[Note 422: Ci-dessus, p. 175.]
Voici la réponse de Chateaubriand à la lettre de Fontanes qu'on a lue
dans le texte des _Mémoires_:
_15 août 1798 (v. s.)._
Je ne puis vous dire tout le plaisir que j'ai éprouvé en
recevant votre lettre. Il a été en proportion de la solitude
de ma vie et des longues heures que je passe avec moi-même;
vous sentez combien les marques du souvenir d'un ami de
votre espèce doivent être chères alors. Si je suis la
seconde personne à laquelle vous avez trouvé quelques
rapports d'âme avec vous, vous êtes la première qui ayez
rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme:
tête, coeur, caractère, j'ai tout trouvé en vous à ma guise,
et je sens que désormais je vous suis attaché pour la vie.
Il ne me manque plus que de connaître l'ami dont vous m'avez
fait un si grand éloge[423], pour vous connaître dans toutes
les parties de votre existence.
[Note 423: Joubert.]
J'ai appris avec une grande et vraie joie vos heureux
travaux au bord de l'Elbe. Vous possédez, sans aucun doute,
le plus beau talent de la France, et il est bien malheureux
que votre {p.553} paresse soit un obstacle qui retarde la
gloire dont nous vous verrons briller un jour. Songez, mon
cher ami, que les années peuvent vous surprendre, et qu'au
lieu des tableaux immortels que la postérité est en droit
d'attendre de vous, vous ne laisserez peut-être que quelques
cartons qui indiqueront seulement ce que vous auriez été.
C'est une vérité indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent
dans le monde. Vous le possédez, cet art qui s'assied sur
les ruines des empires et qui seul sort tout entier du vaste
tombeau qui dévore les peuples et les temps. Est-il donc
possible que vous ne soyez pas touché de tout ce que le ciel
a fait pour vous, et que vous songiez à autre chose qu'à la
_Grèce sauvée_? Vous savez que tout ceci n'est pas un pur
jargon de ma part, je vous ai souvent parlé à ce sujet;
votre paresse me tient au coeur.
De vous à moi, et de la _Grèce sauvée_ aux _Natchez_, la
chute est immense; mais vous voulez que je vous parle de
moi. Je vous dirai que le courage m'a abandonné depuis votre
départ; tout ce que j'ai pu faire a été de mettre au net un
troisième livre et d'imaginer une nouvelle division du plan.
Chaque livre portera un titre particulier. Les deux
premiers, par exemple, s'appelleront les _Livres du Récit_;
le troisième, le _Livre de l'Enfer_; le quatrième, le _Livre
des Moeurs_; le cinquième, le _Livre du Ciel_; le sixième,
le _Livre d'Othaïti_: le septième, le _Livre des Loix_,
etc., etc.; de même que les Anciens disaient le livre de la
_Colère d'Achille_, le livre des _Adieux d'Andromaque_,
etc., et de même qu'Hérodote avait divisé son histoire.
Cette sorte de division toute antique que je fais ainsi
revivre a quelque chose de singulièrement attrayant, et
d'ailleurs favorise beaucoup mon travail.
Au reste, mon cher ami, je passe ma vie fort tristement.
J'ai revu la plupart des lieux que nous avions vus ensemble.
J'ai dîné seul sur la _colline_, dans cette petite chambre
où nous avions vu le soleil couchant; j'ai visité les
jardins sur les bords de la rivière, j'ai eu deux longues
conversations avec M. de L[amoignon]. Par ailleurs, j'ai
laissé là toutes vos anciennes connaissances. Je ne vois
presque plus P[anat]. Quelques personnes m'ont questionné
sur votre compte. J'ai répondu comme je le devais. Il paraît
que beaucoup _de petites gens_ sont peu contents de vous. Au
nom du ciel, évitez tout ce qui peut vous compromettre,
laissez à d'autres que vous un métier indigne de vos
talents, et qui troublerait le reste de votre vie et celle
de vos amis.
Nous reverrons-nous jamais, mon cher ami? Je ne sais, mais
je suis triste. Vous avez beaucoup moins besoin de moi que
je {p.554} n'ai besoin de vous. Votre famille et vos amis
vous environnent, et vous trouvez en vous-même plus de
ressources que je ne puis en trouver en moi. D'ailleurs, il
y a déjà six ans que je vis pour ainsi dire de _mon
intérieur_, et il faut à la fin qu'il s'épuise. Et puis, cet
Argos dont on se ressouvient toujours, et qui, après avoir
été quelque temps une grande douceur, devient une grande
amertume!
Si vous avez quelque humanité, écrivez-moi souvent, très
souvent. Parlez-moi de vos travaux et de cette femme
admirable que vous devez beaucoup aimer, car elle a beaucoup
fait pour vous. Des hauteurs du bonheur ne m'oubliez pas.
Indiquez-moi de nouveau les moyens de correspondre avec
vous; je suppose que les premières adresses que vous m'aviez
données ne valent plus rien. Adieu, croyez au sincère, au
très sincère attachement de votre ami des terres de l'exil.
Ne trouvez-vous pas qu'il y ait quelque chose qui parle au
coeur dans une liaison commencée par deux Français
malheureux, loin de leur patrie? Cela ressemble beaucoup à
celle de _René_ et d'_Outougamiz_: nous avons _juré_ dans un
_désert_ et sur des _tombeaux_.
Je ne signe point, ne signez plus. Le cousin vous dit mille
choses ainsi que M. de L[amoignon]. Le contrôleur des
finances[424] n'a point tenu sa parole et je suis fort
malheureux. Rappelez-moi au souvenir de l'ancien ami
F[lins][425].
[Note 424: M. du Theil.]
[Note 425: Bibliothèque de Genève.--Original
autographe, sans suscription ni
signature.--_Chateaubriand, sa femme et ses amis_,
par l'abbé Pailhès.]