«Il a fallu nous occuper de notre départ pour Jaffa, qui eut lieu le
jeudi 18 septembre. Nous nous sommes embarqués sur un bâtiment grec,
où il y {p.516} avait au moins, tant hommes que femmes et enfants,
cent cinquante Grecs qui allaient en pèlerinage à Jérusalem, ce qui
causait beaucoup d'embarras dans le bâtiment.
«Nous avions, de même que les autres passagers, nos provisions de
bouche et nos ustensiles de cuisine que j'avais achetés à
Constantinople. J'avais, en outre, une autre provision assez complète
que M. l'ambassadeur nous avait donnée, composée de très beaux
biscuits, jambons, saucissons, cervelas; vins de différentes sortes,
rhum, sucre, citrons, jusqu'à du vin de quinquina contre la fièvre. Je
me trouvais donc pourvu d'une provision très abondante, que je
ménageais et ne consommais qu'avec une grande économie, sachant que
nous n'avions pas que ce trajet à faire: tout était serré où aucun
passager ne pouvait aller.
«Notre trajet, qui n'a été que de treize jours, m'a paru très long par
toutes sortes de désagréments et de malpropretés sur le bâtiment.
Pendant plusieurs jours de mauvais temps que nous avons eus, les
femmes et les enfants étaient malades, vomissaient partout, au point
que nous étions obligés d'abandonner notre chambre et de coucher sur
le pont. Nous y mangions beaucoup plus commodément qu'ailleurs, ayant
pris le parti d'attendre que tous nos Grecs aient fini leur
tripotage.»
Je passe le détroit des Dardanelles; je touche à Rhodes, et je prends
un pilote pour la côte de Syrie.--Un calme nous arrête sous le
continent de l'Asie, presque en face de l'ancien cap Chélidonia.--Nous
restons deux jours en mer, sans savoir où nous étions.
{p.517} MON ITINÉRAIRE.
«Le temps était si beau et l'air si doux, que tous les passagers
restaient la nuit sur le pont. J'avais disputé un point du gaillard
d'arrière à deux gros caloyers qui ne me l'avaient cédé qu'en
grommelant. C'était là que je dormais le 30 de septembre, à six heures
du matin, lorsque je fus éveillé par un bruit confus de voix: j'ouvris
les yeux et j'aperçus les pèlerins qui regardaient vers la proue du
vaisseau. Je demandai ce que c'était; on me cria: _Signor, il
Carmelo!_ Le Carmel! Le vent s'était levé la veille à huit heures du
soir, et, dans la nuit, nous étions arrivés à la vue des côtes de
Syrie. Comme j'étais couché tout habillé, je fus bientôt debout,
m'enquérant de la montagne sacrée. Chacun s'empressait de me la
montrer de la main; mais je n'apercevais rien, à cause du soleil qui
commençait à se lever en face de nous. Ce moment avait quelque chose
de religieux et d'auguste; tous les pèlerins, le chapelet à la main,
étaient restés en silence dans la même attitude, attendant
l'apparition de la Terre Sainte; le chef des papas priait à haute
voix: on n'entendait que cette prière et le bruit de la course du
vaisseau que le vent le plus favorable poussait sur une mer brillante.
De temps en temps un cri s'élevait de la proue, quand on revoyait le
Carmel. J'aperçus enfin, moi-même, cette montagne, comme une tache
ronde au-dessous des rayons du soleil. Je me mis alors à genoux à la
manière des Latins. Je ne sentis point cette espèce de trouble que
j'éprouvai en découvrant les côtes de la Grèce: mais la vue du berceau
{p.518} des Israélites et de la patrie des chrétiens me remplit de
joie et de respect. J'allais descendre sur la terre des prodiges, aux
sources de la plus étonnante poésie, aux lieux où, même humainement
parlant, s'est passé le plus grand événement qui ait jamais changé la
face du monde.
..........................
«Le vent nous manqua à midi; il se leva de nouveau à quatre heures;
mais, par l'ignorance du pilote, nous dépassâmes le but... À deux
heures de l'après-midi, nous revîmes Jaffa.
«Un bateau se détacha de la terre avec trois religieux. Je descendis
avec eux dans la chaloupe; nous entrâmes dans le port par une
ouverture pratiquée entre des rochers, et dangereuse même pour un
caïque.
«Les Arabes du rivage s'avancèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture,
afin de nous charger sur leurs épaules. Il se passa, là, une scène
assez plaisante: mon domestique était vêtu d'une redingote blanchâtre;
le blanc étant la couleur de distinction chez les Arabes, ils jugèrent
que Julien était le scheik. Ils se saisirent de lui et l'emportèrent
en triomphe, malgré ses protestations, tandis que, grâce à mon habit
bleu, je me sauvais obscurément sur le dos d'un mendiant déguenillé.»
Maintenant, entendons Julien, principal acteur de la scène: