie. En même temps il étendait la main vers l'oreille

gauche du jeune homme.

«Qu'avez-vous donc là, monsieur?» lui dit-il.

Beaupertuis ne put se défendre d'un moment de trouble; mais ce ne fut

qu'un oubli imperceptible, la durée d'un éclair.

«Où donc, monsieur? répondit-il froidement.

--Ici, poursuivit Potard avec quelque impatience, sous mon doigt;

touchez donc votre cartilage.»

Le jeune homme, comme pour se rendre à l'invitation de Potard et avec

une insouciance affectée, porta la main à son oreille.

Bah! dit-il, une écorchure!

--Une écorchure! s'écria Potard dont les yeux s'enflammaient de colère.

Bien trouvé! explication moderne! Monsieur, monsieur, ajouta-t-il en

s'échauffant, les écorchures ne laissent pas des cicatrices de ce

calibre: c'est un trou de grenaille que vous avez là, monsieur; et ce

trou, c'est mon fusil qui l'a fait, la nuit où vous sortîtes de chez moi

à la dérobée, en fuyant devant ma vengeance comme un filou, comme un

malfaiteur.

--Vous m'injuriez gravement, monsieur Potard, dit Beaupertuis avec

quelque fierté.

--Vous n'êtes pas au bout, jeune homme, et vous me traînerez en police

correctionnelle si cela vous convient. Genre moderne; vous êtes digne

d'en user. Voyez-vous, je vous ai conduit ici avec l'intention de vous

prendre par les sentiments. C'est dans ce but que je vous ai raconté mes

aventures et les circonstances romanesques au milieu desquelles ma Jenny

est née. Je voulais vous toucher, vous amener ainsi à un aveu. En me

dépouillant entièrement pour ma fille, je croyais faire une part

suffisante à la question d'intérêt, et je comptais sur votre

désintéressement pour ajouter ce qui peut manquer de ce côté. C'était

une expérience; il s'agissait de savoir si vous aviez de l'âme: j'ai

trouvé chez vous un caillou en place du coeur.

--Monsieur!

--Oui, monsieur, et vous n'êtes pas le seul. C'est encore une découverte

moderne; l'égoïsme et l'intérêt pétrifient tout aujourd'hui. Voici un

quart d'heure que je vous observe: vous n'avez pas eu un seul élan

généreux, pas une inspiration naturelle. Vous avez tout calculé; vos

gestes, vos paroles, votre contenance.

--Monsieur Potard...,

--Laissez-moi achever, jeune homme, et nous réglerons nos comptes

ensuite. J'ai donc essayé de toucher votre coeur: il est resté

insensible. Maintenant, retenez bien ceci: le séducteur de ma Jenny

n'aura de repos ici-bas que le jour où sa faute aura été réparée. Je

n'ai pas placé toutes mes affections sur une seule tête, tremblé pour

elle toute ma vie, épuisé ce que la tendresse d'un père peut imaginer de

dévouement et de soins, sacrifié à cette enfant mon bonheur, mon repos,

ma gaieté même, pour que l'oeuvre de tant d'années vienne se flétrir au

contact d'un Machiavel blasé avant l'âge, d'un tartufe, d'un Escobar,

d'un jésuite...

--Monsieur, ces insultes...

--Prenez-les comme vous voudrez, jeune homme, s'écria Potard avec

emportement: je ne rétracte rien. Allez, vous n'êtes pas au bout. Ah!

vous voulez ruser avec moi, jouer au fin et me gorger de couleuvres! Eh

bien! je m'attache à vos pas pour ne plus vous quitter: je deviens, dès

aujourd'hui, votre cauchemar, votre spectre, votre statue du commandeur:

je vous entraînerai aux enfers s'il le faut, plutôt que de vous lâcher.

Si vous voulez que nous nous battions, nous nous battrons, à l'épée, au

pistolet, à la carabine, au canon Paixhans, comme vous voudrez; nous

nous battrons dix fois, vingt fois, trente fois, jusqu'à ce que je vous

aie laissé sur le carreau. Vraiment, ce serait un rôle trop commode que

celui de séducteur. On aperçoit une jeune fille à la promenade, on la

suit, elle a le malheur de remarquer cette attention, l'imprudence d'y

répondre, et, de faiblesse en faiblesse, elle en vient jusqu'à l'oubli

de son honneur. C'est bien: il ne reste plus au suborneur qu'à s'en

vanter lâchement avec quelques amis, et à voler vers d'autres conquêtes.

Voilà de vos calculs, messieurs les Lovelaces! Et l'avenir de cette

jeune fille brisé en un jour, et les larmes de sang que va verser un

père en voyant le deuil et la honte assis sur le seuil de sa maison,

tout cela vous importe peu; il n'y a pas même place dans vos âmes pour

le remords. Monsieur Beaupertuis, ajouta Potard en élevant la voix avec

véhémence, avec moi il n'en ira point ainsi: vous ne porterez pas aussi

gaiement le poids de votre crime; vous ne m'aurez pas plongé dans le

coeur un poignard empoisonné sans que j'essaie de vous rendre mal pour

mal, blessure pour blessure. Plutôt que de laisser un pareil outrage

impuni, voyez-vous, monsieur... je ferais un exemple... un exemple

épouvantable... je vous assassinerais.»

En prononçant ces derniers mots, Potard avait porté les mains sur son

interlocuteur et l'avait saisi au collet. Sa figure bouleversée, ses

yeux injectés de sang, indiquaient à quel degré d'exaspération il était

parvenu, Beaupertuis comprit, à la vigueur des phalanges qui le

contenaient, que la partie ne serait pas égale pour lui; sans rien

perdre de son sang-froid, il essaya de conjurer le danger par une

diversion:

«Monsieur Potard, dit-il, ne vous laissez pas emporter; cela n'arrange

rien. En aucune manière, il ne me convient de paraître céder à la

violence.»

Le voyageur ne lâchait pas prise et continuait à secouer le jeune homme

sous son poignet de fer.

«J'en aurai le coeur net, s'écriait-il, je vous briserai en dix mille

morceaux. Perdre mon enfant! Beaupertuis, vous me pousserez au crime.»

Cependant, cette fureur s'étant un peu calmée, Édouard put espérer de se

faire entendre.

«Monsieur, poursuivit-il, avant de descendre à une scène indigne de vous

et de moi, peut-être auriez-vous dû vous assurer davantage de

l'exactitude de vos soupçons. Et si vous vous trompiez!

--Encore! répondit Potard que l'impatience regagnait.

--Assez de voies de fait, s'il vous plaît, monsieur. Je me mets à vos

ordres. Que vous faut-il? La preuve de votre méprise? je vous la

fournirai.

--Comment cela, jeune homme?

--Chez moi, dans trois jours, le temps d'écrire à Lyon. Je vous quitte

peur aller me mettre en mesure.»

En même temps Édouard fit un pas vers la porte, mais le voyageur le

prévint et lui barra le passage.

«A merveille! dit-il, encore une combinaison moderne; une fois hors

d'ici, vous prendriez la clef des champs, et il me faudrait retrouver

votre piste. Le jeu est vieux, monsieur Machiavel, tâchez de nous en

servir d'un autre.

--Mais vraiment...

--Non, vous dis-je, je vous tiens, vous ne m'échapperez plus. Il faut

que tout ceci s'éclaircisse, voyez-vous; je ne suis pas un père de

comédie. Cependant, causons. Vous demandez du temps, vous en aurez, mais

sans me quitter d'une semelle. Voici ce que nous allons faire.

Écoutez-moi.

--Je vous écoute.

--Nous allons rouler hors de Dijon tous les deux; nous prendrons le

coupé pour Lyon. Une fois là, je vous conduis auprès de Jenny et de

Marguerite, et vous vous expliquerez devant elles. Après cette entrevue,

si j'ai tort, je vous offrirai toutes les réparations du monde, qu'en

dites-vous?»

Pendant que Potard livrait ainsi son dernier mot. Beaupertuis avait

rapidement réfléchi, et ce fut sans la moindre hésitation qu'il répondit

au voyageur;

«J'accepte vos conditions.

--Eh bien! venez, s'écria Potard; et pour que Je vous aie toujours sous

la main, nous n'aurons plus qu'une seule chambre. Avec les modernes, il

faut avoir l'oeil ouvert.»

Le dernier des commis voyageurs. · 第 23 / 33 题