«S'il eût vécu! qui sait?» murmura Mme Rose.
Georges la quitta remué jusqu'au fond du coeur. Ce soir-là, il se
promena longtemps dans la prairie déserte, cherchant dans son esprit à
comprendre comment le mari d'une telle femme avait pu jouer son bonheur
domestique, le repos de son foyer, pour le mince plaisir de faire un peu
de bruit. Un vent chaud s'éleva, et les étoiles disparurent sous un
noir manteau de nuées épaisses; bientôt la tempête se déchaîna, et la
pluie tomba à flots accompagnée de coups de tonnerre. On entendait dans
la nuit le craquement des arbres secoués par l'orage. Georges courut
vers la Maison-Blanche et s'y enferma. Il n'y était pas depuis deux
heures, lisant dans la bibliothèque et regardant par la fenêtre le feu
des éclairs, lorsque deux ou trois coups, frappés rapidement à la porte,
le tirèrent de sa rêverie.
«Eh! là-haut! ouvrez! ouvrez donc!» criait la voix bien connue de
Canada. Georges descendit rapidement l'escalier, et le pêcheur parut en
compagnie d'un étranger dont les vêtements étaient tout ruisselants
d'eau.
«Pardon, monsieur Georges, si je vous dérange, dit Canada; c'est
monsieur qui l'a voulu, et, entre nous, il n'a fait que me prévenir dans
mon idée.... Ah! quel temps! Ce n'est pas de la pluie, c'est la rivière
qui tombe!»
L'étranger se découvrit.
«Je viens, monsieur, dit-il, vous demander l'hospitalité pour un jour ou
deux. Me l'accorderez-vous?»
Georges salua le comte de Réthel et le pria d'entrer.
«La maison est à vous, dit-il.
--A présent que la promenade est faite, on s'en va, reprit Canada. Si
l'on se doutait que je cours par un temps pareil, merci! les coquins qui
sont à vos trousses seraient bientôt chez moi.»
Un quart d'heure après Georges de Francalin et Olivier de Réthel étaient
ensemble dans la bibliothèque. Lecomte s'était assis auprès du feu, dans
le même grand fauteuil que Mme Rose avait occupé. Il regardait la flamme
et battait la mesure sur la table d'un air distrait. Ce silence permit à
Georges de l'observer. M. de Réthel, qui paraissait avoir trente-cinq
ans, et qui était grand et sec, avec des yeux très-beaux, noirs comme de
l'encre, mais fatigués, avait alors la physionomie contractée et comme
éclairée par un sourire amer. Son front, qui commençait à se dégarnir
vers les tempes, et son visage, coupé de profondes rides, exprimaient
mille sentiments divers que la colère et le dédain dominaient tous. Il
était d'une pâleur extrême: mais cette pâleur était animée et vivante,
et indiquait moins la maladie que l'inquiétude et les accès d'une
passion réveillée en sursaut. Le comte avait un grand air et des
manières pleines d'aisance, où se mêlait par intervalles quelque chose
de débraillé et de violent qui trahissait le gentilhomme déchu. Ce
n'était déjà plus l'homme que M. de Francalin avait rencontré chez Mme
Rose; c'était un chef de parti en proie à toutes les agitations. Il
releva tout à coup la tête.
«J'ai des excuses à vous faire, dit-il, pour le sans-façon avec lequel
je me suis introduit chez vous. Il n'y avait pas à hésiter: un mandat
d'arrêt a été lancé contre moi: demain on voudra le mettre à exécution,
mais il sera trop tard. Tandis qu'on surveille la route et la station du
chemin de fer à Maisons, je suis ici, et certes ce n'est pas chez M. de
Francalin qu'on viendra chercher le mari de Mme Rose.»
Georges fit un mouvement.
«Cela vous étonne, ce que je dis là? reprit Olivier; mais c'est
précisément parce que je sais, avec tout le monde, que vous aimez Mme
Rose, que je me suis réfugié à la Maison-Blanche. Là seulement je n'ai
rien à craindre.
--Mais, monsieur, s'écria Georges, parler de sentiments dont je ne vous
dois pas l'aveu, c'est offenser celle de qui vous venez de prononcer le
nom. Sachez que, si je les éprouve, mon respect les égale tout au moins.
--Qu'est-ce? répliqua M. de Réthel avec un air de hauteur. Me
feriez-vous gratuitement cette insulte de supposer que je serais dans
cette maison, si j'avais eu la sottise ou la lâcheté de soupçonner Mme
de Réthel un instant? Ah! monsieur, vous ne le pensiez pas!... Je vous
estime parce que Mme de Réthel vous aime.»
Ce dernier mot laissa M. de Francalin sans réponse.
«Oui, monsieur, poursuivit Olivier, cela m'a donné de votre caractère
une opinion que vous méritez certainement. Si vous pouviez apprécier
comme moi ce que vaut Mme de Réthel, vous me comprendriez.»
Un coup de vent ébranla les volets, et la pluie frappa les vitres à
flots. M. de Réthel se mit à rire.
«Je plains les pauvres diables qui sont à m'attendre sur la route,
dit-il. Les niais ont cru que le coup était pour demain. Ils ne savent
pas leur métier. Quand ils verront que rien ne bouge, ils se tiendront
tranquilles, et l'émeute fera explosion. Priez Dieu seulement que nous
ne réussissions pas!»
Georges regarda M. de Réthel avec étonnement.
«C'est vous qui parlez? vous! dit-il.
--Eh! oui, c'est moi, et je parle ainsi, parce que je les connais mieux
que vous, ces gens avec qui je marche! Ah! quelle race! Les imbéciles
même sont mauvais, jugez des autres!
--Mais alors, puisque vous les connaissez si bien, pourquoi rester avec
eux?
--Pourquoi? Ah! voilà la grande question, s'écria le comte en frappant
du pied. On est dans un courant, on suit le flot. Le pas qu'on a fait la
veille est la cause du pas qu'on fait le lendemain, et on va jusqu'au
bout. Si je m'arrêtais à présent, on dirait que j'ai peur ou que je me
suis vendu, que sais-je? Et je marche. La queue pousse la tête!
--Si j'osais, je vous adresserais bien une question, monsieur le comte,
dit Georges avec une certaine hésitation.
--Une question? Je la lis dans vos yeux. Cela vous surprend que moi, de
race noble, un privilégié de la naissance, comme ils disent, un
aristocrate enfin, j'aie pu descendre jusqu'à cet enfer. Si je vous
disais quel misérable motif m'y a poussé, vous ne me croiriez pas. Moi
aussi, j'ai voulu faire un peu de bruit. Vous vous souvenez de M. de
Mirabeau, marchand drapier, élu député par le tiers état; j'ai marché
sur ces vieilles brisées. Un auditoire de quelques centaines de niais
m'a applaudi, cela m'a grisé. Je m'étais endormi membre de l'opposition,
je me suis réveillé démocrate, révolutionnaire, que sais-je? La pente
est si rapide, et la vanité a le pied si complaisant pour glisser!»
Un amer dédain crispait les lèvres de M. de Réthel.
«Ah! reprit-il, le mieux est de n'y plus penser.
--Non, répondit Georges avec force, le mieux serait d'y penser pour en
finir.... Je ne comprends pas pourquoi, ayant l'énergie que je vous
suppose, vous ne rompriez pas brutalement avec votre entourage.
--Et le puis-je? s'écria le comte. Tenez, je m'étais réfugié à Herblay
le coeur plein de dégoût.... Chose étrange! je m'obstinais à ne pas
entrer dans l'exécution des projets qu'on me présentait.... C'est alors
qu'on se souvient de moi pour me traquer. A présent, mon acceptation est
partie avec Canada, et je ne le regrette pas. J'en veux à tout le monde
de mon insuccès et de ma sottise. Il y a des bouillonnements de colère
et de haine dans mon coeur quand je vois ce que je suis. Ah! ce prestige
d'un rôle à jouer, vous ne savez pas ce que c'est!
--Monsieur le comte, reprit Georges, en me répondant tout à l'heure,
vous n'avez vu qu'un côté de la question. Il en est un plus délicat que
j'aborderai hardiment; vous aviez une femme....»
Le front d'Olivier se voilà tout à coup.
«Ses observations, ses conseils, ses prières, ne m'ont pas manqué,
dit-il. Elle a vu plus juste et plus loin que moi; mais alors j'étais
aveugle. J'ai repoussé ses avis avec hauteur au commencement. Est-ce que
je ne me croyais pas un grand homme! Elle a persisté; j'y ai répondu
avec violence.... Ce n'est pas que je ne l'aimasse beaucoup; mais en
l'épousant il me semblait, étrange contradiction, que je lui avais fait
un grand honneur. Elle était fille d'un manufacturier, et partant de
race plébéienne. Explique qui pourra cette logique d'un ami de
l'égalité, d'un tribun du peuple! Ma maison fut bientôt pleine d'un
monde bizarre, où ce n'étaient pas les vanités froissées et les
ambitions impatientes qui manquaient. Pour plaire à ces hommes dont
j'étais le chef, je contractai quelques-unes de leurs habitudes. Rose
s'en aperçut et me le fit sentir.... Je voulais bien que cela fût, mais
je ne voulais pas qu'on le vît. Irrité contre moi, je le fus contre
elle. Une femme qui prêchait l'indépendance et qui la pratiquait se
trouva sur mon passage.... Elle était jeune et séduisante.... Le temps
que la révolution, alors dans toute sa fièvre, ne me prenait pas, lui
appartint bientôt. Un jour Rose me demanda la permission de se retirer;
je crus voir dans ces paroles un reproche sur le fol emploi que j'avais
fait de sa fortune.... J'ai bien pu voir depuis qu'elle n'y avait pas
songé. L'orgueil dicta ma réponse, et elle partit pour Herblay.... Ce
fut ma perte; mais, si elle avait pu s'inspirer de ma conduite et
m'imiter, je l'aurais tuée.
--Après ce que vous aviez fait, vous l'auriez tuée! s'écria Georges.
--Oui, sans hésiter.... Cela vous paraît monstrueux! Je puis bien me
l'avouer à moi-même; mais je n'entends pas qu'on me le dise.
--Vous permettez tout au moins qu'on le pense....»