A mesure que Potard avançait dans sa confidence, son caractère ouvert et
jovial reprenait le dessus, et soit involontairement, soit à dessein, il
témoignait à son jeune convive plus d'entraînement et plus d'abandon.
Celui-ci, de son côté retrouvait peu à peu son aisance, et ne semblait
plus aussi pressé de fuir cet entretien. L'un tenait sa proie et
semblait jouer avec elle, l'autre commençait à se croire désintéressé en
toute cette affaire, et sentait ses défiances céder devant un sentiment
de curiosité. La vertu du liquide bourguignon contribuait à entretenir
cette sorte de trêve, et Potard y puisait cette verve qui tourne si vite
à l'effusion et à l'attendrissement.
«Beaupertuis, dit-il en poursuivant son récit, je viens de vous narrer
les succès politiques du voyageur de commerce; vous allez peut-être en
conclure qu'ils s'obtenaient aux dépens des affaires et nuisaient à
l'exploitation de la clientèle. Il n'en est rien; le voyageur le plus
notoirement national était toujours celui qui prenait le plus d'ordres.
Moi-même si j'ai laissé un nom dans les fastes du voyage, c'est à des
refrains patriotiques que je le dois. Tel droguiste avait refusé
obstinément un lot de cochenille, sous le prétexte que la marchandise
n'était point assez argentée, qui, sur une roman lancée à propos,
revenait de sa prévention, trouvait la substance tinctoriale beaucoup
plus à son gré, et se la laissait mettre fort agréablement sur le dos.
J'ai fait, en ce genre de véritables tours de force. Permettez-moi de
vous citer un.
«Il s'agissait d'une partie considérable de safran d'Espagne, pour
laquelle les Grabeausec avaient été indignement refait par une maison
d'Alicante. Mauvaise drogue, mêlée de corps étrangers, piquée par
l'humidité; triste affaire, en un mot. Quand les Espagnols se mêlent de
camelote, ils n'y épargne pas la façon. Ordre de Lyon de placer cela à
tout prix. On m'envoie des échantillons un peu fardés, mais affreux
néanmoins. Il n'y avait plus qu'à payer d'audace. J'aborde un teinturier
d'Alsace, un gros faiseur, riche, rusé, connaissant l'article jusqu'au
bout des ongles, qu'il avait excessivement noir. Cet homme avait vécu
toute sa vie dans le safran; il le manipulait, il en respirait chaque
jour le parfum, le portait à ses lèvres pour en éprouver la saveur, et
devait avoir, comme les canards élevés au régime de la garance, les os
colorés en rouge. C'est une autopsie que je recommande à MM. les
membres de l'Institut; seulement, il faudra peut-être attendre la mort
du sujet pour s'y livrer. Les canards l'ont bien passée, cela est vrai:
mais le teinturier dont je parle élèverait peut-être des objections de son
vivant. Ces gens-là ne sont pas à la hauteur de la science.
«Quoi qu'il en soit, ce fut à cet industriel que je m'adressai pour
débiter mon odieuse drogue. J'aime à prendre le taureau par les cornes.
Avec un sang-froid asiatique, je lui soumis mes échantillons.
«--Père Shoulmergerberger, ajoutai-je, voici la fleur de pois en fait de
safran; vous en avez la première vue. Cent balles de ce numéro! Un
marché d'or! Je vous l'ai gardé en ami, en véritable ami.
«L'Alsacien appartenait à cette famille de manufacturiers flegmatiques
qui semblent mettre un prix à leurs paroles! tant ils s'en montrent
avares; il traitait d'ailleurs le français d'une manière affligeante, et
avait ses raisons pour en user sobrement. A peine eut-il jeté un coup
d'oeil sur l'échantillon que je lui dirais, qu'il le repoussa en disant:
«--C'est ein ortire!
«Traduction libre: C'est une ordure! Le mot était humiliant, mais je ne
me tins pas pour battu; je revins à la charge. Prenant le safran à
pleines mains, je l'éparpillai, je cherchai à en faire ressortir la
couleur, à le faire miroiter au soleil, trouver son jour, à le présenter
sous son plus bel aspect.
Peine perdue: mon Alsacien ne démordait pas de son opinion aussi
déplorable que laconique. J'eus beau relever les qualités de la
marchandise, exalter la vertu qu'elle aurait à l'emploi, déplorer
l'aveuglement du teinturier, rien ne put toucher mon homme; il resta
inflexible. Je comptais, comme dernière ressource, sur la proposition
d'un grand rabais, à la condition qu'il se chargeât de la partie
entière. Ce moyen échoua comme les autres.
«--C'est ein ortire, répétait-il, ein téridâple ortire!
«On ne pouvait pas le sortir de là; il en devenait fastidieux.
N'importe; je m'étais promis de lui colloquer mes safrans, et je résolus
de tenir bon.
«Le père Shoulmergerberger ne subissait ici-bas qu'une seule influence,
celle de madame Shoulmergerberger et de ses deux filles. Comme les
Alsaciens de la vieille roche, le teinturier s'était marié jeune, afin
de se voir revivre dans une série de générations; et quoiqu'il n'eût que
cinquante ans, il possédait déjà un échantillon de la deuxième.
Cependant un nuage obscurcissait alors l'étoile de sa maison. Son fils,
le seul mâle de la famille, était absent depuis cinq mois; Il parcourait
les ports de l'Amérique du Sud, afin d'y créer des débouchés aux toiles
peintes. Cet exil volontaire faisait la douleur de madame
Shoulmergerberger, et l'objet de ses entretiens avec les deux
Shoulmergerberger que leur sexe rendait plus sédentaires. Ces femmes
échangeaient l'expression de leurs craintes au sujet de l'absent, le
suivaient de l'oeil sur la carte du globe, et inondaient de larmes de
joie les lettres qui leur arrivaient de l'autre hémisphère. Pour peu
qu'on devint un habitué de la maison, il fallait s'associer à ces
explosions d'attendrissement, à ces scènes de regret.
«C'est là-dessus que je basai mon plan d'attaque. Bon gré, mal gré,
l'Alsacien devait avaler mes safrans. Pour cela, j'entrepris les dames
Shoulmergerberger au point de vue de ce gros garçon égaré dans le
Nouveau-Monde; je leur parlai de l'Amérique comme d'un pays salubre et
favorable au développement de la jeunesse; je leur fis une description
pleine d'intérêt des produits alimentaires que le jeune exilé trouvait
dans ces lointains climats, et des ananas gigantesques qu'il savourait à
son dessert; j'insistai sur les études morales qu'il recueillait chemin
faisant, et sur les trente nègres à qui il pouvait administrer librement
des coups de canne. Tout cela charmait, fascinait, consolait mes
Alsaciennes; je les voyais, au gré de mon récit, pleurer ou rire, passer
par tous les genres d'émotion. Au bout de deux séances, j'avais fait de
tels progrès dans leur esprit qu'elles ne pouvaient plus se passer de
moi; mon empire était assuré. Cependant le père Shoulmergerberger
résistait encore; les safrans lui paraissaient trop abominables; il
demandait du temps, voulait voir d'autres échantillons, enfin cherchait
des biais. Je me décidai à frapper le grand coup. Un soir, toute la
famille se trouvait rassemblée, et l'on fit un appel à mon talent de
chanteur. J'étais en voix; je me promis une scène de larmes. En
l'honneur du membre de la famille domicilié aux antipodes, j'annonçai
une barcarolle de circonstance, l'_Exilé_, de Béranger, et je commençai:
Qu'il va lentement le navire
A qui j'ai confié mon sort!
«A ces accents tendres comme le hautbois et déchirants comme la
cornemuse, il fallait voir l'auditoire. On me buvait des yeux, mon cher,
on me dévorait; je sentais tous ces coeurs palpiter sous ma voix. Les
trois femmes Shoulmergerberger semblaient fondre d'émotion; leurs seins
étaient haletants, leurs narines dilatées outre mesure. J'avais calculé
mes effets et gradué mes impressions; chaque couplet élevait d'un degré
l'échelle de l'épanouissement. J'arrivai ainsi au dernier:
Oui, voilà les rives de France,
Oui, voilà le port vaste et sûr.....
«L'illusion était complète, on eût cru que le jeune homme allait
débarquer; sa famille s'élançait déjà au-devant de lui. Il faut dire que
je détaillais chaque mot avec un art, une expression pleine d'onction et
de mélancolie. Jamais je n'ai été plus beau que ce soir-là; il
s'agissait de cent balles de safran:
France adorée,
Douce contrée,
Après un an enfin je te revois.
«Je crois même, Dieu me pardonne, que je me permis quelques variantes
au point de vue du l'Alsace et de cette réunion de famille, le tout pour
arriver au bouquet:
Ah! que mon âme est attendrie,
Là furent mes premiers amours;
Là ma mère m'attend toujours.
Saint à ma patrie!
«Beaupertuis, faut-il vous le dire? à ce dernier trait, je m'effrayai
moi-même de mon triomphe. Il y avait dans le timbre de ma voix quelque
chose de si pénétrant quand je chantai _là ma mère m'attend toujours_,
que madame Shoulmergerberger n'y résista plus: elle tomba pâmée comme
une carpe; ses deux filles ne voulurent pas être en reste et tournèrent
l'oeil de leur côté, tandis que le teinturier, en proie à des sanglots
incroyables, se précipitait dans mes bras, me pressait sur son coeur et
me faisait entendre ces mots flatteurs, quoique entrecoupés:
«--Bodard! gé brends fotre bardie té zavrans!
«C'est-à-dire, en dialecte français, que mon affaire était enlevée.
Voilà le triomphe de la romance.
«Si je vous ai communiqué cette anecdote, jeune homme, ce n'est pas pour
en tirer personnellement vanité: il y a longtemps que Potard a sacrifié
ce sentiment puéril sur l'autel de l'expérience. J'ai voulu seulement
vous prouver que le patriotisme, loin de nuire aux autres qualités du
voyageur, en est le complément nécessaire. Que d'affaires j'ai entamées
ainsi par la politique, afin de les résoudre d'une manière plus prompte
et plus sûre! Trois ou quatre calembours sur la prise du Trocadéro m'ont
donné six mois de vogue; j'ai inscrit cinquante commissions sur mon
carnet à l'aide d'un bon mot sur M. de Castelbajac. L'épicier ne sait
pas résister à de tels moyens; la politique le flatte, il s'honore de la
comprendre Tenez, Beaupertuis, voyez-vous cette maison qui s'élève en
face de nous?
--Celle du mercier, père Potard? répondit le jeune homme.
--Oui, Édouard; mais le mercier n'est pour rien dans les souvenirs que
j'y rattache. Je remonte plus haut dans le cours des temps, et je sens,
à cette vue, mes yeux se mouiller de larmes. Encore une maison dont la
politique m'a ouvert l'accès! Mon Dieu! mon Dieu! que de deuil a plané
sur cette enceinte! Rien que d'y penser, je sens mon coeur se fondre
comme une grenade, ajouta le voyageur, devenu triste et pensif; la force
me manque pour achever.
--Eh bien! père Potard, remettons la suite à un autre jour, lui dit
Édouard, s'associant à cette douleur.
--Non. Beaupertuis, il faut boire le calice jusqu'à la lie, reprit le
troubadour en se versant un verre de bourgogne: à quoi bon reculer?
L'heure est venue de dérouler cette lamentable histoire. Prêtez-moi donc
attention.
«Il y a dix-huit ans de cela (vous voyez que mes souvenirs datent de
loin), cette maison était occupée par le plus insociable, le plus
farouche de tous les guerriers. On le nommait Poussepain; un vieux de la
vieille, décoré de la main du grand homme, brave comme un César, mais
bête à manger du trèfle, et parvenu au grade de capitaine après
vingt-cinq ans de service. Dans son beau temps, il composait un superbe
officier de dragons; mais il avait passé par tant d'épreuves, s'était vu
entamer le cuir si souvent, avait été rôti et gelé tant de fois, que pas
un de ses membres ne restait intact, et que la peau de son visage avait
pris l'aspect du parchemin. Des yeux de chat sauvage animaient sa
physionomie et lui donnaient un air de dureté extraordinaire; son nez
arrondi en virgule avait quelque chose de fier et d'impérieux comme le
bec de l'aigle, toute sa personne se ressentait de ces habitudes
militaires que l'empire a naturalisées parmi nous; il commandait chez
lui dans les mêmes termes qu'au régiment, et traitait comme des
Prussiens les voyageurs qui frappaient à sa porte.
«Car, il est temps de vous le dire, le capitaine Poussepain, après le
licenciement de l'armée de la Loire, s'était retiré à Dijon, sa patrie;
et avec les fonds provenant de son patrimoine, il avait ouvert un
magasin d'épicerie et une fabrique de moutarde. Un homme aussi irritable
choisir un tel commerce, c'était folie. Sa marchandise devait lui monter
au cerveau, et j'en ai fait la triste expérience. Quand je connus
Poussepain, le troupier s'était retranché dans sa manufacture comme dans
un fort devant lequel venaient échouer toutes les sollicitations, toutes
les offres de service. Il ne voulait, sous aucun prétexte, entendre
parler des voyageurs de commerce, qu'il nommait des flibustiers, des
pipeurs, des galériens. Impossible d'entamer avec lui une affaire;
quelques commissionnaires des ports de mer avaient le monopole de ses
approvisionnements, et il ne voulait à aucun prix nouer de nouvelles
relations.
«Parmi les motifs auxquels on attribuait ce séquestre, il en était un
qui devait agir vivement pour les esprits chevaleresques et aventureux.
Peu d'années auparavant, Poussepain avait épousé une jeune femme, et
veillait comme un ex-dragon sur cette autre toison d'or. On racontait
des merveilles de la beauté de cette victime, que le troupier avait
associée à ses cicatrices. Elle se nommait Agathe et appartenait à une
famille de pauvres gens dont elle avait assuré l'existence par son
mariage. Du reste, on la voyait peu; jamais elle ne descendait ni dans
le magasin, ni dans la fabrique; à peine avait-elle la liberté de
visiter ses parents. Pour charmer ses loisirs, Poussepain lui racontait
la campagne d'Égypte, où il avait figuré comme maréchal des logis des
dromadaires et comme pestiféré de Jaffa. C'était l'une des grandes
distractions de la jeune épouse, à moins que le capitaine ne préférât
l'initier au passage de la Bérésina, où il avait joué un rôle
très-dramatique. La pauvre Agathe subissait dix fois par mois les mêmes
récits, et s'endormait profondément au bruit de ces grandes batailles.
«Voilà ce qui se disait dans le public au sujet de la maison, et les
tables d'hôte du Chapeau-Rouge, de la Galère, de la Cloche,
retentissaient chaque jour de nouveaux détails au sujet de
l'ex-capitaine et de son invisible moitié. Longtemps j'écoutai ces
propos sans y prêter aucune attention. Un épicier de plus un de moins
dans la capitale de la Bourgogne n'était pas une si grande affaire que
cela valût la peine d'y songer Je me trouvais alors dans la plus belle
période le ma gloire; loin que je fusse obligé de courir après la
clientèle, c'était elle qui venait à moi. On s'informait de mon passage,
on me gardait les ordres qui n'avaient rien d'urgent; partout où
j'entrais, je voyais des visages épanouis et des esprits bien disposés.
A quoi bon aller chercher des affronts et perdre mes pas auprès d'un
Iroquois? J'avais rayé Poussepain de ma liste, et tout s'était borné là.
Sans ce diable d'Alfred, de la maison Papillon et compagnie, j'en serais
encore au même point, et Dieu sait que de douleurs cette réserve m'eût
épargnées! Mais un jour, à dîner et en présence de quarante voyageurs,
Alfred m'entreprit au sujet du capitaine Poussepain, et me mit au défi
de forcer la consigne qui gardait sa porte. D'abord je passai
condamnation; mais Alfred s'en enfla tellement, il m'agaça si bien, que
je me précipitai dans l'aventure.
«--Voyez, messieurs, disait-il, Potard lui-même, le grand Potard, met
les pouces devant le fabricant de moutarde; décidément c'est un gaillard
inexpugnable.
--Eh bien! non, m'écriai-je en me levant; non, non, vingt fois non!
Avant qu'il soit huit jours, j'aurai apprivoisé cet homme des bois. Qui
veut tenir le pari?
«--Moi, moi, dirent à la ronde mes jeunes écervelés.
«--Trente bouteilles de romanée ou de clos Vougeot ajoutai-je avec une
voix solennelle; la qualité au choix du vainqueur. Et signons pour plus
de sûreté.
«L'acte fut dressé, mis en règle, et je fus engagé dans l'entreprise. A
peine sorti de table, j'en eus du regret; mais vous savez, Beaupertuis,
ce que c'est que l'amour-propre, et quel rôle il joue dans les
déterminations humaines. Il a conduit maint poltron sur le terrain et
forcé plus d'un courage chancelant à faire bonne contenance devant le
feu de l'ennemi. J'en étais là; l'affaire avait fait du bruit;
impossible de reculer...
«Ce fut alors seulement que je pus me rendre compte des difficultés de
l'opération. Plus de cent voyageurs de commerce s'étaient présentés chez
Poussepain sans pouvoir dépasser le seuil de sa porte. L'un d'eux, plus
hardi que les autres, s'était glissé jusque dans le magasin; mais, à
l'aspect de tant d'audace, l'ex-capitaine avait décroché son grand sabre
de dragon et aurait fait un mauvais parti à l'imprudent s'il n'eût
prudemment battu en retraite. Comment adoucir ce Tartare? comment
museler cette bête fauve? comment ramener cette créature primitive au
sentiment de la civilisation? Là gisait le problème, et je me pris à y
réfléchir.
«--Cet homme est trop sauvage, pensai-je à part moi, pour n'être pas
foncièrement stupide; il doit être bouché comme de l'eau de Seltz. Des
lors, de quoi s'agit-il? De trouver son faible, voilà tout son faible?
il en a un; quel homme n'en a pas?
«Je me livrai pendant quelques minutes à ce travail d'analyse, après
quoi l'inspiration m'arriva, et bondissant comme dut le faire Archimède
dans son bain.
«Je le tiens, m'écriai-je; je le tiens!
«En effet, je le tenais. Mon premier soin fut de me procurer une branche
de saule que je fis dessécher en l'approchant du feu, puis une pincée de
terre que je renfermai dans une boîte de citronnier. Pourvu de ces deux
ustensiles, j'écrivis au farouche Poussepain:
«Capitaine,
«Un voyageur qui arrive de Sainte-Hélène possède quelques souvenirs
qu'il a recueillis sur la tombe même du grand homme.
«Si tous les admirateurs et tous les officiers de Napoléon ne peuvent
pas accomplir ce lointain pèlerinage, il est du devoir de ceux qui sont
plus favorisés de ne pas se montrer avares de ces précieuses reliques.
«Je sais, capitaine, le cas que l'Empereur faisait de vous; j'en ai
causé souvent avec le général Montholon, et l'on m'a fait promettre de
vous offrir un rameau de la branche de saule que j'ai détachée de
l'arbre à l'ombre duquel repose le grand Napoléon; j'y ajouterai une
pincée de terre prise sur son tombeau, et qui a par conséquent pu se
mêler à ses cendres.
«Si je ne savais pas dans quelle solitude vous plonge le regret d'avoir
perdu votre empereur, je serais allé moi-même vous faire hommage de ces
nobles débris; mais je respecte trop le motif qui vous isole du monde
pour chercher à vaincre vos répugnances.
«Je tiens les objets glorieux et susdits à votre disposition.
«Votre serviteur,
«Potard.
«Hôtel du Chapeau-Rouge, chambre 8.»
«J'envoyai cette lettre par un garçon et j'attendis à ma croisée le
résultat de la démarche. La ruse était grossière, mais elle avait alors
toute la fleur de la nouveauté. On n'avait encore exploité ni le saule
pleureur, ni le petit chapeau, ni les débris du cercueil; aussi étais-je
plein d'espoir. Cependant mon messager ne revenait pas, et peu à peu
l'inquiétude me gagnait. L'ex-dragon aurait-il pénétré le stratagème? se
serait-il douté de la mystification? Le cas pouvait devenir grave, et
déjà je m'imaginais que mon soudard donnait je fil à son grand sabre de
cavalerie afin de me fendre plus régulièrement en quatre, lorsque je vis
déboucher le garçon chargé de ma missive, avec un homme à ses côtés,
tenue sévère, redingote bleue boutonnée jusqu'au menton, chapeau sur
l'oreille, balafre atroce sur la joue gauche, oeil à dix pas devant lui,
allure militaire, un peu ralentie à cause des rhumatismes.
«--C'est lui, m'écriai-je; je le tiens. Arrive donc, culotte de peau,
arrive donc. A nous deux main tenant.