LE CHAPITRE DES COMPLICATIONS.

Les événements de cette soirée laissèrent dans l'esprit de Potard des

traces profondes. Cette irruption inattendue d'un jeune et hardi

cavalier au sein d'une maison qu'il croyait inaccessible, le trouble de

Jenny, son évanouissement, l'embarras et l'effroi de Marguerite, tout

contribua à le convaincre que sa surveillance avait été mise en défaut,

et que ses lares domestiques cachaient un douloureux mystère. Comment le

pénétrer? Là commençaient ses incertitudes. La crise que la jeune fille

venait d'essuyer la laissa pendant quelques jours dans un état de

souffrance et de langueur qui ne permettait pas de lui faire subir un

interrogatoire. Comme les tiges qu'un violent orage a courbées, Jenny se

relevait lentement; son organisation délicate luttait mal contre les

ravages du chagrin; une fièvre opiniâtre donnait à ses yeux un éclat

maladif et colorait ses pommettes d'un ronge de mauvais augure.

Quand les plus fâcheux symptômes eurent cessé, Potard questionna

pourtant la jeune tille; mais elle fut impénétrable. Les instances les

plus vives ne purent rien sur elle. Dans tout ce qui s'était passé, il

ne fallait voir que l'effet d'une secousse imprévue; telle fut la seule

explication que l'on put en tirer. Potard n'osait pas mieux préciser ses

soupçons et troubler la sainte pudeur qui est l'apanage ordinaire de cet

âge. Il était donc obligé de s'en tenir à des insinuations vagues qui

n'avançaient en rien son enquête. Interrogée à son tour, Marguerite

garda aussi la défensive, et ni les prières ni les menaces ne changèrent

sa détermination. Évidemment il y avait concert entre ces deux femmes,

et presque complot. Désespéré de ce silence, Potard essaya de puiser des

renseignements à une autre source. Il se rendit chez Beaupertuis pour

provoquer des éclaircissements. Édouard ayant quitté Lyon; il s'était

remis en voyage peu de jours après leur dernière rencontre. Ainsi tout

conspirait pour laisser Potard en proie au soupçon et à l'incertitude.

Le temps s'écoulait, et il fallait prendre un parti. L'inventaire des

Grabeausec était achevé; les nouveaux échantillons, l'itinéraire; les

instructions, tout était prêt; rien ne s'opposait plus au départ, et en

le différant on eût laissé prendre l'avance aux maisons rivales pour le

curcuma et les clous de girofle, deux articles rares et recherchés.

Potard comprit qu'il importait de frapper un coup décisif. Dans la

plaine des Brotteaux et sur le chemin des Charpennes, il avait remarqué

une maisonnette offrant les avantages de la solitude sans avoir les

dangers de l'isolement. Quelques habitations, peuplées d'honnêtes

ouvriers, l'environnaient, et un jardin, clos de murs, lui ménageait une

issue du côté de la campagne. Sans en prévenir personne, Potard arrêta

ce logement, le fit disposer d'une manière convenable, et, quand tout

fut prêt, il signifia sa volonté aux deux femmes, qui obéirent avec

résignation. En moins d'une semaine, le déménagement fut fait, et celui

qui aurait frappé à la porte du petit appartement de la place

Saint-Nizier eût trouvé l'oiseau envolé et la cage vide. Cet abandon se

trahit bientôt au dehors; faute de soins, les capucines et les pois de

senteur se flétrirent sur leurs tiges, et cet arc de verdure, naguère si

vigoureux et si régulier, n'offrit plus que des festons en désordre et

des feuilles jaunies par la sécheresse.

Plus tranquille à la suite de ce coup d'État, le père Potard se remit en

voyage, et le poivre, le sumac, les bois de campêche, les estagnons

d'essence, la cochenille, l'indigo, le café et le sucre occupèrent

bientôt une telle place dans sa pensée, que le souvenir de son aventure

alla peu à peu en s'affaiblissant. Ses soupçons ne tenaient pas devant

un ordre de noix de galles, et il n'est rien qu'une belle affaire en

gommes du Sénégal n'eût le pouvoir d'effacer. Potard était alors sur son

vrai théâtre, et il s'y montrait plus beau que jamais. Les maisons de

Lyon le citaient en exemple à leurs voyageurs; Là où les autres

glanaient, il trouvait matière à une ample moisson, et ressemblait à ces

chiens de race qui ne quittent pas la partie sans emporter le morceau.

Dieu sait quel répertoire d'ingénieuses formules il avait créé pour

vaincre les résistances et arracher un consentement! Comme il s'aidait

avec art des moindres circonstances pour entraîner les volontés

paresseuses et subjuguer les volontés rebelles! Une caresse à l'enfant,

un compliment à la femme, une flatterie au mari, des poignées de main

aux commis et aux garçons; il connaissait tous ces moyens vulgaires, et

ne les employait qu'en les relevant par la mise en oeuvre. Quelle

variété dans le ton, et comme il l'appropriait aux caractères aux

moeurs, aux préjugés de chacun! Quelle sûreté de coup d'oeil, quel

aplomb, quelle fécondité de ressources, quelle souplesse, quelle

dextérité de langage! L'art du voyageur a beaucoup de rapport avec la

tactique qui préside à l'invasion des places fortes. C'est un siège en

règle, où tous les effets sont calculés, et dont les combinaisons sont

infinies: tantôt il faut brusquer l'assaut, tantôt conduire lentement la

tranchée. Les diversions habiles, les regards incendiaires, les mines et

contre-mines, tout l'appareil et toutes les ruses de l'attaque sont du

ressort d'un voyageur de génie, et lui appartiennent par droit

d'assimilation. L'art des voyages sera donc quelque jour placé sur la

même ligne que l'art des sièges, et Potard aura mérité d'en être le

Vauban.

Quatre mois s'écoulèrent ainsi, au bout desquels il fallut regagner Lyon

pour y prendre langue. Potard descendit dans sa petite maison des

Brotteaux, et il y retrouva les choses au point où il les avait

laissées. Seulement Jenny semblait être revenue à la santé et au

bonheur; son teint s'était animé, la langueur répandue sur ses traits

avait disparu. Le voyageur attribua ces résultats à l'air de la campagne

et à un exercice plus fréquent. Sa maison, embellie par les soins des

deux femmes, était charmante; sous leurs mains industrieuses, le jardin

avait changé d'aspect. Une allée en forme de berceau, recouverte de

vigne vierge et de chèvrefeuille, conduisait jusqu'à la porte qui

s'ouvrait sur les champs; quelques plantes rares garnissaient une petite

serre, et des bancs de gazon étaient symétriquement disposés dans les

angles des murs. Potard se trouva le plus heureux des hommes au sein de

cet Eden fleuri, et il s'y remit des fatigues de sa tournée. Du reste,

plus de soupçons, plus d'inquiétudes; il avait chassé le souvenir du

passé comme un mauvais rêve, et voyant Jenny heureuse, il lui supposait

le coeur tranquille.

Une nuit pourtant il eut une alerte assez vive. Un travail d'écritures

l'avait conduit jusqu'à une heure assez avancée, et il venait à peine

d'éteindre sa lampe quand un bruit, qui semblait voisin, attira son

attention. Il se leva, et, sans ouvrir sa croisée, il appliqua son oeil

contre les lames des volets. Une obscurité profonde voilait les objets,

et la brume qui flottait dans l'air les rendait plus confus encore.

Cependant il lui sembla voir une omble se glisser sous l'allée couverte,

et un grincement étouffé lui lit croire que l'on faisait jouer la

serrure de la porte du jardin. Tout cela s'accomplit avec la rapidité de

la pensée, et un instant après le silence avait repris le dessus.

Troublé par cette vision, Potard ne put se rendormir; dès qu'il vit

poindre le jour, il se leva, et alla s'assurer si rien, dans l'aspect

des lieux, ne lui fournirait d'autres indices. La maison était dans un

ordre parfait; toute porte avait ses verrous tirés; pas le moindre

dérangement ni le moindre désordre ne se laissaient voir. Dans le

jardin, même recherche et même résultat; le sol, sec et bien battu,

n'avait conservé aucune trace; la porte qui donnait sur les champs était

fermée à clef. Potard commençait à croire qu'il avait été le jouet d'une

illusion; cependant il eut l'idée de jeter au dehors un dernier coup

d'oeil. La clef de l'issue était à sa place; il s'en servit pour ouvrir

et se diriger vers la plaine en examinant avec précaution le terrain un

peu détrempe par la pluie. Il n'y avait pas à s'y tromper: un homme

avait passé par là, et y avait laissé des empreintes évidentes. Potard

suivit ces traces dans toute l'étendue de la jachère, et constata

qu'après un court circuit le coupable avait dû regagner la grande route.

L'examen des vestiges laissés sur le sol le conduisit à une autre

découverte, c'est qu'ils provenaient non de souliers de manant, mais de

chaussures fines qui trahissaient une certaine position sociale.

Lorsque Robinson découvrit pour la première fois, dans une île qu'il

croyait déserte, des empreintes de pas humains, il n'éprouva pas une

frayeur plus grande que celle dont fut saisi Potard à la vue de ces

indices accusateurs. Une sueur froide l'inonda, sa bouche resta à sec,

et il sentit son gosier se resserrer comme sous une étreinte vigoureuse.

Le passé lui revint alors à la mémoire, et son coeur se remplit

d'amertume. Cette gaieté qu'il avait trouvée, à son retour, assise sur

le seuil de sa maison, n'était qu'une feinte: on lui souriait pour mieux

le tromper. Accablé sous sa propre découverte, il n'osait pas regagner

le logis, et un instant il eut la pensée de fuir devant une perfidie si

habile. La raison et la tendresse l'emportèrent; il résolut de se

vaincre et d'opposer dissimulation à dissimulation. Personne n'était

encore levé chez lui; son excursion matinale n'avait pas été remarquée.

Il rentra sans bruit, remit tout dans l'ordre accoutumé, et se réfugia

dans sa chambre pour combiner ce qui lui restait à faire. Deux heures

après il retrouvait, dans le jardin, Marguerite et Jenny, qui s'étaient

réveillées au premier chant de l'alouette. La jeune fille était

radieuse; elle se baignait avec joie dans une atmosphère chargée des

parfums du matin; elle suivait de l'oeil les oiseaux qui construisaient

leurs nids, et se penchait sur toutes les fleurs pour en mieux respirer

l'arôme. Cette joie faisait un mal horrible à Potard; cependant il

parvint à se maîtriser. Le déjeuner se passa comme d'habitude, et rien

ne put faire soupçonner aux deux femmes que le maître de la maison était

sur la trace de leur secret.

Quand Potard fut sorti de chez lui, à son heure ordinaire, ces

sentiments tumultueux, jusque-là comprimés, firent explosion à la fois:

«Malheur à elles, s'écria-t-il, ou plutôt malheur à lui! Je le

rejoindrai, fût-ce dans les enfers. On ne connaît pas le père Potard;

non, on ne le connaît pas; mais il se fera connaître. Ah! vous avez cru

me jouer; vous m'avez pris pour un Cassandre, pour un vieillard de

comédie; eh bien! vous verrez, morbleu, vous verrez. Passons-le sous

jambe, qu'ils se sont dit, il est si bonhomme! Un bonhomme, moi? Je vais

devenir un volcan incendiaire, un vésuve qui ne laissera rien d'intact

sur son chemin. Ah! vraiment, c'est ainsi que vous le prenez! Faire

aller un homme qui a roulé dans toutes les ornières de France et de

Navarre! Ce serait du nouveau. Je ferai une victime, Dieu de Dieu, oui,

j'en ferai une; ils veulent me plonger dans le sang comme à Dijon,»

ajouta-t-il comme accablé par un souvenir plein d'horreur.

Tout en parlant et en gesticulant ainsi, Potard suivait la grande route

qui va des Charpennes aux Brotteaux, et aboutit au pont Morand par une

magnifique avenue bordée de deux rangées d'arbres. Depuis la soirée de

la place Saint-Nizier, le voyageur avait une idée fixe que les

circonstances ne lui avaient pas permis de réaliser: il voulait

rejoindre Édouard Beaupertuis, lui demander une explication, et prendre

un parti après l'avoir entendu. L'aventure de la nuit venait de donner à

ce désir une vivacité et une énergie nouvelles: en sortant de chez lui,

Potard s'était juré qu'il trouverait Édouard dans la journée, et, mort

ou vif, aurait raison de ce jeune homme. Cette résolution était bien

arrêtée dans sa tête, et à peine eut-il franchi le pont Morand, qu'il se

rendit chez les Beaupertuis, où il trouva l'ancien voyageur de la

maison, alors commis principal.

«Bonjour, Eustache, lui dit-il d'un ton amical et en déguisant ses

préoccupations.

--Ah! c'est toi, Polard; comment vont les chansons, vieux? De plus en

plus troubadour, n'est-ce pas? Quel bon veut t'amène, l'ancien?

--Une misère, Eustache: je voudrais savoir où est votre petit Édouard;

charmant garçon, ma foi, un cadet qui ira bien. Où loge-t-il donc,

Eustache?

--Où loge Édouard?

--Oui, Eustache, reprit Potard, qui craignait toujours de se trahir.

Nous avons quelques petits comptes ensemble que je voudrais solder. Il

me doit une revanche aux dominos.

--Alors te sera à son retour, vieux; il est encore en voyage. On ne

l'attend que dans deux semaines.

--En voyage! vrai, Eustache? en voyage; tu ne plaisantes pas? Édouard

est en voyage? ajouta-t-il en lui prenant la main avec une vivacité dont

il ne put se défendre.

--Sans doute; et qu'y a-t-il d'étonnant, troubadour, qu'Édouard soit en

voyage? C'est la saison de la vente. Tu es bien singulier aujourd'hui.

--C'est juste, dit Potard se remettant; je n'y avais pas songé. Il est

donc en voyage, votre petit Édouard? Ta parole d'honneur, Eustache?

--Ah ça, vieux, tu as eu quelque coup de sang; tu deviens stupide.

Tiens, poursuivit le commis en prenant un papier sur le comptoir, voici

une lettre que la maison a reçue ce matin de Metz. Vingt douzaines de

châles en crêpe de fantaisie, un joli ordre! Lis la signature.

--Édouard Beaupertuis, dit Potard en jetant un coup d'oeil avide sur la

lettre que lui présentait le commis. C'est étrange!

--Étrange, troubadour, pourquoi? Décidément tu as reçu quelque coup de

marteau sur le timbre. Comme te voilà ahuri!

--Fais pas attention, Eustache. Ton diable d'Édouard m'a fait gorger le

double six sept fois de suite: il y a de quoi faire tourner un homme en

mêlasse. Adieu, collègue. Merci.

--Adieu, vieux.»

Potard sortit désespéré; cette trame dont il croyait tenir le fil se

compliquait de plus en plus; il ne savait désormais à quoi se rattacher,

il était à bout de conjectures. Pendant quelques heures il parcourut les

quais du Rhône, en proie à une espèce d'égarement, espérant toujours que

le hasard le servirait mieux que le calcul, et que le sort lui livrerait

son mystérieux ennemi. Il n'aperçut que d'honnêtes visages qui n'avaient

rien de séducteur: des négociants ou des employés qui vaquaient à leurs

affaires, enfin, cette foule bruyante qui remplit l'enceinte des grandes

villes et s'agite pour gagner le pain de la journée. Sur toutes ces

physionomies le voyageur essayait de trouver le mot de son énigme et la

clef de l'apparition qui venait de troubler à jamais son repos. Quand il

reprit, le soir, le chemin de sa maisonnette, il chancelait comme un

homme ivre, tant les déceptions dont il était le jouet avaient laissé

dans son cerveau empreinte profonde.

Cependant il fallait se vaincre encore, sous peine de trahir devant

Jenny et Marguerite les combats de son âme et la source d'où ils

provenaient. Potard eut ce courage: comme ces martyrs qui gardaient, au

milieu des tortures, toute leur sérénité. Il garda le sourire sur les

lèvres pendant que le chagrin lui rongeait le coeur. Il s'associait aux

petites joies de la jeune fille, et se prêtait à ses moindres caprices

avec sa patience et sa bonté accoutumées; il grondait Marguerite moins

souvent qu'à l'ordinaire, et resta indifférent à des négligences dans le

service qui autrefois eussent provoqué ses reproches. Sa vie intérieure

manquait désormais d'abandon; elle reposait toute sur un calcul. Il

s'agissait d'exercer une surveillance qui ne fût pas soupçonnée, et de

ne pas provoquer autour de lui la défiance pendant qu'il ménageait à ces

deux femmes un siège dans toutes les formes. Chaque jour il s'absentait

comme à son habitude, mais des émissaires, répandus près de la maison,

lui rendaient compte de ce qui s'y passait, et des mouvements qui s'y

étaient opérés. La nuit, aucun bruit ne trahissait ses mouvements, et le

silence le plus profond régnait dans sa chambre; mais au lieu de se

livrer au sommeil, Potard était debout devant sa croisée ouverte, l'oeil

et l'oreille aux aguets, en butte à une insomnie fiévreuse.

Une semaine s'écoula ainsi sans amener d'incident nouveau. Les espions

n'avaient rien aperçu de suspect, et le long entretien que Potard

poursuivait avec les étoiles n'amenait aucun résultat. L'incertitude

dévorait le pauvre troubadour, et son corps de fer se ressentait de ces

insomnies prolongées. Quoique la passion le soutint, il était une heure,

dans le cours de ces veillées, où son oeil se fermait involontairement

et où sa tête se penchait sur l'appui de la croisée; alors d'horribles

cauchemars s'emparaient de lui, et il n'échappait à ce triste sommeil

qu'en proie au vertige et le coeur rempli d'angoisses. Il en était là,

une nuit, quand un son sec et brusque le réveilla en sursaut: il se

remit vivement sur son séant; mais, par un geste mal calculé, il heurta

l'espagnolette, qui résonna sous sa main. C'en fut assez pour changer

l'aspect de la scène: une ombre effarouchée se perdit sous le berceau,

et quelques mouvements qui avaient lieu dans l'intérieur de la maison

cessèrent à l'instant même. En présence de cette proie qui allait encore

lui échapper, le coeur de Potard bondit dans sa poitrine: hors de lui,

il allait se précipiter par la croisée afin d'atteindre son ennemi et

l'abîmer au besoin dans sa chute, quand l'idée, l'inspiration d'une

vengeance plus terrible vinrent l'assaillir. Il avait à ses côtés un

fusil, une bonne arme de Saint-Étienne, dont les perdrix de la plaine

environnante avaient plus d'une fois éprouvé la justesse; avec la

rapidité de l'éclair, il s'en saisit, poussa avec fracas les volets de

la croisée, et au moment où l'ombre, s'évanouissant par un chemin qui

lui semblait familier, ouvrait la porte du jardin et allait disparaître

dans la campagne, il l'ajusta et pressa la détente. Le coup partit, et

un cri se fit entendre. Potard s'élança hors de sa chambre, croyant

trouver sur le sol le cadavre de sa victime.

Cependant le bruit d'un coup de feu, tiré au milieu de la nuit, avait

mis en éveil tout le voisinage. Les croisées des maisons environnantes

se garnissaient de curieux ou de femmes épouvantées; on s'interpellait à

la ronde pour savoir d'où provenait cette mousqueterie et quel attentat

avait été commis. Quand Potard passa devant la chambre de Jenny, la

jeune fille était sur le seuil de sa porte, un bougeoir à la main, dans

tout le désordre d'une toilette de nuit; Marguerite, de son côté,

descendait de sa mansarde dans un négligé semblable. Toutes les deux

semblaient éprouver une surprise n'avait rien de joué, et qui ne cessa

même pas lorsque Potard leur dit d'un ton moitié farouche, moitié

solennel:

«Femmes, venez voir votre ouvrage!»

Elles suivirent le troubadour dans le jardin où les populations voisines

descendaient à leur tour, armées de lanternes et offrant le spectacle

des plus étranges accoutrements. Potard marchait à la tête de ce

bataillon et cherchait partout le corps du délit. Dans la première

ivresse de l'attentat, il eût foulé aux pieds avec délices le cadavre de

son ennemi: cette joie lui fut refusée. On eut beau fouiller de toutes

parts, dans tous les coins, sous les touffes de fleurs, derrière les

bancs de gazon, point de cadavre, point d'être animé ou inanimé. La

petite porte du jardin était close, et rien n'indiquait qu'on l'eût

ouverte. Potard ne se contenait plus: il allait comme un furieux dans

tous les sens, avide de sa proie, et désespéré de ne pas la trouver.

Quant aux voisins, ils finirent par croire que cette scène était une

plaisanterie imaginée par le voyageur, et qu'après avoir déchargé son

arme sur une chauve-souris, il trouvait agréable de convertir cet

exploit nocturne en une mystification pour tout le quartier. Aussi ne se

retirèrent-ils pas sans murmurer et en menaçant le troubadour du

commissaire de police.

Qu'on juge de l'état de Potard: il crut que sa raison l'abandonnerait,

et quelques instances que purent faire Jenny et Marguerite, il ne voulut

pas quitter le jardin de toute la nuit. Assis sur un tertre de gazon, et

plongé dans une stupeur profonde, il ne se leva que quand le soleil fut

monté sur l'horizon, et alla de nouveau examiner les lieux, comme le

chasseur en quête de son gibier, et que rien ne rebute de sa recherche.

Le sol, la serrure, les deux marches qui descendaient vers la campagne,

il examina tout, et il semblait renoncer de nouveau, quand son oeil vint

à se fixer sur les panneaux extérieurs de la porte. Ce fut toute une

découvert qui lui arracha un cri spontané:

«J'en étais bien sûr!» s'écria-t-il.

Il venait d'apercevoir quelques gouttelettes de sang qui avaient laissé

leur empreinte sur le bois.

«Maintenant, ajouta-t-il, on ne pourra plus me traiter de visionnaire.

L'oiseau de nuit a eu du plomb dans les ailes, et il ne peut pas être

allé bien loin.»

Le dernier des commis voyageurs. · 第 10 / 33 题