«Plaisantons pas, voyageurs; laissez-moi gouverner ma mécanique. La côte
est rapide, voyez-vous: nous tombons à pic sur Tarare.
--Conducteur, soyez calme! La mécanique, ça me connaît. J'ai vu périr le
sabot et naître la mécanique. Vous avez affaire à un routier.
--Possible, voyageur; mais une imprudence est vite commise. S'il
arrivait un accident, on me mettrait à pied.
--Conducteur, vous êtes jeune: autrement votre mot serait sans excuse.
Vous ne connaissez donc pas le vieux troubadour, l'ancien des anciens...
Diable de palonnier, comme il s'emporte!
--Mais serrez donc le frein, voyageur; la pente nous gagne.
--C'est fait, conducteur; on ne prend pas le vieux troubadour en faute.
Voilà! Nous allons nous insérer doucement dans Tarare. N'empêche que
votre palonnier ne soit une pauvre bique. Dites donc, postillon?
--De quoi, m'sieur?
--Conseillez à votre maître, mon garçon, de ne prendre des limousins que
pour l'arbalète. Au limon, toujours des normands ou des comtois, des
races carrées; beaux poitrails, croupes énormes: il n'y a que cela pour
tenir à la descente:
Et vogue la berline,
Qui porte mes amours.»
Cette conversation, mêlée de chants, se passait sur l'impériale de l'une
des grandes messageries qui font le service entre Paris et Lyon par la
route du Bourbonnais. Le principal interlocuteur était un petit homme
trapu, vigoureux, et dont la figure ronde et joviale exprimait cette
satisfaction qui naît d'une santé parfaite et d'un merveilleux estomac.
Les rides du visage accusaient une cinquantaine d'années, mais des
années légèrement portées et qui n'avaient nui ni à l'enluminure du
teint, ni à la vivacité de l'oeil, ni à la pétulance des allures. Le
buste était puissant, le cou large, les cheveux gris et coupés ras, le
nez un peu camard, l'oreille rouge, la denture encore belle, le front
court et sillonné. La force de la musculature et la richesse du sang
éclataient chez ce sujet, et son florissant aspect donnait une grande
idée de l'harmonie de ses fonctions digestives.
C'est à Moulins, au milieu de la nuit, que l'on avait pris le nouvel
hôte de l'impériale. Depuis qu'il s'y était installé, personne autour de
lui n'avait eu un instant de repos. La température était froide et les
autres voyageurs auraient voulu se défendre contre l'air extérieur à
l'aide des rideaux de cuir qui garnissaient leur demeure aérienne.
Impossible: le nouveau venu les écartait avec une obstination
infatigable, et semblait avoir fait un pacte avec la bise. Il est vrai
qu'il avait pris ses précautions: la houppelande doublée de peaux de
mouton, les bottes fourrées, la casquette de loutre rabattue sur les
oreilles, et par-dessus tout cela le manteau bleu de ciel avec l'agrafe
en similor. Notre homme s'agitait, soufflait sous ces enveloppes,
coudoyant ses voisins ou les inquiétant par des piétinements opiniâtres.
Désormais, à ses côtés, personne ne s'appartint plus; il semblait être
le maître, le souverain de cette voiture. Son aplomb dominait le
conducteur, et les postillons avaient pris le parti de lui obéir. A
chaque relais il mettait pied à terre, non sans fouler les orteils qui
se trouvaient sur son passage; puis, à peine remonté, il allumait une
énorme pipe allemande et infectait de fumée les trois pauvres diables
que leur étoile avait fait asseoir sur les mêmes banquettes que lui.
Quand le jour parut, ce fut un autre manège. Dans le moindre bourg, dans
les hameaux même, cet homme trouvait quelqu'un à apostropher, quelques
mots à échanger.
«Bonjour, père Picard.
--Tiens! ah! c'est vous, troubadour?
--Oui, mon bonhomme, c'est moi; et la mère Picard, et les petits Picard,
comment tout ce monde-là se comporte-t-il:
--Très-bien, troubadour, à souhait; faites honneur. Ah ça! dégringolez
donc de votre perchoir; il y a le temps de se gargariser avec un peu de
fil-en-quatre.
--A la bonne heure! en voilà une d'idée. Ohé! le conducteur! ohé! le
postillon, par ici! voilà un homme généreux qui régale. En avant le
fil-en-quatre, et vive le père Picard!
Ah! comme on entrait
Boire à son cabaret!»
Quelques lieues plus loin, la scène variait. Du haut de son observatoire
notre remuant voyageur apercevait, à une certaine distance, un épicier
sur le pas de sa porte, et s'improvisant un porte-voix à l'aide de ses
deux mains:
«Père Jaboulot, criait-il, combien vous reste-t-il de sacs de poivre du
dernier envoi de la maison Grabeausec et compagnie?
--Quatre sacs, troubadour; de la vraie drogue, impossible de les vendre.
--Fouette, postillon,» répliquait le voyageur, en accompagnant ces mots
d'un geste qui exprimait à son interlocuteur lointain le regret de
n'avoir pu saisir et comprendre ses paroles.
Cet homme remplissait ainsi les grands chemins de son activité, et
menait à lui seul plus de bruit que tout le coche ensemble. Peu à peu le
conducteur s'était vu forcé de lui abandonner une partie de ses
attributions; il surveillait l'attelage, ajustait les traits, sonnait de
la trompette, faisait jouer la mécanique, prodiguait ses conseils aux
postillons, s'emparait du fouet et l'agitait d'une manière bruyante.
Quand ces ressources étaient épuisées, il entamait son répertoire de
chansons, et cherchait à justifier le surnom de _troubadour_ sous lequel
il paraissait fort connu et presque populaire dans la contrée, l'assaut
du grave au doux, il épuisa son _Béranger_ pour en venir à des romances
couvertes d'une gaze beaucoup plus diaphane. Ses voisins semblaient
moins charmés qu'impatientés de cet exercice vocal; mais l'artiste n'en
continuait que de plus belle à les combler de refrains et de flonflons.
Probablement il s'inquiétait peu des impressions de son auditoire; son
propre suffrage lui suffisait. De leur côté, ses compagnons avaient pris
le parti d'opposer à ce débordement un silence et une résignation
exemplaires, et cette patience ne se démentit qu'au dernier tournant de
la descente qui aboutissait à la Grande-Rue de Tarare.
«Monsieur, se hasarda alors à dire l'un des voyageurs, nous voici au
relais; si vous modériez les éclats de votre voix? On va nous prendre
pour une émeute.»
Celui qui parlait ainsi était un jeune homme de vingt-cinq ans, blond,
délicat, presque imberbe, d'une physionomie douce et heureuse. Depuis
que le personnage qui répondait au surnom de _troubadour_ avait fait
invasion dans le cabriolet, il s'était appliqué à lui laisser tous ses
aises et à ne point gêner ses mouvements. Pelotonné dans un coin, il
s'efforçait d'occuper le moins d'espace possible, et se contentait de se
défendre contre les écarts d'une pantomime turbulente. Le troubadour
aurait dû lui tenir compte de cette longue condescendance; cependant il
mit quelque aigreur dans sa réponse.
«Jeune homme, lui dit-il, on pourrait croire que vous êtes étranger à la
Charte constitutionnelle et aux lois du royaume.
--Mais, monsieur, il me semble...
--Au fait, vous êtes jeune, et vous n'avez pas triomphé en juillet pour
la défense des lois:
Au sein d'une masse profonde.
Qui guide leurs drapeaux sanglants?
Dessous une perruque blonde,
C'est Lafayette en cheveux blancs.
--Encore une fois, monsieur...
--Deux minutes d'attention, jeune homme. Que dit la Charte, article 3:
«Tout Français a le droit de publier ses opinions; la censure ne pourra
jamais être rétablie.»
--Eh bien?
--Je publie mes opinions par la voie ou plutôt par la voix des romances,
et vous attentez à ma liberté individuelle, vous me ramenez aux mauvais
temps de la censure, en m'interpellant hors de propos.
--Cessez vos railleries, monsieur.
--Jeune homme, écoutez votre ancien jusqu'au bout. Je suis Potard, le
fameux Potard, autrement dit le vieux troubadour, doyen des commis
voyageurs de l'épicerie et de la droguerie lyonnaises. Il faut que ce
conducteur soit excessivement jeune pour ne pas connaître le père
Potard, le vieux troubadour. De Lille en Flandre jusqu'à Bayonne, tous
les conducteurs me connaissent; ils ont tous fumé avec moi le calumet de
l'amitié et partagé le petit verre de la sympathie. Il n'y a qu'un
Potard au monde comme il n'y a qu'un Napoléon. Bon garçon, viveur,
noceur, balochard même, mais inflexible sur les principes:
Plutôt la mort que l'esclavage!
C'est la devise des Français.
--Mon Dieu, monsieur...
--Maintenant que je me suis déboutonné, jeune homme, que j'ai mis mon
coeur à jour, comme, si j'étais de verre, à votre tour pour les noms,
prénoms et qualités. A propos, j'oubliais d'ajouter que je voyage pour
les Grabeausec et compagnie, rue du Bât-d'Argent; première maison de
droguerie, ayant des relations dans les deux Indes: voilà.
--Moi, monsieur, je me nomme Edouard Beaupertuis, et je représente la
maison de mon père Beaupertuis et Blainval, articles châles, soieries et
nouveautés.
--Beaupertuis de la rue Caillou? Établissement connu, riches fabricants,
des gens qui travaillent avec leurs capitaux. Jeune homme, je vous en
félicite. Que ne parliez-vous plus tôt? Les Beaupertuis, malpeste! c'est
du bon papier, première valeur. On leur donne 500,000 francs de fortune,
haut la main. Touchez là, mon cher, touchez là!»
On venait d'arriver au relais, et déjà les voyageurs descendaient un à
un de la voiture; le conducteur déclara qu'il accordait trois quarts
d'heure pour le déjeuner. L'hôtesse du Lion-d'Or se tenait, en tablier
blanc, à l'une des portières et invitait la compagnie à se rendre dans
la salle à manger. Edouard Beaupertuis eut beau faire, il ne put se
débarrasser des étreintes du père Potard. Le vieux troubadour l'emmena
vers l'hôtellerie en chantant:
«Point de chagrin qui ne soit oublié
Entre l'amour et l'amitié.
«Jeune homme, ajoutait-il, vous débutez dans la carrière des voyages; je
veux faire votre éducation. Vous me revenez, saprelotte, vous me
revenez! J'ai une légion d'élèves qui battent les grandes routes, et il
y a parmi eux des sujets qui me font honneur. Cependant, faut-il
l'avouer, le feu sacré n'y est plus. Pour caroller la pratique, je ne
dis pas; mais pour le coeur, pour l'amour de la patrie et surtout pour
la romance, il y a déchet, un cruel déchet. Vous parlez à ces
jouvenceaux de notre illustre Béranger, «Connais pas,» qu'ils
répliquent. Voilà pourtant où nous en sommes: les grandes traditions se
perdent. Le commis voyageur aime mieux roucouler un air de _Robert le
Diable_ que _le Dieu des Bonnes Gens_; l'institution est en décadence,
c'est toisé:
Le verre en main gaîment je me confie
Au dieu des bonnes gens.»
Le vieux troubadour était trop expert en matière de grandes routes pour
pousser plus loin l'entretien. Le déjeuner était servi, et il fallait se
mettre à table sur-le-champ, sous peine de donner de l'avance aux autres
convives. Le père Potard échangea avec la servante un coup d'oeil
d'intelligence, choisit une place à portée des grosses pièces, et ouvrit
la tranchée devant un canard flanqué de navets. A peine avait-il
commencé les opérations, que le conducteur entra.
«En voiture, messieurs!» s'écria-t-il.
Un sourire effleura les lèvres du troubadour.
«Conducteur, dit-il, le jeu est vieux, très vieux; réservez-le pour une
meilleure occasion. Avec le père Potard, c'est peine perdue. Il y a
temps pour tout; songeons d'abord aux légumes. Vous offrirai-je des
aiguillettes de ce palmipède, conducteur? Pristi! le drôle se défend
joliment. Il faut qu'il suit mort centenaire.»
En même temps, le commis voyageur de la maison Grabeausec et compagnie
plongeait le couteau dans les entrailles de la bête, et le retirait avec
un morceau de papier embroché au bout de la lame.
«Par exemple, s'écria-t-il, en voilà une sévère. Un canard savant! un
canard qui digère le papier et se nourrit d'écriture! c'est du nouveau!»
Cette découverte répandit quelque étonnement parmi les convives; on
examinait à la ronde ce morceau de papier fixé au bout du couteau, sans
pouvoir s'expliquer par quel hasard il se trouvait logé dans le ventre
de l'animal. Le père Potard semblait lui-même fort intrigué, quand tout
à coup on le vit bondir sur sa chaise et se frapper le front;
«J'y suis! je l'ai trouvé! Passez-moi l'objet; nous allons rire. Je
parie que c'est ce farceur d'Alfred, de la maison Papillon et compagnie,
qui a monté le coup. Passez-moi l'objet, vous dis-je; je suis curieux de
voir cela.»
Le couteau, après avoir fait le tour de la salle, se trouva de nouveau
entre les mains du vieux troubadour. Il en détacha le papier et l'ouvrit
avec quelques précautions. A peine eut-il jeté les yeux dessus, que sa
physionomie s'anima.
«Silence! messieurs, s'écria-t-il. Ceci vous représente un acte civil de
la plus haute importance: c'est l'extrait mortuaire concernant le
volatile ici étendu. L'épitaphe est courte, mais expressive: 2 février.
Nous voici au 15; c'est donc treize jours pleins. Je ne m'étonne plus
que le défunt soit si coriace; il passe peu à peu à l'état de momie.
J'en ai vu au Louvre, à Paris, qui sont moins solides que celle-là. Il
est vrai que le canard est d'une conservation plus facile qui l'homme.»
Les convives riaient à gorge déployée, et le papier accusateur circulait
encore une fois autour de la table.
«C'est égal, ajouta le vieux troubadour, l'idée est jolie. J'en reviens
à dire qu'il n'y a qu'Alfred, de la maison Papillon, qui ait pu l'avoir.
Satané farceur, tu me rendras jaloux!» A ce moment, le conducteur, qui
s'était absenté pendant quelques minutes, reparut à la porte de la salle
à manger.
«En voiture, messieurs, dit-il.
--Ah! conducteur, s'écria le père Potard en l'interrompant, vous
commencez à devenir fastidieux, mon cher. Bon pour des conscrits de
s'effaroucher; mais quand on a sur le dos trente-cinq ans de voyages, on
connaît les rengaines Voyons, conducteur, nous ne sommes pas ici pour
faire les affaires de l'aubergiste; au contraire. Soyons calme, mon
camarade, et rinçons-nous à fond le gosier; c'est très-salubre.
A boire, à boire, à boire!
Nous quitterons-nous sans boire?
Nous quitterons-nous sans boire un coup?»
Bon gré, mal gré, il fallut que le conducteur en passât par ce que
voulait le père Potard: le vieux troubadour s'emparait tout à fait du
commandement. Sur l'article de la nourriture, il était d'ailleurs
inflexible; il voulait s'en donner dans toute la plénitude de son
appétit, et avec le calme d'un estomac sûr de sa force. Toutes les
hôtelleries du Bourbonnais et de la Bourgogne le connaissaient: on le
savait implacable dans ses rancunes, mais fidèle dans ses amitiés.
L'aventure du canard était arrivée aux oreilles du maître de
l'établissement; il comprit qu'il fallait étouffer cette affaire, et
improviser une réparation. A l'instant la table fut couverte d'une
profusion de mets, et les plus fins, les plus recherchés, furent placés
devant le père Potard, avec un petit beaujolais dont la couleur semblait
toute autre que celle du vin qui garnissait le reste de la table. Le
vieux troubadour comprit la portée de ces attentions, et s'empressa d'y
faire honneur. Il passa du vol-au-vent à la galantine, du veau aux
carottes au civet de lièvre, expédia un jeune poulet, et se précipita
sur le fromage comme un homme à jeun. Il était vraiment beau sur ce
champ de bataille, qu'il jonchait de débris. Au milieu d'aussi furieux
coups de dent, il trouvait encore quelques mots à placer:
«Décidément, messieurs, le canard de tout à l'heure était une erreur,
une pure erreur: l'hôte doit y être étranger; Alfred, de la maison
Papillon, aura tout fait. Voyez, ajouta-t-il, comme pour s'acquitter
d'une dette d'honneur, voyez comme on déjeune ici. J'ai passé cent
trente fois au Lion-d'Or; toujours le même service, toujours des
compotes de pommes et des meringuer, au dessert. Nulle part on ne
travaille le vol-au-vent comme dans cette maison; et puis, c'est
supérieurement garni: des quenelles, des crêtes de coq, des champignons,
des truffes; on n'y épargne rien.»
Pendant tout le temps que se prolongea cette scène, le conducteur se
tint sur le seuil de la porte, visiblement contrarié, mais n'osant pas
persister dans ses fonctions de trouble-fête. Enfin, lorsque quarante
minutes se furent écoulées ainsi, il reprit timidement la parole:
«Si nous montions en voiture, messieurs: nous avons trois heures de
retard.
--Adjugé pour cette fois, conducteur, répliqua le père Potard; le temps
d'engloutir le pousse-café, et nous sommes à vous.»
Tout le monde se leva, et les comptes se réglèrent. Le vieux commis
voyageur portait la main à la poche, quand l'aubergiste entra et le prit
à part:
«Allons donc, troubadour, lui dit-il, vous voulez plaisanter.
--De quoi! père Robineau: les bons comptes font les bons amis. Trois
francs pour tout le monde, quarante sous pour les copins: voilà.
--Rien de rien, troubadour; vous m'avez sauvé une tuile; c'est moi qui
vous dois du retour.
--En voiture, messieurs!» cria de nouveau le conducteur.
La diligence s'ébranla, et cinq heures après elle entrait dans le
faubourg de Vaize, traversait la Saône, et venait déposer les voyageurs
sur la place des Terreaux.
«Jeune Beaupertuis, dit alors le vieux troubadour à son compagnon de
route, sans adieu, n'est-ce pas? Voici mes divers domiciles: de huit à
dix heures du matin, au _café Casati_; dans la journée, chez les
Grabeausec; le soir, au _café de la Perle_, entre neuf et minuit; chez
moi, jamais, place Saint-Nizier, maison du boulanger, au troisième, la
porte en face, disposez du père Potard à la vie et à la mort. Il pleut,
je me sauve.»