{p.594} Sainte-Beuve, dont une femme d'esprit disait: «Il
ressemble à une vieille femme qui a oublié de mettre son
tour»; Sainte-Beuve, dont l'âme ne péchait point par l'excès
des qualités chevaleresques; Sainte-Beuve a jugé
Chateaubriand avec une sévérité dont l'acrimonie n'est point
absente. Lui, si bien informé d'habitude et amateur
passionné de documents inédits, il n'a pas su que Mme de
Chateaubriand écrivait, elle aussi, ses mémoires, qui se
développaient parallèlement à ceux de son mari, les
complétaient et dans bien des cas les éclairaient. Ces
mémoires, écrits sur des cahiers reliés en maroquin rouge,
je les ai lus[467].
[Note 467: _Souvenirs littéraires_, tome I. p.
382.]
* * * * *
La révélation de Maxime du Camp ne laissa pas de causer quelque
surprise. On savait bien par Joubert que les lettres de Mme de
Chateaubriand étaient pleines d'esprit, à ce point qu'il s'empressait
souvent de les copier pour en faire jouir leurs amis communs.
«Vraiment, écrit-il, sa femme (de Chateaubriand) entend mieux que lui
les petites choses... Si le _Publiciste_ lisait ses lettres, il les
trouverait de bon goût et dignes de ses feuilletons. Je vais vous en
transcrire quelque chose: cette plume vive et leste, mérite, je crois,
de vous faire quelque plaisir.» Et après avoir cité un long passage,
il ajoute: «Je n'ai pas sous les yeux la deuxième lettre à ma femme et
qui est encore plus piquante[468].»--On avait lu cette page des
_Mémoires d'Outre-tombe_: «Je ne sais s'il a jamais existé une
intelligence plus fine que celle de ma femme: elle devine la pensée et
la parole à naître, sur le front ou sur les lèvres de la personne avec
qui elle cause: la tromper en rien est impossible. D'un esprit
original et cultivé, _écrivant de la manière la plus piquante,
racontant à merveille_[469]...» Par M. Danielo, qui fut pendant vingt
ans le secrétaire de M. de Chateaubriand, on savait «qu'elle avait
plus d'esprit que {p.595} son mari», et que, plus que lui, elle était
prompte pour la répartie[470]...
[Note 468: _Pensées, Essais, Maximes et
Correspondance de M. Joubert_, tome II.]
[Note 469: _Mémoires d'Outre-tombe_, tome I, p.
408.]
[Note 470: _Les Conversations de M. de
Chateaubriand_, par _M. Danielo_, insérées à la
suite des _Mémoires d'Outre-tombe_, tome XII de la
première édition.]
Avec son esprit mordant, avec sa verve railleuse et «sa plume vive et
leste», Mme de Chateaubriand était donc assez bien armée pour écrire
des mémoires. Mais, d'autre part, cette femme d'un homme de génie
n'était, à aucun degré, une _femme littéraire_. Chez elle, pas la
moindre trace de _bas-bleuisme_. Elle était «adverse aux lettres»,
selon le mot de son mari, qui ajoute: «Mme de Chateaubriand m'admire
sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages[471].» Il advint même
qu'elle vendit au rabais, petit à petit, au profit de ses pauvres, la
bibliothèque de son mari, ce dont celui-ci, d'ailleurs, ne fût pas
autrement fâché. Ses lectures se bornaient à quelques ouvrages de
piété «où elle trouvait ses délices[472].» Sa grande affaire, c'était
la charité, c'était la visite des pauvres ou l'OEuvre de la
Sainte-Enfance, c'était surtout l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée
par elle et où elle passait presque toutes ses journées. En fait de
livres, ce qui la préoccupait surtout, c'était de vendre beaucoup de
livres... de chocolat. Elle en avait établi une fabrique dans son
Infirmerie, et ses amis n'avaient pas le droit de se fournir ailleurs,
quitte à eux, pour se consoler, à l'appeler la _vicomtesse Chocolat_,
titre dont elle était aussi fière que de celui de vicomtesse de
Chateaubriand. Ses succès comme marchande ne se comptaient pas; il lui
arriva même un jour de faire un vrai miracle: elle vendit à Victor
Hugo trois livres de chocolat, au prix fort! Il est vrai que Victor
Hugo était jeune en ce temps-là[473].
[Note 471: _Mémoires d'Outre-tombe_, tome I, p.
408.]
[Note 472: J. Danielo, _loc. cit._]
[Note 473: _Victor Hugo raconté par un témoin de sa
vie_, tome II, p. 12.]
Et maintenant, vous figurez-vous cette sainte femme, {p.596} tout
entière vouée aux oeuvres de charité, dont elle ne veut pas se laisser
distraire même par les ouvrages de son mari, vous la figurez-vous se
mettant à sa table de travail et écrivant l'histoire de sa vie comme
Mme George Sand? J'en suis fâché pour M. Maxime du Camp, mais il l'a
calomniée, sans le vouloir, lorsqu'il l'a représentée «écrivant ses
_Mémoires_».--Et pourtant le _Cahier rouge_ existe. Dans quelles
circonstances, comment et pourquoi il a été écrit, c'est ce qu'il nous
faut dire.
En 1834, lorsqu'eurent lieu, à l'Abbaye-au-Bois, les premières
lectures des _Mémoires d'Outre-tombe_, Chateaubriand avait terminé,
d'une part, la première partie de ses récits, celle qui s'achève avec
son émigration et se clôt par sa rentrée en France au printemps de
1800; il avait, d'autre part, retracé sa carrière politique, la
seconde Restauration, la révolution de Juillet, les deux voyages à
Prague, le voyage à Venise, ses relations avec la famille royale
déchue. Il ne lui restait plus qu'à faire revivre les années qui vont
de 1800 à 1815, d'_Atala_ et du _Génie du christianisme_ à la brochure
de _Bonaparte et les Bourbons_ et à la _Monarchie selon la Charte_.
Avant d'entreprendre cette dernière partie de sa tâche, et pour la
rendre plus facile à la fois et plus sûre, Chateaubriand prie sa femme
de jeter sur le papier les souvenirs qui lui sont restés de cette
époque. Mme de Chateaubriand se met à l'oeuvre; elle prend un grand
cahier et commence d'écrire tout en haut de la première page, sans
laisser le plus petit espace pour un titre général. À quoi bon un
titre, pour des notes qui ne seront lues que par une seule personne?
Elle entre en matière, sans autre préambule, par une simple date:
_1804_, et débute ainsi: «Lorsque M. de Chateaubriand revint de Rome
au mois de février, nous prîmes un logement à l'_Hôtel de France_, rue
de Beaune.» D'elle-même et de sa vie avant 1804, pas un mot, parce que
ce n'est pas sa vie, ce ne sont pas ses {p.597} mémoires qu'elle
écrit. C'est en 1804 qu'a eu lieu, après une séparation de douze
années, sa réunion avec son mari, c'est donc à partir de ce moment
seulement que ses souvenirs pourront être utiles à ce dernier, et
comme c'est pour lui seul qu'elle écrit, elle ne songe pas un instant
à reprendre les choses de plus haut. De même, elle terminera ses notes
avec la fin des Cent-Jours, parce qu'au delà de cette date elles ne
serviraient de rien à M. de Chateaubriand. Ce qui achève de prouver
que le _Cahier rouge_ n'avait pas d'autre but que de fournir à
l'illustre écrivain des notes et des points de repère, c'est qu'on n'y
trouve rien, absolument rien, qui soit personnel à Mme de
Chateaubriand. M. Maxime du Camp dit, il est vrai, dans ses
_Souvenirs_, à la suite du passage que j'ai cité: «Plusieurs
anecdotes, relatées dans ces mémoires avec une sincérité toute
conjugale, expliquent l'ennui morbide qui a toujours pesé sur
Chateaubriand; elles ont trait à des faits intimes, à des faits de
famille que je ne crois pas avoir le droit de révéler.» Les souvenirs
de M. Maxime du Camp l'ont ici mal servi. Les «faits intimes», les
«anecdotes conjugales», brillent, dans le _Cahier rouge_, par leur
absence,--toujours par le même motif. Les incidents de la vie de
famille, les impressions personnelles de Mme de Chateaubriand ne
pouvaient pas trouver place dans les _Mémoires_ de son mari; elle
n'avait pas dès lors à en parler,--et elle n'en a pas parlé.
M. l'abbé Pailhès a publié le _Cahier rouge_, en 1887, dans son livre
sur _Madame de Chateaubriand d'après ses mémoires et sa
correspondance_. Il nous a ainsi mis à même d'apprécier la façon dont
en a usé Chateaubriand avec les notes écrites par sa femme à son
intention et sur sa demande.
Lorsqu'on rapproche les deux textes, le _Cahier rouge_ et les
_Mémoires d'Outre-tombe_, ce qui frappe tout d'abord, c'est que
Chateaubriand n'a pas _romancé_ les souvenirs de sa femme. Il les a
suivis pas à pas, mot à mot, sans y rien {p.598} ajouter de son chef,
sans rien inventer. On a là la preuve, pour la partie des _Mémoires_
qui va de 1804 à 1815, qu'ils sont scrupuleusement, minutieusement
exacts. Nous savons déjà qu'il en est de même pour la partie
antérieure à 1804. Peut-être aurons-nous à constater plus tard qu'il
n'en va pas autrement pour les années qui suivent 1815.
Chateaubriand, je viens de le dire, ne s'est jamais écarté, dans ses
récits, des indications qui lui étaient fournies par les notes de sa
femme. Il ne cesse de les suivre que lorsqu'il y rencontre sur
quelques-uns de ses contemporains des jugements trop rigoureux.
Charitable envers les pauvres, douce aux malheureux, Mme de
Chateaubriand n'était pas toujours tendre pour les puissants du monde,
surtout s'ils étaient soupçonnés de n'admirer pas suffisamment son
mari. Sur le cardinal Fesch, en particulier, et sur le duc de
Richelieu, elle a des passages extrêmement durs. Elle a de très jolies
malices à l'endroit de Mme de Staël, de M. Beugnot ou de M. Pasquier.
Chateaubriand reproduit ce qui précède et ce qui suit, il supprime les
duretés et les malices. Dans un certain sens, au moins, il y avait
quelque chose de vrai dans le mot que répétait souvent l'auteur du
_Cahier rouge_: «M. de Chateaubriand est meilleur que moi.»