RÉCIT.--LES AMOURS DE POTARD.

«Heureusement pour nous, continua Potard, le soldat de l'empire n'était

plus en état de donner à sa menace tous les développements qu'elle

comportait. Sous l'influence d'un nectar infiniment prolongé, ses idées

couraient déjà les champs et sa langue faisait irrégulièrement son

service. Aux ballottements de la tête, aux clignotements de l'oeil, il

était facile de reconnaître que Poussepain venait de s'imbiber outre

mesure, et quand il prit la parole, sa voix avait cet accent nasal qui

est la musique des buveurs.

«--Voici la chose, dit-il... Nous venions de passer sur le ventre à cinq

cent trente-six mille cosaques... j'étais du neuvième corps... à

l'arrière-garde... en bataille sur les hauteurs pendant que la grande

armée opérait sa retraite... Victor nous dit: «Enfants! il faut tenir

ici deux jours, autrement l'Empereur est cerné!...» Les mots nous

électrisent... Deux ponts avaient été jetés sur la Bérésina... fleuve de

malheur!... Eblé était là, le brave Eblé!... c'est bien... Napoléon

passe... Eugène aussi... Davoust, Ney aussi... Les cuirassiers de

Caulaincourt défilent sur les ponts... Nous restons cinq mille hommes

contre cent mille... très-bien! à part un givre qui nous blanchissait

les moustaches... Les Russes nous chargent... de mieux en mieux... les

obus pleuvent... la mitraille nous prend en écharpe... personne ne

bouge... Il s'agissait de sauver l'Empereur... Fallait voir ça,

Potard... c'était superbe... quarante-huit heures sans reculer d'une

semelle... à cheval de nuit et de jour... quels hommes! Dieu, quels

hommes!... le moule en est perdu!... Mais vous ne buvez pas, voyageur?

Est-ce que vous seriez malade?... Allons, pays encoure un rouge bord...

c'est innocent au possible... une vraie pelure d'oignon... A la mémoire

du général Eblé... brave Eblé!... Sans lui, il faillit passer l'eau à la

façon des canards!... Brave Eblé!... Voilà un nuits un peu chouette!...

Qu'en dites-vous, voyageur?

«--Un breuvage des dieux, capitaine, répondis-je en vil flatteur.

«--Pour en revenir à la Bérésina, reprit Poussepain, le neuvième corps

la traversa des derniers... Le brave Eblé avait fait sa besogne en

conscience... mais les ponts en bois ne sont pas de fer... et puis,

voyageur, pour arriver à l'autre bord, il fallait passer sur le corps de

vingt-cinq mille des nôtres, des traînards, des blessés, des

fournisseurs, des infirmiers, des vivandiers, tous les goujats du

camp... Ces malheureux se pendaient à la queue de nos chevaux ou

restaient empilés sur les travées des ponts... Pas moyen de tortiller...

les Russes étaient sur notre dos. «En avant!» dis-je à mes hommes, et le

régiment balaya tout ce qui se trouvait sur son passage... c'étaient des

jurons, des cris, des imprécations! Que voulez-vous, voyageur: la guerre

n'a pas été inventée pour les poules mouillées.. Une supposition que le

brave Eblé n'eût pas été là, quel plongeon nous faisions tous! Mais il

était là, le brave Eblé!... Nous franchîmes donc la Bérésina...

«--A la bonne heure m'écriai-je, croyant être quitte du récit.

«--Un instant, voyageur; nous ne sommes pas au bout... La grande armée

campe devant Zembin, et l'Empereur la quitte... Jusqu'alors sa présence

nous avait soutenus... Quand il fut loin, la grêle tomba sur l'armée...

le froid nous arrachait la peau... notre haleine se changeait en

glaçons... Le dernier du mes trois chevaux s'affaissa entre mes

jambes... je voulus le relever, il était gelé... Un dragon à pied, jugez

du coup d'oeil!... J'arrivai au bivouac, abîmé, exténué... On fit rôtir

du cheval; c'était notre ordinaire... j'y ajoutai quelques gouttes

d'eau-de-vie et je m'endormis devant un grand feu... Au réveil, autre

histoire, et comble de calamité... je veux me relever, impossible... je

porte la main à mon nez; l'organe est insensible, on l'eût dit de

carton... j'essaie de me servir de mes pieds... ce n'est plus de la

chair, c'est du marbre... La position devenait gênante... se voir

métamorphosé en bloc de glace, quelle humiliation pour un homme!... Pour

en sortir, je fais un dernier effort; je me précipite dans la neige et

me frictionne avec ce liniment... Idée de salut! c'est à elle que je

dois mon nez, qui risquait de tomber au pouvoir des Russes... Le nez me

revint, voyageur; mais l'orteil resta à la bataille... O! l'affreuse

nuit! ajouta Poussepain avec amertume, la déplorable nuit, qui a

empoisonné toutes celles que j'ai passées depuis lors sur cette terre...

Potard, voulez-vous que je vous donne un bon conseil?

«--Volontiers, capitaine, répondis-je.

«--Ne vous laissez jamais geler, mon camarade. Le sabre possède des

qualités rafraîchissantes; le plomb est l'ami du soldat; mais le froid

ne pardonne jamais. Un homme qui a été gelé, ne fût-ce qu'un quart

d'heure en sa vie, peut se dire en bien mauvais état.

«--Je ne sais, dit Potard reprenant la parole pour son compte, lequel

agissait le plus en ce moment sur Poussepain, du vin ou du souvenir;

mais il en était arrivé à un point d'abandon et d'attendrissement

extraordinaires. Se penchant vers mon oreille afin de n'être pas entendu

d'Agathe, il compléta sa confidence par le plus singulier des aveux:

puis il ajouta sur un ton lugubre:

«--Oui, en bien mauvais état!

«L'ivresse, accrue par l'exaltation qu'occasionne toujours un long

monologue, était arrivée à son dernier paroxysme. L'ancien dragon

balbutia encore quelques mois, auxquels se mêlait le nom du général

Eblé, du brave Eblé; mais peu à peu les sons devinrent plus confus, et

la tête alourdie finit par prendre un point d'appui sur la table. Le

bourgogne opérait; Poussepain s'endormit profondément.

«Je me sens incapable, jeune homme, de vous rendre les sentiments qui

m'assiégèrent alors. Tout le passé venait d'être éclairé à mes yeux

d'une manière soudaine; je comprenais ce qu'il y avait d'inexplicable

dans l'existence de ce ménage; l'énigme de cette maison n'avait plus

rien d'obscur pour moi. Tant que l'ancien ne me parut pas entièrement

absorbé par le sommeil, je ne le perdis pas de vue, craignant un piège

et surveillant ses moindres mouvements; mais sitôt que je le vis plongé

dans une immobilité profonde, je me tournai vers Agathe et fixai sur

elle un regard triomphant. La jeune fille le soutint avec une candeur

angélique. Rien ne semblait pouvoir altérer la pureté, la sérénité de

son visage. Cependant nous restions seuls pour la première fois, et cet

isolement aurait dû faire naître un peu de confusion chez la femme la

moins expérimentée. Agathe n'éprouvait rien de pareil; elle semblait

partagée entre le bonheur que lui inspirait ma présence et la pitié que

lui causait l'état de son mari. Pendant qu'ivre d'espoir et en butte à

une tentation invincible, je contemplais ce visage céleste et tant de

trésors méconnus, elle s'absorbait tout entière dans les soins

qu'exigeait cet incident, mettait un peu d'ordre autour d'elle,

cherchait à rendre plus commode l'oreiller sur lequel Poussepain

exhalait les fumées de l'ivresse. J'étais si heureux de ce spectacle, si

fier de ma proie, si assuré de la victoire, que je ne fis rien pour la

distraire de cette occupation. Quand elle eut achevé, elle revint vers

moi, me prit la main avec une vivacité charmante et la pressa sur son

coeur. C'était le dernier aveu de la pudeur vaincue. Une partie de la

nuit s'écoula dans ce tête-à-tête, et je pus quitter la maison avant que

Poussepain fût sorti de son assoupissement.

«Six jours après cette aventure, je quittai Dijon. Depuis longtemps les

Grabeausec se plaignaient de ma négligence; les affaires en souffraient,

et Alfred, de la maison Papillon, avait profité de cette éclipse pour

embaucher une partie de ma clientèle. Il était temps de se livrer à une

revanche; elle ressembla au réveil du lion. En moins de quatre mois je

fis une tournée générale et enlevai à la course pour 500,000 fr. de

commissions. On eut dit Napoléon dans son retour de l'île d'Elbe:

j'allais de clocher en clocher. Alfred, de la maison Papillon, détalait

devant moi, et quittait les villes où je plantais mes aigles. Jamais je

n'avais eu plus d'orgueil, plus d'aplomb, plus de confiance; je me

donnais des airs de conquérant qui subjuguaient l'épicier et

anéantissaient le droguiste... Ceux qui semblaient le plus animés contre

moi se retournaient à ma vue, et, convertis par quelques mots à effet,

reprenaient la cocarde des Grabeausec. Cette campagne, Beaupertuis, a

laissé des souvenirs dans l'histoire des voyages: j'eus mon 20 mars en

attendant mon Sainte-Hélène.

«Je viens d'évoquer un rapprochement avec Napoléon; je dois y ajouter

une petite couleur d'Annibal. Quand on a brillé dans une partie, on a le

droit de puiser chez tous les grands hommes; comme eux j'appartiens à la

postérité. C'est pour vous dire, Édouard, que si je conduirais la

clientèle d'une maniéré aussi militaire, un espoir m'y animait et un

désir bien vif me soutenait en cela. Je songeais aux délices de Capone,

et je voulais m'en passer la fantaisie: voilà le trait par lequel

j'étais légèrement Annibal. Revoir Dijon, et, avec Dijon, la maison de

la place Sainte-Bénigne, et, dans cette maison, l'ange qui la

remplissait de lumière, telle était mon idée, le mobile qui me rendait

si fort contre l'épicerie en révolte, et si supérieur à Alfred, de la

maison Papillon. Que pouvaient dire désormais les Grabeausec? J'amenais

à leurs pieds la clientèle repentante et vaincue; je les couvrais de mes

lauriers, je les enivrais de l'encens de mes triomphes: Alfred était

mâté; il expiait ses succès éphémères. Aussi, dès que ma tournée fut

achevée, repris-je le chemin de la capitale de la Bourgogne: j'en avais

évidemment le droit.

«Je revis Agathe; quatre mois d'absence l'avaient bien changée. Les airs

de jeune fille qui l'animaient autrefois avaient disparu; mais une

beauté plus sérieuse était empreinte sur son visage. Un cercle bleuâtre

entourait ses yeux et leur donnait une grâce mélancolique; sa lèvre

n'avait plus le même incarnat, ses joues me semblèrent polies; ce

n'était plus ni sa taille de guêpe, ni ses mouvements de gazelle. Je me

doutais du motif de cette métamorphose, et au premier moment mon coeur

s'en enorgueillit. Cependant Agathe semblait en proie à une tristesse

profonde. Heureuse de ma présence, elle semblait néanmoins plus retenue,

plus timide qu'autrefois, et je voyais des larmes trembler au bord de

ses paupières. Dans une première visite, il me fut impossible d'avoir

avec elle le moindre entretien: Poussepain était là, non plus vaincu par

le vin, mais vigilant, sévère et soupçonneux. En me reconduisant jusqu'à

l'escalier, elle put seulement me dire avec une expression douloureuse:

«Mon ami, vous m'avez perdue!»

«Vous le devinez, Beaupertuis, Agathe allait être mère. Jusqu'alors elle

avait pu cacher sa faute à son mari, mais le moment arrivait où toute

feinte serait impossible. C'était grave, et en y réfléchissant mieux, je

ne vis au bout de cet événement que deuil et abîme. Nous n'avions pas

affaire à un époux de comédie; Poussepain avait pu désarmer devant moi

et cacher ses griffes à cause de mon humeur joviale; dans tout cela il

n'y avait qu'une trêve. Au premier soupçon, au moindre indice, son

naturel farouche devait reparaître, et une vengeance terrible pesait sur

nous, pour ce qui me reperdait personnellement, j'étais prêt à tout;

mais il s'agissait de sauver cette malheureuse victime que le vieux

soldat allait déchirer de ses mains, de l'arracher de cette maison qui

menaçait de devenir sa tombe. Devant un tel péril, il n'y avait qu'un

parti à prendre, c'était de fuir au plus tôt. Agathe n'y consentit pas

d'abord; elle voulait mourir où l'enchaînait son devoir; mais j'invoquai

mon amour, je lui parlai de son enfant, et elle céda. Il fut convenu que

je lui chercherais un asile où elle put se croire à l'abri des

poursuites, et où elle attendrait le moment de sa délivrance.

«Agathe avait été élevée et nourrie dans le village de Val-Suzon,

endroit délicieux qu'arrose un ruisseau charmant et qui forme une sorte

d'oasis au sein d'une chaîne de collines. Quoique éloigné seulement de

quelques lieues de la ville, le Val-Suzon n'est peuplé que de pâtres et

il est rare que le citadin s'aventure dans ses profondeurs; l'artiste

seul et l'ami de la nature peuvent se plaire à de tels sites. Ce fut là

qu'Agathe m'envoya à la découverte. Le lieu me parut favorable à nos

desseins; il était calme, salubre et solitaire. J'y achetai une

maisonnette et la fis arranger du mieux qu'il fut possible: quelques

meubles, des hardes et les objets les plus nécessaires dans un ménage,

furent apportés de la ville et rendirent ce séjour habitable. Au

Val-Suzon vivaient de braves gens qui avaient soigné Agathe dans sa

première enfance; je les trouvai tout dévoués pour celle qu'ils

nommaient encore leur fille. Ils m'aidèrent dans mes préparatifs,

surveillèrent l'installation de la maisonnette, et, quoique pauvres,

voulurent contribuer aux premiers approvisionnements.

«Tout était disposé dans cette retraite, et il ne s'agissait plus que de

combiner les moyens de fuite, d'en choisir le jour et l'heure, de

manière à échapper à la surveillance de Poussepain. La chose offrait de

grandes difficultés, pour que les soupçons du guerrier ne se portassent

point sur moi, il avait été convenu avec la jeune femme que je

paraîtrais moins souvent chez le fabricant de moutarde et que

j'éviterais ce qui pourrait trahir notre connivence. Aussi,

volontairement, je m'étais privé des occasions où nous pouvions nous

concerter. D'un autre côté, les méfiances de Poussepain s'étaient

subitement réveillées; parfois, à table, il lui échappait des allusions

qui avaient un sens farouche, et, de loin en loin, il jetait des regards

sombres sur son sabre de cavalerie. Lorsque Agathe entendait ces propos

et apercevait ces gestes menaçants, il lui prenait des frissons affreux,

et souvent il lui vint la pensée de se précipiter aux genoux de son mari

afin de lui demander grâce. Il fallait en finir; une pareille situation

ne pouvait se prolonger sans danger. A tout événement, je tins un

cabriolet préparé aux portes de la ville et résolus de profiter de la

première circonstance. Poussepain sortait rarement, mais ses affaires

l'obligeaient néanmoins à quelques absences. Un soir je le vis entrer au

café Militaire, et à l'instant même j'allai frapper chez lui. Agathe

n'était pus prête, elle faisait quelques objections; je l'enlevai dans

mes bras, traversai la partie solitaire de la ville, et la portai ainsi

jusqu'il la voiture. Cinq minuits après, nous roulions sur la route du

Val-Suzon. J'étais un Pierre Bonaventure, et Agathe était ma Bianca

Capello; passez-moi le souvenir historique.

«Si j'en avais le temps, Beaupertuis, je vous raconterais ici une

pastorale du genre le plus sentimental. Je vous peindrais d'abord les

paysages du Val-Suzon et les petites fleurs bleues ou jaunes qui

émaillent les berges du ruisseau; vous y verriez les troupeaux broutant

les gazons de la montagne, et les villageoises allant à la glandée au

bruit de la cornemuse et du cornet à bouquin. Les peintures-là sont d'un

genre très-moderne; on les recommence vingt fois de la même manière et

toujours avec un nouveau succès. Certes, s'il est des sites au monde qui

méritent cet honneur, ce sont ceux du Val-Suzon. J'y ai passé, à coté

d'Agathe, des journées entières à voir couler l'eau du torrent et à

entendre chanter les fauvettes sur la cime des peupliers. La pauvre

enfant retrouvait dans tel air pur la santé et le bonheur; elle ne se

souvenait plus qu'elle avait été madame Poussepain; son mariage lui

paraissait un mauvais rêve. J'étais son seul époux, son seul maître, sa

seule pensée et son seul amour. Aucun droit ne se plaçait à côté du

mien, n'en ternissait la pureté et n'en diminuait la valeur. En se

retrouvant près de la nature, Agathe se sentait libre de tout lien de

convention et prenait le ciel pour témoin et pour complice.

«J'ai vu s'écouler dans ces solitudes les semaines les plus heureuses de

ma vie. Le travail n'en souffrait pas; seulement, quand j'avais exploité

une ville de la Bourgogne et récolté la fleur des affaires, je laissais

mes rebuts aux autres et venais me reposer pendant quelques jours au

Val-Suzon. Là, je menais la vie d'un sultan; j'étais le roi, l'oracle du

village. Les notables accouraient, à la veillée, s'asseoir chez moi

autour d'un broc de vin, et je les comblais de cavatines et de romances.

Agathe réunissait les femmes dans une autre pièce et tournait le rouet

avec elles. Quand le temps était beau, nous faisions des courses aux

environs, à Curtis et à Étaulle; nous nous enfoncions dans les

châtaigneraies et dans les forêts de chênes, nous recueillions en chemin

les baies des prunelliers ou ramassions les fraises des bois. C'étaient

des joies d'enfant, des rires sans fin, assaisonnés de déjeuners sur

l'herbe. Je tournis décidément au champêtre.

«Cependant le terme de la grossesse s'approchait et il fallait songer

aux derniers préparatifs. J'avais à Dijon un médecin qui m'était dévoué;

malgré la distance, il me promit de venir assister Agathe. La layette

était prête, la nourrice aussi; nous avions choisi une belle et fraîche

villageoise dont le lait devait arriver à point. On la nommait

Marguerite...

--Marguerite, dit Édouard, par un entraînement presque involontaire.

--Oui, Beaupertuis, Marguerite; c'était ainsi que s'appelait la

nourrice. Oh! nous avions songé à tout, même au nom de l'enfant. Un

garçon se serait nommé Pierre, une fille devait se nommer Jenny.

--Jenny!» répéta Édouard, mais sur un ton plus bas cette fois et en se

contenant.

Potard ne parut pas disposé à abuser de son embarras, et il reprit;

«Tout était prêt; j'avais arrangé ma besogne de manière à pouvoir rester

trois semaines auprès d'Agathe; je voulais me trouver là dans le moment

critique, et ne la quitter que lorsqu'elle serait entièrement hors

d'affaire. Jusqu'alors tout nous avait réussi, aucun nuage n'avait

traversé notre bonheur. Dans les premiers jours qui suivirent la fuite

de sa femme. Poussepain avait jeté un feu du diable; mais depuis ce

temps, le volcan semblait s'être apaise, et une résignation sourde

prenait la place de cette bouillante colère. Peut-être se doutait-il

d'où venait le coup, et dans la crainte d'être épié, je mis, dans le

début, une extrême circonspection dans mes démarches. Ce n'était qu'à la

suite de longs circuits et avec la certitude de n'être pas suivi que je

me rendais à la montagne. Plus tard, j'y apportai un peu moins de

prudence; je ne croyais pas que la surveillance put s'étendre si loin et

s'exercer d'une manière si persévérante.

«Enfin le jour tant souhaité était venu, des symptômes certains

l'annonçaient. Je montai à cheval et courus, à toute bride à la ville,

d'où je ramenai mon ami le docteur. L'ivresse à laquelle j'étais en

proie ne me permit pas de songer aux précautions les plus simples. La

perspective de la paternité me causait des vertiges; j'étais si heureux

que je n'y voyais plus, et que je lançai mon cheval au galop le long des

précipices. Nous arrivâmes à temps, les grandes douleurs de

l'enfantement avaient commencé. Il y avait un petit désordre dans la

maison; nous nous trouvions dans les beaux jours d'été; les portes

étaient ouvertes; on allait et l'on venait avec la liberté qu'autorise

le village. Fixe au pied du lit d'Agathe et tenant l'une de ses mains

dans la mienne, je ne pouvais me détacher de ce spectacle. Cependant une

crise eut lieu et en même temps un cri se fit entendre. Jugez de mes

transports. Beaupertuis, j'étais père.

«--C'est une fille, dit le docteur.

«Agathe suivit des yeux l'enfant que l'on emportait, et sa figure

portait l'empreinte de ce saint orgueil qui rayonne sur le front des

mères, quand je vis tout à coup ses traits se décomposer et passer de

l'expression de la joie à celle d'une terreur profonde.

«Je me retournai me trouvai en face de Poussepain assisté d'un gaillard

à moustaches et balafré comme lui.»

Le dernier des commis voyageurs. · 第 19 / 33 题