Ce qui frappe le plus vivement l'oeil de l'observateur, quand il
parcourt la ville de Lyon, c'est le soin avec lequel on y a ménagé et
employé l'espace. A peine çà et là aperçoit-on quelques grands
découverts comme les places des Terreaux et de Bellecour; partout
ailleurs ce n'est qu'un entassement confus de maisons si hautes que le
jour en est presque intercepté. On chercherait vainement, hors de la
ligne des quais, une perspective régulière, une de ces rues largement
ouvertes où la lumière et l'air se jouent librement. Le coeur de la
cité, qui va de la rue des Capucins à la rue Saint-Dominique, est
sillonné de ruelles qui se brisent d'une manière inégale, et forment un
labyrinthe presque toujours obscurci par le voile des brouillards et un
épais nuage de fumée.
Cette disposition de la seconde ville du royaume s'explique par son
assiette même. Les deux grands cours d'eau sur lesquels elle est située
s'y resserrent de telle façon qu'il a fallu tirer le plus de parti
possible de l'étroite langue de terre qui les sépare. La presqu'île de
Perrache, qui offre aujourd'hui un précieux moyen d'agrandissement; la
vaste plaine qui s'étend des Brotteaux à la Guillotière, et où s'élève
une cité nouvelle, n'étaient autrefois que des marécages ou tout au
moins des terrains d'alluvion sur lesquels il eut été dangereux de
bâtir. Il ne restait donc qu'une superficie fort restreinte, encaissée
d'un côté par les hauteurs de la Croix-Rousse, de l'autre par les
escarpements de Saint-Just et de Fourvières. De là cette nécessité de
resserrer et d'exhausser les habitations, en même temps que l'on
réduisait outre mesure l'espace abandonné à la circulation et à la voie
publique. Aussi un genre de luxe que possèdent toutes les villes de
province, et auquel Paris lui-même ne renonce que peu à peu et à regret,
celui des cours et des jardins, est-il absolument ignoré à Lyon. La
végétation y est pour ainsi dire supprimée, et les vides intérieurs
ménagés dans les constructions sont à peine suffisants pour les éclairer
et les aérer de manière à les rendre habitables. Nulle part les maisons
ne ressemblent davantage à des niches, et le bourdonnement sans fin qui
s'élève de cette enceinte affairée rend cette ressemblance plus
frappante et plus juste encore.
La place Saint-Nizier forme, au centre de Lyon, l'un des rares espaces
que l'on a pu ménager dans l'intérêt de la salubrité publique. Une
magnifique église, dont le style tient du gothique et du lombard, en
occupe le centre, et tout autour de l'édifice religieux s'est établi un
bazar qui témoigne en faveur de la tolérance de nos ancêtres, ou tout au
moins de l'esprit industrieux qui anima toujours la capitale du
Lyonnais. Un marché, garni d'échoppes, couvre le reste de la place, et
le bruit des cloches s'y mêle incessamment aux cris des marchands et aux
mille plaintes des animaux exposés en vente. Rien n'est plus bizarre et
plus choquant que l'aspect de ce chef-d'oeuvre de l'architecture du
moyen âge terminé par des étalages de fripiers, de crémiers, de bouchers
et d'herboristes, qui lui font une espèce de soubassement. Aucune
profanation ne saurait affliger davantage l'artiste et troubler autant
son admiration.
Au sixième étage d'une maison qui borde cette place, on pouvait
remarquer, il y a peu d'années, deux croisées qu'unissait entre elles
une végétation extérieure. Des tiges de capucines et de pois de senteur,
partant des impostes et grimpant le long de la façade sur des soutiens
invisibles, décrivaient un arc régulier et se paraient d'une foule de
fleurs qui ressemblaient de loin à autant de clochettes. A diverses
reprises, dans le courant de la journée, on voyait s'avancer timidement,
dans ce cadre de verdure, une tête blonde, un visage charmant quoiqu'un
peu pâle. C'est là que le père Potard avait son domicile légal. Quelle
était cette fée du logis? En garçon qui sait calculer, et à qui
l'habitude des affaires a inspiré une défiance incurable, Potard n'avait
jamais voulu se marier. Absent pendant dix mois de l'année, il craignait
les suites de ce délaissement forcé, et n'entendait pas donner prise à
la raillerie. Il avait donc, à diverses reprises, refusé des partis
avantageux.
Mais quelle était alors la jeune fille qu'on voyait chaque matin
paraître à cette croisée de la place Saint-Nizier, semblable à une fleur
détachée du sein du feuillage? Pour peu qu'on la suivit dans ses
habitudes, il était facile de voir qu'elle agissait en maîtresse de la
maison. Absent dès le matin, le troubadour ne faisait chez lui que des
stations fort courtes, et il rentrait le soir, sans bruit, à une heure
assez avancée. Les amis de Potard l'avaient souvent plaisanté à ce
sujet, en célébrant sa conquête et lui faisant compliment d'une aussi
bonne fortune; mais il entrait alors dans de telles colères, et
repoussait si énergiquement les allusions et suppositions graveleuses,
qu'on s'était accordé à tirer un voile sur ce mystère de sa vie et à
l'oublier complètement. En ce qui concernait ce détail, le troubadour
était intraitable: il dérogeait il tout, à son humeur, à son caractère,
à ses habitudes. Lui, si ouvert, si communicatif, s'enveloppait alors
d'un voile sombre et ne se laissait pas pénétrer. Au café, en voyage,
sur la place publique, il était toujours le facétieux. Potard, Potard le
troubadour; mais son domicile était muré pour les curieux, et même pour
ses amis les plus intimes. Personne ne pouvait se flatter d'y avoir mis
les pieds.
Comme le romancier a des privilèges surnaturels, et que les portes les
mieux closes s'ouvrent devant lui, nous allons pourtant soulever le
voile qui couvre cet intérieur, dût le père Potard s'en formaliser. Il
est neuf heures du soir, et nous voici dans une petite salle à manger
dont la propreté fait tout le luxe. Les maisons de Lyon offrent, en
général, un contraste qui affecte fort désagréablement le regard.
L'escalier tout en pierres massives, mal équarries et d'un parement
grossier, s'ouvre sur des couloirs sombres, garnis d'aspérités boueuses
que les pieds des passants tendent à exhausser peu à peu, et se
développe, sur une hauteur de huit étages, par une cage enfumée, informe
et dont les parois salpêtrées sont dans un état de suintement perpétuel.
Jamais le soleil n'arrive jusque sur ces noirs paliers et ces degrés
sans fin qui sont voués à l'humidité et aux ténèbres. Le badigeon, qui
pourrait leur rendre quelque clarté, semble ignoré à Lyon, et la ville
qui confectionne des tissus si brillants et si délicats semble se plaire
dans une robe de suie et de moisissure. Mais quand on quitte l'escalier
pour entrer dans les appartements, à l'instant la perspective change.
Tous les murs intérieurs portent un revêtement en boiserie, orné de
quelques moulures et recouverts d'une peinture gris-clair que relève un
vernis brillant. C'est la tapisserie à l'usage de la ville, et les
marchands de papiers peints doivent s'en trouver fort lésés.
Le logement du père Potard était une espèce de bonbonnière de ce genre,
et tout y attestait la présence de mains soigneuses et attentives. Rien
qui ne fût brillant et lustré, rien qui ne fût empreint d'un certain
goût et d'une élégance naturelle. Les couleurs des meubles et des
rideaux étaient parfaitement assorties, la petite cheminée à tablier
avait les proportions et l'harmonie désirables; partout des trumeaux et
des corniches, des parquets bien cirés et des boiseries bien jointes.
Les femmes seules savent créer et entretenir ces détails du bien-être
intérieur. Aussi en voyait-on deux dans la pièce où nous venons
d'entrer; l'une assise près d'une lampe à réflecteur et travaillant à un
ouvrage d'aiguille, l'autre achevant de mettre le couvert et de pourvoir
aux préparatifs du repas. L'argenterie est sur la table, les assiettes
de porcelaine aussi; tout cela indique l'aisance et même quelque
raffinement. De temps en temps la jeune fille quitte son siège pour
aller vers la porte d'entrée et prêter l'oreille aux bruits qui viennent
du dehors, puis elle se rassied en laissant échapper un petit geste
d'impatience. Il n'y a pas à s'y tromper, c'est le visage qui se montre
chaque jour à la croisée de la place Saint-Nizier, entre les pois de
senteur et les campanules rouges des capucines. L'expression en est
douce et touchante; les traits d'une finesse achevée portent cependant
ce caractère de souffrance commun aux populations à qui l'air et
l'espace sont mesurés d'une manière avare. Un sentiment de mélancolie
s'y laisse voir; on dirait un ange qui se souvient d'une patrie
meilleure, une Mignon de Goethe se rattachant par la pensée aux rayons
du soleil natal et aux horizons de cette contrée heureuse que couvrent
des orangers en fleur. L'autre femme est une vieille Bourguignonne qui
porte le costume de sa province; alerte malgré ses rides, elle va et
vient, donne l'oeil à tout, surveille ses fourneaux en même temps
qu'elle s'occupe du service, et de loin en loin jette sur la jeune
fille, assise dans l'angle de la pièce, un regard furtif et presque
maternel.
«Marguerite, dit enfin celle-ci en laissant échapper un soupir, il me
semble qu'il se fait tard. Quelle heure est-il donc?
--Neuf heures et cinq minutes à la pendule de la chambre, mam'selle
Jenny. Il n'y a pas encore grand mal.
--Bon ami devrait être ici depuis demi-heure au moins, Marguerite. Tu
sais qu'il est très-exact pour le souper.
--N'y a pas de quoi s'inquiéter, mam'selle. Les Grabeausec l'auront
retenu; c'est l'époque de l'inventaire. Faut que le bourgeois soit là
pour la chose d'aider ces messieurs du magasin. Un petit coup de
collier, quoi!
--Tu as raison, Marguerite, je suis un enfant. Mais je ne sais! les
larmes me viennent aux yeux malgré moi. J'ai l'idée qu'il nous arrivera
quelque malheur. Mon Dieu! mon Dieu! Il y a des moments ou je voudrais
être morte.
--Sainte Vierge! que dites-vous? s'écria la vieille servante en faisant
un signe de la croix. Ne parlez donc pas comme çà, mam'selle; vous allez
offenser Dieu.
--C'est qu'aussi on n'est pas malheureuse comme je le suis. Huit jours
sans le voir; huit jours entiers, Marguerite!
--Comment, huit jours? Il a dîné ici ce matin, le bourgeois. Votre
mémoire déménage, mam'selle; à cette preuve qu'il vous a porté un joli
châle boiteux, comme il dit. Tenez, celui qui est là, sur cette chaise.
--Ce n'est pas de bon ami que je parle, Marguerite.
--Et de qui donc?
--Tu sais bien! De qui pourrait-ce être? C'est de lui.
--Ah! de lui? Vous y pensez encore? ajouta la Bourguignonne en prenant
un ton presque sévère. Je croyais que c'était rompu.
--Rompu, oh! j'en mourrais! Marguerite, que je souffre! Dieu, que je
souffre!»
En effet, la figure de la jeune fille exprimait un sentiment d'angoisse
profonde: son teint avait pris des tons mats de la cire, son regard
était fixe et terne, ses traits avaient quelque chose de contracté qui
touchait à l'égarement. La vieille servante se sentit désarmée par cette
crise:
«Mam'selle, dit-elle à sa maîtresse; ne vous mettez donc pas dans ces
états-là! Vrai, vous me fendez le coeur. Avez pitié de votre pauvre
Marguerite qui vous a nourrie, élevée et ne vous a pas quittée depuis
seize ans. Il reviendra, croyez-le, il reviendra.
--Tu crois, répliqua la jeune fille en poussant un long sanglot; tu
crois, ma bonne? Que le ciel t'entende!»
Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux et procura quelque
soulagement à cette douleur contenue. Quand Marguerite la vit plus
calme, elle ajouta:
«Écoutez, mam'selle; rien n'est plus aisé que de tromper une pauvre
vieille femme qui a son marché à faire, une maison à tenir en état, de
mauvais yeux et des oreilles pas trop bonnes. Vous êtes votre maîtresse
absolue; à seize ans, c'est beaucoup. M. Potard ne peut pas être là.
Dam! le pauvre cher homme! son métier est de battre les grandes routes;
faut bien faire venir l'eau au moulin. On ne manque de rien ici, mais
pourquoi? Parce qu'il est en tournée pour les Grabeausec. S'il restait à
surveiller sa maison, adieu le métier, adieu les profits! La misère
entrerait par cette porte. Plus de nappe blanche, plus d'argenterie,
plus de châles, plus de linge dans les armoires; tout filerait peu à peu
comme çà est venu. Et la misère, si vous saviez comme c'est triste!
--Bah! quand le coeur est heureux!
--Ne parlons pas ainsi, mam'selle: vous n'y avez pas passé comme nous
autres villageoises. Il n'y a pas d'amour qui y résiste. C'est pour vous
dire qu'il faut bénir ce bon M. Potard à toute heure de votre vie. Et
penser que nous lui préparons du chagrin, à ce pauvre cher homme! Dieu!
s'il allait s'en apercevoir! Vous, mam'selle, vous n'avez rien à
craindre; mais moi, il me tuerait! et, faut être juste, je l'aurais bien
mérité.
--Huit jours sans donner signe de vie! songes-y donc, Marguerite, reprit
Jenny, dont la pensée suivait une autre direction que celle de la
vieille servante.
--Allons, voilà que sa marotte la reprend.
--J'ai regardé de tous les côtés, Marguerite; sur la place, dans la rue,
à la croisée de son petit logement de derrière; personne, personne! Huit
jours ainsi, quelle agonie!»
Les deux femmes en étaient là de leur entretien quand un bruit soudain
et étrange se fit entendre sur le palier de l'appartement; ou entendait
des pas rapides résonner sur les marches de l'escalier, comme si
plusieurs personnes se fussent poursuivies; cette course bruyante était
entrecoupée d'exclamations confuses dont le sens ne parvenait pas
jusqu'aux oreilles de la jeune fille. Enfin, après quelques minutes de
ce manège, il se fit un moment de calme, et un violent coup de sonnette
retentit à la porte.
«Sainte Vierge! s'écria Marguerite, qui peut sonner ainsi?
--Ouvrez donc,» dit une voix, en accompagnant cet ordre d'un énergique
juron.
Marguerite reconnut son maître, et obéit. Le père Potard se précipita
chez lui avec l'impétuosité d'un ouragan, et alla se jeter, hors
d'haleine, sur un grand fauteuil qui garnissait la salle à manger. Toute
sa personne respirait le plus beau désordre: chacun de ses cheveux, plus
hérissés que d'ordinaire, semblait porter une goutte de sueur; le noeud
de sa cravate avait exécuté un mouvement de conversion, et ne se
présentait plus qu'en silhouette; les boutons du gilet avaient cédé à un
effort trop brusque, et les pans de la redingote étaient bouleversés
comme par un coup de vent. Étendu sur son fauteuil, le troubadour ne
semblait plus avoir de force que pour souffler et s'essuyer le visage
avec un foulard.
«Ouf! dit-il enfin... En voilà un qui a voulu me faire gagner le
souper.. Quelle partie de barres!... Sacripant, va!... tu es heureux que
le pied m'ait glissé... Figure-toi, ma petite Jenny, ajouta-t-il quand
les voies respiratoires eurent repris chez lui un mouvement plus
régulier, figure-toi qu'en rentrant j'ai failli mettre la main sur un
malfaiteur.
--Un malfaiteur! s'écrièrent à la fois les deux femmes.
--Oui, un malfaiteur; vous allez voir. Marguerite, un petit verre de
n'importe quoi pour me refaire: j'ai la voix dans les talons.»
Quand il se fut garni l'estomac de ce cordial, le père Potard reprit:
«Voici la chose; je venais souper comme de coutume, lorsqu'en ouvrant
l'allée de la maison, je vis se glisser à mes côtés une espèce d'ombre
qui prit de l'avance sur moi et enfila l'escalier. C'est bien; je n'y
prends pas garde: Probablement, me dis-je, c'est un locataire qui
regagne son appartement. Au premier étage, même manoeuvre: au moment où
je tourne la rampe, le sylphe s'échappe et monte un étage plus haut; au
second, au troisième, au quatrième, même cérémonie. Alors, je me ravise
et réfléchis: Cet homme, pensai-je en moi-même, doit exercer quelque
industrie non autorisée par les lois; il prend chasse jusqu'à ce que je
me sois remisé quelque part, et puis il continuera son commerce. C'est
bien, opposons stratégie à stratégie. Au lieu de monter, alors que
fais-je? Je me livre à une halte savante, afin de tromper l'ennemi, et
puis je m'achemine vers notre sixième à pas de loup. Arrivé à mi-chemin,
j'aperçois, dans une chambre située sur le derrière, une lumière qui se
déplace vivement.
--De quel côté? dit Jenny, interrompant le père Potard avec une vivacité
inquiète.
--Là, sur la cour, ma petite, vis-à-vis de notre cuisine. Mais
laisse-moi achever, la lumière s'éteint, et je m'efface de nouveau.
Alors, je vois déboucher nom drôle sur notre palier; il avait
probablement un paquet de fausses clefs à la main, car je l'entends
ferrailler comme s'il crochetait une porte. Oh! alors je ne me contiens
plus; je me précipite sur lui afin de le livrer à la police; mais mon
gaillard se met à jouer des jambes avec une supériorité à laquelle je
suis forcé de rendre hommage. Il me trompe par une feinte, m'éloigne par
une poussée, et descend les escaliers huit à huit. De malfaiteur doit
être de première force sur la gymnastique; dans son genre d'industrie,
on a l'emploi de ce talent. Bref, j'ai eu beau courir, il m'a glissé
entre les doigts. Mais c'est égal, je le repincerai; il n'a qu'à bien se
tenir.»
Pendant que le père Potard poursuivait le récit de son aventure, la
jeune fille semblait en proie à une émotion que trahissait le jeu de sa
physionomie. Le dénoûment sembla pourtant la rassurer et, elle dit:
«C'est une fausse alerte, bon ami; il faut oublier cela.
--Non, saprelotte, j'ai mon idée; ou ne fait pas aller le père Potard.
Après le souper, j'irai chez le commissaire.»
On se mit à table, et le repas fut triste. Le troubadour, qui se
chargeait ordinairement de l'égayer, obéissait malgré lui à une certaine
préoccupation, et Jenny était retombée dans sa mélancolie habituelle. La
vieille Marguerite ne songeait qu'au service. Avant le dessert, Potard
se leva, embrassa la jeune fille sur le front, prit son chapeau et se
disposa à sortir.
«Où allez-vous donc, bon ami? lui dit celle-ci avec anxiété.
--Sois sans crainte, mon enfant, tout se passera bien; j'y veillerai.
Mon drôle n'en aura pas le dernier mot.»
Sans s'expliquer davantage, il ouvrit la porte, prit son passe-partout
et disparut. Mais au lieu de descendre l'escalier, il se blottit dans
une encoignure sombre et garda le plus profond silence. Une heure
s'écoula ainsi, et déjà Potard désespérait de prendre sa revanche, quand
des pas mesurés résonnèrent dans l'allée de la maison. C'était la marche
d'un homme qui prenait évidemment quelques précautions et amortissait à
dessin le bruit de ses mouvements. Un pressentiment annonça au
troubadour que c'était là son ennemi; il retint son haleine et prêta une
attention profonde. Le son régulier des pas se rapprochait toujours, et
l'inconnu s'arrêta au sixième étage, précisément devant la porte de
Potard. Déjà même il se penchait vers la serrure, quand une main
terrible le saisit au collet en même temps qu'une voix de stentor
retentissait à son oreille.
«Ah! je te tiens enfin! ah! chenapan! ah! gibier de potence, tu ne
m'échapperas pas cette fois! ah! scélérat! ah! pendard! nous allons
enfin savoir qui tu es.»
En même temps le troubadour ouvrait sa porte, et contenant l'inconnu à
l'aide d'une vigoureuse étreinte, il le poussait dans son appartement.