VI

La présence de M. Olivier de Réthel, ce mari qui mettait à néant toutes

les espérances de M. de Francalin, lui fit cependant éprouver comme un

sentiment de joie. Mme Rose ne perdait rien de cette auréole dont il

l'avait entourée, et restait telle qu'il l'avait aimée. Georges ne pensa

pas une minute à repartir pour Paris. Si douloureuse que lui fût la vue

d'un étranger qui avait tous les droits d'un maître dans cette maison où

si longtemps il avait été seul, qu'était-ce en comparaison de ce qu'il

avait craint? Tout cédait devant cette pensée rafraîchissante qu'il

pouvait aimer Mme Rose sans rougir. Chez certaines âmes délicatement

douées ou élevées à un niveau supérieur par de grandes passions, la

connaissance d'un malheur irréparable cause moins de souffrances que la

perte d'une de ces croyances dont les racines sont au coeur. Georges,

que M. Olivier de Réthel retint à déjeuner avec une parfaite aisance,

rentra chez lui, sinon heureux, du moins calme. Une barrière

infranchissable existait entre Mme Rose et lui; mais l'image adorée

avait la même pureté et le même rayonnement.

Georges n'hésita pas à retourner chez Mme Rose dans la journée. Elle lui

fut reconnaissante de cet empressement, qui donnait à leurs relations le

caractère d'une intimité honnête et franche. M. de Réthel, qui avait

beaucoup à écrire, les laissa seuls; mais il ne le fit pas avant d'avoir

causé quelques instants avec M. de Francalin. Il avait en toutes choses

une rare élégance et les manières simples du meilleur monde, avec une

certaine brusquerie qui n'était pas sans originalité. Quand Mme Rose se

trouva seule avec Georges, ils se promenèrent autour de la maison, et

descendirent dans le pays pour voir la Thibaude et Jeanne, sur qui Mme

Rose veillait toujours. La petite fille avait le visage vermeil comme

une pomme; elle se jeta dans les bras de Mme Rose avec cette familiarité

qui succède si vite chez les enfants de la campagne à une timidité

farouche. Tout allait bien dans ce ménage, dont la vue rappela à M. de

Francalin les premières paroles échangées avec Mme Rose auprès d'un

berceau. La Thibaude remercia Georges des secours qu'il avait envoyés à

Jeanne malgré son absence. C'était encore une attention de Mme Rose qui

l'associait à sa vie. Il n'était donc pas un étranger pour elle! Il ne

voulut pas détromper la Thibaude, pour rester l'obligé de Mme Rose.

Quand ils sortirent, la jeune femme prit le bras de Georges comme au

temps passé.

«Se peut-il que je sois si tranquille auprès de vous après ce que j'ai

vu? dit M. de Francalin, tandis qu'ils côtoyaient la rivière.

--Pourquoi ne le seriez-vous pas? Ce que j'étais hier pour vous, ne le

suis-je pas aujourd'hui? répondit Mme Rose. Qu'y a-t-il de changé entre

nous?»

Georges lui pressa doucement le bras.

«Mais, reprit-il, pourquoi m'avez-vous laissé partir sans me dire la

vérité?

--Le pouvais-je sans vous dire le nom de mon mari! répondit Mme Rose; il

y avait dans cet aveu inévitable comme un blâme dont j'avais l'instinct,

et que je ne me croyais pas en droit de faire subir à celui dont je

porte le nom. Je ne m'explique peut-être pas bien.... Essayez de me

comprendre.

--Mais, reprit Georges, quel motif a donc ramené M. de Réthel auprès de

vous? Quand et comment est-il arrivé? A-t-il le projet de vivre dans la

retraite ou l'intention de vous conduire à Paris?... Pardonnez-moi

toutes ces questions, et n'y voyez pas autre chose que le sentiment

profond que m'inspire une personne en qui je ne verrai jamais que Mme

Rose, quel que soit le nom qu'elle porte. Me le permettez-vous?

--Ah! je fais mieux, je vous en prie!... Il me semble que j'aurai moins

à craindre auprès de vous, à présent que vous connaissez la vérité.

--Eh bien! parlez-moi de M. de Réthel.

--Vous savez quel rôle il a joué pendant la dernière révolution, et

quelle place il tient dans le parti qui s'agite toujours. Le repos est

insupportable à un tempérament aussi terrible. Toutes les agitations

dans lesquelles il m'a fait vivre chez lui ont été la cause de notre

séparation, il s'y replongea fatalement; son passé engage son avenir. Il

était à Paris dans ces derniers temps; souvent il m'écrivait, et vous

n'avez certainement pas oublié l'état dans lequel me mettaient ces

lettres, dont l'origine vous était inconnue. Pouvais-je m'éloigner,

quand tous les jours il était en péril de mort?... Je suis sa femme, et

je n'ai pas à le juger. Vous savez cependant comment j'oubliais tout....

Quelquefois je me berçais de l'illusion que cette vie, dont j'avais

contracté la douce habitude à Herblay, pourrait durer. Tout à coup une

lettre nouvelle m'arriva au moment où je venais de trouver sur ma

fenêtre un bouquet laissé par vous après un jour passé sans vous voir.

M. de Réthel m'appelait à Paris pour me prévenir que peut-être il serait

contraint de me demander asile au premier moment. «Si vous êtes menacé,

venez,» lui dis-je. Je compris alors qu'il fallait cesser de vous voir,

c'est pourquoi je vous pressai de partir. Je n'avais rien à me

reprocher, mais j'avais peur de votre désespoir. Un soir, il y a de cela

huit jours, M. de Réthel a frappé à ma porte. Il ne m'a plus quittée

depuis ce moment. Deux ou trois personnes sont venues le trouver. Il

reçoit beaucoup de lettres, et il a l'air très-préoccupé. Quelque chose

se prépare que je ne connais pas. Il m'a déjà prévenue qu'il me

quitterait un de ces jours, tout à coup.... Ce qu'il projette me fait

peur. Olivier s'agite dans un enfer! Il y a des heures où je le plains

amèrement.»

Mme Rose détourna la tête pour essuyer ses yeux. Son émotion était

visible et Georges la comprenait. Le nom de M. Olivier de Réthel avait

suffi pour expliquer à Georges la situation de Mme Rose. Le comte était

l'un des chefs reconnus d'une des fractions militantes de la démocratie.

Issu d'une famille d'ancienne noblesse, Olivier avait rompu avec son

passé et brisé, un à un, tous les liens de la tradition, de l'habitude,

de l'éducation. Patricien, il combattait avec la plèbe; fils d'un pair

de France, il était l'un des instruments les plus actifs des sociétés

secrètes. Il avait d'incontestables qualités qui mettaient sa

personnalité en relief, un certain talent de parole, une grande

bravoure, de l'audace; le prestige de son nom lui donnait en outre un

éclat et une autorité qu'à mérite égal ses amis n'avaient pas. Seulement

le tribun était resté gentilhomme, et, s'il touchait la main des

pamphlétaires les plus fougueux, il mettait des bottes vernies pour

aller au club.

«Comprenez-vous à présent, continua Mme Rose, pourquoi j'avais une

telle hâte de vous voir loin de moi? Quel pouvait être le résultat de

votre présence à Herblay? N'eussé-je pas mérité la confiance que mon

mari mettait en moi, que la liberté où il me laissait m'aurait imposé le

devoir de la justifier.

--Qu'allez-vous faire à présent, dit Georges.

--Et le sais-je? C'est un événement inconnu qui en décidera. Si j'en

crois certains indices, cet événement ne tardera pas à éclater; il peut

se faire alors que j'aille à Beauvais.

--A Beauvais! répéta Georges d'un air tout surpris.

--Vous ne savez donc pas qu'une de vos parentes est venue me voir il y a

près d'un mois? elle m'a mise au fait du motif de sa visite en quatre

mots. La conversation n'était pas finie, que Mme la baronne de

Bois-Fleury et moi nous nous entendions à merveille. Elle est restée

trois jours et m'a embrassée en partant. Elle m'a dit de me souvenir

dans l'occasion que j'avais une amie à Beauvais, et je m'en souviendrai.

Il m'a semblé qu'elle m'aimait beaucoup à cause de vous, et un peu parce

qu'elle a su que j'étais comtesse.»

Georges sourit à ce mot, qui lui fit voir que Mme Rose avait pénétré Mme

de Bois-Fleury d'un regard.

«Je devrais peut-être vous dire de partir, reprit-elle en regagnant sa

maison, et cependant je désire que vous restiez.

--Eh bien! dit-il, je resterai jusqu'à ce que vous alliez à Beauvais.»

A ces mots Mme Rose, qui était sur le pas de sa porte, retint Georges

par la main.

«Il ne faut pas que vous vous mépreniez au sens de mes paroles,

reprit-elle; tout ce qu'une honnête femme peut tenter, je le tenterai

pour ramener M. de Réthel; il est auprès de moi, il est menacé, je porte

son nom: c'est plus qu'il n'en faut pour m'indiquer un devoir auquel

j'ai la volonté de ne pas faillir. Ne soyez donc pas surpris si quelque

jour vous apprenez que je pars pour l'Amérique et pour toujours.

--Le ferez-vous sans m'en prévenir?

--Oh! vous ne le croyez pas!» dit-elle avec vivacité.

L'accent de cette voix chérie fit tressaillir Georges: il vit bien que

le coeur n'était pas du côté de la volonté, bien que celle-ci restât

maîtresse; il ne prolongea pas l'entretien, et se retira à la fois

triste et charmé. Comme M. de Francalin suivait la rivière, cherchant un

bateau qui pût le conduire à la Maison-Blanche, il rencontra Canada qui

achevait d'assujettir la porte d'une cabane dont il avait pêché tous les

matériaux pièce à pièce dans la Seine. Canada jeta son marteau et

accueillit Georges par une vigoureuse poignée de main; puis il jeta un

coup d'oeil du côté d'Herblay et le reporta vers M. de Francalin.

«Je vois à votre air que vous savez ce qui se passe là-bas. Ça m'a

surpris tout de même le jour où cet autre est revenu.... Dès que je l'ai

vu, je me suis dit que vous ne tarderiez pas à paraître. A présent que

vous avez fait votre visite, vous allez filer, j'imagine?

--Non, je reste, répondit Georges.

--Comme ça vous tient! On voit bien que vous avez des rentes! S'il vous

fallait comme moi chercher dans l'eau votre dîner de tous les jours,

vous auriez bien vite noyé l'amour!»

Canada acheva d'assujettir la porte sur ses gonds.

«Je la reconnais, cette porte, reprit-il: elle provient d'un gros bateau

qui allait à Rouen et qui a donné contre une pile du pont ici près. Je

l'ai pêchée.»

Il fit un signe à Georges tout en cherchant des clous dans une caisse.

«Approchez-vous donc, qu'on vous parle, ajouta-t-il. Tout marin d'eau

douce que je suis, comme ils disent, j'y vois clair. Il y a une

bourrasque dans le temps. Le monsieur de Paris qui est chez Mme Rose le

sait bien, lui. Toutes sortes de gens vont et viennent par ici. Moi qui

suis pour ceux d'en bas contre ceux d'en haut depuis l'affaire des

lapins, vous savez, je leur rends de petits services dans l'occasion.

S'il y a un bon avis à donner, c'est moi qui le fais passer. Tenez, vous

allez voir.»

Canada siffla, et Tambour entra dans la cabane. Le pêcheur tira de sa

poche un papier, l'attacha au collier du chien et le lâcha. Tambour

partit comme un trait.

«Ce n'est pas plus difficile que ça, continua-t-il; dans un quart

d'heure, on saura chez Mme Rose que des gens à mine suspecte rôdent dans

le pays depuis ce matin. Ce que j'en fais, c'est autant pour elle que

pour lui; à part le profit que j'en tire, je ne voudrais pas qu'elle fût

inquiétée. On ne se gêne guère aujourd'hui pour vous mettre la main sur

le collet pendant la nuit.

--Sérieusement craignez-vous quelque chose?» dit Georges, que les

confidences de Canada étonnaient un peu.

Canada regarda autour de lui en jouant du marteau et fit un mouvement de

tête affirmatif.

«Dame! dit-il, tout est possible; s'il plaît aux hommes de se faire

casser la tête, vous comprenez, ça les regarde; mais il ne faut pas que

Mme Rose en souffre.

--S'il arrivait quelque chose, me préviendriez-vous? demanda M. de

Francalin.

--Sur-le-champ, et sans penser au dérangement qui pourrait en résulter

pour moi.»

Georges rentra chez lui, l'esprit tout plein de ce que Canada lui avait

dit. Ce qu'il avait pu voir de l'état de Paris pendant le séjour qu'il y

avait fait ne lui laissait aucun doute sur la possibilité d'un

mouvement. Il prévoyait bien que M. Olivier de Réthel en serait l'un des

principaux instigateurs, et il tremblait que Mme Rose ne ressentît le

contre-coup de ces nouvelles perturbations.

Vers le soir, et poussé par un sentiment plus fort que la réflexion, il

retourna à Herblay. Mme Rose était assise dans ce même salon où si

souvent il l'avait trouvée; elle brodait près de la fenêtre. M. de

Réthel lisait une brochure. Tambour leur dit bonjour à tous deux à sa

manière, c'est-à-dire en promenant son museau sous leurs mains, et

disparut par une porte.

«Faites comme Tambour, dit le comte en se levant, et chez moi agissez

comme si vous étiez chez vous.»

Georges prit une chaise et s'approcha de la fenêtre. Il faisait un temps

clair et doux; un vent léger agitait le feuillage comme un frisson;

mille cris d'oiseaux s'échappaient de la campagne, dont le crépuscule

estompait les derniers plans. Olivier posa la brochure qu'il tenait à la

main et regarda du côté de la rivière, où l'on entendait le chant de

quelques mariniers. Mme Rose, qui s'était levée, appuya un doigt sur son

épaule:

«Me trompé-je, dit-elle, en pensant que cela vaut bien une discussion

politique?»

Le comte sourit.

«C'est autre chose, répondit-il; ici c'est le repos, ailleurs c'est

l'agitation, mais c'est aussi la vie....

--Eh bien! marchons, reprit-elle en passant son bras sous celui du comte

avec un geste mignon.

Ils descendirent tous trois vers les bords de la Seine. Tambour allait

et venait autour d'eux, cherchant querelle aux bestiaux qui regagnaient

le village et se mêlant aux jeux des enfants. Le bruit de quelques coups

de marteau qui retentissaient dans le silence les attira du côté de la

cabane de Canada. Le pêcheur remplaçait de vieilles planches par des ais

tout neufs.

«Ils s'en allaient à la dérive, dit-il en ôtant son bonnet; je n'ai pas

voulu qu'ils fussent perdus.

--Canada, mon ami, vous sauvez trop de choses; prenez garde, dit Mme

Rose.

--Bah! on a bon pied et bon oeil!» répondit le bohémien.

Il était tout au haut d'une échelle et enfonçait les clous à tour de

bras; mais, du coin de l'oeil il regardait alternativement Georges et M.

de Réthel; sa femme raccommodait de vieux filets aux dernières lueurs du

soleil couchant.

«Dites donc, mon brave, dit M. de Réthel, si l'on vous amenait à la

ville avec la promesse d'une bonne condition où vous ne manqueriez de

rien, y viendriez-vous?

--Quelle condition? demanda Canada. Faudrait voir.

--Oh! vous auriez la pièce blanche tous les matins, la soupe à midi, et

point de nuits à passer sur l'eau.

--Ah! vous m'en direz tant!... Je pourrais bien accepter.... Mais tout

de même la rivière me manquerait, et il ne faudrait pas être surpris si

un beau matin j'y retournais. Quand on en a l'habitude, la pluie qui

vous mouille, ça ne fait pas de mal.»

Le comte regarda sa femme.

«Vous l'entendez, dit-il à demi-voix, le pli est fait.»

En ce moment, une voix grêle appela Canada, et on aperçut sur le chemin

de halage un enfant qui traînait une pièce de bois attachée au bout

d'une corde.

«Eh! c'est le petit Jacques!» dit le pêcheur.

Il courut vers l'enfant et l'aida à tirer la pièce de bois jusqu'à la

cabane. Le front du petit était baigné de sueur; il portait un paquet

sur la tête et s'était passé la corde autour du corps pour marcher plus

commodément. Il s'essuya le visage du revers de la main et s'assit un

instant sur la pièce de bois.

«C'est un accord que nous avons fait entre nous, dit Canada; toutes les

fois qu'il trouve quelque épave au bord de l'eau, il me l'apporte, et à

mon tour je lui raccommode ses lignes et lui arrange ses petits filets.

Ce sera un homme, allez!»

Jacques repoussa la crinière de cheveux tout mêlés dont les boucles

tombaient sur son front, et se leva pour partir.

«Mais, mon petit, ce paquet est plus gros que toi! dit Mme Rose.

--Oh! je le porterai bien tout de même.... C'est une commission qu'on

m'a donnée pour maman, et elle ne badine pas, vous savez.... avec ça que

je suis en retard déjà à cause de ce morceau de bois qui était dans la

vase, là-bas.»

Le petit Jacques avait un air fort et résolu qui charmait M. de Réthel.

Il tira de sa poche une pièce de monnaie pour la lui donner.

«Faites mieux, lui dit Mme Rose, accompagnez-le chez la Thibaude; vous

le soulagerez chemin faisant, et sa mère, le voyant avec vous, ne le

grondera pas.»

Madame Rose; Pierre de Villerglé · 第 18 / 27 题