RÉCIT DE POTARD.

«Jeune Beaupertuis, dit-il, la philosophie enseigne à l'homme la

nécessité de dominer ses passions, et voilà pourquoi cette science ne

fait pas généralement fortune. C'est au point que les philosophes n'en

usent pas pour leur compte et se contentent de l'expliquer aux autres

humains avec la manière de s'en servir. De là il faut tirer deux

conclusions: la première c'est que tout fils d'Adam a quelque chose sur

la conscience; la seconde c'est qu'en raison de ses fautes il doit se

montrer indulgent pour celles du prochain.

«A ces deux vérités, claires comme de l'eau de roche, j'en ajoute une

troisième qui ne l'est pas moins, c'est qu'au nombre des sentiers que

parcourt l'homme ici-bas, il n'en est point qui soit plus glissant que

le sentier des voyages. Je ne veux pas remonter à Joconde ni à

Télémaque, parce que vous m'opposeriez peut-être le jeune Anacharsis.

Restons dans le dix-neuvième siècle, qui a tant amélioré le voyageur de

commerce, au point de vue de l'anatomie descriptive et de la physiologie

comparée. Le voyageur de commerce est une création de notre époque; non

que l'antiquité en ait ignoré les éléments, témoin le joaillier Chardin

qui enfonça, dans le dix-septième siècle de notre ère, le grand empereur

de Perse pour une partie d'émeraudes; témoin encore le marchand

d'orviétan Marco Polo, qui refit, au treizième siècle, le farouche khan

des Tartares, dans une affaire de thériaque; mais si l'on retrouve le

voyageur de commerce dans ces temps éloignés de nous, on peut dite que

c'est comme exception, comme théorie, presque comme mythe. Défiez-vous

donc, Beaupertuis, de ces rats d'érudition qui se servent des anciens

pour faire passer la vie dure aux modernes; méprisez leurs textes et

privez-vous avec délices de leurs opinions. Le voyageur de commerce

appartient au dix-neuvième siècle comme la vapeur, comme la navigation

aérienne, comme les pompes intimes en caoutchouc, comme les phalanstères

et autres inventions destinées au soulagement de l'humanité.

«Dès l'origine, jeune homme, l'institution a jeté tout son éclat, et je

crains quelle ne soit sur le chemin d'une décadence. Permettez-moi d'en

donner deux motifs, l'un matériel, l'autre moral. Motif matériel; le

chemin de fer. Vous le savez, le chemin de fer tend chaque jour à se

substituer aux routes ordinaires, et le wagon menace tous les véhicules

connus, depuis l'humble coucou jusqu'aux superbes messageries. Supposez

donc la France couverte d'un réseau de chemins de fer; du train dont on

les mène, c'est une supposition sans danger. Vous allez de Paris à Lyon

en cinq heures, de Marseille à Paris en dix, de Bayonne à Lille en

Flandre en dix-huit heures. Entre le lever et le coucher du soleil, vous

coupez la France dans sa plus longue diagonale. Très-bien! j'admire avec

vous le génie contemporain; il ne lui reste plus qu'à prendre la lune

d'assaut au moyen de ballons de siège. Mais, après cet hommage rendu à

l'esprit de découverte, j'ajoute:--Adieu le voyageur de commerce! Avec

le chemin de fer, son règne expire; que serait-ce avec le ballon? En

effet, grâce à la rapidité des communications, chaque négociant sera son

propre voyageur. Dans la même journée, on achètera à Marseille une

partie de poivre et on la revendra à Toulouse; on sera le matin sur les

quais de Bordeaux, le soir à la Bourse de Paris; on fera un tour de

France en une semaine. Le bourgeois même, moins épicier qu'en général on

ne le suppose, usera du chemin de fer dans l'intérêt de ses

approvisionnements; il ira acheter son beurre à Isigny, ses rillettes à

Tours, son saucisson à Arles, son miel à Narbonne, ses pieds de cochon à

Sainte-Menehould, ses haricots à Soissons, ses fromages au Mont-d'Or,

ses pâtés de foies à Strasbourg, ses poulardes au Mans, ses côtelettes à

Pressac, ses huîtres à Cancale. Or, je vous le demande, au milieu de ces

excès de la locomotion, que deviendra le voyageur de commerce? Il ne lui

restera plus qu'à se présenter sous la roue d'un wagon et à périr en

jetant l'ennemi hors de ses rails. Voilà le motif matériel qui pousse à

la décadence du voyageur.

«Le motif moral est plus grave encore. Le voyageur n'est plus national;

son coeur ne bat plus au mot magique de patrie. Beaupertuis, vous êtes

jeune, vous n'avez pas connu ce beau temps du voyage, ce temps où il fut

porté si haut et devint un quatrième pouvoir. C'est le voyageur de

commerce qui a fait la révolution de Juillet et expulsé la riche

[illisible] du territoire français. Ne riez pas, jeune homme, ce que je

vous dis est très sérieux. A cette époque, tout voyageur était une

puissance, un des mille conducteurs de ce patriotisme électrique qui

ruisselait dans toute la France. Que de Bérangers j'ai ainsi colporté

jusque dans les plus petits hameaux! que de portraits de Manuel, de

Lafayette et du général Foy j'ai répandus sur ma route! Il faut rendre

cette justice à l'institution, Beaupertuis, que nous étions tous alors

de chauds patriotes ennemis de la tonsure, tous, depuis le voyageur

soieries jusqu'au voyageur en peaux de lapins. Pas d'exceptions, pas la

moindre; la tiédeur n'était pas même permise. Pour ma part, j'ai fait

aux jésuites un tort dont ils ne se relèveront jamais, par la manière

dont je chantais _les Hommes Noirs_, avec tous les refrains et

embellissements dont la chose est susceptible. Vous connaissez sans

doute cette plaintive romance, Beaupertuis»?

--Qui ne la connaît pas, père Potard? répliqua le jeune homme.

--Eh bien! jugez de l'effet! Je l'ai filée deux mille fois au moins à

table d'hôte, sans compter les diligences et les sociétés particulières.

Comment voulez-vous qu'une congrégation résiste à de pareils moyens?

Aussi l'ai-je mise en poudre; et c'est votre faute, enfants, si elle

reparaît à l'horizon. Oh! le beau temps, Édouard, le beau temps! quel

enthousiasme! comme on s'entendait alors, et quelle intelligence dans

l'attaque! Rien ne se faisait sans nous: on nous voyait à la tête de

toutes les manifestations publiques. Nous avons créé le champ d'asile,

doté les fils du général Foy, renversé de Villèle, chassé de Polignac.

Pas d'invention qui ne passât par nos mains: les chapeaux à la Bolivar,

les tabatières Touquet, les écharpes à la Pluthellène. Et Napoléon, que

ne nous doit-il pas! Lui avons-nous prodigué les apothéoses! Je ne sais,

grand homme, si dans ta demeure dernière, tu es enchanté de tes anciens

aides de camp, généraux, maréchaux et fournisseurs du vivres; mais à

coup sûr tu n'es pas mécontent du voyageur de commerce. Il se peut

même que là-bas tu aies eu connaissance de la manière dont Potard

lisait des sons en ton honneur, et compté les larmes qu'il extirpait des

yeux de la multitude quand il chantait;

Pauvre soldat, je reverrai la France,

La main d'un fils me fermera les yeux;

ou bien:

Parlez-nous de lui, grand'mère,

Grand'mère, parlez-nous de lui.

«Napoléon, tu as balancé dans mon coeur l'épicerie et la droguette, et

je me flatte que c'est un beau succès.

«Mais pardon, Beaupertuis, je m'abandonne malgré moi à mes souvenirs.

Que voulez-vous! l'esprit de nationalité enflammait alors nos poitrines,

et il y avait de l'écho dans toutes les tables d'hôte quand on parlait

d'honneur et de patrie. Ce monde n'existe plus; la politique s'est

retirée de l'institution. Nous étions des citoyens alors, aujourd'hui

nous ne sommes que des carotteurs. Le marchand de chaînes de sûreté

et de pastilles du sérail est devenu notre égal: comme nous, il _allume_

l'acheteur et fait l'article avec succès. Le voyageur ne passe plus sur

les balances de nos destinées; les événements se succèdent sans qu'on

s'inquiète de ce qu'il en pense. N'est-ce pas là une chute morale des

plus affligeantes? Hélas! nous vivons en un siècle où tout s'en va,

dieux, rois, maîtres de poste, chapeaux de castor et réverbères: est-il

étonnant que le voyageur de commerce prenne le même chemin?»

Le dernier des commis voyageurs. · 第 13 / 33 题