LE MARIAGE DE CHATEAUBRIAND[419].

[Note 419: Ci-dessus, p. 7.]

Sainte-Beuve, dans la cinquième leçon du cours professé par lui à

Liège en 1848-1849 sur _Chateaubriand et son groupe littéraire sous

l'Empire_, signalant au passage le mariage du grand écrivain, ajoute

en note:

Sur ce mariage, il m'a été raconté _d'étranges choses_: je

dirai peut être ce que j'en ai su, à la fin de ce volume.

Et il n'y a pas manqué. Dans les _Notes diverses_ qu'il a entassées, à

la fin de son livre _sur_ et _contre Chateaubriand_, il se donne un

mal infini pour accréditer sur le mariage du poète et de Mlle Buisson

de La Vigne certaine historiette, qu'il raconte en ces termes:

Le mariage de M. de Chateaubriand a été, dans le temps,

l'objet de procès et d'assertions contradictoires

singulières. Revenu d'Amérique, et à la veille d'émigrer, M.

de Chateaubriand épousa, au commencement de 1792, Mlle

Céleste de La Vigne-Buisson, petite-fille de M. de La

Vigne-Buisson, qui avait été gouverneur de la Compagnie des

Indes à Pondichéry.

Sainte-Beuve reproduit ici le récit du mariage d'après les _Mémoires

d'Outre-tombe_, et il reprend:

Mais voici bien autre chose. Ce n'est plus du côté d'un

oncle maternel démocrate que le mariage est attaqué, c'est

du côté de l'oncle paternel, et dans un esprit tout

différent. M. de Chateaubriand va se trouver entre deux

oncles. Je cite mes auteurs. M. Viennet, dans ses Mémoires

(inédits), raconte {p.550} qu'étant entré en service dans

la marine vers 1797, il connut à Lorient un riche négociant,

M. La Vigne-Buisson, et se lia avec lui. Quand l'auteur

d'_Atala_ commença à faire du bruit, M. Buisson dit à M.

Viennet: «Je le connais; il a épousé ma nièce, et il l'a

épousée de force.» Et il raconta comment M. de

Chateaubriand, ayant à contracter union avec Mlle de La

Vigne, aurait imaginé de l'épouser comme dans les comédies,

d'une façon postiche, en se servant d'un de ses gens comme

prêtre et d'un autre comme témoin. Ce qu'ayant appris,

l'oncle Buisson serait parti, muni d'une paire de pistolets

et accompagné d'un vrai prêtre, et surprenant les époux de

grand matin, il aurait dit à son beau-neveu: «Vous allez

maintenant, monsieur, épouser tout de bon ma nièce, et sur

l'heure.» Ce qui fut fait.

M. de Pongerville, étant à Saint-Malo en 1851, y connut _un

vieil avocat de considération_, qui lui raconta le même

fait, et exactement avec les mêmes circonstances.

Naturellement, dans ses _Mémoires_, M. de Chateaubriand n'a

touché mot de cela: il n'a parlé que du procès fait à

l'instigation de l'autre oncle. Faut-il croire que, selon le

désir de sa mère, ayant à se marier devant un prêtre _non

assermenté_, et s'étant engagé à en trouver un, il ait

imaginé, dans son indifférence et son irrévérence d'alors,

de s'en dispenser en improvisant l'étrange comédie à

laquelle l'oncle de sa femme serait venu mettre bon

ordre?--Ce point de sa vie, si on le pouvait, serait à

éclaircir et l'on comprendrait mieux encore par là les

chagrins qu'il donna à sa mère, chagrins causés, dit-il,

_par ses égarements_, et le mouvement de repentir qu'il dut

éprouver plus tard en apprenant sa mort avant d'avoir pu la

revoir et l'embrasser[420].

[Note 420: _Chateaubriand et son groupe

littéraire_, tome II, p. 405.]

[Illustration: Marie-Joseph CHÉNIER.]

Certes, Sainte-Beuve savait mieux que personne ce qu'il fallait penser

des _étranges choses_ qu'il nous raconte, et qui auraient eu besoin,

pour être admises, d'une autre autorité que celle de M. Viennet, qui

n'a jamais réussi que ses _Fables_. Très pieuses, ayant en horreur les

prêtres _intrus_, la mère et les soeurs de Chateaubriand étaient sans

nul doute restées en rapports avec des prêtres _non assermentés_,

lesquels d'ailleurs, au commencement de 1792, étaient encore nombreux

en Bretagne. Elles ne {p.551} pouvaient donc avoir aucune peine à

en trouver un, pour bénir le mariage de leur fils et de leur frère, et

ce sont elles, bien évidemment, qui se sont chargées de le procurer.

Elles n'auront pas laissé ce soin à Chateaubriand, qui débarquait

d'Amérique et ne connaissait plus guère personne à Saint-Malo. Le

récit des _Mémoires d'Outre-tombe_ a donc pour lui toutes les

vraisemblances, tandis que la version où s'est complu Sainte-Beuve

sonne le faux à chaque ligne. Elle a d'ailleurs contre elle des

documents authentiques, des pièces irréfragables. M. Charles Cunat a

relevé sur les registres de l'état civil de Saint-Malo les extraits

qui suivent:

_Du dimanche 18 mars 1792._

Il y a eu promesse de mariage entre:

François-Auguste-René de Chateaubriand, fils mineur de feu

René-Auguste et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, et

demoiselle Céleste Buisson, fille mineure de feu

Alexis-Jacques et de feue dame Céleste Rapion, tous deux

originaires et domiciliés de cette ville: 1er et 3e bans.

_Lundi 19 mars 1792._

François-Auguste-René de Chateaubriand, fils second et

mineur de feu René-Auguste de Chateaubriand et de dame

Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, et demoiselle Céleste

Buisson, fille mineure de feu sieur Alexis-Jacques Buisson

et dame Céleste Rapion de la Placelière, tous deux

originaires et domiciliés de cette ville, ont reçu de moi,

soussigné curé, la bénédiction nuptiale dans l'église

paroissiale, ce jour 19 mars 1792, en conséquence d'une

bannie faite au prône de notre messe paroissiale, sans

opposition, et de la dispense du temps prohibé et de deux

bans. La présente cérémonie faite en vertu de deux décrets

émanés de la justice de cette ville, attendu la minorité des

parties contractantes, en présence de François-André

Buisson, Jean-François Leroy, Michel-Thomas Bassinot et

Charles Malapert, qui ont attesté le domicile et la liberté

des parties; et ont signé avec les époux:

_Céleste Buisson, François de Chateaubriand,

François-Auguste Buisson, Michel Bassinot, Malapert fils,

Leroy._

DUHAMEL, curé.

{p.552} Ce mariage du 19 mars, célébré publiquement, régulièrement,

après la publication des bans, après deux décrets émanés de la justice

de paix, exclut nécessairement le prétendu mariage au pistolet et à la

minute de l'oncle Buisson.

Mais il y a plus. Cet oncle Buisson, «le riche négociant de Lorient»,

n'a jamais existé. La famille de La Vigne n'a jamais entendu parler de

lui, ni de son voyage à Saint-Malo, ni de ce mariage à main

armée[421].

[Note 421: Voir le premier chapitre du très

intéressant volume de M. Chédieu de Robethon sur

_Chateaubriand et Madame de Custine_ (1893).]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 55 / 96 题