La présence de M. Olivier de Réthel, ce mari qui mettait à néant toutes
les espérances de M. de Francalin, lui fit cependant éprouver comme un
sentiment de joie. Mme Rose ne perdait rien de cette auréole dont il
l'avait entourée, et restait telle qu'il l'avait aimée. Georges ne pensa
pas une minute à repartir pour Paris. Si douloureuse que lui fût la vue
d'un étranger qui avait tous les droits d'un maître dans cette maison où
si longtemps il avait été seul, qu'était-ce en comparaison de ce qu'il
avait craint? Tout cédait devant cette pensée rafraîchissante qu'il
pouvait aimer Mme Rose sans rougir. Chez certaines âmes délicatement
douées ou élevées à un niveau supérieur par de grandes passions, la
connaissance d'un malheur irréparable cause moins de souffrances que la
perte d'une de ces croyances dont les racines sont au coeur. Georges,
que M. Olivier de Réthel retint à déjeuner avec une parfaite aisance,
rentra chez lui, sinon heureux, du moins calme. Une barrière
infranchissable existait entre Mme Rose et lui; mais l'image adorée
avait la même pureté et le même rayonnement.
Georges n'hésita pas à retourner chez Mme Rose dans la journée. Elle lui
fut reconnaissante de cet empressement, qui donnait à leurs relations le
caractère d'une intimité honnête et franche. M. de Réthel, qui avait
beaucoup à écrire, les laissa seuls; mais il ne le fit pas avant d'avoir
causé quelques instants avec M. de Francalin. Il avait en toutes choses
une rare élégance et les manières simples du meilleur monde, avec une
certaine brusquerie qui n'était pas sans originalité. Quand Mme Rose se
trouva seule avec Georges, ils se promenèrent autour de la maison, et
descendirent dans le pays pour voir la Thibaude et Jeanne, sur qui Mme
Rose veillait toujours. La petite fille avait le visage vermeil comme
une pomme; elle se jeta dans les bras de Mme Rose avec cette familiarité
qui succède si vite chez les enfants de la campagne à une timidité
farouche. Tout allait bien dans ce ménage, dont la vue rappela à M. de
Francalin les premières paroles échangées avec Mme Rose auprès d'un
berceau. La Thibaude remercia Georges des secours qu'il avait envoyés à
Jeanne malgré son absence. C'était encore une attention de Mme Rose qui
l'associait à sa vie. Il n'était donc pas un étranger pour elle! Il ne
voulut pas détromper la Thibaude, pour rester l'obligé de Mme Rose.
Quand ils sortirent, la jeune femme prit le bras de Georges comme au
temps passé.
«Se peut-il que je sois si tranquille auprès de vous après ce que j'ai
vu? dit M. de Francalin, tandis qu'ils côtoyaient la rivière.
--Pourquoi ne le seriez-vous pas? Ce que j'étais hier pour vous, ne le
suis-je pas aujourd'hui? répondit Mme Rose. Qu'y a-t-il de changé entre
nous?»
Georges lui pressa doucement le bras.
«Mais, reprit-il, pourquoi m'avez-vous laissé partir sans me dire la
vérité?
--Le pouvais-je sans vous dire le nom de mon mari! répondit Mme Rose; il
y avait dans cet aveu inévitable comme un blâme dont j'avais l'instinct,
et que je ne me croyais pas en droit de faire subir à celui dont je
porte le nom. Je ne m'explique peut-être pas bien.... Essayez de me
comprendre.
--Mais, reprit Georges, quel motif a donc ramené M. de Réthel auprès de
vous? Quand et comment est-il arrivé? A-t-il le projet de vivre dans la
retraite ou l'intention de vous conduire à Paris?... Pardonnez-moi
toutes ces questions, et n'y voyez pas autre chose que le sentiment
profond que m'inspire une personne en qui je ne verrai jamais que Mme
Rose, quel que soit le nom qu'elle porte. Me le permettez-vous?
--Ah! je fais mieux, je vous en prie!... Il me semble que j'aurai moins
à craindre auprès de vous, à présent que vous connaissez la vérité.
--Eh bien! parlez-moi de M. de Réthel.
--Vous savez quel rôle il a joué pendant la dernière révolution, et
quelle place il tient dans le parti qui s'agite toujours. Le repos est
insupportable à un tempérament aussi terrible. Toutes les agitations
dans lesquelles il m'a fait vivre chez lui ont été la cause de notre
séparation, il s'y replongea fatalement; son passé engage son avenir. Il
était à Paris dans ces derniers temps; souvent il m'écrivait, et vous
n'avez certainement pas oublié l'état dans lequel me mettaient ces
lettres, dont l'origine vous était inconnue. Pouvais-je m'éloigner,
quand tous les jours il était en péril de mort?... Je suis sa femme, et
je n'ai pas à le juger. Vous savez cependant comment j'oubliais tout....
Quelquefois je me berçais de l'illusion que cette vie, dont j'avais
contracté la douce habitude à Herblay, pourrait durer. Tout à coup une
lettre nouvelle m'arriva au moment où je venais de trouver sur ma
fenêtre un bouquet laissé par vous après un jour passé sans vous voir.
M. de Réthel m'appelait à Paris pour me prévenir que peut-être il serait
contraint de me demander asile au premier moment. «Si vous êtes menacé,
venez,» lui dis-je. Je compris alors qu'il fallait cesser de vous voir,
c'est pourquoi je vous pressai de partir. Je n'avais rien à me
reprocher, mais j'avais peur de votre désespoir. Un soir, il y a de cela
huit jours, M. de Réthel a frappé à ma porte. Il ne m'a plus quittée
depuis ce moment. Deux ou trois personnes sont venues le trouver. Il
reçoit beaucoup de lettres, et il a l'air très-préoccupé. Quelque chose
se prépare que je ne connais pas. Il m'a déjà prévenue qu'il me
quitterait un de ces jours, tout à coup.... Ce qu'il projette me fait
peur. Olivier s'agite dans un enfer! Il y a des heures où je le plains
amèrement.»
Mme Rose détourna la tête pour essuyer ses yeux. Son émotion était
visible et Georges la comprenait. Le nom de M. Olivier de Réthel avait
suffi pour expliquer à Georges la situation de Mme Rose. Le comte était
l'un des chefs reconnus d'une des fractions militantes de la démocratie.
Issu d'une famille d'ancienne noblesse, Olivier avait rompu avec son
passé et brisé, un à un, tous les liens de la tradition, de l'habitude,
de l'éducation. Patricien, il combattait avec la plèbe; fils d'un pair
de France, il était l'un des instruments les plus actifs des sociétés
secrètes. Il avait d'incontestables qualités qui mettaient sa
personnalité en relief, un certain talent de parole, une grande
bravoure, de l'audace; le prestige de son nom lui donnait en outre un
éclat et une autorité qu'à mérite égal ses amis n'avaient pas. Seulement
le tribun était resté gentilhomme, et, s'il touchait la main des
pamphlétaires les plus fougueux, il mettait des bottes vernies pour
aller au club.
«Comprenez-vous à présent, continua Mme Rose, pourquoi j'avais une
telle hâte de vous voir loin de moi? Quel pouvait être le résultat de
votre présence à Herblay? N'eussé-je pas mérité la confiance que mon
mari mettait en moi, que la liberté où il me laissait m'aurait imposé le
devoir de la justifier.
--Qu'allez-vous faire à présent, dit Georges.
--Et le sais-je? C'est un événement inconnu qui en décidera. Si j'en
crois certains indices, cet événement ne tardera pas à éclater; il peut
se faire alors que j'aille à Beauvais.
--A Beauvais! répéta Georges d'un air tout surpris.
--Vous ne savez donc pas qu'une de vos parentes est venue me voir il y a
près d'un mois? elle m'a mise au fait du motif de sa visite en quatre
mots. La conversation n'était pas finie, que Mme la baronne de
Bois-Fleury et moi nous nous entendions à merveille. Elle est restée
trois jours et m'a embrassée en partant. Elle m'a dit de me souvenir
dans l'occasion que j'avais une amie à Beauvais, et je m'en souviendrai.
Il m'a semblé qu'elle m'aimait beaucoup à cause de vous, et un peu parce
qu'elle a su que j'étais comtesse.»
Georges sourit à ce mot, qui lui fit voir que Mme Rose avait pénétré Mme
de Bois-Fleury d'un regard.
«Je devrais peut-être vous dire de partir, reprit-elle en regagnant sa
maison, et cependant je désire que vous restiez.
--Eh bien! dit-il, je resterai jusqu'à ce que vous alliez à Beauvais.»
A ces mots Mme Rose, qui était sur le pas de sa porte, retint Georges
par la main.
«Il ne faut pas que vous vous mépreniez au sens de mes paroles,
reprit-elle; tout ce qu'une honnête femme peut tenter, je le tenterai
pour ramener M. de Réthel; il est auprès de moi, il est menacé, je porte
son nom: c'est plus qu'il n'en faut pour m'indiquer un devoir auquel
j'ai la volonté de ne pas faillir. Ne soyez donc pas surpris si quelque
jour vous apprenez que je pars pour l'Amérique et pour toujours.
--Le ferez-vous sans m'en prévenir?
--Oh! vous ne le croyez pas!» dit-elle avec vivacité.
L'accent de cette voix chérie fit tressaillir Georges: il vit bien que
le coeur n'était pas du côté de la volonté, bien que celle-ci restât
maîtresse; il ne prolongea pas l'entretien, et se retira à la fois
triste et charmé. Comme M. de Francalin suivait la rivière, cherchant un
bateau qui pût le conduire à la Maison-Blanche, il rencontra Canada qui
achevait d'assujettir la porte d'une cabane dont il avait pêché tous les
matériaux pièce à pièce dans la Seine. Canada jeta son marteau et
accueillit Georges par une vigoureuse poignée de main; puis il jeta un
coup d'oeil du côté d'Herblay et le reporta vers M. de Francalin.
«Je vois à votre air que vous savez ce qui se passe là-bas. Ça m'a
surpris tout de même le jour où cet autre est revenu.... Dès que je l'ai
vu, je me suis dit que vous ne tarderiez pas à paraître. A présent que
vous avez fait votre visite, vous allez filer, j'imagine?
--Non, je reste, répondit Georges.
--Comme ça vous tient! On voit bien que vous avez des rentes! S'il vous
fallait comme moi chercher dans l'eau votre dîner de tous les jours,
vous auriez bien vite noyé l'amour!»
Canada acheva d'assujettir la porte sur ses gonds.
«Je la reconnais, cette porte, reprit-il: elle provient d'un gros bateau
qui allait à Rouen et qui a donné contre une pile du pont ici près. Je
l'ai pêchée.»
Il fit un signe à Georges tout en cherchant des clous dans une caisse.
«Approchez-vous donc, qu'on vous parle, ajouta-t-il. Tout marin d'eau
douce que je suis, comme ils disent, j'y vois clair. Il y a une
bourrasque dans le temps. Le monsieur de Paris qui est chez Mme Rose le
sait bien, lui. Toutes sortes de gens vont et viennent par ici. Moi qui
suis pour ceux d'en bas contre ceux d'en haut depuis l'affaire des
lapins, vous savez, je leur rends de petits services dans l'occasion.
S'il y a un bon avis à donner, c'est moi qui le fais passer. Tenez, vous
allez voir.»
Canada siffla, et Tambour entra dans la cabane. Le pêcheur tira de sa
poche un papier, l'attacha au collier du chien et le lâcha. Tambour
partit comme un trait.
«Ce n'est pas plus difficile que ça, continua-t-il; dans un quart
d'heure, on saura chez Mme Rose que des gens à mine suspecte rôdent dans
le pays depuis ce matin. Ce que j'en fais, c'est autant pour elle que
pour lui; à part le profit que j'en tire, je ne voudrais pas qu'elle fût
inquiétée. On ne se gêne guère aujourd'hui pour vous mettre la main sur
le collet pendant la nuit.
--Sérieusement craignez-vous quelque chose?» dit Georges, que les
confidences de Canada étonnaient un peu.
Canada regarda autour de lui en jouant du marteau et fit un mouvement de
tête affirmatif.
«Dame! dit-il, tout est possible; s'il plaît aux hommes de se faire
casser la tête, vous comprenez, ça les regarde; mais il ne faut pas que
Mme Rose en souffre.
--S'il arrivait quelque chose, me préviendriez-vous? demanda M. de
Francalin.
--Sur-le-champ, et sans penser au dérangement qui pourrait en résulter
pour moi.»
Georges rentra chez lui, l'esprit tout plein de ce que Canada lui avait
dit. Ce qu'il avait pu voir de l'état de Paris pendant le séjour qu'il y
avait fait ne lui laissait aucun doute sur la possibilité d'un
mouvement. Il prévoyait bien que M. Olivier de Réthel en serait l'un des
principaux instigateurs, et il tremblait que Mme Rose ne ressentît le
contre-coup de ces nouvelles perturbations.
Vers le soir, et poussé par un sentiment plus fort que la réflexion, il
retourna à Herblay. Mme Rose était assise dans ce même salon où si
souvent il l'avait trouvée; elle brodait près de la fenêtre. M. de
Réthel lisait une brochure. Tambour leur dit bonjour à tous deux à sa
manière, c'est-à-dire en promenant son museau sous leurs mains, et
disparut par une porte.
«Faites comme Tambour, dit le comte en se levant, et chez moi agissez
comme si vous étiez chez vous.»
Georges prit une chaise et s'approcha de la fenêtre. Il faisait un temps
clair et doux; un vent léger agitait le feuillage comme un frisson;
mille cris d'oiseaux s'échappaient de la campagne, dont le crépuscule
estompait les derniers plans. Olivier posa la brochure qu'il tenait à la
main et regarda du côté de la rivière, où l'on entendait le chant de
quelques mariniers. Mme Rose, qui s'était levée, appuya un doigt sur son
épaule:
«Me trompé-je, dit-elle, en pensant que cela vaut bien une discussion
politique?»
Le comte sourit.
«C'est autre chose, répondit-il; ici c'est le repos, ailleurs c'est
l'agitation, mais c'est aussi la vie....
--Eh bien! marchons, reprit-elle en passant son bras sous celui du comte
avec un geste mignon.
Ils descendirent tous trois vers les bords de la Seine. Tambour allait
et venait autour d'eux, cherchant querelle aux bestiaux qui regagnaient
le village et se mêlant aux jeux des enfants. Le bruit de quelques coups
de marteau qui retentissaient dans le silence les attira du côté de la
cabane de Canada. Le pêcheur remplaçait de vieilles planches par des ais
tout neufs.
«Ils s'en allaient à la dérive, dit-il en ôtant son bonnet; je n'ai pas
voulu qu'ils fussent perdus.
--Canada, mon ami, vous sauvez trop de choses; prenez garde, dit Mme
Rose.
--Bah! on a bon pied et bon oeil!» répondit le bohémien.
Il était tout au haut d'une échelle et enfonçait les clous à tour de
bras; mais, du coin de l'oeil il regardait alternativement Georges et M.
de Réthel; sa femme raccommodait de vieux filets aux dernières lueurs du
soleil couchant.
«Dites donc, mon brave, dit M. de Réthel, si l'on vous amenait à la
ville avec la promesse d'une bonne condition où vous ne manqueriez de
rien, y viendriez-vous?
--Quelle condition? demanda Canada. Faudrait voir.
--Oh! vous auriez la pièce blanche tous les matins, la soupe à midi, et
point de nuits à passer sur l'eau.
--Ah! vous m'en direz tant!... Je pourrais bien accepter.... Mais tout
de même la rivière me manquerait, et il ne faudrait pas être surpris si
un beau matin j'y retournais. Quand on en a l'habitude, la pluie qui
vous mouille, ça ne fait pas de mal.»
Le comte regarda sa femme.
«Vous l'entendez, dit-il à demi-voix, le pli est fait.»
En ce moment, une voix grêle appela Canada, et on aperçut sur le chemin
de halage un enfant qui traînait une pièce de bois attachée au bout
d'une corde.
«Eh! c'est le petit Jacques!» dit le pêcheur.
Il courut vers l'enfant et l'aida à tirer la pièce de bois jusqu'à la
cabane. Le front du petit était baigné de sueur; il portait un paquet
sur la tête et s'était passé la corde autour du corps pour marcher plus
commodément. Il s'essuya le visage du revers de la main et s'assit un
instant sur la pièce de bois.
«C'est un accord que nous avons fait entre nous, dit Canada; toutes les
fois qu'il trouve quelque épave au bord de l'eau, il me l'apporte, et à
mon tour je lui raccommode ses lignes et lui arrange ses petits filets.
Ce sera un homme, allez!»
Jacques repoussa la crinière de cheveux tout mêlés dont les boucles
tombaient sur son front, et se leva pour partir.
«Mais, mon petit, ce paquet est plus gros que toi! dit Mme Rose.
--Oh! je le porterai bien tout de même.... C'est une commission qu'on
m'a donnée pour maman, et elle ne badine pas, vous savez.... avec ça que
je suis en retard déjà à cause de ce morceau de bois qui était dans la
vase, là-bas.»
Le petit Jacques avait un air fort et résolu qui charmait M. de Réthel.
Il tira de sa poche une pièce de monnaie pour la lui donner.
«Faites mieux, lui dit Mme Rose, accompagnez-le chez la Thibaude; vous
le soulagerez chemin faisant, et sa mère, le voyant avec vous, ne le
grondera pas.»