«La dame, messieurs, était grande, plate, maigre et disloquée comme la
femme du major; d'ailleurs beaucoup de physionomie et l'air coquet.
Lorsqu'elle riait et montrait ses dents longues sous son nez court, on
ne savait plus où l'on en était. Elle devint amoureuse du chevalier et
le chevalier amoureux de la dame, bien qu'il en eût peur.»
Dinarzade vida la cendre de sa pipe sur la jante de la roue et voulut
recharger son brûle-gueule; on le força de continuer:
«Le chevalier Vert, tout anéanti, se résolut de quitter le château;
mais, avant de partir, il requiert de la châtelaine l'explication de
plusieurs choses étranges; il lui faisait en même temps une offre
loyale de mariage, si toutefois elle n'était pas sorcière.»
La rapière de Dinarzade était plantée droite et roide entre ses
genoux. Assis et penchés en avant, {p.074} nous faisions au-dessous
de lui, avec nos pipes, une guirlande de flammèches comme l'anneau de
Saturne. Tout à coup Dinarzade s'écria comme hors de lui:
«Or, messieurs, la Dame des grandes compagnies, c'était la Mort!»
Et le capitaine, rompant les rangs et s'écriant: «La mort! la mort!»
mit en fuite les cantinières. La séance fut levée: le brouhaha fut
grand et les rires prolongés. Nous nous rapprochâmes de Thionville, au
bruit du canon de la place.
* * * * *
Le siège continuait, ou plutôt il n'y avait pas de siège, car on
n'ouvrait point la tranchée et les troupes manquaient pour investir
régulièrement la place. On comptait sur des intelligences, et l'on
attendait la nouvelle des succès de l'armée prussienne ou de celle de
Clerfayt[69], avec laquelle se trouvait le corps français du duc de
Bourbon[70]. Nos petites ressources s'épuisaient; {p.075} Paris
semblait s'éloigner. Le mauvais temps ne cessait; nous étions inondés
au milieu de nos travaux; je m'éveillais quelquefois dans un fossé
avec de l'eau jusqu'au cou: le lendemain j'étais perclus.
[Note 69: François-Sébastien-Charles-Joseph _de
Croix_, comte de _Clerfayt_ (1733-1798), s'était
distingué pendant la guerre de Sept ans. Mis en
1792 à la tête du corps d'armée que l'Autriche
joignait aux Prussiens, il prit Stenay et le défilé
de la Croix-aux-Bois, assista aux batailles de
Valmy et de Jemmapes, dirigea la retraite avec
beaucoup de talent à cette dernière bataille,
surprit les Français à Altenhoven, fit débloquer
Maëstricht, eut la plus grande part dans le succès
des coalisés à Nerwinde, à Quiévrain et à Furnes
(1793). Pendant la campagne de 1794, il dut céder
le terrain à Pichegru. Créé feld-maréchal l'année
suivante, il entra dans Mayence (28 octobre 1795),
après avoir battu isolément trois corps d'armée
français envoyés contre lui. Une disgrâce
inexplicable fut le prix de ces éclatants
triomphes: la cour de Vienne, au mois de janvier
1796, le remplaça par le prince Charles.]
[Note 70: L'armée des émigrés, en 1792, était
fractionnée en trois corps. Le premier (dix mille
hommes), formé avec les émigrés, de Coblentz, était
commandé par les maréchaux de Broglie et de
Castries. Le second (cinq mille hommes) était sous
les ordres du prince de Condé. Le troisième corps,
sous les ordres du duc de Bourbon, comprenait
quatre à cinq mille émigrés cantonnés dans les
Pays-Bas autrichiens. Les émigrés de Bretagne
faisaient partie de ce troisième corps. (_Histoire
de l'armée de Condé_, par René Bittard des Portes,
p. 27.)]
Parmi mes compatriotes, j'avais rencontré Ferron de La Sigonnière[71],
mon ancien camarade de classe à Dinan. Nous dormions mal sous notre
pavillon; nos têtes, dépassant la toile, recevaient la pluie de cette
espèce de gouttière. Je me levais et j'allais avec Ferron me promener
devant les faisceaux, car toutes nos nuits n'étaient pas aussi gaies
que celles de Dinarzade. Nous marchions en silence, écoutant la voix
des sentinelles, regardant la lumière des rues de nos tentes, de même
que nous avions vu autrefois au collège les lampions de nos corridors.
Nous causions du passé et de l'avenir, des fautes que l'on avait
commises, de celles que l'on commettrait; nous déplorions
l'aveuglement des princes, qui croyaient revenir dans leur patrie avec
une poignée de serviteurs, et raffermir par le bras de l'étranger la
couronne sur la tête de leur frère. Je me souviens d'avoir dit à mon
camarade, dans ces conversations, que la France voudrait {p.076}
imiter l'Angleterre, que le roi périrait sur l'échafaud, et que,
vraisemblablement, notre expédition devant Thionville serait un des
principaux chefs d'accusation contre Louis XVI. Ferron fut frappé de
ma prédiction: c'est la première de ma vie. Depuis ce temps j'en ai
fait bien d'autres tout aussi vraies, tout aussi peu écoutées;
l'accident était-il arrivé, on se mettait à l'abri, et l'on
m'abandonnait aux prises avec le malheur que j'avais prévu. Quand les
Hollandais essuient un coup de vent en haute mer, ils se retirent dans
l'intérieur du navire, ferment les écoutilles et boivent du punch,
laissant un chien sur le pont pour aboyer à la tempête; le danger
passé, on renvoie Fidèle à sa niche au fond de la cale, et le
capitaine revient jouir du beau temps sur le gaillard. J'ai été le
chien hollandais du vaisseau de la légitimité.
[Note 71: François-Prudent-Malo Ferron de la
Sigonnière, né dans la paroisse de Saint-Samson,
près de Dinan, le 6 juin 1768. Il était l'un des
quatorze enfants de François-Henri-Malo Ferron de
la Sigonnière, marié, le 4 mai 1762, à
Anne-Gillette-Françoise Anger des Vaux. Le camarade
de Chateaubriand est mort au château de la Mettrie,
en Saint-Samson, le 14 mai 1815.]
Les souvenirs de ma vie militaire se sont gravés dans ma pensée; ce
sont eux que j'ai retracés au sixième livre des _Martyrs_[72].
[Note 72: En plus d'un endroit de ce sixième livre,
en effet, c'est Chateaubriand qui parle sous le nom
d'Eudore, particulièrement dans cette page sur les
veilles nocturnes du camp:--«Épuisé par les travaux
de la journée, je n'avais durant la nuit que
quelques heures pour délasser mes membres fatigués.
Souvent il m'arrivait, pendant ce court repos,
d'oublier ma nouvelle fortune; et lorsque aux
premières blancheurs de l'aube les trompettes du
camp venaient à sonner l'air de Diane, j'étais
étonné d'ouvrir les yeux au milieu des bois. Il y a
pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé
aux périls de la nuit. Je n'ai jamais entendu sans
une certaine joie belliqueuse la fanfare du
clairon, répétée par l'écho des rochers, et les
premiers hennissements des chevaux qui saluaient
l'aurore. J'aimais à voir le camp plongé dans le
sommeil, les tentes encore fermées d'où sortaient
quelques soldats à moitié vêtus, le centurion qui
se promenait devant les faisceaux d'armes en
balançant son cep de vigne, la sentinelle immobile
qui, pour résister au sommeil, tenait un doigt levé
dans l'attitude du silence, le cavalier qui
traversait le fleuve coloré des feux du matin, le
victimaire qui puisait l'eau du sacrifice, et
souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui
regardait boire son troupeau.»]
{p.077} Barbare de l'Armorique au camp des princes, je portais Homère
avec mon épée; je préférais ma _patrie, la pauvre, la petite île
d'AARON[73], aux cent villes de la Crète_. Je disais comme Télémaque:
«L'âpre pays qui ne nourrit que des chèvres m'est plus agréable que
ceux où l'on élève des chevaux[74].» Mes paroles auraient fait rire le
candide Ménélas, [Grec: agathos Menelaos].
[Note 73: La petite île d'Aaron est la presqu'île
où est située le rocher de Saint-Malo.]
[Note 74: _Odyssée_, livre IV, vers 606. Ce vers
dit seulement: «Brouté par les chèvres, et qui ne
saurait suffire à la nourriture des chevaux.» C'est
Mme Dacier qui, la première, a fait honneur à
Télémaque de ce doux sentiment de la patrie, qui ne
se trouve point dans le texte grec. (Voy.
Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 89.)]
* * * * *
Le bruit se répandit qu'enfin on allait en venir à une action; le
prince de Waldeck devait tenter un assaut, tandis que, traversant la
rivière, nous ferions diversion par une fausse attaque sur la place du
côté de la France.
Cinq compagnies bretonnes, la mienne comprise, la compagnie des
officiers de Picardie et de Navarre, le régiment des volontaires,
composé de jeunes paysans lorrains et de déserteurs des divers
régiments, furent commandés de service. Nous devions être soutenus de
Royal-Allemand, des escadrons des mousquetaires et des différents
corps de dragons qui couvraient {p.078} notre gauche: mon frère se
trouvait dans cette cavalerie avec le baron de Montboissier qui avait
épousé une fille de M. de Malherbes, soeur de madame de Rosambo, et
par conséquent tante de ma belle-soeur. Nous escortions trois
compagnies d'artillerie autrichienne avec des pièces de gros calibre
et une batterie de trois mortiers.
Nous partîmes à six heures du soir; à dix, nous passâmes la Moselle,
au-dessus de Thionville, sur des pontons de cuivre:
amoena fluenta
Subterlabentis tacito rumore Mosellæ (AUSONE.)
Au lever du jour, nous étions en bataille sur la rive gauche, la
grosse cavalerie s'échelonnant aux ailes, la légère en tête. À notre
second mouvement, nous nous formâmes en colonne et nous commençâmes de
défiler.
Vers neuf heures, nous entendîmes à notre gauche le feu d'une
décharge. Un officier de carabiniers, accourant à bride abattue, vint
nous apprendre qu'un détachement de l'armée de Kellermann[75] était
près de {p.079} nous joindre et que l'action était déjà engagée entre
les tirailleurs. Le cheval de cet officier avait été frappé d'une
balle au chanfrein; il se cabrait en jetant l'écume par la bouche et
le sang par les naseaux: ce carabinier, le sabre à la main sur ce
cheval blessé, était superbe. Le corps sorti de Metz manoeuvrait pour
nous prendre en flanc: il avait des pièces de campagne dont le tir
entama le régiment de nos volontaires. J'entendis les exclamations de
quelques recrues touchées du boulet; les derniers cris de la jeunesse
arrachée toute vivante de la vie me firent une profonde pitié: je
pensai aux pauvres mères.
[Note 75: François-Victor _Kellermann_ (1735-1820),
d'une famille noble d'origine saxonne, établie à
Strasbourg au XVIe siècle. Il était maréchal de
camp en 1788. Appelé, en 1792, au commandement de
l'armée de la Moselle, il battit les Prussiens à
Valmy, de concert avec Dumouriez. Il n'en fut pas
moins destitué le 18 octobre 1793, et envoyé à
l'Abbaye, où il resta treize mois enfermé. Mis en
liberté après le 9 thermidor, et investi du
commandement de l'armée des Alpes, il arrêta en
Provence, avec 47,000 hommes, la marche des
Autrichiens, forts de 150,000 hommes. Le 20 mai
1804, il fut créé maréchal d'Empire, et, le 3 juin
1808, duc de Valmy. Louis XVIII le fit pair de
France, le 4 juin 1814. Il se tint à l'écart
pendant les Cent-Jours, quoique compris dans la
promotion des pairs du 2 juin 1815, et reprit, à la
seconde Restauration, sa place à la Chambre haute,
où Chateaubriand et lui se retrouvèrent.]
Les tambours battirent la charge, et nous allâmes en désordre à
l'ennemi. On s'approcha de si près que la fumée n'empêchait pas de
voir ce qu'il y a de terrible dans le visage d'un homme prêt à verser
votre sang. Les patriotes n'avaient point encore acquis cet aplomb que
donne la longue habitude des combats et de la victoire: leurs
mouvements étaient mous, ils tâtonnaient; cinquante grenadiers de la
vieille garde auraient passé sur le ventre d'une masse hétérogène de
vieux et jeunes nobles indisciplinés: mille à douze cents fantassins
s'étonnèrent de quelques coups de canon de la grosse artillerie
autrichienne; ils se retirèrent; notre cavalerie les poursuivit
pendant deux lieues.
Une sourde et muette allemande, appelée Libbe ou Libba, s'était
attachée à mon cousin Armand et l'avait suivi. Je la trouvai assise
sur l'herbe qui ensanglantait sa robe: son coude était posé sur ses
genoux pliés {p.080} et relevés; sa main passée sous ses cheveux
blonds épars appuyait sa tête. Elle pleurait en regardant trois ou
quatre tués, nouveaux sourds et muets gisant autour d'elle. Elle
n'avait point ouï les coups de la foudre dont elle voyait l'effet et
n'entendait point les soupirs qui s'échappaient de ses lèvres quand
elle regardait Armand; elle n'avait jamais entendu le son de la voix
de celui qu'elle aimait et n'entendrait point le premier cri de
l'enfant qu'elle portait dans son sein; si le sépulcre ne renfermait
que le silence, elle ne s'apercevrait pas d'y être descendue.
Au surplus, les champs de carnage sont partout; au cimetière de l'Est,
à Paris, vingt-sept mille tombeaux, deux cent trente mille corps, vous
apprendront quelle bataille la mort livre jour et nuit à votre porte.
Après une halte assez longue, nous reprîmes notre route, et nous
arrivâmes à l'entrée de la nuit sous les murs de Thionville.
Les tambours ne battaient point; le commandement se faisait à voix
basse. La cavalerie, afin de repousser toute sortie se glissa le long
des chemins et des haies jusqu'à la porte que nous devions canonner.
L'artillerie autrichienne, protégée par notre infanterie, prit
position à vingt-cinq toises des ouvrages avancés, derrière des
gabions épaulés à la hâte. À une heure du matin, le 6 septembre, une
fusée lancée du camp du prince de Waldeck, de l'autre côté de la
place, donna le signal. Le prince commença un feu nourri auquel la
ville répondit vigoureusement. Nous tirâmes aussitôt.
Les assiégés, ne croyant pas que nous eussions des {p.081} troupes de
ce côté et n'ayant pas prévu cette insulte, n'avaient rien aux
remparts du midi; nous ne perdîmes pas pour attendre: la garnison arma
une double batterie, qui perça nos épaulements et démonta deux de nos
pièces. Le ciel était en feu; nous étions ensevelis dans des torrents
de fumée. Il m'arriva d'être un petit Alexandre: exténué de fatigue,
je m'endormis profondément presque sous les roues des affûts où
j'étais de garde. Un obus, crevé à six pouces de terre, m'envoya un
éclat à la cuisse droite. Réveillé du coup, mais ne sentant point la
douleur, je ne m'aperçus de ma blessure qu'à mon sang. J'entourai ma
cuisse avec mon mouchoir. À l'affaire de la plaine, deux balles
avaient frappé mon havresac pendant un mouvement de conversion. Atala,
en fille dévouée, se plaça entre son père et le plomb ennemi; il lui
restait à soutenir le feu de l'abbé Morellet[76].
[Note 76: André Morellet (1727-1819), membre de
l'Académie française. Nous le retrouverons quand
Chateaubriand publiera son roman d'_Atala_.]
À quatre heures du matin, le tir du prince de Waldeck cessa; nous
crûmes la ville rendue; mais les portes ne s'ouvrirent point, et il
nous fallut songer à la retraite. Nous rentrâmes dans nos positions,
après une marche accablante de trois jours.
Le prince de Waldeck s'était approché jusqu'au bord des fossés qu'il
avait essayé de franchir, espérant une reddition au moyen de l'attaque
simultanée: on supposait toujours des divisions dans la ville, et l'on
se flattait que le parti royaliste apporterait les clefs aux princes.
Les Autrichiens, ayant tiré à barbette, perdirent un monde
considérable; le prince de {p.082} Waldeck eut un bras emporté.
Tandis que quelques gouttes de sang coulaient sous les murs de
Thionville, le sang coulait à torrents dans les prisons de Paris: ma
femme et mes soeurs étaient plus en danger que moi.
* * * * *
Nous levâmes le siège de Thionville et nous partîmes pour Verdun,
rendu le 2 septembre aux alliés. Longwy, patrie de François de Mercy,
était tombé le 23 août. De toutes parts des festons et des couronnes
attestaient le passage de Frédéric-Guillaume.
Je remarquai, au milieu des paisibles trophées, l'aigle de Prusse
attachée sur les fortifications de Vauban: elle n'y devait pas rester
longtemps; quant aux fleurs, elles allaient bientôt voir se faner
comme elles les innocentes créatures qui les avaient cueillies. Un des
meurtres les plus atroces de la Terreur fut celui des jeunes filles de
Verdun.
«Quatorze jeunes filles de Verdun, dit Riouffe, d'une candeur sans
exemple, et qui avaient l'air de jeunes vierges parées pour une fête
publique, furent menées ensemble à l'échafaud. Elles disparurent tout
à coup et furent moissonnées dans leur printemps; la _Cour des femmes_
avait l'air, le lendemain de leur mort, d'un parterre dégarni de ses
fleurs par un orage. Je n'ai jamais vu parmi nous de désespoir pareil
à celui qu'excita cette barbarie[77].»
[Note 77: _Mémoires d'un détenu, pour servir à
l'histoire de la tyrannie de Robespierre_, par
Honoré Riouffe. Publiés peu de temps après le 9
thermidor, ces _Mémoires_, produisirent une immense
sensation.--Honoré-Jean Riouffe était né à Rouen,
le 1er avril 1764. Après avoir été secrétaire, puis
président du Tribunat, il administra
successivement, sous l'Empire, les préfectures de
la Côte-d'Or et de la Meurthe. Créé baron, le 9
mars 1810, il succomba, le 30 novembre 1813, à
Nancy, aux atteintes du typhus, qui s'était déclaré
dans cette ville par suite de l'entassement des
malades, après les revers de la campagne de
Russie.]
{p.083} Verdun est célèbre par ses sacrifices de femmes. Au dire de
Grégoire de Tours, Deuteric, voulant dérober sa fille aux poursuites
de Théodebert, la plaça dans un tombereau attelé de deux boeufs
indomptés et la fit précipiter dans la Meuse. L'instigateur du
massacre des jeunes filles de Verdun fut le poétereau régicide Pons de
Verdun[78], acharné contre sa ville natale. Ce que l'_Almanach des
Muses_ a fourni d'agents de la Terreur est incroyable; la vanité des
médiocrités en souffrance produisit autant de révolutionnaires que
l'orgueil blessé des culs-de-jatte et des avortons: révolte analogue
des infirmités de l'esprit et de celles du corps. Pons attacha à ses
épigrammes émoussées la pointe d'un poignard. Fidèle apparemment aux
traditions de la Grèce, le poète ne voulait offrir à ses dieux que le
sang des vierges: car la Convention décréta, sur son rapport,
qu'aucune femme enceinte ne pouvait être mise en jugement[79]. Il fit
aussi annuler la sentence qui condamnait à mort madame de
Bonchamps[80], {p.084} veuve du célèbre général vendéen. Hélas! nous
autres royalistes à la suite des princes, nous arrivâmes aux revers de
la Vendée, sans avoir passé par sa gloire.
[Note 78: Philippe-Laurent _Pons_, dit _Pons de
Verdun_, né à Verdun, le 17 février 1759, mort à
Paris, le 7 mai 1844. Avant la Révolution, il était
un des fournisseurs attitrés de l'_Almanach des
Muses_. Député de la Meuse à la Convention, cet
homme sensible vota la mort du roi et applaudit à
l'exécution de Marie-Antoinette, «cette femme
scélérate, qui allait enfin expier ses forfaits.»
(Séance de la Convention du 15 octobre 1793).
Député au Conseil des Cinq-Cents, il se rallia au
coup d'État de Bonaparte, et devint, sous l'Empire,
avocat général près le tribunal de Cassation.]
[Note 79: Ce fut seulement après le 9 thermidor,
que Pons de Verdun fit cette motion. Le décret voté
sur son rapport est du 17 septembre 1794.]
[Note 80: Séance de la Convention du 18 janvier
1795.]
Nous n'avions pas à Verdun, pour passer le temps, «cette fameuse
comtesse de Saint-Balmont, qui, après avoir quitté les habits de
femme, montait à cheval et servait elle-même d'escorte aux dames qui
l'accompagnaient et qu'elle avait laissées dans son carrosse[81]...»
Nous n'étions pas passionnés pour le _vieux gaulois_, et nous ne nous
écrivions pas _des billets en langage d'Amadis_. (Arnauld.)
[Note 81: Alberte-Barbe d'_Ernecourt_, dame _de
Saint-Balmon_, née en 1608, au château de Neuville,
près de Verdun. Pendant la guerre de Trente ans,
alors que les armées françaises et allemandes
dévastaient la Lorraine et que son mari avait pris
du service dans l'armée impériale, restée seule à
Neuville, elle prit le harnais de guerre, et, à la
tête de ses vassaux, défendit sa demeure, escorta
des convois, poursuivit les maraudeurs. La paix de
Westphalie lui ayant fait des loisirs, elle les
consacra aux lettres et fit imprimer, en 1650, une
tragédie, _les Jumeaux martyrs_. Après la mort de
son mari, elle se retira à Bar-le-Duc, chez les
religieuses de Sainte-Claire, et mourut dans leur
couvent en 1660.]
La maladie des Prussiens se communiqua à notre petite armée; j'en fus
atteint. Notre cavalerie était allée rejoindre Frédéric-Guillaume à
Valmy. Nous ignorions ce qui se passait, et nous attendions d'heure en
heure l'ordre de nous porter en avant; nous reçûmes celui de battre en
retraite.
Extrêmement affaibli, et ma gênante blessure ne me permettant de
marcher qu'avec douleur, je me traînai comme je pus à la suite de ma
compagnie, qui {p.085} bientôt se débanda. Jean Balue[82], fils d'un
meunier de Verdun, partit fort jeune de chez son père avec un moine
qui le chargea de sa besace. En sortant de Verdun, la _colline du gué_
selon Saumaise (_ver dunum_), je portais la besace de la monarchie,
mais je ne suis devenu ni contrôleur des finances, ni évêque, ni
cardinal.
[Note 82: Jean _La Balue_ (1421-1491), cardinal et
ministre d'État sous Louis XI.]
Si, dans les romans que j'ai écrits, j'ai touché à ma propre histoire,
dans les histoires que j'ai racontées j'ai placé des souvenirs de
l'histoire vivante dont j'avais fait partie. Ainsi, dans la vie du duc
de Berry, j'ai retracé quelques-unes des scènes qui s'étaient passées
sous mes yeux:
«Quand on licencie une armée, elle retourne dans ses foyers; mais
les soldats de l'armée de Condé avaient-ils des foyers? Où les
devait guider le bâton qu'on leur permettait à peine de couper
dans les bois de l'Allemagne, après avoir déposé le mousquet
qu'ils avaient pris pour la défense de leur roi?»
...........................
«Il fallut se séparer. Les frères d'armes se dirent un dernier
adieu, et prirent divers chemins sur la terre. Tous allèrent,
avant de partir, saluer leur père et leur capitaine, le vieux
Condé en cheveux blancs: le patriarche de la gloire donna sa
bénédiction à ses enfants, pleura sur sa tribu dispersée, et vit
tomber les tentes de son camp avec la douleur d'un homme qui voit
s'écrouler les toits paternels[83].»
[Note 83: _Mémoires_, lettres et pièces
authentiques touchant la vie et la mort de S. A. R.
Ch.-F. d'Artois, fils de France, _duc de Berry_,
par le vicomte de Chateaubriand, livre second,
chapitre VIII.]
{p.086} Moins de vingt ans après, le chef de la nouvelle armée
française, Bonaparte, prit aussi congé de ses compagnons; tant les
hommes et les empires passent vite! tant la renommée la plus
extraordinaire ne sauve pas du destin le plus commun!
Nous quittâmes Verdun. Les pluies avaient défoncé les chemins; on
rencontrait partout caissons, affûts, canons embourbés, chariots
renversés, vivandières avec leurs enfants sur leur dos, soldats
expirants ou expirés dans la boue. En traversant une terre labourée,
j'y restai enfoncé jusqu'aux genoux; Ferron et un autre de mes
camarades m'en arrachèrent malgré moi: je les priais de me laisser là;
je préférais mourir.
Le capitaine de ma compagnie, M. de Goyon-Miniac, me délivra le 16
octobre, au camp près de Longwy, un certificat fort honorable. À
Arlon, nous aperçûmes sur la grande route une file de chariots
attelés: les chevaux, les uns debout, les autres agenouillés, les
autres appuyés sur le nez, étaient morts, et leurs cadavres se
tenaient roidis entre les brancards: on eût dit des ombres d'une
bataille bivouaquant au bord du Styx. Ferron me demanda ce que je
comptais faire, je lui répondis: «Si je puis parvenir à Ostende, je
m'embarquerai pour Jersey où je trouverai mon oncle de Bedée; de là,
je serai à même de rejoindre les royalistes de Bretagne.»
La fièvre me minait; je ne me soutenais qu'avec peine sur ma cuisse
enflée. Je me sentis saisi d'un autre mal. Après vingt-quatre heures
de vomissements, une ébullition me couvrit le corps et le visage; une
petite vérole confluente se déclara; elle rentrait et sortait
alternativement selon les impressions de {p.087} l'air. Arrangé de la
sorte, je commençai à pied un voyage de deux cents lieues, riche que
j'étais de dix-huit livres tournois; tout cela pour la plus grande
gloire de la monarchie. Ferron, qui m'avait prêté mes six petits écus
de trois francs, étant attendu à Luxembourg, me quitta.
* * * * *
En sortant d'Arlon, une charrette de paysan me prit pour la somme de
quatre sous, et me déposa à cinq lieues de là sur un tas de pierres.
Ayant sautillé quelques pas à l'aide de ma béquille, je lavai le linge
de mon éraflure devenue plaie, dans une source qui ruisselait au bord
du chemin, ce qui me fit grand bien. La petite vérole était
complétement sortie, et je me sentais soulagé. Je n'avais point
abandonné mon sac, dont les bretelles me coupaient les épaules.
Je passai une première nuit dans une grange, et ne mangeai point. La
femme du paysan, propriétaire de la grange, refusa le loyer de ma
couchée; elle m'apporta, au lever du jour, une grande écuelle de café
au lait avec de la miche noire que je trouvai excellente. Je me remis
en route tout gaillard, bien que je tombasse souvent. Je fus rejoins
par quatre ou cinq de mes camarades qui prirent mon sac; ils étaient
aussi fort malades. Nous rencontrâmes des villageois, de charrettes en
charrettes, nous gagnâmes pendant cinq jours assez de chemin dans les
Ardennes pour atteindre Attert, Flamizoul et Bellevue. Le sixième
jour, je me trouvai seul. Ma petite vérole blanchissait et
s'aplatissait.
Après avoir marché deux lieues, qui me coûtèrent six heures de temps,
j'aperçus une famille de bohémiens {p.088} campée, avec deux chèvres
et un âne, derrière un fossé, autour d'un feu de brandes. À peine
arrivais-je, je me laissai choir, et les singulières créatures
s'empressèrent de me secourir. Une jeune femme en haillons, vive,
brune, mutine, chantait, sautait, tournait, en tenant de biais son
enfant sur son sein, comme la vielle dont elle aurait animé sa danse,
puis elle s'asseyait sur ses talons tout contre moi, me regardait
curieusement à la lueur du feu, prenait ma main mourante pour me dire
ma bonne aventure, en me demandant un _petit sou_; c'était trop cher.
Il était difficile d'avoir plus de science, de gentillesse et de
misère que ma sibylle des Ardennes. Je ne sais quand les nomades dont
j'aurais été un digne fils me quittèrent; lorsque, à l'aube, je sortis
de mon engourdissement, je ne les trouvai plus. Ma bonne aventurière
s'en était allée avec le secret de mon avenir. En échange de mon
_petit sou_, elle avait déposé à mon chevet une pomme qui servit à me
rafraîchir la bouche. Je me secouai comme Jeannot Lapin parmi le
_thym_ et la _rosée_; mais je ne pouvais ni _brouter_, ni _trotter_,
ni faire beaucoup de _tours_. Je me levai néanmoins dans l'intention
de faire _ma cour à l'aurore_: elle était bien belle, et j'étais bien
laid; son visage rose annonçait sa bonne santé; elle se portait mieux
que le pauvre Céphale[84] de l'Armorique. Quoique jeunes tous deux,
nous étions de vieux amis, et je me figurai que ce matin-là ses pleurs
étaient pour moi.
[Note 84: Nous sommes maintenant si brouillés avec
la mythologie, qu'il n'est peut-être pas inutile de
rappeler que _Céphale_ était un prince de
Thessalie, si remarquablement beau que l'Aurore, un
beau matin, sentit pour lui les feux d'un désir
insensé.]
{p.089} Je m'enfonçai dans la forêt, je n'étais pas trop triste; la
solitude m'avait rendu à ma nature. Je chantonnais la romance de
l'infortuné Cazotte:
Tout au beau milieu des Ardennes,
Est un château sur le haut d'un rocher[85], etc., etc.
[Note 85: C'est le début de la célèbre romance de
Cazotte, la _Veillée de la Bonne femme ou le Réveil
d'Enguerrand_.]
N'était-ce point dans le donjon de ce château des fantômes que le roi
d'Espagne, Philippe II, fit enfermer mon compatriote, le capitaine La
Noue, qui eut pour grand'mère une Chateaubriand? Philippe consentait à
relâcher l'illustre prisonnier, si celui-ci consentait à se laisser
crever les yeux; La Noue fut au moment d'accepter la proposition, tant
il avait soif de retrouver sa chère Bretagne[86]. Hélas! j'étais
possédé du même désir, et pour m'ôter la vue je n'avais besoin
{p.090} que du mal dont il avait plu à Dieu de m'affliger. Je ne
rencontrai pas _sire Enguerrand venant d'Espagne_[87], mais de pauvres
traîne-malheur, de petits marchands forains qui avaient, comme moi,
toute leur fortune sur le dos. Un bûcheron, avec des genouillères de
feutre, entrait dans le bois: il aurait dû me prendre pour une branche
morte et m'abattre. Quelques corneilles, quelques alouettes, quelques
bruants, espèce de gros pinsons, trottaient sur le chemin ou posaient
immobiles sur le cordon de pierres, attentifs à l'émouchet qui planait
circulairement dans le ciel. De fois à autre, j'entendais le son de la
trompe du porcher gardant ses truies et leurs petits à la glandée. Je
me reposai à la hutte roulante d'un berger; je n'y trouvai pour maître
que chaton qui me fit mille gracieuses caresses. Le berger se tenait
au loin, debout, au centre d'un parcours, ses chiens assis à
différentes distances autour des moutons; le jour, ce pâtre cueillait
des simples, c'était un médecin et un sorcier; la nuit, il regardait
les étoiles, c'était un berger chaldéen.
[Note 86: François de _La Noue_, dit _Bras-de-fer_,
célèbre capitaine calviniste, né en 1531, au manoir
de La Noue-Briord, près de Bourgneuf
(Loire-Inférieure). En 1578, les États-Généraux des
Pays-Bas, résolus à s'affranchir de la domination
de Philippe II, le firent général en chef de leur
armée, à la tête de laquelle il se montra le digne
adversaire du duc de Parme, l'un des plus habiles
généraux du roi d'Espagne. Tombé dans une embuscade
aux environs de Lille, il fut enfermé pendant cinq
ans dans les forteresses de Limbourg et de
Charlemont. Offre lui fut faite de sa liberté, mais
«pour donner suffisante caution de ne porter jamais
les armes contre le roy catholique, il fallait
qu'il se laissât crever les yeux».--Mortellement
blessé au siège de Lamballe, il expira quelques
jours après à Moncontour où il avait été transporté
(4 août 1591). Henri IV, auprès duquel il avait
combattu à Arques et à Ivry, fut profondément
affligé de sa mort: «C'estait, dit-il, un grand
homme de guerre et encore un plus grand homme de
bien. On ne peut assez regretter qu'un si petit
château ait fait périr un capitaine qui valait
mieux que toute une province.»]
[Note 87: C'est toujours la romance de Cazotte,
dont le troisième couplet commence ainsi:
Sire Enguerrand venant d'Espagne,
Passant par là, cuidait se délasser...]
Je stationnai, une demi-lieue plus haut, dans un viandis de cerfs: des
chasseurs passaient à l'extrémité. Une fontaine sourdait à mes pieds;
au fond de cette fontaine, dans cette même forêt, Roland _inamorato_,
non pas _furioso_, aperçut un palais de cristal rempli de dames et de
chevaliers. Si le paladin, qui rejoignit les brillantes naïades, avait
du moins laissé {p.091} Bride-d'Or au bord de la source; si
Shakespeare m'eût envoyé Rosalinde et le Duc exilé[88], ils m'auraient
été bien secourables.
[Note 88: Rosalinde et le Duc exilé sont les
principaux personnages de l'une des pièces de
Shakespeare, _Comme il vous plaira_, dont plusieurs
scènes se passent dans les Ardennes.]
Ayant repris haleine, je continuai ma route. Mes idées affaiblies
flottaient dans un vague non sans charme; mes anciens fantômes, ayant
à peine la consistance d'ombres aux trois quarts effacées,
m'entouraient pour me dire adieu. Je n'avais plus la force des
souvenirs; je voyais dans un lointain indéterminé, et mêlées à des
images inconnues, les formes aériennes de mes parents et de mes amis.
Quand je m'asseyais contre une borne du chemin, je croyais apercevoir
des visages me souriant au seuil des distantes cabanes, dans la fumée
bleue échappée du toit des chaumières, dans la cime des arbres, dans
le transparent des nuées, dans les gerbes lumineuses du soleil
traînant ses rayons sur les bruyères comme un râteau d'or. Ces
apparitions étaient celles des Muses qui venaient assister à la mort
du poète: ma tombe, creusée avec les montants de leurs lyres sous un
chêne des Ardennes, aurait assez bien convenu au soldat et au
voyageur. Quelques gelinottes, fourvoyées dans le gîte des lièvres
sous des troënes, faisaient seules, avec des insectes, quelques
murmures autour de moi; vies aussi légères, aussi ignorées que ma vie.
Je ne pouvais plus marcher; je me sentais extrêmement mal; la petite
vérole rentrait et m'étouffait.
Vers la fin du jour, je m'étendis sur le dos à terre, dans un fossé,
la tête soutenue par le sac d'Atala, ma {p.092} béquille à mes côtés,
les yeux attachés sur le soleil, dont les regards s'éteignaient avec
les miens. Je saluai de toute la douceur de ma pensée l'astre qui
avait éclairé ma première jeunesse dans mes landes paternelles: nous
nous couchions ensemble, lui pour se lever plus glorieux, moi, selon
toutes les vraisemblances, pour ne me réveiller jamais. Je m'évanouis
dans un sentiment de religion: le dernier bruit que j'entendis était
la chute d'une feuille et le sifflement d'un bouvreuil.
* * * * *
Il paraît que je demeurai à peu près deux heures en défaillance. Les
fourgons du prince de Ligne vinrent à passer: un des conducteurs,
s'étant arrêté pour couper un scion de bouleau, trébucha sur moi sans
me voir: il me crut mort et me poussa du pied; je donnai un signe de
vie. Le conducteur appela ses camarades, et, par un instinct de pitié,
ils me jetèrent sur un chariot. Les cahots me ressuscitèrent; je pus
parler à mes sauveurs; je leur dis que j'étais un soldat de l'armée
des princes, que s'ils voulaient me mener jusqu'à Bruxelles, où ils
allaient, je les récompenserais de leur peine. «Bien, camarade, me
répondit l'un d'eux, mais il faudra que tu descendes à Namur, car il
nous est défendu de nous charger de personne. Nous te reprendrons de
l'autre côté de la ville.» Je demandai à boire; j'avalai quelques
gouttes d'eau-de-vie qui firent reparaître en dehors les symptômes de
mon mal et débarrassèrent un moment ma poitrine: la nature m'avait
doué d'une force extraordinaire.
Nous arrivâmes vers dix heures du matin dans les faubourgs de Namur.
Je mis pied à terre et suivis de {p.093} loin les chariots; je les
perdis bientôt de vue. À l'entrée de la ville, on m'arrêta. Tandis
qu'on examinait mes papiers, je m'assis sous la porte. Les soldats de
garde, à la vue de mon uniforme, m'offrirent un chiffon de pain de
munition, et le caporal me présenta, dans un godet de verre bleu, du
brandevin au poivre. Je faisais quelques façons pour boire à la coupe
de l'hospitalité militaire: «Prends donc!» s'écria-t-il en colère, en
accompagnant son injonction d'un _Sacrament der teufel_ (sacrement du
diable)!
Ma traversée de Namur fut pénible: j'allais, m'appuyant contre les
maisons. La première femme qui m'aperçut sortit de sa boutique, me
donna le bras avec un air de compatissance, et m'aida à me traîner; je
la remerciai et elle répondit: «Non, non, soldat.» Bientôt d'autres
femmes accoururent, apportèrent du pain, du vin, des fruits, du lait,
du bouillon, de vieilles nippes, des couvertures. «Il est blessé»,
disaient les unes dans leur patois français-brabançon; «il a la petite
vérole», s'écriaient les autres, et elles écartaient leurs enfants.
«Mais, jeune homme, vous ne pourrez marcher; vous allez mourir; restez
à l'hôpital.» Elles me voulaient conduire à l'hôpital, elles se
relayaient de porte en porte, et me conduisirent ainsi jusqu'à celle
de la ville, en dehors de laquelle je retrouvai les fourgons. On a vu
une paysanne me secourir, on verra une autre femme me recueillir à
Guernesey. Femmes qui m'avez assisté dans ma détresse, si vous vivez
encore, que Dieu soit en aide à vos vieux jours et à vos douleurs! Si
vous avez quitté la vie, que vos enfants aient en partage le bonheur
que le ciel m'a longtemps refusé!
{p.094} Les femmes de Namur m'aidèrent à monter dans le fourgon, me
recommandèrent au conducteur et me forcèrent d'accepter une couverture
de laine. Je m'aperçus qu'elles me traitaient avec une sorte de
respect et de déférence: il y a dans la nature du Français quelque
chose de supérieur et de délicat que les autres peuples reconnaissent.
Les gens du prince de Ligne me déposèrent encore sur le chemin à
l'entrée de Bruxelles et refusèrent mon dernier écu.
À Bruxelles, aucun hôtelier ne me voulut recevoir. Le Juif errant,
Oreste populaire que la complainte conduit dans cette ville:
Quand il fut dans la ville
De Bruxelle en Brabant,
y fut mieux accueilli que moi, car il avait toujours cinq sous dans sa
poche. Je frappais, on ouvrait; en m'apercevant, on disait: «Passez!
passez!» et l'on me fermait la porte au nez. On me chassa d'un café.
Mes cheveux pendaient sur mon visage masqué par ma barbe et mes
moustaches; j'avais la cuisse entourée d'un torchis de foin;
par-dessus mon uniforme en loques, je portais la couverture de laine
des Namuriennes, nouée à mon cou en guise de manteau. Le mendiant de
l'_Odyssée_ était plus insolent, mais n'était pas si pauvre que moi.
Je m'étais présenté d'abord inutilement à l'hôtel que j'avais habité
avec mon frère: je fis une seconde tentative: comme j'approchais de la
porte, j'aperçus le comte de Chateaubriand, descendant de voiture avec
{p.095} le baron de Montboissier. Il fut effrayé de mon spectre. On
chercha une chambre hors de l'hôtel, car le maître refusa absolument
de m'admettre. Un perruquier offrait un bouge convenable à mes
misères. Mon frère m'amena un chirurgien et un médecin. Il avait reçu
des lettres de Paris; M. de Malesherbes l'invitait à rentrer en
France. Il m'apprit la journée du 10 août, les massacres de septembre
et les nouvelles politiques dont je ne savais pas un mot. Il approuva
mon dessein de passer dans l'île de Jersey, et m'avança vingt-cinq
louis. Mes regards affaiblis me permettaient à peine de distinguer les
traits de mon frère; je croyais que ces ténèbres émanaient de moi, et
c'étaient les ombres que l'Éternité répandait autour de lui: sans le
savoir, nous nous voyions pour la dernière fois. Tous, tant que nous
sommes, nous n'avons à nous que la minute présente; celle qui la suit
est à Dieu: il y a toujours deux chances pour ne pas retrouver l'ami
que l'on quitte: notre mort ou la sienne. Combien d'hommes n'ont
jamais remonté l'escalier qu'ils avaient descendu!
La mort nous touche plus avant qu'après le trépas d'un ami: c'est une
partie de nous qui se détache, un monde de souvenirs d'enfance,
d'intimités de famille, d'affections et d'intérêts communs, qui se
dissout. Mon frère me précéda dans le sein de ma mère; il habita le
premier ces mêmes et saintes entrailles dont je sortis après lui; il
s'assit avant moi au foyer paternel; il m'attendit plusieurs années
pour me recevoir, me donner mon nom en Jésus-Christ et s'unir à toute
ma jeunesse. Mon sang, mêlé à son sang dans la vase révolutionnaire,
aurait eu la même saveur, comme un lait {p.096} fourni par le
pâturage de la même montagne. Mais si les hommes ont fait tomber la
tête de mon aîné, de mon parrain, avant l'heure, les ans n'épargneront
pas la mienne: déjà mon front se dépouille; je sens un Ugolin, le
temps, penché sur moi, qui me ronge le crâne:
...Come 'l pan per fame si manduca.
Le docteur ne revenait pas de son étonnement: il regardait cette
petite vérole sortante et rentrante qui ne me tuait pas, qui
n'arrivait à aucune de ses crises naturelles, comme un phénomène dont
la médecine n'offrait pas d'exemple. La gangrène s'était mise à ma
blessure; on la pansa avec du quinquina. Ces premiers secours obtenus,
je m'obstinai à partir pour Ostende. Bruxelles m'était odieux, je
brûlais d'en sortir; il se remplissait de nouveau de ces héros de la
domesticité, revenus de Verdun en calèche, et que je n'ai pas revus
dans ce même Bruxelles lorsque j'ai suivi le roi pendant les
Cent-Jours.
J'arrivai doucement à Ostende par les canaux: j'y trouvai quelques
Bretons, mes compagnons d'armes. Nous nolisâmes une barque pontée et
nous dévalâmes la Manche. Nous couchions dans la cale, sur les galets
qui servaient de lest. La vigueur de mon tempérament était enfin
épuisée. Je ne pouvais plus parler; les mouvements d'une grosse mer
achevèrent de m'abattre. Je humais à peine quelques gouttes d'eau et
de citron, et, quand le mauvais temps nous força de relâcher à
Guernesey, on crut que j'allais expirer; un prêtre émigré me lut les
prières des agonisants. Le capitaine, {p.097} ne voulant pas que je
mourusse à son bord, ordonna de me descendre sur le quai: on m'assit
au soleil, le dos appuyé contre un mur, la tête tournée vers la pleine
mer, en face de cette île d'Aurigny, où, huit mois auparavant, j'avais
vu la mort sous une autre forme.
J'étais apparemment voué à la pitié. La femme d'un pilote anglais vint
à passer; elle fut émue, appela son mari qui, aidé de deux ou trois
matelots, me transporta dans une maison de pêcheur, moi, l'ami des
vagues; on me coucha sur un bon lit, dans des draps bien blancs. La
jeune marinière prit tous les soins possibles de l'étranger: je lui
dois la vie. Le lendemain, on me rembarqua. Mon hôtesse pleurait
presque en se séparant de son malade; les femmes ont un instinct
céleste pour le malheur. Ma blonde et belle gardienne, qui ressemblait
à une figure des anciennes gravures anglaises, pressait mes mains
bouffies et brûlantes dans ses fraîches et longues mains; j'avais
honte d'approcher tant de disgrâces de tant de charmes.
Nous mîmes à la voile, et nous abordâmes la pointe occidentale de
Jersey. Un de mes compagnons, M. du Tilleul, se rendit à Saint-Hélier,
auprès de mon oncle. M. de Bedée le renvoya me chercher le lendemain
avec une voiture. Nous traversâmes l'île entière: tout expirant que je
me sentais, je fus charmé de ses bocages: mais je n'en disais que des
radoteries, étant tombé dans le délire.
Je demeurai quatre mois entre la vie et la mort. Mon oncle, sa femme,
son fils et ses trois filles se relevaient à mon chevet. J'occupais un
appartement dans une des maisons que l'on commençait à bâtir le
{p.098} long du port: les fenêtres de ma chambre descendaient à fleur
de plancher, et du fond de mon lit j'apercevais la mer. Le médecin, M.
Delattre, avait défendu de me parler de choses sérieuses et surtout de
politique. Dans les derniers jours de janvier 1793, voyant entrer chez
moi mon oncle en grand deuil, je tremblai, car je crus que nous avions
perdu quelqu'un de notre famille: il m'apprit la mort de Louis XVI. Je
n'en fus pas étonné: je l'avais prévue. Je m'informai des nouvelles de
mes parents; mes soeurs et ma femme étaient revenues en Bretagne après
les massacres de septembre; elles avaient eu beaucoup de peine à
sortir de Paris. Mon frère, de retour en France, s'était retiré à
Malesherbes.
Je commençais à me lever; la petite vérole était passée; mais je
souffrais de la poitrine et il me restait une faiblesse que j'ai
gardée longtemps.
Jersey, la _Cæsarea_ de l'itinéraire d'Antonin, est demeurée sujette
de la couronne d'Angleterre depuis la mort de Robert, duc de
Normandie; nous avons voulu plusieurs fois la prendre, mais toujours
sans succès. Cette île est un débris de notre primitive histoire: les
saints venant d'Hibernie et d'Albion dans la Bretagne-Armorique se
reposaient à Jersey.
Saint-Hélier, solitaire, demeurait dans les rochers de Césarée; les
Vandales le massacrèrent. On retrouve à Jersey un échantillon des
vieux Normands; on croit entendre parler Guillaume le Bâtard ou
l'auteur du _Roman de Rou_.
L'île est féconde; elle a deux villes et douze paroisses; elle est
couverte de maisons de campagne et de troupeaux. Le vent de l'Océan,
qui semble {p.099} démentir sa rudesse, donne à Jersey du miel
exquis, de la crème d'une douceur extraordinaire et du beurre d'un
jaune foncé, qui sent la violette. Bernardin de Saint-Pierre présume
que le pommier nous vient de Jersey; il se trompe: nous tenons la
pomme et la poire de la Grèce, comme nous devons la pêche à la Perse,
le citron à la Médie, la prune à la Syrie, la cerise à Césaronte, la
châtaigne à Castane, le coing à Cydon et la grenade à Chypre.
J'eus un grand plaisir à sortir aux premiers jours de mai. Le
printemps conserve à Jersey toute sa jeunesse; il pourrait encore
s'appeler _primevère_ comme autrefois, nom qu'en devenant vieux il a
laissé à sa fille, la première fleur dont il se couronne.
Ici je vous transcrirai deux pages de la vie du duc de Berry; c'est
toujours vous raconter la mienne:
«Après vingt-deux ans de combats, la barrière d'airain qui fermait la
France fut forcée: l'heure de la Restauration approchait; nos princes
quittèrent leurs retraites. Chacun d'eux se rendit sur différents
points des frontières, comme ces voyageurs qui cherchent, au péril de
leur vie, à pénétrer dans un pays dont on raconte des merveilles.
MONSIEUR partit pour la Suisse; monseigneur le duc d'Angoulême pour
l'Espagne et son frère pour Jersey. Dans cette île, où quelques juges
de Charles Ier moururent ignorés de la terre, monseigneur le duc de
Berry retrouva des royalistes français, vieillis dans l'exil et
oubliés pour leurs vertus, comme jadis les régicides anglais pour leur
crime. Il rencontra de vieux prêtres, désormais consacrés à la
solitude; il réalisa avec eux la fiction du poète qui fait aborder un
{p.100} Bourbon dans l'île de Jersey, après un orage. Tel confesseur
et martyr pouvait dire à l'héritier de Henri IV, comme l'ermite de
Jersey à ce grand roi:
Loin de la cour alors, dans cette grotte obscure,
De ma religion je viens pleurer l'injure.
(_Henriade_.)
«Monseigneur le duc de Berry passa quelques mois à Jersey; la mer, les
vents, la politique, l'y enchaînèrent. Tout s'opposait à son
impatience; il se vit au moment de renoncer à son entreprise, et de
s'embarquer pour Bordeaux. Une lettre de lui à madame la maréchale
Moreau nous retrace vivement ses occupations sur son rocher:
«8 février 1814.
«Me voici donc comme Tantale, en vue de cette malheureuse France qui a
tant de peine à briser ses fers. Vous dont l'âme est si belle, si
française, jugez de tout ce que j'éprouve; combien il m'en coûterait
de m'éloigner de ces rivages qu'il ne me faudrait que deux heures pour
atteindre! Quand le soleil les éclaire, je monte sur les plus haut
rochers, et, ma lunette à la main, je suis toute la côte; je vois les
rochers de Coutances. Mon imagination s'exalte, je me vois sautant à
terre, entouré de Français, cocardes blanches aux chapeaux; j'entends
le cri de _Vive le roi!_ ce cri que jamais Français n'a entendu de
sang-froid; la plus belle femme de la province me ceint d'une écharpe
blanche, car l'amour et la gloire vont toujours ensemble. Nous
marchons sur Cherbourg; quelque vilain fort, avec {p.101} une
garnison d'étrangers, veut se défendre: nous l'emportons d'assaut, et
un vaisseau part pour aller chercher le roi, avec le pavillon blanc
qui rappelle les jours de gloire et de bonheur de la France! Ah!
Madame, quand on n'est qu'à quelques heures d'un rêve si probable,
peut-on penser à s'éloigner[89]!»
[Note 89: _Mémoires sur la vie et la mort du duc de
Berry_, première partie, livre troisième, chapitre
VI.]
Il y a trois ans que j'écrivais ces pages à Paris; j'avais précédé M.
le duc de Berry de vingt-deux années à Jersey, ville de bannis; j'y
devais laisser mon nom, puisque Armand de Chateaubriand s'y maria et
que son fils Frédéric y est né[90].
[Note 90: La veuve d'Armand de Chateaubriand vint
se fixer en France à la chute de l'Empire. Sur sa
requête à l'effet d'obtenir que la naissance de ses
enfants fût mentionnée dans les registres d'état
civil de Saint-Malo, le tribunal de cette ville
rendit, le 12 juillet 1816, un jugement qui a été
transcrit, le 22 du même mois, sur le registre des
naissances de l'année, et dont voici un extrait:
«Considérant qu'il est prouvé par les pièces
servies qu'Armand-Louis de Chateaubriand, obligé de
quitter la France, sa patrie, se rendit à l'île de
Guernesey; que le 14 septembre 1795 il épousa dans
cette île Jeanne le Brun, originaire de Jersey; que
ces époux se fixèrent à Jersey et que de leur
mariage sont issus à Jersey, savoir: _Jeanne_, née
le 16 juin 1796 (ou 28 prairial an IV); _Frédéric_,
né le 11 novembre 1799 (ou 20 brumaire an VIII).
«Considérant que le père de ces enfants est
_décédé_ à Vaugirard, en France, le 31 mars 1809,
et que la pétitionnaire (Jeanne le Brun) et ses
enfants, désirant se fixer en France, leur patrie,
il leur devient nécessaire que leur naissance soit
constatée sur les registres destinés à assurer
l'état civil des Français...»--Sur Armand de
Chateaubriand et sa descendance, voy. au tome III,
l'_Appendice_ sur _Armand de Chateaubriand_.]
La joyeuseté n'avait point abandonné la famille de {p.102} mon oncle
de Bedée; ma tante choyait toujours un grand chien descendant de celui
dont j'ai raconté les vertus; comme il mordait tout le monde et qu'il
était galeux, mes cousines le firent pendre en secret, malgré sa
noblesse. Madame de Bedée se persuada que des officiers anglais,
charmés de la beauté d'Azor, l'avaient volé, et qu'il vivait comblé
d'honneurs et de dîners dans le plus riche château des trois royaumes.
Hélas! notre hilarité présente ne se composait que de notre gaieté
passée. En nous retraçant les scènes de Monchoix, nous trouvions le
moyen de rire à Jersey. La chose est assez rare, car dans le coeur
humain les plaisirs ne gardent pas entre eux les relations que les
chagrins y conservent: les joies nouvelles ne rendent point le
printemps aux anciennes joies, mais les douleurs récentes font
reverdir les vieilles douleurs.
Au surplus, les émigrés excitaient alors la sympathie générale; notre
cause paraissait la cause de l'ordre européen: c'est quelque chose
qu'un malheur honoré, et le nôtre l'était.
M. de Bouillon[91] protégeait à Jersey les réfugiés français: il me
détourna du dessein de passer en Bretagne, {p.103} hors d'état que
j'étais de supporter une vie de cavernes et de forêts; il me conseilla
de me rendre en Angleterre et d'y chercher l'occasion d'y prendre du
service régulier. Mon oncle, très peu pourvu d'argent, commençait à se
sentir mal à l'aise avec sa nombreuse famille; il s'était vu forcé
d'envoyer son fils à Londres se nourrir de misère et d'espérance.
Craignant d'être à charge à M. de Bedée, je me décidai à le
débarrasser de ma personne.
[Note 91: Philippe d'Auvergne, prince de
_Bouillon_, né à Jersey en 1754, mort à Londres en
1816. Fils d'un pauvre lieutenant de la marine
britannique, Charles d'Auvergne, il avait été
adopté par le duc Godefroy de Bouillon, qui voyait
sa race menacée de s'éteindre. Philippe d'Auvergne
se prêta avec un indéniable courage, à l'aventure
qui l'avait changé en prince. S'il lui arriva
parfois d'amoindrir, par des minuties d'étiquette,
la valeur d'un dévouement entier à ses compatriotes
d'adoption, il ne faillit jamais au devoir de
soutenir avec énergie, devant les gouverneurs
anglais de l'île, la cause des malheureux réfugiés.
Rien d'ailleurs de ce qui fait les meilleure romans
ne manque à son inconcevable carrière, ni les pages
d'amour, ni les heures de prison, ni la fin
mystérieuse.--Voy. _Le Dernier prince de Bouillon_,
par _H. Forneron_, et, dans _Émigrés et Chouans_,
par le comte _G. de Contades_, le chapitre sur
_Armand de Chateaubriand_.]
Trente louis qu'un bateau fraudeur de Saint-Malo m'apporta me mirent à
même d'exécuter mon dessein et j'arrêtai ma place au paquebot de
Southampton. En disant adieu à mon oncle, j'étais profondément
attendri: il venait de me soigner avec l'affection d'un père; à lui se
rattachait le peu d'instants heureux de mon enfance; il connaissait
tout ce qui fut aimé de moi; je retrouvais sur son visage quelques
ressemblances de ma mère. J'avais quitté cette excellente mère, et je
ne devais plus la revoir; j'avais quitté ma soeur Julie et mon frère,
et j'étais condamné à ne plus les retrouver; je quittais mon oncle, et
sa mine épanouie ne devait plus réjouir mes yeux. Quelques mois
avaient suffi à toutes ces pertes, car la mort de nos amis ne compte
pas du moment où ils meurent, mais de celui où nous cessons de vivre
avec eux.
Si l'on pouvait dire au temps: «Tout beau!» on l'arrêterait aux heures
des délices; mais comme on ne le peut, ne séjournons pas ici-bas;
allons-nous-en avant d'avoir vu fuir nos amis et ces années que le
{p.104} poète trouvait seules dignes de la vie: _Vitâ dignior ætas_.
Ce qui enchante dans l'âge des liaisons devient dans l'âge délaissé un
objet de souffrance et de regret. On ne souhaite plus le retour des
mois riant à la terre; on le craint plutôt: les oiseaux, les fleurs,
une belle soirée de la fin d'avril, une belle nuit commencée le soir
avec le premier rossignol, achevée le matin avec la première
hirondelle, ces choses que donnent le besoin et le désir du bonheur,
vous tuent. De pareils charmes, vous les sentez encore, mais ils ne
sont plus pour vous: la jeunesse qui les goûte à vos côtés, et qui
vous regarde dédaigneusement, vous rend jaloux et vous fait mieux
comprendre la profondeur de votre abandon. La fraîcheur et la grâce de
la nature, en vous rappelant vos félicités passées, augmentent la
laideur de vos misères. Vous n'êtes plus qu'une tache dans cette
nature, vous en gâtez les harmonies et la suavité par votre présence,
par vos paroles, et même par les sentiments que vous oseriez exprimer.
Vous pouvez aimer, mais on ne peut plus vous aimer. La fontaine
printanière a renouvelé ses eaux sans vous rendre votre jouvence, et
la vue de tout ce qui renaît, de tout ce qui est heureux, vous réduit
à la douloureuse mémoire de vos plaisirs.
Le paquebot sur lequel je m'embarquai était encombré de familles
émigrées. J'y fis connaissance avec M. Hingant, ancien collègue de mon
frère au parlement de Bretagne, homme d'esprit et de goût dont j'aurai
trop à parler[92]. Un officier de marine jouait {p.105} aux échecs
dans la chambre du capitaine; il ne se remit pas mon visage, tant
j'étais changé; mais moi, je reconnus Gesril. Nous ne nous étions pas
vus depuis Brest; nous devions nous séparer à Southampton. Je lui
racontai mes voyages, il me raconta les siens. Ce jeune homme, né
auprès de moi parmi les vagues, embrassa pour la dernière fois son
premier ami au milieu des vagues qu'il allait prendre à témoin de sa
glorieuse mort. Lamba Doria, amiral des Génois, ayant battu la flotte
des Vénitiens[93], apprend que son fils a été tué: _Qu'on le jette à
la mer_, dit ce père, à la façon des Romains, comme s'il eût dit:
_Qu'on le jette à sa victoire_. Gesril ne sortit volontairement des
flots dans lesquels il s'était précipité que pour mieux leur montrer
sa _victoire_ sur leur rivage.
[Note 92: François-Marie-Anne-Joseph Hingant de la
Tiemblais, fils de messire Hyacinthe-Louis Hingant,
seigneur de la Tiemblais et de Juigné-sur-Loire, et
de Jeanne-Émilie Chauvel, né à Dinan, paroisse de
Saint-Malo, le 9 août 1761. Il fut reçu conseiller
au parlement de Bretagne le 5 décembre 1782. Dévoué
à la cause royale, il aurait probablement partagé
le sort de vingt-deux membres de sa famille,
victimes de leur foi politique et religieuse, s'il
n'avait réussi à émigrer en Angleterre. Fort
instruit et très laborieux, il fournit, dit-on, des
matériaux à Chateaubriand pour son _Génie du
Christianisme_. Rentré en France, il consacra ses
loisirs à des travaux littéraires et scientifiques.
Outre deux savants Mémoires couronnés, en 1810 et
en 1822, par l'Académie de La Rochelle et par la
Société centrale d'agriculture du département de la
Seine-Inférieure, il publia, en 1826, une
intéressante nouvelle sous ce titre: _Le Capucin,
anecdote historique_. Le conseiller Hingant de la
Tiemblais est mort au Verger, en Plouer, le 16 août
1827.]
[Note 93: Lamba Doria, dans la guerre de Gênes
contre Venise, battit la flotte vénitienne,
commandée par l'amiral André Dandolo, devant l'île
Curzola, sur la côte de Dalmatie.]
J'ai déjà donné au commencement du sixième livre de ces _Mémoires_ le
certificat de mon débarquement de Jersey à Southampton. Voilà donc
qu'après mes {p.106} courses dans les bois de l'Amérique et dans les
camps de l'Allemagne, j'arrive en 1793, pauvre émigré, sur cette terre
où j'écris tout ceci en 1822 et où je suis aujourd'hui magnifique
ambassadeur.
{p.107} LIVRE VIII[94]
[Note 94: Ce livre a été écrit à Londres, d'avril à
septembre 1822. Il a été revu en décembre 1846.]
Literary Fund. -- Grenier de Holborn. -- Dépérissement de ma
santé. -- Visite aux médecins. -- Émigrés à Londres. -- Peltier.
-- Travaux littéraires. -- Ma société avec Hingant. -- Nos
promenades. -- Une nuit dans l'église de Westminster. -- Détresse.
-- Secours imprévu. -- Logement sur un cimetière. -- Nouveaux
camarades d'infortune. -- Nos plaisirs. -- Mon cousin de la
Boüétardais. -- Fête somptueuse. -- Fin de mes quarante écus. --
Nouvelle détresse. -- Table d'hôte. -- Évêques. -- Dîner à
London-Tavern. -- Manuscrits de Camden. -- Mes occupations dans la
province. -- Mort de mon frère. -- Malheurs de ma famille. -- Deux
Frances. -- Lettres de Hingant. -- Charlotte. -- Retour à Londres.
-- Rencontre extraordinaire. -- Défaut de mon caractère. --
L'_Essai historique sur les révolutions_. -- Son effet. -- Lettre
de Lemierre, neveu du poète. -- Fontanes. -- Cléry.
Il s'est formé à Londres une société pour venir au secours des gens de
lettres, tant anglais qu'étrangers. Cette société m'a invité à sa
réunion annuelle; je me suis fait un devoir de m'y rendre et d'y
porter ma souscription. S. A. R. le duc d'York[95] occupait le
fauteuil du président; à sa droite étaient le duc de {p.108}
Somerset, les lords Torrington et Bolton; il m'a fait placer à sa
gauche. J'ai rencontré là mon ami M. Canning. Le poète, l'orateur, le
ministre illustre a prononcé un discours où se trouve ce passage trop
honorable pour moi, que les journaux ont répété: «Quoique la personne
de mon noble ami, l'ambassadeur de France, soit encore peu connue ici,
son caractère et ses écrits sont bien connus de toute l'Europe. Il
commença sa carrière par exposer les principes du christianisme; il
l'a continuée en défendant ceux de la monarchie, et maintenant il
vient d'arriver dans ce pays pour unir les deux États par les liens
communs des principes monarchiques et des vertus chrétiennes.»
[Note 95: Frédéric, duc d'York et d'Albany,
deuxième fils de George III, né en 1763, marié à la
princesse Frédérique de Prusse, dont il n'avait pas
d'enfants. Il avait exercé, sans aucun succès
d'ailleurs, plusieurs commandements militaires
importants. Il était, en 1822, _field-marshal_ et
commandant en chef de l'armée britannique.]
Il y a bien des années que M. Canning, homme de lettres, s'instruisait
à Londres aux leçons de la politique de M. Pitt; il y a presque le
même nombre d'années que je commençai à écrire obscurément dans cette
même capitale de l'Angleterre. Tous les deux, arrivés à une haute
fortune, nous voilà membres d'une société consacrée au soulagement des
écrivains malheureux. Est-ce l'affinité de nos grandeurs ou le rapport
de nos souffrances qui nous a réunis ici? Que feraient au banquet des
Muses affligées le gouverneur des Indes orientales et l'ambassadeur de
France? C'est Georges Canning et François de Chateaubriand qui s'y
sont assis, en souvenir de leur adversité et peut-être de leur
félicité passées; ils ont bu à la mémoire d'Homère, chantant ses vers
pour un morceau de pain.
Si le _Literary fund_ eût existé lorsque j'arrivai de Southampton à
Londres, le 21 mai 1793, il aurait {p.109} peut-être payé la visite
du médecin dans le grenier de Holborn, où mon cousin de La
Boüétardais[96], fils de mon oncle de Bedée, me logea. On avait espéré
merveille du changement d'air pour me rendre les forces nécessaires à
la vie d'un soldat; mais ma santé, au lieu de se rétablir, déclina. Ma
poitrine s'entreprit; j'étais maigre et pâle, je toussais fréquemment,
je respirais avec peine; j'avais des sueurs et des crachements de
sang. Mes amis, aussi pauvres que moi, me traînaient de médecin en
médecin. Ces Hippocrates faisaient attendre cette bande de gueux à
leur porte, puis me déclaraient, au prix d'une guinée, qu'il fallait
prendre mon mal en patience, ajoutant: _T'is done, dear sir_: «C'est
fait, cher monsieur.» Le docteur Godwin, célèbre par ses expériences
relatives aux noyés et faites sur sa propre personne d'après ses
ordonnances, fut plus généreux: il m'assista gratuitement de ses
conseils; mais il me dit, avec la dureté dont il usait pour lui-même,
que je {p.110} pourrais _durer_ quelques mois, peut-être une ou deux
années, pourvu que je renonçasse à toute fatigue. «Ne comptez pas sur
une longue carrière;» tel fut le résumé de ses consultations.
[Note 96: Marie-Joseph-Annibal de Bedée, comte de
la Boüétardais, fils de Marie-Antoine-Bénigne de
Bedée et de Mlle Ginguené. Il était né le 17 mars
1758, en la paroisse de Pluduno. Marié, le 19
juillet 1785, à Marie-Vincente de Francheville,
dame de Trélan, il fut reçu conseiller et
commissaire aux requêtes du Parlement de Bretagne
le 18 mai 1786. Après avoir perdu sa femme, qui
mourut à Rennes le 15 juin 1790, il émigra en
Angleterre et ne revint plus en France. Il mourut à
Londres, le 6 janvier 1809, laissant de son mariage
une fille unique, Marie-Antoinette de Bedée de la
Boüétardais, qui épousa à Dinan, le 14 mai 1810, M.
Henry-Marie de Boishamon. Mme de Boishamon mourut
au château de Monchoix le 22 janvier 1843; son mari
lui survécut jusqu'au 26 janvier 1846. De leur
union étaient nés deux fils: 1º M. Charles-Marie de
Boishamon, né en 1814, mort en 1885 au château de
Monchoix, marié, sans enfants; 2º
Henry-Augustin-Eloy de Boishamon, né en 1817, mort
en 1886, marié, avec enfants.]
La certitude acquise ainsi de ma fin prochaine, en augmentant le deuil
naturel de mon imagination, me donna un incroyable repos d'esprit.
Cette disposition intérieure explique un passage de la notice placée à
la tête de l'_Essai historique_[97], et cet autre passage de l'_Essai_
même: «Attaqué d'une maladie qui me laisse peu d'espoir, je vois les
objets d'un oeil tranquille; l'air calme de la tombe se fait sentir au
voyageur qui n'en est plus qu'à quelques journées[98].» L'amertume des
réflexions répandues dans l'_Essai_ n'étonnera donc pas: c'est sous le
coup d'un arrêt de mort, entre la sentence et l'exécution, que j'ai
composé cet ouvrage. Un écrivain qui croyait toucher au terme, dans le
dénûment de son exil, ne pouvait guère promener des regards riants sur
le monde.
[Note 97: «D'ailleurs ma santé, dérangée par de
longs voyages, beaucoup de soucis, de veilles et
d'études, est si déplorable, que je crains de ne
pouvoir remplir immédiatement la promesse que j'ai
faite concernant les autres volumes de l'_Essai
historique_.»]
[Note 98: _Essai historique_, livre premier,
première partie, introduction, p. 4 de la première
édition.]
Mais comment traverser le temps de grâce qui m'était accordé? J'aurais
pu vivre ou mourir promptement de mon épée: on m'en interdisait
l'usage; que me restait-il? une plume? elle n'était ni connue, ni
éprouvée, et j'en ignorais la puissance. Le goût des lettres inné en
moi, des poésies de mon enfance, des ébauches de mes voyages,
suffiraient-ils pour {p.111} attirer l'attention du public? L'idée
d'écrire un ouvrage sur les Révolutions comparées m'était venue; je
m'en occupais dans ma tête comme d'un sujet plus approprié aux
intérêts du jour; mais qui se chargerait de l'impression d'un
manuscrit sans prôneurs, et, pendant la composition de ce manuscrit,
qui me nourrirait? Si je n'avais que peu de jours à passer sur la
terre, force était néanmoins d'avoir quelque moyen de soutenir ce peu
de jours. Mes trente louis, déjà fort écornés, ne pouvaient aller bien
loin, et, en surcroît de mes afflictions particulières, il me fallait
supporter la détresse commune de l'émigration. Mes compagnons à
Londres avaient tous des occupations: les uns s'étaient mis dans le
commerce du charbon, les autres faisaient avec leurs femmes des
chapeaux de paille, les autres enseignaient le français qu'ils ne
savaient pas. Ils étaient tous très gais. Le défaut de notre nation,
la légèreté, s'était dans ce moment changé en vertu. On riait au nez
de la fortune; cette voleuse était toute penaude d'emporter ce qu'on
ne lui redemandait pas.
* * * * *
[Illustration: CHARLOTTE.]
Peltier[99], auteur du _Domine salcum fac regem_[100] et principal
rédacteur des _Actes des Apôtres_, continuait {p.112} à Londres son
entreprise de Paris. Il n'avait pas précisément de vices; mais il
était rongé d'une vermine {p.113} de petits défauts dont on ne
pouvait l'épurer: libertin, mauvais sujet, gagnant beaucoup d'argent
et le mangeant de même, à la fois serviteur de la légitimité et
ambassadeur du roi nègre Christophe auprès de George III,
correspondant diplomatique de M. le comte de _Limonade_, et buvant en
vin de Champagne les appointements qu'on lui payait en sucre. Cette
espèce de M. Violet, jouant les grands airs de la Révolution sur un
violon de poche, me vint voir et m'offrit ses services en qualité de
Breton. Je lui parlai de mon plan de l'_Essai_; il l'approuva fort:
«Ce sera superbe!» s'écria-t-il, et il me proposa une chambre chez son
imprimeur Baylis, lequel imprimerait l'ouvrage au fur et à mesure de
la composition. Le libraire Deboffe aurait la vente; lui, Peltier,
emboucherait la trompette dans son journal _l'Ambigu_, tandis qu'on
pourrait s'introduire dans _le Courrier français_ de Londres, dont la
rédaction passa bientôt à M. de Montlosier[101]. Peltier ne doutait de
rien: il parlait de {p.114} me faire donner la croix de Saint-Louis
pour mon siège de Thionville. Mon Gil Blas, grand, maigre,
escalabreux, les cheveux poudrés, le front chauve, toujours criant et
rigolant, met son chapeau rond sur l'oreille, me prend par le bras et
me conduit chez l'imprimeur Baylis, où il me loue sans façon une
chambre, au prix d'une guinée par mois.
[Note 99: Jean Gabriel _Peltier_ (et non
_Pelletier_, comme on l'a imprimé jusqu'ici dans
toutes les éditions des _Mémoires_) était né le 21
octobre 1765 à Gonnor, arrondissement de Beaupréau
(Maine-et-Loire). Il fut le principal rédacteur des
_Actes des Apôtres_. Après le 10 août, réfugié en
Angleterre, il publia, en deux volumes in-8{o}, le
_Dernier Tableau de Paris, ou Précis historique de
la révolution du 10 août et du 2 septembre, des
causes qui l'ont produite, des événements qui l'ont
précédée et des crimes qui l'ont suivie_. En 1793,
il fit paraître son _Histoire de la Restauration de
la Monarchie française, ou la Campagne de 1793,
publiée en forme de correspondance_. Désabusé, mais
non découragé par la retraite des Prussiens, il
continua de harceler la République dans son
_Tableau de l'Europe pendant 1794_ (deux volumes
in-8{o}). Comme il était avant tout polémiste, et
que le journal pouvait être entre ses mains une
arme plus puissante que le livre, il fonda à
Londres une feuille périodique intitulée _Paris_,
dont les 250 numéros parus de 1795 à 1802 ne
forment pas moins de trente-cinq volumes in-8{o}.
Ce vaste recueil renferme beaucoup de documents que
les journaux français du temps n'auraient pu ou
voulu accueillir. Il est à regretter qu'aucun des
historiens du Directoire et du Consulat n'ait cru
devoir y puiser. À la fin de 1802, il fit succéder
à son _Paris_ un nouveau recueil, l'_Ambigu_ ou
_Variétés littéraires et politiques_, publié les
10, 20 et 30 de chaque mois. Interrompu seulement
pendant les trois premiers mois de 1815 et repris
pendant les Cent-Jours, pour s'arrêter seulement en
1817, le second journal de Peltier comprend plus de
cent volumes. Les premiers numéros de l'_Ambigu_
eurent le don d'irriter à ce point le Premier
Consul, alors en paix avec l'Angleterre, qu'il
réclama l'expulsion de Peltier, ou, à tout le
moins, son renvoi devant un jury anglais. Traduit
devant la cour du Banc du Roi, et défendu par sir
James Mackintosh, dont le plaidoyer est resté
célèbre, Peltier fut condamné, le 21 février 1803,
à une faible amende, peine dérisoire dans un
semblable débat. Une souscription, couverte
aussitôt qu'annoncée, convertit en triomphe la
défaite du journaliste. Le résultat le plus clair
de ce procès retentissant fut de rendre européen le
nom de Peltier. Marié à l'une des élèves les plus
distinguées de l'abbé Carron, il tenait à Londres
un grand train de maison et dépensait sans compter.
De là bientôt pour lui un grand état de gêne, si
bien qu'un jour il fut tout heureux et tout aise
d'être nommé par Christophe, le roi nègre d'Haïti,
son chargé d'affaires auprès du roi d'Angleterre.
Les plaisants dirent alors qu'il avait passé du
_blanc_ au _noir_. Le mot était joli, et Peltier
fut le premier à en rire, d'autant que son roi
nègre lui expédiait, en guise de traitement, force
balles de sucre et de café, dont la vente, évaluée
à deux cent mille francs par an, lui permit de
faire bonne figure jusqu'à la Restauration. Il vint
alors en France; mais comme il trouvait Louis XVIII
trop _libéral_ et n'avait pu se tenir de diriger
contre lui quelques épigrammes, il reçut un accueil
très froid et retourna à Londres. Là, une autre
déception l'attendait. Une de ses épigrammes contre
le roi de France, qui atteignait par ricochet le
roi d'Haïti, fut envoyée par l'abolitionniste
Wilberforce à Christophe, qui, dans son
mécontentement, retira au malheureux Peltier, avec
ses pouvoirs, son sucre et son café. Revenu
définitivement en France en 1820, il vécut encore
quelques années, pauvre, mais inébranlablement
fidèle, et mourut à Paris le 25 mars 1825.--Peltier
est une des plus curieuses figures de la période
révolutionnaire, et il mériterait les honneurs
d'une ample et copieuse biographie.]
[Note 100: Une des premières brochures de Peltier,
publiée au mois d'octobre 1789, avait pour titre:
_Domine, salvum fac regem_. Peltier y dénonçait le
duc d'Orléans et Mirabeau comme les principaux
auteurs des journées des 5 et 6 octobre.]
[Note 101: François-Dominique Reynaud, comte de
_Montlosier_ (1755-1838). Après avoir fait partie
de la Constituante, où il siégeait au côté droit,
il avait émigré à la fin de la session, avait fait
la campagne de 1792 à l'armée des princes, puis
était passé à Hambourg, d'où il vint à Londres en
1794. Il devint alors le principal rédacteur, non
du _Courrier français_, mais du _Courrier de
Londres_, et fit la fortune de ce journal, qui
avait été fondé par l'abbé de Calonne. Sous le
Consulat, il voulut continuer à Paris la
publication de sa feuille, qui prit alors le titre
de _Courrier de Londres et de Paris_, mais elle
fut, après quelques numéros, supprimée par la
censure.--Nous retrouverons plus tard, au cours de
ces _Mémoires_, le comte de Montlosier.]
J'étais en face de mon avenir doré; mais le présent, sur quelle
planche le traverser? Peltier me procura des traductions du latin et
de l'anglais; je travaillais le jour à ces traductions, la nuit à
l'_Essai historique_ dans lequel je faisais entrer une partie de mes
voyages et de mes rêveries. Baylis me fournissait les livres, et
j'employais mal à propos quelques schellings à l'achat des bouquins
étalés sur les échoppes.
Hingant, que j'avais rencontré sur le paquebot de Jersey, s'était lié
avec moi. Il cultivait les lettres, il était savant, écrivait en
secret des romans dont il me lisait des pages. Il se logea, assez près
de Baylis, au fond d'une rue qui donnait dans Holborn. Tous les
matins, à dix heures, je déjeunais avec lui; nous parlions de
politique et surtout de mes travaux. Je lui disais ce que j'avais bâti
de mon édifice de nuit, {p.115} l'_Essai_; puis je retournais à mon
oeuvre de jour, les traductions. Nous nous réunissions pour dîner, à
un schelling par tête, dans un estaminet; de là, nous allions aux
champs. Souvent aussi nous nous promenions seuls, car nous aimions
tous deux à rêvasser.
Je dirigeais alors ma course à Kensington ou à Westminster. Kensington
me plaisait; j'errais dans sa partie solitaire, tandis que la partie
qui touchait à Hyde-Park se couvrait d'une multitude brillante. Le
contraste de mon indigence et de la richesse, de mon délaissement et
de la foule, m'était agréable. Je voyais passer de loin les jeunes
Anglaises avec cette confusion désireuse que me faisait éprouver
autrefois ma sylphide, lorsque après l'avoir parée de toutes mes
folies, j'osais à peine lever les yeux sur mon ouvrage. La mort, à
laquelle je croyais toucher, ajoutait un mystère à cette vision d'un
monde dont j'étais presque sorti. S'est-il jamais attaché un regard
sur l'étranger assis au pied d'un pin? Quelque belle femme avait-elle
deviné l'invisible présence de René?
À Westminster, autre passe-temps: dans ce labyrinthe de tombeaux, je
pensais au mien prêt à s'ouvrir. Le buste d'un homme inconnu comme moi
ne prendrait jamais place au milieu de ces illustres effigies! Puis se
montraient les sépulcres des monarques: Cromwel n'y était plus, et
Charles Ier n'y était pas. Les cendres d'un traître, Robert d'Artois,
reposaient sous les dalles que je pressais de mes pas fidèles. La
destinée de Charles Ier venait de s'étendre sur Louis XVI; chaque jour
le fer moissonnait en France, et les fosses de mes parents étaient
déjà creusées.
Les chants des maîtres de chapelle et les causeries {p.116} des
étrangers interrompaient mes réflexions. Je ne pouvais multiplier mes
visites, car j'étais obligé de donner aux gardiens de ceux qui ne
vivaient plus le schelling qui m'était nécessaire pour vivre. Mais
alors je tournoyais au dehors de l'abbaye avec les corneilles, ou je
m'arrêtais à considérer les clochers, jumeaux de grandeur inégale, que
le soleil couchant ensanglantait de ses feux sur la tenture noire des
fumées de la Cité.
Une fois, cependant, il arriva qu'ayant voulu contempler au jour tombé
l'intérieur de la basilique, je m'oubliai dans l'admiration de cette
architecture pleine de fougue et de caprice. Dominé par le sentiment
de la _vastité sombre des églises chrestiennes_ (Montaigne), j'errais
à pas lents et je m'anuitai: on ferma les portes. J'essayai de trouver
une issue; j'appelai l'_usher_, je heurtai aux _gates_: tout ce bruit,
épandu et délayé dans le silence, se perdit; il fallut me résigner à
coucher avec les défunts.
Après avoir hésité dans le choix de mon gîte, je m'arrêtai près du
mausolée de lord Chatam, au bas du jubé et du double étage de la
chapelle des Chevaliers et de Henri VII. À l'entrée de ces escaliers,
de ces ailes fermées de grilles, un sarcophage engagé dans le mur,
vis-à-vis d'une mort de marbre armée de sa faux, m'offrit son abri. Le
pli d'un linceul, également de marbre, me servit de niche: à l'exemple
de Charles-Quint, je m'habituais à mon enterrement.
J'étais aux premières loges pour voir le monde tel qu'il est. Quel
amas de grandeurs renfermé sous ces dômes! Qu'en reste-t-il? Les
afflictions ne sont pas {p.117} moins vaines que les félicités;
l'infortunée Jane Grey n'est pas différente de l'heureuse Alix de
Salisbury; son squelette est seulement moins horrible, parce qu'il est
sans tête; sa carcasse s'embellit de son supplice et de l'absence de
ce qui fit sa beauté. Les tournois du vainqueur de Crécy, les jeux du
camp du Drap-d'or de Henri VIII, ne recommenceront pas dans cette
salle des spectacles funèbres. Bacon, Newton, Milton, sont aussi
profondément ensevelis, aussi passés à jamais que leurs plus obscurs
contemporains. Moi banni, vagabond, pauvre, consentirais-je à n'être
plus la petite chose oubliée et douloureuse que je suis, pour avoir
été un de ces morts fameux, puissants, rassasiés de plaisirs? Oh! la
vie n'est pas tout cela! Si du rivage de ce monde nous ne découvrons
pas distinctement les choses divines, ne nous en étonnons pas: le
temps est un voile interposé entre nous et Dieu, comme notre paupière
entre notre oeil et la lumière.
Tapi sous mon linge de marbre, je redescendis de ces hauts pensers aux
impressions naïves du lieu et du moment. Mon anxiété mêlée de plaisir
était analogue à celle que j'éprouvais l'hiver dans ma tourelle de
Combourg, lorsque j'écoutais le vent: un souffle et une ombre sont de
nature pareille.
Peu à peu, m'accoutumant à l'obscurité, j'entrevis les figures placées
aux tombeaux. Je regardais les encorbellements du Saint-Denis
d'Angleterre, d'où l'on eût dit que descendaient en lampadaires
gothiques les événements passés et les années qui furent: l'édifice
entier était comme un temple monolithe de siècles pétrifiés.
{p.118} J'avais compté dix heures, onze heures à l'horloge; le marteau
qui se soulevait et retombait sur l'airain était le seul être vivant
avec moi dans ces régions. Au dehors une voiture roulante, le cri du
_watchman_, voilà tout: ces bruits lointains de la terre me
parvenaient d'un monde dans un autre monde. Le brouillard de la Tamise
et la fumée du charbon de terre s'infiltrèrent dans la basilique, et y
répandirent de secondes ténèbres.
Enfin, un crépuscule s'épanouit dans un coin des ombres les plus
éteintes: je regardais fixement croître la lumière progressive;
émanait-elle des deux fils d'Édouard IV, assassinés par leur oncle?
«Ces aimables enfants, dit le grand tragique, étaient couchés
ensemble; ils se tenaient entourés de leurs bras innocents et blancs
comme l'albâtre. Leurs lèvres semblaient quatre roses vermeilles sur
une seule tige, qui, dans tout l'éclat de leur beauté, se baisent
l'une l'autre.» Dieu ne m'envoya pas ces âmes tristes et charmantes;
mais le léger fantôme d'une femme à peine adolescente parut portant
une lumière abritée dans une feuille de papier tournée en coquille:
c'était la petite sonneuse de cloches. J'entendis le bruit d'un
baiser, et la cloche tinta le point du jour. La sonneuse fut tout
épouvantée lorsque je sortis avec elle par la porte du cloître. Je lui
contai mon aventure; elle me dit qu'elle était venue remplir les
fonctions de son père malade: nous ne parlâmes pas du baiser.
* * * * *
J'amusai Hingant de mon aventure, et nous fîmes le projet de nous
enfermer à Westminster; mais nos {p.119} misères nous appelaient chez
les morts d'une manière moins poétique.
Mes fonds s'épuisaient: Baylis et Deboffe s'étaient hasardés,
moyennant un billet de remboursement en cas de non-vente, à commencer
l'impression de l'_Essai_; là finissait leur générosité, et rien
n'était plus naturel; je m'étonne même de leur hardiesse. Les
traductions ne venaient plus; Peltier, homme de plaisir, s'ennuyait
d'une obligeance prolongée. Il m'aurait bien donné ce qu'il avait,
s'il n'eût préféré le manger; mais quêter des travaux çà et là, faire
une bonne oeuvre de patience, impossible à lui. Hingant voyait aussi
s'amoindrir son trésor; entre nous deux, nous ne possédions que
soixante francs. Nous diminuâmes la ration de vivres, comme sur un
vaisseau lorsque la traversée se prolonge. Au lieu d'un schelling par
tête, nous ne dépensions plus à dîner qu'un demi-schelling. Le matin,
à notre thé, nous retranchâmes la moitié du pain, et nous supprimâmes
le beurre. Ces abstinences fatiguaient les nerfs de mon ami. Son
esprit battait la campagne; il prêtait l'oreille, et avait l'air
d'écouter quelqu'un; en réponse, il éclatait de rire, ou versait des
larmes. Hingant croyait au magnétisme, et s'était troublé la cervelle
du galimatias de Swedenborg. Il me disait le matin qu'on lui avait
fait du bruit la nuit; il se fâchait si je lui niais ses imaginations.
L'inquiétude qu'il me causait m'empêchait de sentir mes souffrances.
Elles étaient grandes pourtant: cette diète rigoureuse, jointe au
travail, échauffait ma poitrine malade; je commençais à avoir de la
peine à marcher, et néanmoins je passais les jours et une partie des
{p.120} nuits dehors, afin qu'on ne s'aperçut pas de ma détresse.
Arrivés à notre dernier schelling, je convins avec mon ami de le
garder pour faire semblant de déjeuner.
Nous arrangeâmes que nous achèterions un pain de deux sous; que nous
nous laisserions servir comme de coutume l'eau chaude et la théière;
que nous n'y mettrions point de thé; que nous ne mangerions pas le
pain, mais que nous boirions l'eau chaude avec quelques petites
miettes de sucre restées au fond du sucrier.
Cinq jours s'écoulèrent de la sorte. La faim me dévorait; j'étais
brûlant; le sommeil m'avait fui; je suçais des morceaux de linge que
je trempais dans de l'eau; je mâchais de l'herbe et du papier. Quand
je passais devant des boutiques de boulangers mon tourment était
horrible. Par une rude soirée d'hiver je restai deux heures planté
devant un magasin de fruits secs et de viandes fumées, avalant des
yeux tout ce que je voyais: j'aurais mangé, non seulement les
comestibles, mais leurs boîtes, paniers et corbeilles.
Le matin du cinquième jour, tombant d'inanition, je me traîne chez
Hingant; je heurte à la porte, elle était fermée; j'appelle; Hingant
est quelque temps sans répondre; il se lève enfin et m'ouvre. Il riait
d'un air égaré; sa redingote était boutonnée; il s'assit devant la
table à thé: «Notre déjeuner va venir,» me dit-il d'une voix
extraordinaire. Je crus voir quelques taches de sang à sa chemise; je
déboutonne brusquement sa redingote: il s'était donné un coup de canif
profond de deux pouces dans le bout du sein {p.121} gauche. Je criai
au secours. La servante alla chercher un chirurgien. La blessure était
dangereuse[102].
[Note 102: «M. de Chateaubriand m'a montré la
maison où se passa ce triste drame d'un suicide
ébauché: «Là, me dit-il, mon ami a voulu se tuer,
et j'ai failli mourir de faim.» Puis il me faisait
remarquer en souriant son lourd et brillant costume
d'ambassadeur, car nous allions à Carlton-House,
chez le roi.» (_Chateaubriand et son temps_, par le
comte de Marcellus, p. 99).]
Ce nouveau malheur m'obligea de prendre un parti. Hingant, conseiller
au parlement de Bretagne, s'était refusé à recevoir le traitement que
le gouvernement anglais accordait aux magistrats français, de même que
je n'avais pas voulu accepter le schelling aumôné par jour aux
émigrés: j'écrivis à M. de Barentin[103] et lui révélai la situation
de mon ami. Les parents de Hingant accoururent et l'emmenèrent à la
campagne. Dans ce moment même, mon oncle de Bedée me fit parvenir
quarante écus, oblation touchante de ma famille persécutée; il me
sembla voir tout l'or du Pérou: le denier des prisonniers de France
nourrit le Français exilé.
[Note 103: Charles-Louis-François de Barentin
(1739-1819). Ce fut lui qui, comme garde des
sceaux, ouvrit les États-Généraux le 5 mai 1789.
Dénoncé par Mirabeau, dans la séance du 15 juillet,
comme ennemi du peuple, il émigra et ne revint en
France qu'après le 18 brumaire.]
Ma misère avait mis obstacle à mon travail. Comme je ne fournissais
plus de manuscrit, l'impression fut suspendue. Privé de la compagnie
de Hingant, je ne gardai pas chez Baylis un logement d'une guinée par
mois; je payai le terme échu et m'en allai. Au-dessous des émigrés
indigents qui m'avaient d'abord servi de patrons à Londres, il y en
avait d'autres, plus nécessiteux {p.122} encore. Il est des degrés
entre les pauvres comme entre les riches; on peut aller depuis l'homme
qui se couvre l'hiver avec son chien, jusqu'à celui qui grelotte dans
ses haillons tailladés. Mes amis me trouvèrent une chambre mieux
appropriée à ma fortune décroissante (on n'est pas toujours au comble
de la prospérité); ils m'installèrent aux environs de Mary-Le-Bone-Street,
dans un _garret_ dont la lucarne donnait sur un cimetière: chaque nuit
la crécelle du _watchman_ m'annonçait que l'on venait de voler des
cadavres. J'eus la consolation d'apprendre que Hingant était hors de
danger.
Des camarades me visitaient dans mon atelier. À notre indépendance et
à notre pauvreté, on nous eût pris pour des peintres sur les ruines de
Rome; nous étions des artistes en misère sur les ruines de la France.
Ma figure servait de modèle et mon lit de siège à mes élèves. Ce lit
consistait dans un matelas et une couverture. Je n'avais point de
draps; quand il faisait froid, mon habit et une chaise, ajoutés à ma
couverture, me tenaient chaud. Trop faible pour remuer ma couche, elle
restait comme Dieu me l'avait retournée.
Mon cousin de La Boüétardais, chassé, faute de payement, d'un taudis
irlandais, quoiqu'il eût mis son violon en gage, vint chercher chez
moi un abri contre le constable; un vicaire bas breton lui prêta un
lit de sangle. La Boüétardais était, ainsi que Hingant, conseiller au
parlement de Bretagne; il ne possédait pas un mouchoir pour
s'envelopper la tête; mais il avait déserté avec armes et bagages,
c'est-à-dire qu'il avait emporté son bonnet carré et sa robe rouge, et
il couchait {p.123} _sous_ la pourpre à mes cotés. Facétieux, bon
musicien, ayant la voix belle, quand nous ne dormions pas, il
s'asseyait tout nu sur ses sangles, mettait son bonnet carré, et
chantait des romances en s'accompagnant d'une guitare qui n'avait que
trois cordes. Une nuit que le pauvre garçon fredonnait ainsi l'_Hymne à
Vénus_ de Métastase: _Scendi propizia_, il fut frappé d'un vent
coulis; la bouche lui tourna, et il en mourut, mais pas tout de suite,
car je lui frottai cordialement la joue. Nous tenions des conseils
dans notre chambre haute, nous raisonnions sur la politique, nous nous
occupions des cancans de l'émigration. Le soir, nous allions chez nos
tantes et cousines danser, après les modes enrubannées et les chapeaux
faits.
* * * * *
Ceux qui lisent cette partie de mes _Mémoires_ ne se sont pas aperçus
que je les ai interrompus deux fois: une fois, pour offrir un grand
dîner au duc d'York, frère du roi d'Angleterre; une autre fois, pour
donner une fête pour l'anniversaire de la rentrée du roi de France à
Paris, le 8 juillet. Cette fête m'a coûté quarante mille francs[104].
Les pairs et les pairesses de l'empire britannique, les ambassadeurs,
les étrangers de distinction, ont rempli mes salons magnifiquement
décorés. Mes tables étincelaient de l'éclat des cristaux de Londres et
de l'or des porcelaines de Sèvres. Ce qu'il y a de plus délicat en
mets, vins et fleurs, abondait. Portland-Place était encombré de
brillantes voitures. {p.124} Collinet et la musique d'Almack's
enchantaient la mélancolie fashionable des dandys et les élégances
rêveuses des ladies pensivement dansantes. L'opposition et la majorité
ministérielles avait fait trêve: lady Canning causait avec lord
Londonderry, lady Jersey avec le duc de Wellington. Monsieur, qui m'a
fait faire cette année des compliments de mes somptuosités de 1822, ne
savait pas, en 1793, qu'il existait non loin de lui un futur ministre,
lequel, en attendant ses grandeurs, jeûnait au-dessus d'un cimetière
pour péché de fidélité. Je me félicite aujourd'hui d'avoir essayé du
naufrage, entrevu la guerre, partagé les souffrances des classes les
plus humbles de la société, comme je m'applaudis d'avoir rencontré,
dans les temps de prospérité, l'injustice et la calomnie. J'ai profité
à ces leçons: la vie, sans les maux qui la rendent grave, est un
hochet d'enfant.
[Note 104: Douze mille francs seulement, d'après
son secrétaire, M. de Marcellus, qui tenait les
comptes de l'ambassade; mais on sait de reste, que
Chateaubriand ne comprit jamais rien aux chiffres
de ménage.--Voir _Chateaubriand et son temps_, p.
99.]
J'étais l'homme aux quarante écus; mais le niveau des fortunes n'étant
pas encore établi, et les denrées n'ayant pas baissé de valeur, rien
ne fit contre-poids à ma bourse qui se vida. Je ne devais pas compter
sur de nouveaux secours de ma famille, exposée en Bretagne au double
fléau de la _chouannerie_ et de la Terreur. Je ne voyais plus devant
moi que l'hôpital ou la Tamise.
Des domestiques d'émigrés, que leurs maîtres ne pouvaient plus
nourrir, s'étaient transformés en restaurateurs pour nourrir leurs
maîtres. Dieu sait la chère-lie que l'on faisait à ces tables d'hôtes!
Dieu sait aussi la politique qu'on y entendait! Toutes les victoires
de la République étaient métamorphosées en défaites, et si par hasard
on doutait d'une restauration {p.125} immédiate, on était déclaré
Jacobin. Deux vieux évêques, qui avaient un faux air de la mort, se
promenaient au printemps dans le parc Saint-James: «Monseigneur,
disait l'un, croyez-vous que nous soyons en France au mois de
juin?--Mais, monseigneur, répondait l'autre après avoir mûrement
réfléchi, je n'y vois pas d'inconvénient.»
L'homme aux ressources, Peltier, me déterra, ou plutôt me dénicha dans
mon aire. Il avait lu dans un journal de Yarmouth qu'une société
d'antiquaires s'allait occuper d'une histoire du comté de Suffolk, et
qu'on demandait un Français capable de déchiffrer des manuscrits
français du XIIe siècle, de la collection de Camden[105]. Le _parson_,
ou ministre, de Beccles, était à la tête de l'entreprise, c'était à
lui qu'il se fallait adresser. «Voilà votre affaire, me dit Peltier,
partez, vous déchiffrerez ces vieilles paperasses; vous continuerez à
envoyer de la copie de l'_Essai_ à Baylis; je forcerai ce pleutre à
reprendre son impression; vous reviendrez à Londres avec deux cents
guinées, votre ouvrage fait, et vogue la galère!»
[Note 105: William _Camden_ (1551-1623), surnommé
le _Pausanias_ et le _Strabon anglais_. Il avait
rassemblé un nombre considérable de manuscrits du
moyen âge, qui composent ce qu'on appelle encore
aujourd'hui la _Collection Camden_.]
Je voulus balbutier quelques objections: «Eh! que diable, s'écria mon
homme, comptez-vous rester dans ce _palais_ où j'ai déjà un froid
horrible? Si Rivarol, Champcenetz[106], Mirabeau-Tonneau et moi avions
eu {p.126} la bouche en coeur, nous aurions fait de belle besogne
dans les _Actes des Apôtres_! Savez-vous que cette histoire de Hingant
fait un boucan d'enfer? Vous vouliez donc vous laisser mourir de faim
tous deux? Ah! ah! ah! pouf!... Ah! ah!...» Peltier, plié en deux, se
tenait les genoux à force de rire. Il venait de placer cent
exemplaires de son journal aux colonies; il en avait reçu le payement
et faisait sonner ses guinées dans sa poche. Il m'emmena de force,
avec La Boüétardais apoplectique, et deux émigrés en guenilles qui se
trouvèrent sous sa main, dîner à _London-Tavern_. Il nous fît boire du
vin de Porto, manger du roastbeef et du plumpudding à en crever.
«Comment, monsieur le comte, disait-il à mon cousin, avez-vous ainsi
la gueule de travers?» La Boüétardais, moitié choqué, moitié content,
expliquait la chose de son mieux; il racontait qu'il avait été tout à
coup saisi en chantant ces deux mots: _O bella Venere!_ Mon pauvre
paralysé avait un air si mort, si transi, si râpé, en barbouillant sa
_bella Venere_, que Peltier se renversa d'un fou rire et pensa
culbuter la table, en la frappant en dessous de ses deux pieds.
[Note 106: Le chevalier de _Champcenetz_
(1759-1794) fut le principal rédacteur des _Actes
des Apôtres_. Il écrivit aussi dans le _Petit
Journal de la Cour et de la Ville_, et, de concert
avec Rivarol, publia en 1790 le _Petit Almanach des
grands hommes de la Révolution_. Ayant quitté Paris
après le 10 août, il eut l'imprudence d'y revenir,
fut arrêté et traduit, le 23 juillet 1794, devant
le tribunal révolutionnaire. Quand le président eut
prononcé sa condamnation à mort, il se leva, et, le
sourire aux lèvres: «Citoyen président, dit-il,
est-ce ici comme dans la garde nationale, et
peut-on se faire remplacer?»]
À la réflexion, le conseil de mon compatriote, vrai personnage de mon
autre compatriote Le Sage, ne me parut pas si mauvais. Au bout de
trois jours d'enquêtes, après m'être fait habiller par le tailleur de
Peltier, je partis pour Beccles avec quelque argent que {p.127} me
prêta Deboffe, sur l'assurance de ma reprise de l'_Essai_. Je changeai
mon nom, qu'aucun Anglais ne pouvait prononcer, en celui de _Combourg_
qu'avait porté mon frère et qui me rappelait les peines et les
plaisirs de ma première jeunesse. Descendu à l'auberge, je présentai
au ministre du lieu une lettre de Deboffe, fort estimé dans la
librairie anglaise, laquelle lettre me recommandait comme un savant du
premier ordre. Parfaitement accueilli, je vis tous les _gentlemen_ du
canton, et je rencontrai deux officiers de notre marine royale qui
donnaient des leçons de français dans le voisinage.
* * * * *
Je repris des forces; les courses que je faisais à cheval me rendirent
un peu de santé. L'Angleterre, vue ainsi en détail, était triste, mais
charmante; partout la même chose et le même aspect. M. de Combourg
était invité à toutes les parties. Je dus à l'étude le premier
adoucissement de mon sort. Cicéron avait raison de recommander le
commerce des lettres dans les chagrins de la vie. Les femmes étaient
charmées de rencontrer un Français pour parler français.
Les malheurs de ma famille, que j'appris par les journaux, et qui me
firent connaître sous mon véritable nom (car je ne pus cacher ma
douleur), augmentèrent à mon égard l'intérêt de la société. Les
feuilles publiques annoncèrent la mort de M. de Malesherbes; celle de
sa fille, madame la présidente de Rosambo; celle de sa petite-fille,
madame la comtesse de Chateaubriand; et celle de son petit-gendre, le
comte de Chateaubriand, mon frère, immolés ensemble, le même jour, à
la même heure, au même {p.128} échafaud[107]. M. de Malesherbes était
l'objet de l'admiration et de la vénération des Anglais; mon alliance
de famille avec le défenseur de Louis XVI ajouta à la bienveillance de
mes hôtes.
[Note 107: Le 3 floréal an II (22 avril 1794).]
Mon oncle de Bedée me manda les persécutions éprouvées par le reste de
mes parents. Ma vieille et incomparable mère avait été jetée dans une
charrette avec d'autres victimes, et conduite du fond de la Bretagne
dans les geôles de Paris, afin de partager le sort du fils qu'elle
avait tant aimé. Ma femme et ma soeur Lucile, dans les cachots de
Rennes, attendaient leur sentence; il avait été question de les
enfermer au château de Combourg, devenu forteresse d'État: on accusait
leur innocence du crime de mon émigration. Qu'étaient-ce que nos
chagrins en terre étrangère, comparés à ceux des Français demeurés
dans leur patrie? Et pourtant, quel malheur, au milieu des souffrances
de l'exil, de savoir que notre exil même devenait le prétexte de la
persécution de nos proches!
Il y a deux ans que l'anneau de mariage de ma belle-soeur fut ramassé
dans le ruisseau de la rue Cassette; on me l'apporta; il était brisé;
les deux cerceaux de l'alliance étaient ouverts et pendaient enlacés
l'un à l'autre; les noms s'y lisaient parfaitement gravés. Comment
cette bague s'était-elle retrouvée? Dans quel lieu et quand avait-elle
été perdue? La victime, emprisonnée au Luxembourg, avait-elle passé
par la rue Cassette en allant au supplice? Avait-elle laissé tomber la
bague du haut du tombereau? Cette bague avait-elle été arrachée de son
doigt après l'exécution? Je fus tout saisi à la vue de ce symbole qui,
par sa brisure et {p.129} son inscription, me rappelait de si
cruelles destinées. Quelque chose de mystérieux et de fatal
s'attachait à cet anneau que ma belle-soeur semblait m'envoyer du
séjour des morts, en mémoire d'elle et de mon frère. Je l'ai remis à
son fils; puisse-t-il ne pas lui porter malheur!
Cher orphelin, image de ta mère,
Au ciel pour toi, je demande ici-bas,
Les jours heureux retranchés à ton père
Et les enfants que ton oncle n'a pas[108].
[Note 108: Voir, au tome I, l'_Appendice_ nº III:
_Le comte Louis de Chateaubriand_.]
Ce mauvais couplet et deux ou trois autres sont le seul présent que
j'aie pu faire à mon neveu lorsqu'il s'est marié.
Un autre monument m'est resté de ces malheurs: voici ce que m'écrit M.
de Contencin, qui, en fouillant dans les archives de la ville, a
trouvé l'ordre du tribunal révolutionnaire qui envoyait mon frère et
sa famille à l'échafaud:
«Monsieur le vicomte,
«Il y a une sorte de cruauté à réveiller dans une âme qui a beaucoup
souffert le souvenir des maux qui l'ont affectée le plus
douloureusement. Cette pensée m'a fait hésiter quelque temps à vous
offrir un bien triste document qui, dans mes recherches historiques,
m'est tombé sous la main. C'est un acte de décès signé avant la mort
par un homme qui s'est toujours montré implacable comme elle, toutes
les {p.130} fois qu'il a trouvé réunies sur la même tête
l'illustration et la vertu.
«Je désire, monsieur le vicomte, que vous ne me sachiez pas trop
mauvais gré d'ajouter à vos archives de famille un titre qui rappelle
de si cruels souvenirs. J'ai supposé qu'il aurait de l'intérêt pour
vous, puisqu'il avait du prix à mes yeux, et dès lors j'ai songé à
vous l'offrir. Si je ne suis point indiscret, je m'en féliciterai
doublement, car je trouve aujourd'hui dans ma démarche l'occasion de
vous exprimer les sentiments de profond respect et d'admiration
sincère que vous m'avez inspirés depuis longtemps, et avec lesquels je
suis, monsieur le vicomte,
«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
«A. de CONTENCIN.»
Hôtel de la préfecture de la Seine.
Paris, le 28 mars 1835.
Voici ma réponse à cette lettre:
«J'avais fait, monsieur, chercher à la Sainte-Chapelle les pièces du
procès de mon malheureux frère et de sa femme, mais on n'avait pas
trouvé _l'ordre_ que vous avez bien voulu m'envoyer. Cet ordre et tant
d'autres, avec leurs ratures, leurs noms estropiés, auront été
présentés à Fouquier au tribunal de Dieu: il lui aura bien fallu
reconnaître sa signature. Voilà les temps qu'on regrette, et sur
lesquels on écrit des volumes d'admiration! Au surplus, j'envie mon
frère: depuis longues années du moins il a quitté ce triste monde. Je
vous remercie infiniment, monsieur, de l'estime que vous voulez bien
me témoigner {p.131} dans votre belle et noble lettre, et vous prie
d'agréer l'assurance de la considération très distinguée avec laquelle
j'ai l'honneur d'être, etc.»
Cet ordre de mort est surtout remarquable par les preuves de la
légèreté avec laquelle les meurtres étaient commis: des noms sont mal
orthographiés, d'autres sont effacés. Ces défauts de forme, qui
auraient suffi pour annuler la plus simple sentence, n'arrêtaient
point les bourreaux; ils ne tenaient qu'à l'heure exacte de la mort:
_à cinq heures précises_. Voici la pièce authentique, je la copie
fidèlement: