M. Maxime du Camp écrivait, en 1882, dans ses _Souvenirs littéraires_:

{p.594} Sainte-Beuve, dont une femme d'esprit disait: «Il

ressemble à une vieille femme qui a oublié de mettre son

tour»; Sainte-Beuve, dont l'âme ne péchait point par l'excès

des qualités chevaleresques; Sainte-Beuve a jugé

Chateaubriand avec une sévérité dont l'acrimonie n'est point

absente. Lui, si bien informé d'habitude et amateur

passionné de documents inédits, il n'a pas su que Mme de

Chateaubriand écrivait, elle aussi, ses mémoires, qui se

développaient parallèlement à ceux de son mari, les

complétaient et dans bien des cas les éclairaient. Ces

mémoires, écrits sur des cahiers reliés en maroquin rouge,

je les ai lus[467].

[Note 467: _Souvenirs littéraires_, tome I. p.

382.]

* * * * *

La révélation de Maxime du Camp ne laissa pas de causer quelque

surprise. On savait bien par Joubert que les lettres de Mme de

Chateaubriand étaient pleines d'esprit, à ce point qu'il s'empressait

souvent de les copier pour en faire jouir leurs amis communs.

«Vraiment, écrit-il, sa femme (de Chateaubriand) entend mieux que lui

les petites choses... Si le _Publiciste_ lisait ses lettres, il les

trouverait de bon goût et dignes de ses feuilletons. Je vais vous en

transcrire quelque chose: cette plume vive et leste, mérite, je crois,

de vous faire quelque plaisir.» Et après avoir cité un long passage,

il ajoute: «Je n'ai pas sous les yeux la deuxième lettre à ma femme et

qui est encore plus piquante[468].»--On avait lu cette page des

_Mémoires d'Outre-tombe_: «Je ne sais s'il a jamais existé une

intelligence plus fine que celle de ma femme: elle devine la pensée et

la parole à naître, sur le front ou sur les lèvres de la personne avec

qui elle cause: la tromper en rien est impossible. D'un esprit

original et cultivé, _écrivant de la manière la plus piquante,

racontant à merveille_[469]...» Par M. Danielo, qui fut pendant vingt

ans le secrétaire de M. de Chateaubriand, on savait «qu'elle avait

plus d'esprit que {p.595} son mari», et que, plus que lui, elle était

prompte pour la répartie[470]...

[Note 468: _Pensées, Essais, Maximes et

Correspondance de M. Joubert_, tome II.]

[Note 469: _Mémoires d'Outre-tombe_, tome I, p.

408.]

[Note 470: _Les Conversations de M. de

Chateaubriand_, par _M. Danielo_, insérées à la

suite des _Mémoires d'Outre-tombe_, tome XII de la

première édition.]

Avec son esprit mordant, avec sa verve railleuse et «sa plume vive et

leste», Mme de Chateaubriand était donc assez bien armée pour écrire

des mémoires. Mais, d'autre part, cette femme d'un homme de génie

n'était, à aucun degré, une _femme littéraire_. Chez elle, pas la

moindre trace de _bas-bleuisme_. Elle était «adverse aux lettres»,

selon le mot de son mari, qui ajoute: «Mme de Chateaubriand m'admire

sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages[471].» Il advint même

qu'elle vendit au rabais, petit à petit, au profit de ses pauvres, la

bibliothèque de son mari, ce dont celui-ci, d'ailleurs, ne fût pas

autrement fâché. Ses lectures se bornaient à quelques ouvrages de

piété «où elle trouvait ses délices[472].» Sa grande affaire, c'était

la charité, c'était la visite des pauvres ou l'OEuvre de la

Sainte-Enfance, c'était surtout l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée

par elle et où elle passait presque toutes ses journées. En fait de

livres, ce qui la préoccupait surtout, c'était de vendre beaucoup de

livres... de chocolat. Elle en avait établi une fabrique dans son

Infirmerie, et ses amis n'avaient pas le droit de se fournir ailleurs,

quitte à eux, pour se consoler, à l'appeler la _vicomtesse Chocolat_,

titre dont elle était aussi fière que de celui de vicomtesse de

Chateaubriand. Ses succès comme marchande ne se comptaient pas; il lui

arriva même un jour de faire un vrai miracle: elle vendit à Victor

Hugo trois livres de chocolat, au prix fort! Il est vrai que Victor

Hugo était jeune en ce temps-là[473].

[Note 471: _Mémoires d'Outre-tombe_, tome I, p.

408.]

[Note 472: J. Danielo, _loc. cit._]

[Note 473: _Victor Hugo raconté par un témoin de sa

vie_, tome II, p. 12.]

Et maintenant, vous figurez-vous cette sainte femme, {p.596} tout

entière vouée aux oeuvres de charité, dont elle ne veut pas se laisser

distraire même par les ouvrages de son mari, vous la figurez-vous se

mettant à sa table de travail et écrivant l'histoire de sa vie comme

Mme George Sand? J'en suis fâché pour M. Maxime du Camp, mais il l'a

calomniée, sans le vouloir, lorsqu'il l'a représentée «écrivant ses

_Mémoires_».--Et pourtant le _Cahier rouge_ existe. Dans quelles

circonstances, comment et pourquoi il a été écrit, c'est ce qu'il nous

faut dire.

En 1834, lorsqu'eurent lieu, à l'Abbaye-au-Bois, les premières

lectures des _Mémoires d'Outre-tombe_, Chateaubriand avait terminé,

d'une part, la première partie de ses récits, celle qui s'achève avec

son émigration et se clôt par sa rentrée en France au printemps de

1800; il avait, d'autre part, retracé sa carrière politique, la

seconde Restauration, la révolution de Juillet, les deux voyages à

Prague, le voyage à Venise, ses relations avec la famille royale

déchue. Il ne lui restait plus qu'à faire revivre les années qui vont

de 1800 à 1815, d'_Atala_ et du _Génie du christianisme_ à la brochure

de _Bonaparte et les Bourbons_ et à la _Monarchie selon la Charte_.

Avant d'entreprendre cette dernière partie de sa tâche, et pour la

rendre plus facile à la fois et plus sûre, Chateaubriand prie sa femme

de jeter sur le papier les souvenirs qui lui sont restés de cette

époque. Mme de Chateaubriand se met à l'oeuvre; elle prend un grand

cahier et commence d'écrire tout en haut de la première page, sans

laisser le plus petit espace pour un titre général. À quoi bon un

titre, pour des notes qui ne seront lues que par une seule personne?

Elle entre en matière, sans autre préambule, par une simple date:

_1804_, et débute ainsi: «Lorsque M. de Chateaubriand revint de Rome

au mois de février, nous prîmes un logement à l'_Hôtel de France_, rue

de Beaune.» D'elle-même et de sa vie avant 1804, pas un mot, parce que

ce n'est pas sa vie, ce ne sont pas ses {p.597} mémoires qu'elle

écrit. C'est en 1804 qu'a eu lieu, après une séparation de douze

années, sa réunion avec son mari, c'est donc à partir de ce moment

seulement que ses souvenirs pourront être utiles à ce dernier, et

comme c'est pour lui seul qu'elle écrit, elle ne songe pas un instant

à reprendre les choses de plus haut. De même, elle terminera ses notes

avec la fin des Cent-Jours, parce qu'au delà de cette date elles ne

serviraient de rien à M. de Chateaubriand. Ce qui achève de prouver

que le _Cahier rouge_ n'avait pas d'autre but que de fournir à

l'illustre écrivain des notes et des points de repère, c'est qu'on n'y

trouve rien, absolument rien, qui soit personnel à Mme de

Chateaubriand. M. Maxime du Camp dit, il est vrai, dans ses

_Souvenirs_, à la suite du passage que j'ai cité: «Plusieurs

anecdotes, relatées dans ces mémoires avec une sincérité toute

conjugale, expliquent l'ennui morbide qui a toujours pesé sur

Chateaubriand; elles ont trait à des faits intimes, à des faits de

famille que je ne crois pas avoir le droit de révéler.» Les souvenirs

de M. Maxime du Camp l'ont ici mal servi. Les «faits intimes», les

«anecdotes conjugales», brillent, dans le _Cahier rouge_, par leur

absence,--toujours par le même motif. Les incidents de la vie de

famille, les impressions personnelles de Mme de Chateaubriand ne

pouvaient pas trouver place dans les _Mémoires_ de son mari; elle

n'avait pas dès lors à en parler,--et elle n'en a pas parlé.

M. l'abbé Pailhès a publié le _Cahier rouge_, en 1887, dans son livre

sur _Madame de Chateaubriand d'après ses mémoires et sa

correspondance_. Il nous a ainsi mis à même d'apprécier la façon dont

en a usé Chateaubriand avec les notes écrites par sa femme à son

intention et sur sa demande.

Lorsqu'on rapproche les deux textes, le _Cahier rouge_ et les

_Mémoires d'Outre-tombe_, ce qui frappe tout d'abord, c'est que

Chateaubriand n'a pas _romancé_ les souvenirs de sa femme. Il les a

suivis pas à pas, mot à mot, sans y rien {p.598} ajouter de son chef,

sans rien inventer. On a là la preuve, pour la partie des _Mémoires_

qui va de 1804 à 1815, qu'ils sont scrupuleusement, minutieusement

exacts. Nous savons déjà qu'il en est de même pour la partie

antérieure à 1804. Peut-être aurons-nous à constater plus tard qu'il

n'en va pas autrement pour les années qui suivent 1815.

Chateaubriand, je viens de le dire, ne s'est jamais écarté, dans ses

récits, des indications qui lui étaient fournies par les notes de sa

femme. Il ne cesse de les suivre que lorsqu'il y rencontre sur

quelques-uns de ses contemporains des jugements trop rigoureux.

Charitable envers les pauvres, douce aux malheureux, Mme de

Chateaubriand n'était pas toujours tendre pour les puissants du monde,

surtout s'ils étaient soupçonnés de n'admirer pas suffisamment son

mari. Sur le cardinal Fesch, en particulier, et sur le duc de

Richelieu, elle a des passages extrêmement durs. Elle a de très jolies

malices à l'endroit de Mme de Staël, de M. Beugnot ou de M. Pasquier.

Chateaubriand reproduit ce qui précède et ce qui suit, il supprime les

duretés et les malices. Dans un certain sens, au moins, il y avait

quelque chose de vrai dans le mot que répétait souvent l'auteur du

_Cahier rouge_: «M. de Chateaubriand est meilleur que moi.»

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 70 / 96 题