ORATEURS.

Les orateurs, unis pour détruire, ne s'entendaient ni sur les chefs à

choisir, ni sur les moyens à employer; ils se traitaient de gueux, de

filous, de voleurs, {p.022} de massacreurs, à la cacophonie des

sifflets et des hurlements de leurs différents groupes de diables. Les

métaphores étaient prises du matériel des meurtres, empruntées des

objets les plus sales de tous les genres de voirie et de fumier, ou

tirées des lieux consacrés aux prostitutions des hommes et des femmes.

Les gestes rendaient les images sensibles; tout était appelé par son

nom, avec le cynisme des chiens, dans une pompe obscène et impie de

jurements et de blasphèmes. Détruire et produire, mort et génération,

on ne démêlait que cela à travers l'argot sauvage dont les oreilles

étaient assourdies. Les harangueurs, à la voix grêle ou tonnante,

avaient d'autres interrupteurs que leurs opposants: les petites

chouettes noires du cloître sans moines et du clocher sans cloches

s'éjouissaient aux fenêtres brisées, en espoir du butin; elles

interrompaient les discours. On les rappelait d'abord à l'ordre par le

tintamarre de l'impuissante sonnette; mais ne cessant point leur

criaillement, on leur tirait des coups de fusil pour leur faire faire

silence: elles tombaient palpitantes, blessées et fatidiques, au

milieu du pandémonium. Des charpentes abattues, des bancs boiteux, des

stalles démantibulées, des tronçons de saints roulés et poussés contre

les murs, servaient de gradins aux spectateurs crottés, poudreux,

soûls, suants, en carmagnole percée, la pique sur l'épaule ou les bras

nus croisés.

Les plus difformes de la bande obtenaient de préférence la parole. Les

infirmités de l'âme et du corps ont joué un rôle dans nos troubles:

l'amour-propre en souffrance a fait de grands révolutionnaires.

{p.023} MARAT ET SES AMIS.

D'après ces préséances de hideur, passait successivement, mêlée aux

fantômes des Seize, une série de têtes de gorgones. L'ancien médecin

des gardes du corps du comte d'Artois, l'embryon suisse Marat[28], les

pieds nus dans des sabots ou des souliers ferrés, pérorait le premier,

en vertu de ses incontestables droits. Nanti de l'office de _fou_ à la

cour du peuple, il s'écriait, avec une physionomie plate et ce

demi-sourire d'une banalité de politesse que l'ancienne éducation

mettait sur toutes les faces: «Peuple, il te faut couper deux cent

soixante-dix mille têtes!» À ce Caligula de carrefour succédait le

cordonnier athée, Chaumette[29]. Celui-ci était suivi du _procureur

général de la lanterne_, Camille Desmoulins, Cicéron bègue, conseiller

public de meurtres, épuisé de débauches, léger républicain à

calembours et à bons mots, diseur de gaudrioles de cimetière, lequel

déclara qu'aux massacres de septembre, _tout s'était passé avec

ordre_. Il consentait à devenir Spartiate, pourvu qu'on laissât la

façon du brouet noir au restaurateur Méot[30].

[Note 28: Jean-Paul _Marat_, membre de la

Convention, né à Boudry (Suisse) le 24 mai 1743,

mort à Paris le 14 juillet 1793.]

[Note 29: Pierre-Gaspard _Chaumette_, né à Nevers

le 24 mai 1763, guillotiné le 13 avril 1794. Fils

d'un cordonnier, il n'exerça jamais lui-même cette

profession. Son père lui avait fait commencer ses

études, qu'il abandonna bientôt pour s'embarquer.

Il fut successivement mousse, timonier, copiste et

clerc de procureur. Il se faisait gloire d'être

athée et déclarait «qu'il n'y avait d'autre Dieu

que le peuple».]

[Note 30: Benoît-Camille _Desmoulins_ (1760-1794),

député de Paris à la Convention.--Méot, qui avait

ses salons au Palais-Royal, était le meilleur

restaurateur de Paris. L'abbé Delille l'a célébré

au chant III de l'_Homme des Champs_:

Leur appétit insulte à tout l'art des Méots.

Ses succulents dîners faisaient venir l'eau à la

bouche de Camille Desmoulins, qui s'écriait, dès

les premiers temps de la Révolution: «Moi aussi, je

veux célébrer la République... pourvu que les

banquets se fassent chez Méot.» (_Histoire

politique et littéraire de la Presse en France_,

par Eugène Hatin, tome V, p. 308).]

{p.024} Fouché, accouru de Juilly et de Nantes, étudiait le désastre

sous ces docteurs: dans le cercle des bêtes féroces attentives au bas

de la chaire, il avait l'air d'une hyène habillée. Il haleinait les

futures effluves du sang; il humait déjà l'encens des processions à

ânes et à bourreaux, en attendant le jour où, chassé du club des

Jacobins, comme voleur, athée, assassin, il serait choisi pour

ministre[31]. Quand Marat était descendu de sa planche, ce Triboulet

populaire devenait le jouet de ses maîtres: ils lui donnaient des

nasardes, lui marchaient sur les pieds, le bousculaient avec des

huées, ce qui ne l'empêcha pas de devenir {p.025} le chef de la

multitude, de monter à l'horloge de l'Hôtel de Ville, de sonner le

tocsin d'un massacre général, et de triompher au tribunal

révolutionnaire.

[Note 31: Joseph _Fouché_, duc d'Otrante

(1754-1820), membre de la Convention, membre du

Sénat conservateur, représentant et pair des

Cent-Jours, député de 1815 à 1816, ministre de la

police sous le Directoire, sous Napoléon et sous

Louis XVIII. Après avoir été professeur à Juilly,

il était principal du collège des Oratoriens à

Nantes, lorsqu'il fut envoyé à la Convention par le

département de la Loire-Inférieure.--Chateaubriand

lui trouvait l'air d'une hyène habillée; tout au

moins avait-il l'air d'une fouine. On lit dans le

_Mémorial_ de Norvius (tome III, p. 318): «J'avais

vu souvent à Paris le duc d'Otrante, et en le

revoyant à Rome (à la fin de 1813), je ne pus

m'empêcher de rire, me rappelant qu'étant à dîner à

Auteuil, chez Mme de Brienne, avec lui et la

princesse de Vaudémont, celle-ci, en sortant de

table, le mena devant une des glaces du salon et,

lui prenant familièrement le menton, s'écria: _Mon

Dieu! mon petit Fouché, comme vous avez l'air d'une

fouine!_»]

Marat, comme le Péché de Milton, fut violé par la mort: Chénier fit

son apothéose, David le peignit dans le bain rougi, on le compara au

divin auteur de l'Évangile. On lui dédia cette prière: «Coeur de

Jésus, coeur de Marat; ô sacré coeur de Jésus, ô sacré coeur de

Marat!» Ce coeur de Marat eut pour ciboire une pyxide précieuse du

garde-meuble[32]. On visitait dans un cénotaphe de gazon, élevé sur la

place du Carrousel, {p.026} le buste, la baignoire, la lampe et

l'écritoire de la divinité. Puis le vent tourna: l'immondice, versée

de l'urne d'agate dans un autre vase, fut vidée à l'égout.

[Note 32: Le dimanche 28 juillet 1793, une fête, à

laquelle assistait une députation de vingt-quatre

membres de la Convention nationale, fut célébrée

dans le Jardin du Luxembourg, en l'honneur de

Marat. Un reposoir, richement décoré, était dressé

à l'entrée de la grande allée, du côté des

parterres. Le coeur de Marat y avait été déposé; il

était enfermé dans une urne magnifique, provenant

du Garde-Meuble. La Société des Cordeliers avait

été autorisée à y choisir un des plus beaux vases,

«pour que les restes du plus implacable ennemi des

rois fussent renfermés dans des bijoux attachés à

leur couronne.» (_Nouvelles politiques nationales

et étrangères_, nº 212, 31 juillet 1793.) Un

orateur, monté sur une chaise, lut un discours,

dont voici le début: «_Ô cor Jésus! ô cor Marat!

Coeur sacré de Jésus! coeur sacré de Marat, vous

avez les mêmes droits à nos hommages!_» Puis,

comparant les travaux et les enseignements du Fils

de Marie à ceux de l'_Ami du peuple_, l'orateur

montra que les Cordeliers et les Jacobins étaient

les apôtres du nouvel Évangile, que les Publicains

revivaient dans les Boutiquiers et les Pharisiens

dans les Aristocrates. «_Jésus-Christ est un

prophète_, ajouta-t-il, _et Marat est un Dieu!_» Et

il s'écriait en finissant: «Ce n'est pas tout; je

puis dire ici que la compagne de Marat est

parfaitement semblable à Marie: celle-ci a sauvé

l'enfant Jésus en Égypte; l'autre a soustrait Marat

au glaive de Lafayette, l'Hérode des temps

nouveaux.» (_Révolutions de Paris_, nº 211, du 20

juillet au 3 août 1793.)--Pour tous les détails de

cette fête, voir, au tome III du _Journal d'un

bourgeois de Paris_, par Edmond Biré, le chapitre

intitulé: _Coeur de Marat_.]

* * * * *

Les scènes des Cordeliers, dont je fus trois ou quatre fois le témoin,

étaient dominées et présidées par Danton, Hun à taille de Goth, à nez

camus, à narines au vent, à méplats couturés, à face de gendarme

mélangé de procureur lubrique et cruel. Dans la coque de son église,

comme dans la carcasse des siècles, Danton, avec ses trois furies

mâles, Camille Desmoulins, Marat, Fabre d'Églantine, organisa les

assassinats de septembre. Billaud de Varennes[33] proposa de {p.027}

mettre le feu aux prisons et de brûler tout ce qui était dedans; un

autre Conventionnel opina pour qu'on noyât tous les détenus; Marat se

déclara pour un massacre général. On implorait Danton pour les

victimes: «Je me f... des prisonniers,» répondit-il[34]. Auteur de la

circulaire de la Commune, il invita les hommes libres à répéter dans

les départements l'énormité perpétrée aux Carmes et à l'Abbaye.

[Note 33: Jacques-Nicolas _Billaud-Varenne_, né à

La Rochelle le 23 avril 1756. Député de Paris à la

Convention nationale et membre du Comité de salut

public, il ne cessa de pousser aux mesures les plus

atroces. Condamné à la déportation le 1er avril

1795, il fut conduit à la Guyane et resta vingt ans

à Sinnamari. En 1816, ayant réussi à s'enfuir, il

se réfugia à Port-au-Prince, dans la République de

Haïti, dont le président, Péthion, lui fit une

pension, ne voulant pas se souvenir que Billaud

avait été, en France, le plus ardent persécuteur de

son homonyme, Petion de Villeneuve.--Billaud,

lorsqu'il avait quitté l'Oratoire et le collège de

Juilly, où il avait été professeur laïque,

dispensé, à ce titre, de porter le costume de

l'ordre, était venu se fixer à Paris, et s'était

fait inscrire, en 1785, sur le tableau des avocats

au Parlement, sous le nom de Billaud de Varenne.

_Varenne_ était un petit village des environs de La

Rochelle dans lequel son père possédait une ferme.

C'est donc à tort que tous les historiens, et

Chateaubriand avec eux, orthographient son nom:

Billaud-_Varennes_, comme s'il eût tiré cette

addition à son nom de la ville où Louis XVI fut

arrêté le 21 juin 1791.--À la veille de la

Révolution, le futur membre du Comité de salut

public ne négligea rien pour se glisser dans les

rangs de la noblesse. Lors de son mariage, célébré

dans l'église Saint-André-des-Arts le 12 septembre

1786, il signa bravement _Billaud de Varenne_.

Bientôt même il ne tarda pas à faire disparaître,

le plus qu'il le pouvait, le nom paternel, et à lui

substituer dans ses relations mondaines le nom de

_M. de Varenne_. Son historien, M. Alfred Bégis, a

retrouvé un billet de lui, recopié par sa femme,

qui ne savait pas assez l'orthographe, et ainsi

conçu: «_Mme de Varenne_ a l'honneur de saluer M.

de Chaufontaine et de s'excuser de n'avoir pu faire

ce qu'elle lui avait promis, etc.» Tout cela

n'empêchera pas Billaud-Varenne de publier, en

1789, sans nom d'auteur, il est vrai, un ouvrage

intitulé: _Le dernier coup porté aux préjugés et à

la superstition_. (Voir _Billaud-Varenne, membre du

Comité de salut public_, Mémoires et

Correspondance, accompagnés de notices

biographiques sur Billaud-Varenne et

Collot-d'Herbois, par _M. Alfred Bégis_, 1893.)]

[Note 34: «Danton, importuné de la représentation

malencontreuse (on venait de lui signaler les

dangers que couraient les détenus), Danton s'écrie,

avec sa voix beuglante et un geste approprié à

l'expression: «Je me f... bien des prisonniers!

qu'ils deviennent ce qu'il pourront!» Et il passe

son chemin avec humeur. C'était dans le second

antichambre, en présence de vingt personnes, qui

frémirent d'entendre un si rude ministre de la

justice.» (_Mémoires de Mme Roland_, éd. Faugère,

t. I, p. 103).]

Prenons garde à l'histoire: Sixte-Quint égala pour le salut des hommes

le dévouement de Jacques Clément au mystère de l'Incarnation, comme on

compara Marat au sauveur du monde; Charles IX écrivit aux gouverneurs

des provinces d'imiter les massacres de la Saint-Barthélemy, comme

Danton manda aux patriotes de copier les massacres de septembre. Les

Jacobins étaient des plagiaires; ils le furent encore en immolant

Louis XVI à l'instar de Charles Ier. {p.028} Comme ses crimes se sont

trouvés mêlés à un grand mouvement social, on s'est, très mal à

propos, figuré que ces crimes avaient produit les grandeurs de la

Révolution, dont ils n'étaient que les affreux pastiches: d'une belle

nature souffrante, des esprits passionnés ou systématiques n'ont

admiré que la convulsion.

Danton, plus franc que les Anglais, disait: «Nous ne jugerons pas le

roi, nous le tuerons.» Il disait aussi: «Ces prêtres, ces nobles ne

sont point coupables, mais il faut qu'ils meurent, parce qu'ils sont

hors de place, entravent le mouvement des choses et gênent l'avenir.»

Ces paroles, sous un semblant d'horrible profondeur, n'ont aucune

étendue de génie: car elles supposent que l'innocence n'est rien, et

que l'ordre moral peut être retranché de l'ordre politique sans le

faire périr, ce qui est faux.

Danton n'avait pas la conviction des principes qu'il soutenait; il ne

s'était affublé du manteau révolutionnaire que pour arriver à la

fortune. «Venez _brailler_ avec nous, conseillait-il à un jeune homme:

quand vous vous serez enrichi, vous ferez ce que vous voudrez[35].» Il

confessa que s'il ne s'était pas livré à la cour, c'est qu'elle

n'avait pas voulu l'acheter assez cher: effronterie d'une intelligence

qui se connaît et d'une corruption qui s'avoue à _gueule bée_.

[Note 35: C'est à M. Royer-Collard, alors

secrétaire adjoint de la municipalité, que Danton

adressa un jour ces paroles, comme ils sortaient

ensemble de l'hôtel du _Département_. Danton était

à ce moment substitut du procureur de la Commune.

(Beaulieu, _Essais sur les causes et les effets de

la Révolution de France_, t. III, p. 192).--Voir

aussi _Journal d'un bourgeois de Paris pendant la

Terreur_, par Edmond Biré, tome II, p. 89.]

{p.029} Inférieur, même en laideur, à Mirabeau dont il avait été

l'agent, Danton fut supérieur à Robespierre, sans avoir, ainsi que

lui, donné son nom à ses crimes. Il conservait le sens religieux:

«Nous n'avons pas,» disait-il, «détruit la superstition pour établir

l'athéisme.» Ses passions auraient pu être bonnes, par cela seul

qu'elles étaient des passions. On doit faire la part du caractère dans

les actions des hommes: les coupables à imagination comme Danton

semblent, en raison même de l'exagération de leurs dits et

déportements, plus pervers que les coupables de sang-froid, et, dans

le fait, ils le sont moins. Cette remarque s'applique encore au

peuple: pris collectivement, le peuple est un poète, auteur et acteur

ardent de la pièce qu'il joue ou qu'on lui fait jouer. Ses excès ne

sont pas tant l'instinct d'une cruauté native que le délire d'une

foule enivrée de spectacles, surtout quand ils sont tragiques; chose

si vraie que, dans les horreurs populaires, il y a toujours quelque

chose de superflu donné au tableau et à l'émotion.

Danton fut attrapé au traquenard qu'il avait tendu. Il ne lui servait

de rien de lancer des boulettes de pain au nez de ses juges, de

répondre avec courage et noblesse, de faire hésiter le tribunal, de

mettre en péril et en frayeur la Convention, de raisonner logiquement

sur des forfaits par qui la puissance même de ses ennemis avait été

créée, de s'écrier, saisi d'un stérile repentir: «C'est moi qui ai

fait instituer ce tribunal infâme: j'en demande pardon à Dieu et aux

hommes!» phrase qui plus d'une fois a été pillée. C'était avant d'être

traduit au tribunal qu'il fallait en déclarer l'infamie.

{p.030} Il ne restait à Danton qu'à se montrer aussi impitoyable à sa

propre mort qu'il l'avait été à celle de ses victimes, qu'à dresser

son front plus haut que le coutelas suspendu: c'est ce qu'il fit. Du

théâtre de la Terreur, où ses pieds se collaient dans le sang épaissi

de la veille, après avoir promené un regard de mépris et de domination

sur la foule, il dit au bourreau: «Tu montreras ma tête au peuple;

elle en vaut la peine.» Le chef de Danton demeura aux mains de

l'exécuteur, tandis que l'ombre acéphale alla se mêler aux ombres

décapitées de ses victimes: c'était encore de l'égalité.

Le diacre et le sous-diacre de Danton, Camille Desmoulins et Fabre

d'Églantine[36], périrent de la même manière que leur prêtre.

[Note 36: Philippe-François-Nazaire _Fabre

d'Églantine_ (1750-1794), comédien, poète comique

et député de Paris à la Convention. Il fut

guillotiné avec Danton et Camille Desmoulins, le 5

avril 1794.]

À l'époque où l'on faisait des pensions à la guillotine, où l'on

portait alternativement à la boutonnière de sa carmagnole, en guise de

fleur, une petite guillotine en or[37], ou un petit morceau de coeur

de guillotiné; à l'époque où l'on vociférait: _Vive l'enfer!_ où l'on

célébrait les joyeuses orgies du sang, de l'acier et de la rage, où

l'on trinquait au néant, où l'on dansait tout nu la danse des

trépassés, pour n'avoir pas la peine de se déshabiller en allant les

rejoindre; à cette époque, il fallait, en fin de compte, arriver au

dernier {p.031} banquet, à la dernière facétie de la douleur.

Desmoulins fut convié au tribunal de Fouquier-Tinville: «Quel âge

as-tu? lui demanda le président.--L'âge du sans-culotte Jésus,»

répondit Camille, bouffonnant. Une obsession vengeresse forçait ces

égorgeurs de chrétiens à confesser incessamment le nom du Christ.

[Note 37: Voir _la Guillotine pendant la

Révolution_, par G. Lenotre, p. 306 et suiv. et au

tome V du _Journal d'un bourgeois de Paris pendant

la Terreur_, par Edmond Biré, les deux chapitres

sur _la Guillotine_.]

Il serait injuste d'oublier que Camille Desmoulins osa braver

Robespierre, et racheter par son courage ses égarements. Il donna le

signal de la réaction contre la Terreur. Une jeune et charmante femme,

pleine d'énergie, en le rendant capable d'amour, le rendit capable de

vertu et de sacrifice. L'indignation inspira l'éloquence à l'intrépide

et grivoise ironie du tribun; il assaillit d'un grand air les

échafauds qu'il avait aidé à élever[38]. Conformant sa conduite à ses

{p.032} paroles, il ne consentit point à son supplice; il se colleta

avec l'exécuteur dans le tombereau et n'arriva au bord du dernier

gouffre qu'à moitié déchiré.

[Note 38: Chateaubriand fait ici à Camille

Desmoulins un excès d'honneur qu'il n'a point

mérité. L'_ex-procureur général de la lanterne_

fonda le _Vieux-Cordelier_, non pour défendre les

victimes de la Terreur, mais pour se défendre

lui-même. Bien loin qu'il ose braver Robespierre,

il le couvre à chaque page d'éloges outrés.--La

mort de sa femme, la pauvre Lucile, fut admirable.

Quant à lui, dans un temps où les femmes

elles-mêmes affrontaient fièrement l'échafaud, il

fit preuve «d'une insigne faiblesse». Vainement

Hérault de Séchelles s'approcha de lui, dans la

cour de la Conciergerie, et lui dit: «Montrons que

nous savons mourir!» Camille Desmoulins n'était

plus en état de l'entendre; il pleurait comme une

femme, et, l'instant d'après, il écumait de rage.

Quand les valets du bourreau voulurent le faire

monter sur la charrette, il engagea avec eux une

lutte terrible, et c'est à demi nu, les vêtements

en lambeaux, la chemise déchirée jusqu'à la

ceinture, qu'il fallut l'attacher sur un des bancs

du tombereau. (Des Essarts, _procès fameux jugés

depuis la Révolution_, t. I, p. 184.) Un témoin

oculaire, Beffroy de Reigny (_le Cousin Jacques_)

dépeint ainsi Camille allant à l'échafaud: «Je le

vis traverser l'espace du Palais à la place _de

Sang_, ayant un _air effaré_, parlant à ses voisins

avec beaucoup d'agitation, et _portant sur son

visage le rire convulsif d'un homme qui n'a plus sa

tête à lui_.» (_Dictionnaire néologique des hommes

et des choses, ou Notice alphabétique des hommes de

la Révolution_, par le Cousin _Jacques_, Paris, an

VIII, tome II, p. 480.)]

Fabre d'Églantine, auteur d'une pièce qui restera[39], montra, tout au

rebours de Desmoulins, une insigne faiblesse. Jean Roseau, bourreau de

Paris sous la Ligue, pendu pour avoir prêté son ministère aux

assassins du président Brisson, ne se pouvait résoudre à la corde. Il

paraît qu'on n'apprend pas à mourir en tuant les autres.

[Note 39: _Le Philinte de Molière, ou la suite du

Misanthrope_, comédie en cinq actes, en vers,

représentée au Théâtre-Français le 22 février 1790,

est la meilleure pièce de Fabre d'Églantine; c'est

une de nos bonnes comédies de second ordre. Le plan

est simple et bien conçu; l'action, sans être

compliquée ne languit pas: toute l'intrigue se

rapporte à une seule idée, très dramatique et très

morale, qui consiste à punir l'égoïsme par

lui-même. Malheureusement, les vers sont durs et

souvent incorrects. Ce qui restera surtout de Fabre

d'Églantine, c'est sa chanson: «Il pleut, il pleut,

bergère.» Pourquoi faut-il que l'auteur de cette

jolie romance ait sur les mains le sang de Louis

XVI et le sang de Septembre?]

Les débats, aux Cordeliers, me constatèrent le fait d'une société dans

le moment le plus rapide de sa transformation. J'avais vu l'Assemblée

constituante commencer le meurtre de la royauté, en 1789 et 1790; je

trouvai le cadavre encore tout chaud de la vieille monarchie, livré en

1792 aux boyaudiers législateurs: ils l'éventraient et le disséquaient

dans les salles basses de leurs clubs, comme les hallebardiers

dépecèrent et brûlèrent le corps du Balafré dans les combles du

château de Blois.

{p.033} De tous les hommes que je rappelle, Danton, Marat, Camille

Desmoulins, Fabre d'Églantine, Robespierre, pas un ne vit. Je les

rencontrai un moment sur mon passage, entre une société naissante en

Amérique et une société mourante en Europe; entre les forêts du

Nouveau-Monde et les solitudes de l'exil: je n'avais pas compté

quelques mois sur le sol étranger, que ces amants de la mort s'étaient

déjà épuisés avec elle. À la distance où je suis maintenant de leur

apparition, il me semble que, descendu aux enfers dans ma jeunesse,

j'ai un souvenir confus des larves que j'entrevis errantes au bord du

Cocyte: elles complètent les songes variés de ma vie, et viennent se

faire inscrire sur mes tablettes d'outre-tombe.

* * * * *

Ce me fut une grande satisfaction de retrouver M. de Malesherbes et de

lui parler de mes anciens projets. Je rapportais les plans d'un second

voyage qui devait durer neuf ans; je n'avais à faire avant qu'un autre

petit voyage en Allemagne: je courais à l'armée des princes, je

revenais en courant pourfendre la Révolution; le tout étant terminé en

deux ou trois mois, je hissais ma voile et retournais au Nouveau Monde

avec une révolution de moins et un mariage de plus.

Et cependant mon zèle surpassait ma foi; je sentais que l'émigration

était une sottise et une folie: «Pelaudé à toutes mains, dit

Montaigne, aux Gibelins j'estois Guelfe, aux Guelfes Gibelin.» Mon peu

de goût pour la monarchie absolue ne me laissait aucune illusion sur

le parti que je prenais: je nourrissais des scrupules, et, bien que

résolu de me sacrifier à l'honneur, je voulus avoir sur l'émigration

l'opinion de M. de Malesherbes. {p.034} Je le trouvai très animé: les

crimes continués sous ses yeux avaient fait disparaître la tolérance

politique de l'ami de Rousseau; entre la cause des victimes et celle

des bourreaux, il n'hésitait pas. Il croyait que tout valait mieux que

l'ordre de choses alors existant; il pensait, dans mon cas

particulier, qu'un homme portant l'épée ne se pouvait dispenser de

rejoindre les frères d'un roi opprimé et livré à ses ennemis. Il

approuvait mon retour d'Amérique et pressait mon frère de partir avec

moi.

Je lui fis les objections ordinaires sur l'alliance des étrangers, sur

les intérêts de la patrie, etc., etc. Il y répondit; des raisonnements

généraux passant aux détails, il me cita des exemples embarrassants.

Il me présenta les Guelfes et les Gibelins, s'appuyant des troupes de

l'empereur ou du pape; en Angleterre, les barons se soulevant contre

_Jean sans Terre_. Enfin, de nos jours, il citait la République des

États-Unis implorant le secours de la France. «Ainsi, continuait M. de

Malesherbes, les hommes les plus dévoués à la liberté et à la

philosophie, les républicains et les protestants, ne se sont jamais

crus coupables en empruntant une force qui pût donner la victoire à

leur opinion. Sans notre or, nos vaisseaux et nos soldats, le Nouveau

Monde serait-il aujourd'hui émancipé? Moi, Malesherbes, moi qui vous

parle, n'ai-je pas reçu, en 1776, Franklin, lequel venait renouer les

relations de Silas Deane[40], et pourtant Franklin était-il {p.035}

un traître? La liberté américaine était-elle moins honorable parce

qu'elle a été assistée par La Fayette et conquise par des grenadiers

français? Tout gouvernement qui, au lieu d'offrir des garanties aux

lois fondamentales de la société, transgresse lui-même les lois de

l'équité, les règles de la justice, n'existe plus et rend l'homme à

l'état de nature. Il est licite alors de se défendre comme on peut, de

recourir aux moyens qui semblent les plus propres à renverser la

tyrannie, à rétablir les droits de chacun et de tous.»

[Note 40: Silas _Deane_, membre du premier Congrès

américain, avait été, en 1776, envoyé à Paris par

ses collègues, avec mission de rallier la Cour de

France à la cause des _insurgents_. Ses

négociations n'ayant pas donné les résultats que

l'on en espérait, on lui adjoignit Franklin, qui

fut plus heureux et parvint à signer, le 6 février

1778, avec le cabinet de Versailles, deux traités,

l'un de commerce et de neutralité, l'autre

d'alliance défensive.--Silas Deane mourut à Paris,

en 1789, dans la plus profonde misère.]

Les principes du droit naturel, mis en avant par les plus grands

publicistes, développés par un homme tel que M. de Malesherbes, et

appuyés de nombreux exemples historiques, me frappèrent sans me

convaincre: je ne cédai réellement qu'au mouvement de mon âge, au

point d'honneur.--J'ajouterai à ces exemples de M. de Malesherbes des

exemples récents: pendant la guerre d'Espagne, en 1823, le parti

républicain français est allé servir sous le drapeau des Cortès, et ne

s'est pas fait scrupule de porter les armes contre sa patrie; les

Polonais et les Italiens constitutionnels ont sollicité, en 1830 et

1831, les secours de la France, et les Portugais de la _charte_ ont

envahi leur patrie avec l'argent et les soldats de l'étranger. Nous

avons deux poids et deux mesures: nous approuvons, pour une idée, un

système, un intérêt, un homme, ce que nous blâmons pour une autre

idée, un autre système, un autre intérêt, un autre homme[41].

[Note 41: Dans l'_Essai sur les Révolutions_, sous

ce titre: _Un mot sur les émigrés_. Chateaubriand a

écrit de belles et fortes pages, où son talent

s'annonce déjà tout entier. «Un bon étranger au

coin de son feu, écrivait-il alors, dans un pays

bien tranquille, sûr de se lever le matin comme il

s'est couché le soir, en possession de sa fortune,

la porte bien fermée, des amis au-dedans et la

sûreté au-dehors, prononce, en buvant un verre de

vin, que les émigrés Français ont tort, et qu'on ne

doit jamais quitter son pays: et ce bon étranger

raisonne conséquemment. Il est à son aise, personne

ne le persécute, il peut se promener où il veut

sans crainte d'être insulté, même assassiné, on

n'incendie point sa demeure, on ne le chasse point

comme une bête féroce, le tout parce qu'il

s'appelle Jacques et non pas Pierre, et que son

grand-père, qui mourut il y a quarante ans, avait

le droit de s'asseoir dans tel banc d'une église,

avec deux ou trois Arlequins en livrée, derrière

lui. Certes, dis-je, cet étranger pense qu'on a

tort de quitter son pays.

«C'est au malheur à juger du malheur...» Tout ce

chapitre est à lire.--_Essai sur les Révolutions_,

pages 428-434.]

{p.036} Ces conversations entre moi et l'illustre défenseur du roi

avaient lieu chez ma belle-soeur: elle venait d'accoucher d'un second

fils, dont M. de Malesherbes fut parrain, et auquel il donna son nom,

Christian. J'assistai au baptême de cet enfant, qui ne devait voir son

père et sa mère qu'à l'âge où la vie n'a point de souvenir et apparaît

de loin comme un songe immémorable. Les préparatifs de mon départ

traînèrent. On avait cru me faire faire un riche mariage: il se trouva

que la fortune de ma femme était en rentes sur le clergé; la nation se

chargea de les payer à sa façon. Mme de Chateaubriand avait de plus,

du consentement de ses tuteurs, prêté l'inscription d'une forte partie

de ces rentes à sa soeur, la comtesse du Plessix-Parscau, émigrée.

L'argent manquait donc toujours; il en fallut emprunter.

Un notaire nous procura dix mille francs: je les apportais en

assignats chez moi, cul-de-sac Férou, {p.037} lorsque je rencontrai,

rue de Richelieu, un de mes anciens camarades au régiment de Navarre,

le comte Achard[42]. Il était grand joueur; il me proposa d'aller aux

salons de M... où nous pourrions causer: le diable me pousse: je

monte, je joue, je perds tout, sauf quinze cents francs, avec

lesquels, plein de remords et de confusion, je grimpe dans la première

voiture venue. Je n'avais jamais joué: le jeu produisit sur moi une

espèce d'enivrement douloureux; si cette passion m'eût atteint, elle

m'aurait renversé la cervelle. L'esprit à moitié égaré, je quitte la

voiture à Saint-Sulpice, et j'y oublie mon portefeuille renfermant

l'écornure de mon trésor. Je cours chez moi et je raconte que j'ai

laissé les dix mille francs dans un fiacre.

[Note 42: L'_État militaire de la France_ pour 1787

indique, en effet, M. Achard comme sous-lieutenant

au régiment de Navarre. Voir, au tome I des

_Mémoires_ la note de la page 185.]

Je sors, je descends la rue Dauphine, je traverse le Pont-Neuf, non

sans avoir l'envie de me jeter à l'eau; je vais sur la place du

Palais-Royal, où j'avais pris le malencontreux cabas. J'interroge les

Savoyards qui donnent à boire aux rosses, je dépeins mon équipage, on

m'indique au hasard un numéro. Le commissaire de police du quartier

m'apprend que ce numéro appartient à un loueur demeurant en haut du

faubourg Saint-Denis. Je me rends à la maison de cet homme; je demeure

toute la nuit dans l'écurie, attendant le retour des fiacres: il en

arrive successivement un grand nombre qui ne sont pas le mien; enfin,

à deux heures du matin, je vois entrer mon char. À peine eus-je le

temps de reconnaître mes deux coursiers blancs, que les pauvres bêtes,

éreintées, se laissèrent choir sur la {p.038} paille, roides, le

ventre ballonné, les jambes tendues comme si elles étaient mortes.

Le cocher se souvint de m'avoir mené. Après moi, il avait chargé un

citoyen qui s'était fait descendre aux Jacobins; après le citoyen, une

dame qu'il avait conduite rue de Cléry, nº 13; après cette dame, un

monsieur qu'il avait déposé aux Récollets, rue Saint-Martin. Je

promets pour boire au cocher, et me voilà, sitôt que le jour fut venu,

procédant à la découverte de mes quinze cents francs, comme à la

recherche du passage du nord-ouest. Il me paraissait clair que le

citoyen des Jacobins les avait confisqués du droit de sa souveraineté.

La demoiselle de la rue de Cléry affirma n'avoir rien vu dans le

fiacre. J'arrive à la troisième station sans aucune espérance; le

cocher donne, tant bien que mal, le signalement du monsieur qu'il a

voituré. Le portier s'écrie: «C'est le Père tel!» Il me conduit, à

travers les corridors et les appartements abandonnés, chez un

récollet, resté seul pour inventorier les meubles de son couvent. Ce

religieux, en redingote poudreuse, sur un amas de ruines, écoute le

récit que je lui fais. «Êtes-vous, me dit-il, le chevalier de

Chateaubriand?--Oui, répondis-je.--Voilà votre portefeuille,

répliqua-t-il; je vous l'aurais porté après mon travail; j'y avais

trouvé votre adresse.» Ce fut ce moine chassé et dépouillé, occupé à

compter consciencieusement pour ses proscripteurs les reliques de son

cloître, qui me rendit les quinze cents francs avec lesquels j'allais

m'acheminer vers l'exil. Faute de cette petite somme, je n'aurais pas

émigré: que serais-je devenu? toute ma vie était changée. Si je

faisais aujourd'hui un pas pour retrouver un million, je veux être

pendu.

{p.039} Ceci se passait le 16 juin 1792.

Fidèle à mes instincts, j'étais revenu d'Amérique pour offrir mon épée

à Louis XVI, non pour m'associer à des intrigues de parti. Le

licenciement de la nouvelle garde du roi, dans laquelle se trouvait

Murat[43]; les ministères successifs de Roland[44], de Dumouriez[45],

de Duport du Tertre[46], les petites conspirations {p.040} de cour,

ou les grands soulèvements populaires, ne m'inspiraient qu'ennui et

mépris. J'entendais beaucoup parler de Mme Roland, que je ne vis

point; ses Mémoires prouvent qu'elle possédait une force d'esprit

extraordinaire. On la disait fort agréable; reste à savoir si elle

l'était assez pour faire supporter à ce point le cynisme des vertus

hors nature. Certes, la femme qui, au pied de la guillotine, demandait

une plume et de l'encre afin d'écrire les derniers moments de son

voyage, de consigner les découvertes qu'elle avait faites dans son

trajet de la Conciergerie à la place de la Révolution, une telle femme

montre une préoccupation d'avenir, un dédain de la vie dont il y a peu

d'exemples. Mme Roland avait du caractère plutôt que du génie: le

premier peut donner le second, le second ne peut donner le

premier[47].

[Note 43: Joachim Murat, roi de Naples, né le 25

mars 1767 à la Bastide-Fortunières, près de Cahors,

fusillé à Pizzo (Calabre) le 13 octobre 1815.

Destiné d'abord à l'Église, mais entraîné par un

goût irrésistible pour le métier des armes, il

s'engagea, le 23 février 1787, dans les chasseurs

des Ardennes. Sa chaleur de tête l'ayant entraîné,

dit-on, dans une mauvaise affaire, il dut quitter

bientôt le régiment, et en 1791 on le retrouve dans

son pays en congé, soit provisoire, soit définitif.

À ce moment, en même temps que son compatriote

Bessières, le futur duc d'Istrie, il fut désigné

par le directoire de son département comme l'un des

trois sujets que le Lot devait fournir à la garde

constitutionnelle du roi. Il entra dans cette garde

le 8 février et en sortit le 4 mars 1792. Tenant à

justifier son départ devant le directoire du Lot,

il accusa son lieutenant-colonel, M. Descours,

d'avoir tenté de l'embaucher pour l'armée des

princes. Sa dénonciation, renvoyée au Comité de

surveillance de la Législative, ne fut pas un des

moindres griefs invoqués par Basire pour obtenir de

l'Assemblée le licenciement de la garde du roi.

(Frédéric Masson, _Napoléon et sa famille_, tome I,

p. 308.)]

[Note 44: Jean-Marie _Roland de la Platière_

(1734-1793). Il fut deux fois ministre de

l'intérieur, du 23 mars au 12 juin 1792, et du 10

août 1792 au 23 janvier 1793. Après le 31 mai, il

avait dû se cacher d'abord chez son ami le

naturaliste Bosc dans la vallée de Montmorency,

puis à Rouen. Ayant appris dans sa retraite

l'exécution de sa femme, il se rendit à

Bourg-Baudouin, à quatre lieues de Rouen, et se

perça le coeur à l'aide d'une canne-épée (15

novembre 1793).]

[Note 45: Charles-François _Dumouriez_ (1739-1823).

Il fut ministre des relations extérieures, du 17

mars au 16 juin 1792, et ministre de la guerre du

17 juin au 24 juillet.]

[Note 46: Marguerite-Louis-François

_Duport-Dutertre_ (1754-1793). Il fut ministre de

l'intérieur du 21 novembre 1790 au 22 mars 1792.

Emprisonné après le 10 août, il fut guillotiné le

même jour que Barnave, le 28 novembre 1793. Sa

femme se tua de désespoir, à coups de couteau,

quelques jours après.]

[Note 47: Marie-Jeanne _Phlipon_, dame _Roland_,

née à Paris le 17 mars 1754, guillotinée le 8

novembre 1793. Tous les historiens ont raconté,

comme Chateaubriand, qu'arrivée au pied de

l'échafaud, elle avait demandé qu'il lui fût permis

de jeter sur le papier les pensées extraordinaires

qu'elle avait eues dans le trajet de la

Conciergerie à la place de la Révolution; tous ont

répété que, se tournant vers la statue de la

liberté, dressée en face de la guillotine, elle

s'était écriée: «Ô liberté, que de crimes commis en

ton nom!» Aucun écrit ni témoignage contemporain ne

parle de cette apostrophe à la liberté, ni de sa

demande de consigner par écrit ses dernières

pensées, non plus que de son colloque avec le

bourreau pour obtenir d'être guillotinée la

dernière, et pour épargner ainsi le spectacle de sa

mort à son compagnon d'échafaud, le faible

Lamarche. C'est seulement après la chute de

Robespierre, à l'époque de la réaction

thermidorienne, que Riouffe et les autres écrivains

du parti de la Gironde ont mis dans la bouche de

Mme Roland des paroles dont rien n'établit

l'authenticité. Sainte-Beuve, précisément à

l'occasion de la mort de Mme Roland, dit très bien,

dans ses _Nouveaux Lundis_ (tome VIII, p. 255): «La

légende tend sans cesse à pousser dans ces

émouvants récits, comme une herbe folle: il faut, à

tout moment, l'en arracher.»]

{p.041} Le 19 juin, j'étais allé à la vallée de Montmorency visiter

l'Ermitage de J.-J. Rousseau: non que je me plusse au souvenir de Mme

d'Épinay[48] et de cette société factice et dépravée; mais je voulais

dire adieu à la solitude d'un homme antipathique par ses moeurs à mes

moeurs, bien que doué d'un talent dont les accents remuaient ma

jeunesse. Le lendemain, 20 juin, j'étais encore à l'Ermitage; j'y

rencontrai deux hommes qui se promenaient comme moi dans ce lieu

désert pendant le jour fatal de la monarchie, indifférents qu'ils

étaient ou qu'ils seraient, pensais-je, aux affaires du monde: l'un

était M. Maret[49], de l'Empire, l'autre, {p.042} M. Barère, de la

République. Le gentil Barère[50] était venu, loin du bruit, dans sa

philosophie sentimentale, conter des fleurettes révolutionnaires à

l'ombre de Julie. Le troubadour de la guillotine, sur le rapport

duquel la Convention décréta que _la Terreur était à l'ordre du jour_,

échappa à cette Terreur en se cachant dans le panier aux têtes; du

fond du baquet de sang, sous l'échafaud, on l'entendait seulement

croasser _la mort!_ Barère était de l'espèce de ces tigres qu'Oppien

fait naître du souffle léger du vent: _velocis Zephyri proles_.

[Note 48: Louise-Florence-Pétronille _Tardieu

d'Esclavelles_, femme de Denis-Joseph _La Live

d'Épinay_, fermier général (1725-1783). Liée

d'amitié avec Jean-Jacques Rousseau, elle fit

construire pour lui, près de son parc de la

Chevrette, dans la forêt de Montmorency,

l'habitation restée célèbre sous le nom de

l'Ermitage. Ses _Mémoires_, parus en 1818, sont

parmi les plus curieux que nous ait laissés le

XVIIIe siècle.]

[Note 49: Bernard-Hugues _Maret_, duc de _Bassano_

(1763-1839). Il était avocat au Parlement de

Bourgogne, quand il vint en 1788 à Paris, pour

acheter une charge au conseil du roi. Les

événements modifièrent sa résolution. Au mois de

septembre 1789, il fonda le _Bulletin de

l'Assemblée nationale_, destiné à donner chaque

jour un résume des séances. Panckoucke, peu après,

lui proposa d'exécuter ce travail, plus étendu et

plus complet, pour le _Moniteur_; ce fut l'origine

du _Journal officiel_. Après le 18 brumaire, il

devint secrétaire général des consuls. Sous

l'Empire, il fut ministre des affaires étrangères

du 17 avril 1811 au 19 novembre 1813. Pair de

France sous Louis-Philippe, il fut en 1834 ministre

et président du conseil pendant trois jours.

Napoléon l'avait créé duc de Bassano le 15 août

1809. Talleyrand, précisément cette année-là,

disait du nouveau duc: «Je ne connais pas de plus

grande bête au monde que M. Maret, si ce n'est le

duc de Bassano.»]

[Note 50: _Bertrand Barère de Vieuzac_ (1755-1841),

député à la Constituante, membre de la Convention,

député au Conseil des Cinq-Cents, représentant à la

Chambre des Cent-Jours. Toutes nos révolutions

pendant un demi-siècle, le 10 août et le 31 mai, le

9 thermidor et le 18 brumaire, 1814, 1815 et 1830,

ont fourni à Barère des occasions d'apostasies

successives. Après avoir été, sous la Terreur, un

des pourvoyeurs de l'échafaud, sous Bonaparte il

s'est fait, moyennant salaire, mouchard et

délateur. Ce misérable homme, après avoir été un

valet de guillotine, a été un valet de police.]

Ginguené, Chamfort, mes anciens amis les gens de lettres, étaient

charmés de la journée du 20 juin. La Harpe, continuant ses leçons au

Lycée, criait d'une voix de Stentor: «Insensés! vous répondiez à

toutes les représentations du peuple: Les baïonnettes! les

baïonnettes! Eh bien! les voilà les baïonnettes!» Quoique mon voyage

en Amérique m'eût rendu un personnage moins insignifiant, je ne

pouvais m'élever à une si grande hauteur de principes et d'éloquence.

Fontanes courait des dangers par ses anciennes liaisons avec la

_Société monarchique_. Mon frère faisait partie d'un club d'_enragés_.

Les Prussiens marchaient en vertu d'une convention des cabinets de

Vienne et de {p.043} Berlin; déjà une affaire assez chaude avait eu

lieu entre les Français et les Autrichiens, du côté de Mons. Il était

plus que temps de prendre une détermination.

Mon frère et moi, nous nous procurâmes de faux passe-ports pour Lille:

nous étions deux marchands de vin, gardes nationaux de Paris, dont

nous portions l'uniforme, nous proposant de soumissionner les

fournitures de l'armée. Le valet de chambre de mon frère, Louis

Poullain, appelé Saint-Louis, voyageait sous son propre nom; bien que

de Lamballe, en Basse-Bretagne, il allait voir ses parents en Flandre.

Le jour de notre émigration fut fixé au 15 de juillet, lendemain de la

seconde fédération. Nous passâmes le 14 dans les jardins de Tivoli,

avec la famille de Rosambo, mes soeurs et ma femme. Tivoli appartenait

à M. Boutin, dont la fille avait épousé M. de Malesherbes[51]. Vers la

fin de la journée, nous vîmes errer à la débandade bon nombre de

fédérés, sur les chapeaux desquels on avait écrit à la craie: «Petion,

ou la mort!» Tivoli, point de départ de mon exil, devait devenir un

rendez-vous de jeux et de fêtes[52]. Nos parents se séparèrent de nous

{p.044} sans tristesse; ils étaient persuadés que nous faisions un

voyage d'agrément. Mes quinze cents francs retrouvés semblaient un

trésor suffisant pour me ramener triomphant à Paris.

[Note 51: Tivoli appartenait bien à M. Boutin,

trésorier de la marine, mais ce n'était point à la

fille de cet opulent financier que s'était marié M.

de Malesherbes. Il avait épousé, par contrat du 4

février 1749, Françoise-Thérèse Grimod, fille de

Gaspard Grimod, seigneur de la Reynière, fermier

général, et de Marie-Madeleine Mazade, sa seconde

femme. Mme de Malesherbes fut la tante de

Alexandre-Balthazar-Laurent Grimod de la Reynière,

l'auteur de l'_Almanach des Gourmands_, à qui son

père, lui-même gourmand fameux, n'avait pas donné

pour rien le prénom de _Balthazar_.]

[Note 52: Le jardin que Boutin avait créé dans le

milieu de la rue de Clichy, en plein quartier de

finance, et auquel on avait donné le nom de

_Tivoli_, était le plus merveilleux que l'on eût

encore vu: «Nous sommes allés avant déjeuner, dit

la baronne d'Oberkirch dans ses _Mémoires_, visiter

le jardin de M. Boutin, que le populaire a qualifié

de Folie-Boutin et qui est bien une folie. Il y a

dépensé, ou plutôt enfoui plusieurs millions. C'est

un lieu de plaisirs ravissants, les surprises s'y

trouvent à chaque pas; les grottes, les bosquets,

les statues, un charmant pavillon meublé avec un

luxe de prince. Il faut être roi ou financier pour

se créer des fantaisies semblables. Nous y prîmes

d'excellent lait et des fruits dans de la vaisselle

d'or.» Boutin était riche: il fut guillotiné le 22

juillet 1794. Ses biens furent confisqués. Son parc

de la rue de Clichy fut détruit de fond en comble,

les ombrages anéantis, les pelouses retournées. On

épargna uniquement une faible partie de la

propriété, dont on fit une promenade à la mode sous

son appellation de Tivoli, promenade où se

donnèrent maintes fêtes et qui, par son nom,

éveille encore tant de souvenirs dans nos esprits,

mais dont aujourd'hui il ne reste plus que ce qu'en

ont dit les livres et les journaux du temps. (_La

Vie privée des Financiers au XVIIIe siècle_, par H.

Thirion, p. 276.)]

* * * * *

Le 15 juillet, à six heures du matin, nous montâmes en diligence: nous

avions arrêté nos places dans le cabriolet, auprès du conducteur: le

valet de chambre, que nous étions censés ne pas connaître, s'enfourna

dans le carrosse avec les autres voyageurs. Saint-Louis était

somnambule; il allait la nuit chercher son maître dans Paris, les yeux

ouverts, mais parfaitement endormi. Il déshabillait mon frère, le

mettait au lit, toujours dormant, répondant à tout ce qu'on lui disait

pendant ses attaques: «Je sais, je sais,» ne s'éveillant que quand on

lui jetait de l'eau froide au visage: homme d'une quarantaine

d'années, haut de près de six pieds, et aussi laid qu'il était grand.

Ce pauvre {p.045} garçon, très respectueux, n'avait jamais servi

d'autre maître que mon frère; il fut tout troublé lorsqu'au souper il

lui fallut s'asseoir à table avec nous. Les voyageurs, fort patriotes,

parlant d'accrocher les aristocrates à la lanterne, augmentaient sa

frayeur. L'idée qu'au bout de tout cela, il serait obligé de passer à

travers l'armée autrichienne, pour s'aller battre à l'armée des

princes, acheva de déranger son cerveau. Il but beaucoup et remonta

dans la diligence; nous rentrâmes dans le coupé.

Au milieu de la nuit, nous entendons les voyageurs crier, la tête à la

portière: «Arrêtez, postillon, arrêtez!» On arrête, la portière de la

diligence s'ouvre, et aussitôt des voix de femmes et d'hommes:

«Descendez, citoyen, descendez! on n'y tient pas, descendez, cochon!

c'est un brigand! descendez, descendez!» Nous descendons aussi, nous

voyons Saint-Louis bousculé, jeté en bas du coche, se relevant,

promenant ses yeux ouverts et endormis autour de lui, se mettant à

fuir à toutes jambes, sans chapeau, du côté de Paris. Nous ne le

pouvions réclamer, car nous nous serions trahis; il le fallait

abandonner à sa destinée. Pris et appréhendé au premier village, il

déclara qu'il était le domestique de M. le comte de Chateaubriand, et

qu'il demeurait à Paris, rue de Bondy. La maréchaussée le conduisit de

brigade en brigade chez le président de Rosambo; les dépositions de ce

malheureux homme servirent à prouver notre émigration, et à envoyer

mon frère et ma belle-soeur à l'échafaud.

Le lendemain, au déjeuner de la diligence, il fallut écouter vingt

fois toute l'histoire: «Cet homme avait {p.046} l'imagination

troublée; il rêvait tout haut; il disait des choses étranges; c'était

sans doute un conspirateur, un assassin qui fuyait la justice.» Les

citoyennes bien élevées rougissaient en agitant de grands éventails de

papier vert _à la Constitution_. Nous reconnûmes aisément dans ces

récits les effets du somnambulisme, de la peur et du vin.

Arrivés à Lille, nous cherchâmes la personne qui nous devait mener au

delà de la frontière. L'émigration avait ses agents de salut qui

devinrent, par le résultat, des agents de perdition. Le parti

monarchique était encore puissant, la question non décidée; les

faibles et les poltrons servaient, en attendant l'événement.

Nous sortîmes de Lille avant la fermeture des portes: nous nous

arrêtâmes dans une maison écartée, et nous ne nous mîmes en route qu'à

dix heures du soir, lorsque la nuit fut tout à fait close; nous ne

portions rien avec nous; nous avions une petite canne à la main; il

n'y avait pas plus d'un an que je suivais ainsi mon Hollandais dans

les forêts américaines.

Nous traversâmes des blés parmi lesquels serpentaient des sentiers à

peine tracés. Les patrouilles françaises et autrichiennes battaient la

campagne: nous pouvions tomber dans les unes et dans les autres, ou

nous trouver sous le pistolet d'une vedette. Nous entrevîmes de loin

des cavaliers isolés, immobiles et l'arme au poing; nous ouîmes des

pas de chevaux dans des chemins creux; en mettant l'oreille à terre,

nous entendîmes le bruit régulier d'une marche d'infanterie. Après

trois heures d'une route tantôt faite en courant, tantôt lentement sur

la pointe du pied, {p.047} nous arrivâmes au carrefour d'un bois où

quelques rossignols chantaient en tardivité. Une compagnie de hulans

qui se tenait derrière une haie fondit sur nous le sabre haut. Nous

criâmes: «Officiers qui vont rejoindre les princes!» Nous demandâmes à

être conduits à Tournay, déclarant être en mesure de nous faire

reconnaître. Le commandant du poste nous plaça entre ses cavaliers et

nous emmena.

Quand le jour fut venu, les hulans aperçurent nos uniformes de gardes

nationaux sous nos redingotes, et insultèrent les couleurs que la

France allait faire porter à l'Europe vassale.

Dans le Tournaisis, royaume primitif des Franks, Clovis résida pendant

les premières années de son règne; il partit de Tournay avec ses

compagnons, appelé qu'il était à la conquête des Gaules: «Les armes

attirent à elles tous les droits,» dit Tacite. Dans cette ville d'où

sortit en 486 le premier roi de la première race, pour fonder sa

longue et puissante monarchie, j'ai passé en 1792 pour aller rejoindre

les princes de la troisième race sur le sol étranger, et j'y repassai

en 1815, lorsque le dernier roi des Français abandonnait le royaume du

premier roi des Franks: _omnia migrant_.

Arrivé à Tournay, je laissai mon frère se débattre avec les autorités,

et sous la garde d'un soldat je visitai la cathédrale. Jadis Odon

d'Orléans, écolâtre de cette cathédrale, assis pendant la nuit devant

le portail de l'église, enseignait à ses disciples le cours des

astres, leur montrant du doigt la voix lactée et les étoiles. J'aurais

mieux aimé trouver à Tournay ce naïf astronome du XIe siècle que des

Pandours. Je me plais à {p.048} ces temps où les chroniques

m'apprennent, sous l'an 1049, qu'en Normandie un homme avait été

métamorphosé en âne: c'est ce qui pensa m'arriver à moi-même, comme on

l'a vu, chez les demoiselles Couppart, mes maîtresses de lecture.

Hildebert, en 1114, a remarqué une fille des oreilles de laquelle

sortaient des épis de blé: c'était peut-être Cérès. La Meuse, que

j'allais bientôt traverser, fut suspendue en l'air l'année 1118,

témoin Guillaume de Nangis et Albéric. Rigord assure que l'an 1194,

entre Compiègne et Clermont en Beauvoisis, il tomba une grêle

entremêlée de corbeaux qui portaient des charbons et mettaient le feu.

Si la tempête, comme nous l'assure Gervais de Tilbury, ne pouvait

éteindre une chandelle sur la fenêtre du prieuré de Saint-Michel de

_Camissa_, par lui nous savons aussi qu'il y avait dans le diocèse

d'Uzès une belle et pure fontaine, laquelle changeait de place

lorsqu'on y jetait quelque chose de sale: les consciences

d'aujourd'hui ne se dérangent pas pour si peu.--Lecteur, je ne perds

pas de temps; je bavarde avec toi pour te faire prendre patience en

attendant mon frère qui négocie: le voici; il revient après s'être

expliqué, à la satisfaction du commandant autrichien. Il nous est

permis de nous rendre à Bruxelles, exil acheté par trop de soin.

* * * * *

Bruxelles était le quartier général de la haute émigration: les femmes

les plus élégantes de Paris et les hommes les plus à la mode, ceux qui

ne pouvaient marcher que comme aides de camp, attendaient dans les

plaisirs le moment de la victoire. Ils avaient de beaux uniformes tout

neufs: ils paradaient de toute la rigueur {p.049} de leur légèreté.

Des sommes considérables qui les auraient pu faire vivre pendant

quelques années, ils les mangèrent en quelques jours: ce n'était pas

la peine d'économiser, puisqu'on serait incessamment à Paris... Ces

brillants chevaliers se préparaient par les succès de l'amour à la

gloire, au rebours de l'ancienne chevalerie. Ils nous regardaient

dédaigneusement cheminer à pied, le sac sur le dos, nous, petits

gentilshommes de province, ou pauvres officiers devenus soldats. Ces

Hercules filaient aux pieds de leurs Omphales les quenouilles qu'ils

nous avaient envoyées et que nous leur remettions en passant, nous

contentant de nos épées.

Je trouvai à Bruxelles mon petit bagage, arrivé en fraude avant moi:

il consistait dans mon uniforme du régiment de Navarre, dans un peu de

linge et dans mes précieuses paperasses, dont je ne pouvais me

séparer.

Je fus invité à dîner avec mon frère chez le baron de Breteuil[53];

j'y rencontrai la baronne de Montmorency, alors jeune et belle, et qui

meurt en ce moment; des évêques martyrs, à soutane de moire et à croix

{p.050} d'or; de jeunes magistrats transformés en colonels hongrois,

et Rivarol[54] que je n'ai vu qu'une seule fois dans ma vie. On ne

l'avait point nommé; je fus frappé du langage d'un homme qui pérorait

seul et se faisait écouter avec quelque droit comme un oracle.

L'esprit de Rivarol nuisait à son talent, sa parole à sa plume. Il

disait, à propos des révolutions: «Le premier coup porte sur le Dieu,

le second ne frappe plus qu'un marbre insensible.» J'avais repris

l'habit d'un mesquin sous-lieutenant d'infanterie; je devais partir en

sortant du dîner et mon havresac était derrière la porte. J'étais

encore bronzé par le soleil d'Amérique et l'air de la mer; je portais

les cheveux plats et noirs. Ma figure et mon silence gênaient Rivarol;

le baron de Breteuil, s'apercevant de sa curiosité inquiète, le

satisfit: «D'où vient votre frère le chevalier?» dit-il à mon frère.

Je répondis: «De Niagara.» Rivarol s'écria: «De la cataracte!» Je me

tus. Il hasarda un commencement de question: {p.051} «Monsieur

va...?--Où l'on se bat,» interrompis-je. On se leva de table.

[Note 53: Louis-Auguste _Le Tonnelier_, baron _de

Breteuil_ (1733-1867). Après avoir été, de 1760 à

1783, ambassadeur en Russie et en Suède, à Naples

et à Vienne, il fut, à sa rentrée en France, nommé

ministre d'État et de la maison du roi, avec le

gouvernement de Paris. Démissionnaire en 1788, il

n'en conserva pas moins la confiance du roi et de

la reine. Au moment du renvoi de Necker, il fut

mis, comme «chef du conseil général des finances» à

la tête du ministère éphémère du 12 juillet 1789,

dit «ministère des Cent-Heures». Il ne tarda pas à

émigrer, séjourna successivement à Soleure, à

Bruxelles et à Hambourg, rentra en France sous le

Consulat et mourut à Paris le 2 novembre 1807.]

[Note 54: Antoine _de Rivarol_ (1753-1801).

Ironiste étincelant dans les _Actes des Apôtres_,

il a donné en 1789, au _Journal Politique-National_

de l'abbé Sabatier des articles, on plutôt des

_Tableaux d'histoire_, qui lui ont valu d'être

appelé par Burke «le Tacite de la Révolution». Il

émigra le 10 juin 1792, un mois avant

Chateaubriand, et résida d'abord à Bruxelles. C'est

là qu'il publia une _Lettre au duc de Brunswick_,

une _Lettre à la noblesse française_ et la _Vie

politique et privée du général La Fayette_, dont il

rappelait ironiquement le sommeil au 6 octobre, en

lui donnant le nom de «général

Morphée».--Chateaubriand a peut-être un peu arrangé

les choses en se donnant à lui-même le dernier mot,

dans le récit de son échange de paroles avec

Rivarol. Il n'était pas si facile que cela de

_toucher_ celui qui avait si bien mérité et qui

justifiait en toute rencontre son surnom de

_Saint-Georges de l'épigramme_.]

Cette émigration fate m'était odieuse; j'avais hâte de voir mes pairs,

des émigrés comme moi à six cents livres de rente. Nous étions bien

stupides, sans doute, mais du moins nous avions notre rapière au vent,

et si nous eussions obtenu des succès, ce n'est pas nous qui aurions

profité de la victoire.

Mon frère resta à Bruxelles, auprès du baron de Montboissier[55] dont

il devint l'aide de camp; je partis seul pour Coblentz.

[Note 55: Le baron de Montboissier, gendre de

Malesherbes, était l'oncle par alliance du frère de

Chateaubriand.--Sur le baron de Montboissier, voir

au tome I des _Mémoires_, la note 1 de la page

232.]

Rien de plus historique que le chemin que je suivis; il rappelait

partout quelques souvenirs ou quelques grandeurs de la France. Je

traversai Liège, une de ces républiques municipales qui tant de fois

se soulevèrent contre leurs évêques ou contre les comtes de Flandre.

Louis XI, allié des Liégeois, fut obligé d'assister au sac de leur

ville, pour échapper à sa ridicule prison de Péronne.

J'allais rejoindre et faire partie de ces hommes de guerre qui mettent

leur gloire à de pareilles choses. En 1792, les relations entre Liège

et la France étaient plus paisibles: l'abbé de Saint-Hubert était

obligé d'envoyer tous les ans deux chiens de chasse aux successeurs du

roi Dagobert.

À Aix-la-Chapelle, autre don, mais de la part de la France: le drap

mortuaire qui servait à l'enterrement d'un monarque très chrétien

était envoyé au tombeau {p.052} de Charlemagne, comme un drapeau-lige

au fief dominant. Nos rois prêtaient ainsi foi et hommage, en prenant

possession de l'héritage de l'Éternité; ils juraient, entre les genoux

de la mort, leur dame, qu'ils lui seraient fidèles, après lui avoir

donné le baiser féodal sur la bouche. Du reste, c'était la seule

suzeraineté dont la France se reconnût vassale. La cathédrale

d'Aix-la-Chapelle fût bâtie par Karl le Grand et consacrée par Léon

III. Deux prélats ayant manqué à la cérémonie, ils furent remplacés

par deux évêques de Maëstricht, depuis longtemps décédés, et qui

ressuscitèrent exprès. Charlemagne, ayant perdu une belle maîtresse,

pressait son corps dans ses bras et ne s'en voulait point séparer. On

attribua cette passion à un charme: la jeune morte examinée, une

petite perle se trouva sous sa langue. La perle fut jetée dans un

marais; Charlemagne, amoureux fou de ce marais, ordonna de le combler:

il y bâtit un palais et une église, pour passer sa vie dans l'un et sa

mort dans l'autre. Les autorités sont ici l'archevêque Turpin et

Pétrarque.

À Cologne, j'admirai la cathédrale: si elle était achevée, ce serait

le plus beau monument gothique de l'Europe. Les moines étaient les

peintres, les sculpteurs, les architectes et les maçons de leurs

basiliques; ils se glorifiaient du titre de maître maçon,

_coementarius_.

Il est curieux d'entendre aujourd'hui d'ignorants philosophes et des

démocrates bavards crier contre les religieux, comme si ces

prolétaires enfroqués, ces ordres mendiants à qui nous devons presque

tout, avaient été des gentilshommes.

{p.053} Cologne me remit en mémoire Caligula et saint Bruno[56]: j'ai

vu le reste des digues du premier à Baïes, et la cellule abandonnée du

second à la Grande-Chartreuse.

[Note 56: Caligula était fils d'Agrippine, laquelle

avait agrandi Cologne: d'où le nom romain de la

ville: _Colonia agrippina_.--Saint Bruno, fondateur

de l'ordre des Chartreux, était né à Cologne vers

1030. Après avoir été revêtu de plusieurs dignités

ecclésiastiques et avoir refusé l'archevêché de

Reims (1080), il se retira avec six de ses

compagnons dans un désert voisin de Grenoble,

aujourd'hui appelé la _Chartreuse_ (1084), et y

fonda un monastère.]

Je remontai le Rhin jusqu'à Coblentz (_Confluentia_). L'armée des

princes n'y était plus. Je traversai ces royaumes vides, _inania

regna_; je vis cette belle vallée du Rhin, le Tempé des muses

barbares, où des chevaliers apparaissaient autour des ruines de leurs

châteaux, où l'on entend la nuit des bruits d'armes, quand la guerre

doit survenir.

Entre Coblentz et Trèves, je tombai dans l'armée prussienne: je filais

le long de la colonne, lorsque, arrivé à la hauteur des gardes, je

m'aperçus qu'ils marchaient en bataille avec du canon en ligne; le

roi[57] et le duc de Brunswick[58] occupaient le centre du carré,

composé des vieux grenadiers de Frédéric. Mon uniforme blanc attira

les yeux du roi: il me fit appeler; le duc de Brunswick et lui mirent

le chapeau à la {p.054} main, et saluèrent l'ancienne armée française

dans ma personne. Ils me demandèrent mon nom, celui de mon régiment,

le lieu où j'allais rejoindre les princes. Cet accueil militaire me

toucha: je répondis avec émotion qu'ayant appris en Amérique le

malheur de mon roi, j'étais revenu pour verser mon sang à son service.

Les officiers et généraux qui environnaient Frédéric-Guillaume firent

un mouvement approbatif, et le monarque prussien me dit: «Monsieur, on

reconnaît toujours les sentiments de la noblesse française.» Il ôta de

nouveau son chapeau, resta découvert et arrêté, jusqu'à ce que j'eusse

disparu derrière la masse des grenadiers. On crie maintenant contre

les émigrés; ce sont _des tigres qui déchiraient le sein de leur

mère_; à l'époque dont je parle, on s'en tenait aux vieux exemples, et

l'honneur comptait autant que la patrie. En 1792, la fidélité au

serment passait encore pour un devoir; aujourd'hui, elle est devenue

si rare qu'elle est regardée comme une vertu.

[Note 57: Frédéric-Guillaume II, neveu du grand

Frédéric, auquel il avait succédé en 1786. Il

mourut en 1797.]

[Note 58: Charles-Guillaume-Ferdinand, duc de

_Brunswick-Lunebourg_ (1735-1806), général au

service de la Prusse. Il commandait en chef les

armées coalisées contre la France en 1792. Ayant

repris un commandement en 1805, il fut battu à Iéna

et mortellement blessé d'un coup de feu près

d'Auerstædt (14 octobre 1806).]

Une scène étrange, qui s'était déjà répétée pour d'autres que moi,

faillit me faire rebrousser chemin. On ne voulait pas m'admettre à

Trèves, où l'armée des princes était parvenue: «J'étais un de ces

hommes qui attendent l'événement pour se décider; il y avait trois ans

que j'aurais dû être au cantonnement; j'arrivais quand la victoire

était assurée. On n'avait pas besoin de moi; on n'avait que trop de

ces braves après combat. Tous les jours, des escadrons de cavalerie

désertaient; l'artillerie même passait en masse, et, si cela

continuait, on ne saurait que faire de ces gens-là.»

{p.055} Prodigieuse illusion des partis!

Je rencontrai mon cousin Armand de Chateaubriand: il me prit sous sa

protection, assembla les Bretons et plaida ma cause. On me fit venir;

je m'expliquai: je dis que j'arrivais de l'Amérique pour avoir

l'honneur de servir avec mes camarades; que la campagne était ouverte,

non commencée, de sorte que j'étais encore à temps pour le premier

feu; qu'au surplus, je me retirerais si on l'exigeait, mais après

avoir obtenu raison d'une insulte non méritée. L'affaire s'arrangea:

comme j'étais bon enfant, les rangs s'ouvrirent pour me recevoir et je

n'eus plus que l'embarras du choix.

* * * * *

L'armée des princes était composée de gentilshommes, classés par

provinces et servant en qualité de simples soldats: la noblesse

remontait à son origine et à l'origine de la monarchie, au moment même

où cette noblesse et cette monarchie finissaient, comme un vieillard

retourne à l'enfance. Il y avait en outre des brigades d'officiers

émigrés de divers régiments, également redevenus soldats: de ce nombre

étaient mes camarades de Navarre, conduits par leur colonel, le

marquis de Mortemart. Je fus bien tenté de m'enrôler avec La

Martinière[59], dût-il encore être amoureux; mais le patriotisme

armoricain l'emporta. Je m'engageai dans la septième compagnie

bretonne, que commandait M. de Goyon-Miniac[60]. La noblesse {p.056}

de ma province avait fourni sept compagnies; on en comptait une

huitième de jeunes gens du tiers état: l'uniforme gris de fer de cette

dernière compagnie différait de celui des sept autres, couleur bleu de

roi avec retroussis à l'hermine. Des hommes attachés à la même cause

et exposés aux mêmes dangers perpétuaient leurs inégalités politiques

par des signalements odieux: les vrais héros étaient les soldats

plébéiens, puisque aucun intérêt personnel ne se mêlait à leur

sacrifice.

[Note 59: Sur le marquis de Mortemart et sur La

Martinière, voir, au tome I des _Mémoires_, les

notes 3 de la page 185 et 1 de la page 186.]

[Note 60: Au siècle précédent, on écrivait

indifféremment _Goyon_ ou _Gouyon_; mais ici le

vrai nom est _Gouyon_, celui de _Goyon_ appartenant

à une famille d'une autre origine, les Goyon de

l'Abbaye et des Harlières, dont faisait partie le

général comte de Goyon, qui a commandé de 1856 à

1862 le corps d'occupation à Rome.--La 7e compagnie

bretonne, dans laquelle s'était engagé

Chateaubriand, avait pour chef

Pierre-Louis-Alexandre de Gouyon de Miniac, né à

Plancoët vers 1754, décédé à Rennes le 26 juin

1818.]

Dénombrement de notre petite armée:

Infanterie de soldats nobles et d'officiers; quatre compagnies de

déserteurs, habillés des différents uniformes des régiments dont ils

provenaient; une compagnie d'artillerie; quelques officiers du génie,

avec quelques canons, obusiers et mortiers de divers calibres

(l'artillerie et le génie, qui embrassèrent presque en entier la cause

de la Révolution, en firent le succès au dehors). Une très-belle

cavalerie de carabiniers allemands, de mousquetaires sous les ordres

du vieux comte de Montmorin, d'officiers de la marine de Brest, de

Rochefort et de Toulon, appuyait notre infanterie. L'émigration

générale de ces derniers officiers replongea la France maritime dans

cette faiblesse dont Louis XVI l'avait retirée. Jamais, depuis

Duquesne et Tourville, nos escadres ne s'étaient montrées avec plus

{p.057} de gloire. Mes camarades étaient dans la joie: moi j'avais

les larmes aux yeux quand je voyais passer ces dragons de l'Océan, qui

ne conduisaient plus les vaisseaux avec lesquels ils humilièrent les

Anglais et délivrèrent l'Amérique. Au lieu d'aller chercher des

continents nouveaux pour les léguer à la France, ces compagnies de La

Pérouse s'enfonçaient dans les boues de l'Allemagne. Ils montaient le

cheval consacré à Neptune; mais ils avaient changé d'élément, et la

terre n'était pas à eux. En vain leur commandant portait à leur tête

le pavillon déchiré de _la Belle-Poule_, sainte relique du drapeau

blanc, aux lambeaux duquel pendait encore l'honneur, mais d'où était

tombée la victoire.

Nous avions des tentes; du reste, nous manquions de tout. Nos fusils,

de manufacture allemande, armes de rebut, d'une pesanteur effrayante,

nous cassaient l'épaule, et souvent n'étaient pas en état de tirer.

J'ai fait toute la campagne avec un de ces mousquets dont le chien ne

s'abattait pas.

Nous demeurâmes deux jours à Trèves. Ce me fut un grand plaisir de

voir des ruines romaines, après avoir vu les ruines sans nom de

l'Ohio, de visiter cette ville si souvent saccagée, dont Salvien

disait: «Fugitifs de Trèves, vous voulez des spectacles, vous

redemandez aux empereurs les jeux du cirque: pour quel état, je vous

prie, pour quel peuple, pour quelle ville?» _Theatra igitur quoeritis,

circum a principibus postulatis? cui, quæso, statui, cui populo, cui

civitati?_

Fugitifs de France, où était le peuple pour qui nous voulions rétablir

les monuments de saint Louis?

{p.058} Je m'asseyais, avec mon fusil, au milieu des ruines; je tirais

de mon havresac le manuscrit de mon voyage en Amérique; j'en déposais

les pages séparées sur l'herbe autour de moi; je relisais et

corrigeais une description de forêt, un passage d'_Atala_, dans les

décombres d'un amphithéâtre romain, me préparant ainsi à conquérir la

France. Puis, je serrais mon trésor dont le poids, mêlé à celui de mes

chemises, de ma capote, de mon bidon de fer-blanc, de ma bouteille

clissée et de mon petit Homère, me faisait cracher le sang.

J'essayais de fourrer _Atala_ avec mes inutiles cartouches dans ma

giberne; mes camarades se moquaient de moi, et arrachaient les

feuilles qui débordaient des deux côtés du couvercle de cuir. La

Providence vint à mon secours: une nuit, ayant couché dans un grenier

à foin, je ne trouvai plus mes chemises dans mon sac à mon réveil; on

avait laissé les paperasses. Je bénis Dieu: cet accident, en assurant

ma _gloire_, me sauva la vie, car les soixante livres qui gisaient

entre mes deux épaules m'auraient rendu poitrinaire. «Combien ai-je de

chemises? disait Henri IV à son valet de chambre.--Une douzaine, sire,

encore y en a-t-il de déchirées.--Et de mouchoirs, est-ce pas huit que

j'ai?--Il n'y en a pour cette heure que cinq.» Le Béarnais gagna la

bataille d'Ivry sans chemises; je n'ai pu rendre son royaume à ses

enfants en perdant les miennes.

* * * * *

L'ordre arriva de marcher sur Thionville. Nous faisions cinq à six

lieues par jour. Le temps était affreux; nous cheminions au milieu de

la pluie et de la fange, {p.059} en chantant: _Ô Richard! ô mon roi!

Pauvre Jacques[61]!_ Arrivés à l'endroit du campement, n'ayant ni

fourgons ni vivres, nous allions avec des ânes, qui suivaient la

colonne comme une caravane arabe, chercher de quoi manger dans les

fermes et les villages. Nous payions très-scrupuleusement: je subis

néanmoins une faction correctionnelle pour avoir pris, sans y penser,

deux poires dans le jardin d'un château. Un grand clocher, une grande

rivière et un grand seigneur, dit le proverbe, sont de mauvais

voisins.

[Note 61: _Ô Richard! ô mon roi!_ et _Pauvre

Jacques!_ étaient deux romances différentes. La

première avait été popularisée par l'opéra-comique

de Sedaine et de Grétry, _Richard-Coeur-de-Lion_;

les paroles et la musique de la seconde étaient de

madame la marquise de Travanet, née de Bombelles,

dame de madame Élisabeth. En voici le premier

couplet:

Pauvre Jacques, quand j'étais près de toi,

Je ne sentais pas ma misère:

Mais à présent que tu vis loin de moi,

Je manque de tout sur la terre.]

Nous plantions au hasard nos tentes, dont nous étions sans cesse

obligés de battre la toile afin d'en élargir les fils et d'empêcher

l'eau de la traverser. Nous étions dix soldats par tente; chacun à son

tour était chargé du soin de la cuisine: celui-ci allait à la viande,

celui-là au pain, celui-là au bois, celui-là à la paille. Je faisais

la soupe à merveille; j'en recevais de grands compliments, surtout

quand je mêlais à la ratatouille du lait et des choux, à la mode de

Bretagne. J'avais appris chez les Iroquois à braver la fumée de sorte

que je me comportais bien autour de mon feu de branches vertes et

mouillées. Cette vie de soldat est très amusante; je me croyais encore

parmi les Indiens. En mangeant notre gamelle sous la tente, {p.060}

mes camarades me demandaient des histoires de mes voyages; ils me les

payaient en beaux contes; nous mentions tous comme un caporal au

cabaret avec un conscrit qui paye l'écot.

Une chose me fatiguait, c'était de laver mon linge; il le fallait, et

souvent: car les obligeants voleurs ne m'avaient laissé qu'une chemise

empruntée à mon cousin Armand, et celle que je portais sur moi.

Lorsque je savonnais mes chausses, mes mouchoirs et ma chemise au bord

d'un ruisseau, la tête en bas et les reins en l'air, il me prenait des

étourdissements; le mouvement des bras me causait une douleur

insupportable à la poitrine. J'étais obligé de m'asseoir parmi les

prêles et les cressons, et, au milieu du mouvement de la guerre, je

m'amusais à voir couler l'eau paisible. Lope de Vega fait laver le

bandeau de l'Amour par une bergère; cette bergère m'eût été bien utile

pour un petit turban de toile de bouleau que j'avais reçu de mes

Floridiennes.

Une armée est ordinairement composée de soldats à peu près du même

âge, de la même taille, de la même force. Bien différente était la

nôtre, assemblage confus d'hommes faits, de vieillards, d'enfants

descendus de leurs colombiers, jargonnant normand, breton, picard,

auvergnat, gascon, provençal, languedocien. Un père servait avec ses

fils, un beau-père avec son gendre, un oncle avec ses neveux, un frère

avec un frère, un cousin avec un cousin. Cet arrière-ban, tout

ridicule qu'il paraissait, avait quelque chose d'honorable et de

touchant, parce qu'il était animé de convictions sincères; il offrait

le spectacle de la vieille monarchie et donnait une dernière

représentation {p.061} d'un monde qui passait. J'ai vu de vieux

gentilshommes, à mine sévère, à poil gris, habit déchiré, sac sur le

dos, fusil en bandoulière, se traînant avec un bâton et soutenus sous

le bras par un de leurs fils, j'ai vu M. de Boishue[62], le père de

mon camarade massacré aux États de Rennes auprès de moi, marcher seul

et triste, pieds nus dans la boue, portant ses souliers à la pointe de

sa baïonnette, de peur de les user; j'ai vu de jeunes blessés couchés

sous un arbre, et un aumônier en redingote et en étole, à genoux à

leur chevet, les envoyant à saint Louis dont ils s'étaient efforcés de

défendre les héritiers. Toute cette troupe pauvre, ne recevant pas un

sou des princes, faisait la guerre à ses dépens, tandis que les

décrets achevaient de la dépouiller et jetaient nos femmes et nos

mères dans les cachots.

[Note 62: Jean-Baptiste-René de Guehenneue, comte

de Boishue, marié à Sylvie-Gabrielle de Bruc. Son

fils fut tué à Rennes le 27 janvier 1789.--Voir, au

tome I des _Mémoires_, la note de la page 265.]

Les vieillards d'autrefois étaient moins malheureux et moins isolés

que ceux d'aujourd'hui: si, en demeurant sur la terre, ils avaient

perdu leurs amis, peu de chose du reste avait changé autour d'eux;

étrangers à la jeunesse, ils ne l'étaient pas à la société.

Maintenant, un traînard dans ce monde a non-seulement vu mourir les

hommes, mais il a vu mourir les idées: principes, moeurs, goûts,

plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu'il a connu. Il

est d'une race différente de l'espèce humaine au milieu de laquelle il

achève ses jours.

Et pourtant, France du XIXe siècle, apprenez à estimer {p.062} cette

vieille France qui vous valait. Vous deviendrez vieille à votre tour

et l'on vous accusera, comme on nous accusait, de tenir à des idées

surannées. Ce sont vos pères que vous avez vaincus; ne les reniez pas,

vous êtes sortie de leur sang. S'ils n'eussent été généreusement

fidèles aux antiques moeurs, vous n'auriez pas puisé dans cette

fidélité native l'énergie qui a fait votre gloire dans les moeurs

nouvelles; ce n'est, entre les deux Frances, qu'une transformation de

vertu.

* * * * *

Auprès de notre camp indigent et obscur, en existait un autre brillant

et riche. À l'état-major, on ne voyait que fourgons remplis de

comestibles; on n'apercevait que cuisiniers, valets, aides de camp.

Rien ne représentait mieux la cour et la province, la monarchie

expirante à Versailles et la monarchie mourante dans les bruyères de

Du Guesclin. Les aides de camp nous étaient devenus odieux; quand il y

avait quelque affaire devant Thionville, nous criions: «En avant, les

aides de camp!» comme les patriotes criaient: «En avant, les

officiers!»

[Illustration: La hutte du berger.]

J'éprouvai un saisissement de coeur lorsque arrivés par un jour sombre

en vue des bois qui bordaient l'horizon, on nous dit que ces bois

étaient en France. Passer en armes la frontière de mon pays me fit un

effet que je ne puis rendre: j'eus comme une espèce de révélation de

l'avenir, d'autant que je ne partageais aucune des illusions de mes

camarades, ni relativement à la cause qu'ils soutenaient, ni pour le

triomphe dont ils se berçaient; j'étais là, comme Falkland[63] dans

l'armée {p.063} de Charles Ier. Il n'y avait pas un chevalier de la

Manche, malade, écloppé, coiffé d'un bonnet de nuit sous son castor à

trois cornes, qui ne se crût très-fermement capable de mettre en

fuite, à lui tout seul, cinquante jeunes vigoureux patriotes. Ce

respectable et plaisant orgueil, source de prodiges à une autre

époque, ne m'avait pas atteint: je ne me sentais pas aussi convaincu

de la force de mon invincible bras.

[Note 63: Lucius _Carey_, vicomte de _Falkland_

(1610-1643), membre du Parlement et secrétaire

d'État de Charles Ier. Après s'être d'abord

prononcé en faveur de la rébellion, il épousa

chaudement la cause royale; il fut tué à la

bataille de Newbury.]

Nous surgîmes invaincus à Thionville, le 1er septembre; car, chemin

faisant, nous ne rencontrâmes personne. La cavalerie campa à droite,

l'infanterie à gauche du grand chemin qui conduisait à la ville du

côté de l'Allemagne. De l'assiette du camp on ne découvrait pas la

forteresse; mais à six cents pas en avant, on arrivait à la crête

d'une colline d'où l'oeil plongeait dans la vallée de la Moselle. Les

cavaliers de la marine liaient la droite de notre infanterie au corps

autrichien du prince de Waldeck[64], et la gauche de la même

infanterie se couvrait des dix-huit cents chevaux de la Maison-Rouge

et de Royal-Allemand. Nous nous retranchâmes sur le front par un

fossé, le long duquel étaient rangés les faisceaux d'armes. Les huit

compagnies bretonnes occupaient deux rues transversales du camp, et

au-dessous de nous s'alignait la compagnie des officiers de Navarre,

mes camarades.

[Note 64: Chrétien-Auguste, prince de _Waldeck_

(1744-1798). Il perdit un bras au siège de

Thionville.]

Ces travaux, qui durèrent trois jours, étant achevés, Monsieur et le

comte d'Artois arrivèrent; ils firent la {p.064} reconnaissance de la

place, qu'on somma en vain, quoique Wimpfen[65] la semblât vouloir

rendre. Comme le grand Condé, nous n'avions pas gagné la bataille de

Rocroi, ainsi nous ne pûmes nous emparer de Thionville; mais nous ne

fûmes pas battus sous ses murs, comme Feuquières[66]. On se logea sur

la voie publique, dans la tête d'un village servant de faubourg à la

ville, en dehors de l'ouvrage à cornes qui défendait le pont de la

Moselle. On se fusilla de maison en maison; notre poste se maintint en

possession de celles qu'il avait prises. Je n'assistai point à cette

première affaire; Armand, mon cousin, s'y trouva et s'y comporta bien.

Pendant qu'on se battait dans ce village, ma compagnie était commandée

pour une batterie à établir au bord d'un bois qui coiffait le sommet

d'une colline. Sur la déclivité de cette colline, des vignes

descendaient {p.065} jusqu'à la plaine adhérente aux fortifications

extérieures de Thionville.

[Note 65: Louis-Félix, baron de _Wimpfen_

(1744-1814) était maréchal de camp lorsqu'il fut

élu député aux États-Généraux par la noblesse du

bailliage de Caen. Nommé commandant de Thionville,

lors de l'entrée des Prussiens en France, il

défendit intrépidement cette place pendant

cinquante-cinq jours, jusqu'au moment où il fut

dégagé par la victoire de Valmy. Après la

révolution du 31 mai, il mit, quoique royaliste,

son épée au service des députés girondins réfugiés

à Caen; mais les beaux parleurs de la Gironde,

après une bataille pour rire qui reçut le nom de

_bataille sans larmes_, se refusèrent à pousser

plus loin l'aventure. Wimpfen réussit à se cacher

pendant le règne de la Terreur. Le gouvernement

consulaire lui rendit son grade de général de

division, et l'Empereur le nomma inspecteur des

haras. Il fut créé baron en 1809. Le général de

Wimpfen a laissé des _Mémoires_.]

[Note 66: Manassès _de Pas_, marquis de

_Feuquières_ (1590-1639), lieutenant général sous

Louis XIII. Il contribua puissamment à la prise de

La Rochelle, et chargé, en 1633, d'une mission

diplomatique, il réussit à resserrer l'alliance

entre la France, la Suède et les princes

protestants de l'Allemagne. Ayant mis, en 1639, le

siège devant Thionville, il y fut blessé et pris,

et mourut quelques mois après de ses blessures.]

L'ingénieur qui nous dirigeait nous fit élever un cavalier gazonné,

destiné à nos canons; nous filâmes un boyau parallèle, à ciel ouvert,

pour nous mettre au-dessous du boulet. Ces terrasses allaient

lentement, car nous étions tous, officiers jeunes et vieux, peu

accoutumés à remuer la pelle et la pioche. Nous manquions de

brouettes, et nous portions la terre dans nos habits, qui nous

servaient de sacs. Le feu d'une lunette s'ouvrit sur nous; il nous

incommodait d'autant plus, que nous ne pouvions riposter: deux pièces

de huit et un obusier à la Cohorn, qui n'avait pas la portée, étaient

toute notre artillerie. Le premier obus que nous lançâmes tomba en

dehors des glacis; il excita les huées de la garnison. Peu de jours

après, il nous arriva des canons et des canonniers autrichiens. Cent

hommes d'infanterie et un piquet de cavalerie de la marine furent,

toutes les vingt-quatre heures, relevés à cette batterie. Les assiégés

se disposèrent à l'attaquer; on remarquait avec le télescope du

mouvement sur les remparts. À l'entrée de la nuit, on vit une colonne

sortir par une poterne et gagner la lunette à l'abri du chemin

couvert. Ma compagnie fut commandée de renfort.

À la pointe du jour, cinq ou six cents patriotes engagèrent l'action

dans le village, sur le grand chemin, au-dessus de la ville; puis,

tournant à gauche, ils vinrent à travers les vignes prendre notre

batterie en flanc. La marine chargea bravement, mais elle fut culbutée

et nous découvrit. Nous étions trop mal armés pour croiser le feu;

nous marchâmes la baïonnette en {p.066} avant. Les assaillants se

retirèrent je ne sais pourquoi; s'ils eussent tenu, ils nous

enlevaient.

Nous eûmes plusieurs blessés et quelques morts, entre autres le

chevalier de La Baronnais[67], capitaine d'une des compagnies

bretonnes. Je lui portai malheur: la balle qui lui ôta la vie fit

ricochet sur le canon de mon fusil et le frappa d'une telle roideur,

qu'elle lui perça les deux tempes; sa cervelle me sauta au visage.

Inutile et noble victime d'une cause perdue! Quand le maréchal

d'Aubeterre tint les États de Bretagne, il passa chez M. de La

Baronnais le père, pauvre gentilhomme, demeurant à Dinard, près de

Saint-Malo; le maréchal, qui l'avait supplié de n'inviter personne,

aperçut en entrant une table de vingt-cinq couverts, et gronda

amicalement son hôte. «Monseigneur, lui dit M. de La Baronnais, je

n'ai à dîner que mes enfants.» M. de La Baronnais avait vingt-deux

garçons et une fille, tous de la même mère. La Révolution a fauché,

avant la maturité, cette riche moisson du père de famille.

[Note 67: Le chevalier de _la Baronnais_ était l'un

des nombreux fils de François-Pierre Collas,

seigneur de la Baronnais, et de Renée de Kergu,

mariés à Ruca, en 1750, et établis, vers 1757, dans

la paroisse de Saint-Enogat. Ils avaient déjà cinq

enfants, et de 1757 à 1778 ils en eurent quinze

autres, vingt en tout. Chateaubriand ne s'éloigne

donc pas beaucoup de la vérité, lorsqu'il leur en

attribue vingt-trois. Seulement, quand il leur

donna _vingt-deux_ garçons et _une_ fille, il fait

un peu trop petite la part du sexe faible. Il y

avait, chez les la Baronnais, _huit_ filles contre

_douze garçons_.]

* * * * *

Le corps autrichien de Waldeck commença d'opérer. L'attaque devint

plus vive de notre côté. C'était un beau spectacle la nuit: des

pots-à-feu illuminaient les {p.067} ouvrages de la place, couverts de

soldats; des lueurs subites frappaient les nuages ou le zénith bleu

lorsqu'on mettait le feu aux canons, et les bombes, se croisant en

l'air, décrivaient une parabole de lumière. Dans les intervalles des

détonations, on entendait des roulements de tambour, des éclats de

musique militaire, et la voix des factionnaires sur les remparts de

Thionville et à nos postes; malheureusement, ils criaient en français

dans les deux camps: «Sentinelles, prenez garde à vous!»

Si les combats avaient lieu à l'aube, il arrivait que l'hymne de

l'alouette succédait au bruit de la mousqueterie, tandis que les

canons, qui ne tiraient plus, nous regardaient bouche béante

silencieusement par les embrasures. Le chant de l'oiseau, en rappelant

les souvenirs de la vie pastorale, semblait faire un reproche aux

hommes. Il en était de même lorsque je rencontrais quelques tués parmi

des champs de luzerne en fleurs, ou au bord d'un courant d'eau qui

baignait la chevelure de ces morts. Dans les bois, à quelques pas des

violences de la guerre, je trouvais de petites statues des saints et

de la Vierge. Un chevrier, un pâtre, un mendiant portant besace,

agenouillés devant ces pacificateurs, disaient leur chapelet au bruit

lointain du canon. Toute une commune vint une fois avec son pasteur

offrir des bouquets au patron d'une paroisse voisine, dont l'image

demeurait dans une futaie, en face d'une fontaine. Le curé était

aveugle; soldat de la milice de Dieu, il avait perdu la vue dans les

bonnes oeuvres, comme un grenadier sur le camp de bataille. Le vicaire

donnait la communion pour son curé, parce que celui-ci n'aurait pu

déposer la sainte hostie sur {p.068} les lèvres des communiants.

Pendant cette cérémonie, et du sein de la nuit, il bénissait la

lumière!

Nos pères croyaient que les patrons des hameaux, Jean le

_Silentiaire_, Dominique l'_Encuirassé_, Jacques l'_Intercis_, Paul le

_Simple_, Basle l'_Ermite_, et tant d'autres, n'étaient point

étrangers au triomphe des armes par qui les moissons sont protégées.

Le jour même de la bataille de Bouvines, des voleurs s'introduisirent,

à Auxerre, dans un couvent sous l'invocation de saint Germain, et

dérobèrent les vases sacrés. Le sacristain se présente devant la

châsse du bienheureux évêque, et lui dit en gémissant: «Germain, où

étais-tu lorsque ces brigands ont osé violer ton sanctuaire?» Une voix

sortant de la châsse répondit: «J'étais auprès de Cisoing, non loin du

pont de Bouvines; avec d'autres saints, j'aidais les Français et leur

roi, à qui une victoire éclatante a été donnée par notre secours:

«Cui fuit auxilio victoria præstita nostro.»

Nous faisions des battues dans la plaine, et nous les poussions

jusqu'aux hameaux sous les premiers retranchements de Thionville. Le

village du grand chemin trans-Moselle était sans cesse pris et repris.

Je me trouvai deux fois à ces assauts. Les patriotes nous traitaient

d'_ennemis de la liberté_, d'_aristocrates_, de _satellites de Capet_;

nous les appelions _brigands, coupe-têtes, traîtres et révolutionnaires_.

On s'arrêtait quelquefois, et un duel avait lieu au milieu des

combattants devenus témoins impartiaux; singulier caractère français

que les passions mêmes ne peuvent étouffer!

{p.069} Un jour, j'étais de patrouille dans une vigne, j'avais à vingt

pas de moi un vieux gentilhomme chasseur qui frappait avec le bout de

son fusil sur les ceps, comme pour débusquer un lièvre, puis il

regardait vivement autour de lui, dans l'espoir de voir partir un

_patriote_; chacun était là avec ses moeurs.

Un autre jour, j'allai visiter le camp autrichien: entre ce camp et

celui de la cavalerie de la marine, se déployait le rideau d'un bois

contre lequel la place dirigeait mal à propos son feu; la ville tirait

trop, elle nous croyait plus nombreux que nous l'étions, ce qui

explique les pompeux bulletins du commandant de Thionville. Comme je

traversais ce bois, j'aperçois quelque chose qui remuait dans les

herbes; je m'approche: un homme étendu de tout son long, le nez en

terre, ne présentait qu'un large dos. Je le crus blessé: je le pris

par le chignon du cou, et lui soulevai à demi la tête. Il ouvre des

yeux effarés, se redresse un peu en s'appuyant sur ses mains; j'éclate

de rire: c'était mon cousin Moreau! Je ne l'avais pas vu depuis notre

visite à Mme de Chastenay.

Couché sur le ventre à la descente d'une bombe, il lui avait été

impossible de se relever. J'eus toutes les peines du monde à le mettre

debout; sa bedaine était triplée. Il m'apprit qu'il servait dans les

vivres et qu'il allait proposer des boeufs au prince de Waldeck. Au

reste, il portait un chapelet; Hugues Métel parle d'un loup qui

résolut d'embrasser l'état monastique; mais, n'ayant pu s'habituer au

maigre, il se fit chanoine[68].

[Note 68: Hugues _Métel_, écrivain ecclésiastique

du XIIe siècle (1080-1157). Il se vantait de

composer jusqu'à mille vers en se tenant sur un

pied, _stans pede in uno_. Chateaubriand fait ici

allusion à un apologue qui se trouve en tête des

_Poésies_ de Métel et qui est intitulé: _D'un loup

qui se fit hermite_. C'est la meilleure pièce de

Métel,--à moins qu'il ne faille l'attribuer, comme

le veulent plusieurs érudits, à Marbode, évêque de

Rennes, son contemporain.]

{p.070} En rentrant au camp, un officier du génie passa près de moi,

menant son cheval par la bride: un boulet atteint la bête à l'endroit

le plus étroit de l'encolure et la coupe net; la tête et le cou

restent pendus à la main du cavalier qu'ils entraînent à terre de leur

poids. J'avais vu une bombe tomber au milieu d'un cercle d'officiers

de marine qui mangeaient assis en rond: la gamelle disparut; les

officiers culbutés et ensablés criaient comme le vieux capitaine de

vaisseau: «Feu de tribord, feu de bâbord, feu partout! feu dans ma

perruque!»

Ces coups singuliers semblent appartenir à Thionville: en 1558,

François de Guise mit le siège devant cette place. Le maréchal Strozzi

y fut tué _parlant dans la tranchée audit sieur de Guise qui lui

tenoit lors la main sur l'épaule_.

* * * * *

Il s'était formé derrière notre camp une espèce de marché. Les paysans

avaient amené des quartauts de vin blanc de Moselle, qui demeurèrent

sur les voitures: les chevaux dételés mangeaient attachés à un bout

des charrettes, tandis qu'on buvait à l'autre bout. Des fouées

brillaient çà et là. On faisait frire des saucisses dans des poêlons,

bouillir des gaudes dans des bassines, sauter des crêpes sur des

plaques de fonte, enfler des pancakes sur des paniers. On vendait des

galettes anisées, des pains de seigle d'un sou, des gâteaux {p.071}

de maïs, des pommes vertes, des oeufs rouges et blancs, des pipes et

du tabac, sous un arbre aux branches duquel pendaient des capotes de

gros drap, marchandées par les passants. Des villageoises, à

califourchon sur un escabeau portatif, trayaient des vaches, chacun

présentant sa tasse à la laitière et attendant son tour. On voyait

rôder devant les fourneaux les vivandiers en blouse, les militaires en

uniforme. Des cantinières allaient criant en allemand et en français.

Des groupes se tenaient debout, d'autres assis à des tables de sapin

plantées de travers sur un sol raboteux. On s'abritait à l'aventure

sous une toile d'emballage ou sous des rameaux coupés dans la forêt,

comme à Pâques fleuries. Je crois aussi qu'il y avait des noces dans

les fourgons couverts, en souvenir des rois franks. Les patriotes

auraient pu facilement, à l'exemple de Majorien, enlever le chariot de

la mariée: _Rapit esseda victor, nubentemque nurum_, (Sidoine

Apollinaire.) On chantait, on riait, on fumait. Cette scène était

extrêmement gaie la nuit, entre les feux qui l'éclairaient à terre et

les étoiles qui brillaient au-dessus.

Quand je n'étais ni de garde aux batteries ni de service à la tente,

j'aimais à souper à la foire. Là recommençaient les histoires du camp;

mais, animées de rogomme et de chère-lie, elles étaient beaucoup plus

belles.

Un de nos camarades, capitaine à brevet, dont le nom s'est perdu pour

moi dans celui de _Dinarzade_ que nous lui avions donné, était célèbre

par ses contes; il eût été plus correct de dire _Sheherazade_, mais

nous n'y regardions pas de si près. Aussitôt que nous le {p.072}

voyions, nous courions à lui, nous nous le disputions: c'était à qui

l'aurait à son écot. Taille courte, cuisses longues, figure avalée,

moustaches tristes, yeux faisant la virgule à l'angle extérieur, voix

creuse, grande épée à fourreau café au lait, prestance de poète

militaire, entre le suicide et le luron, Dinarzade goguenard sérieux,

ne riait jamais et on ne le pouvait regarder sans rire. Il était le

témoin obligé de tous les duels et l'amoureux de toutes les dames de

comptoir. Il prenait au tragique tout ce qu'il disait et

n'interrompait sa narration que pour boire à même d'une bouteille,

rallumer sa pipe ou avaler une saucisse.

Une nuit qu'il pleuvinait, nous faisions cercle au robinet d'un

tonneau penché vers nous sur une charrette dont les brancards étaient

en l'air. Une chandelle collée à la futaille nous éclairait; un

morceau de serpillière, tendu du bout des brancards à deux poteaux,

nous servait de toit.--Dinarzade, son épée de guingois à la façon de

Frédéric II, debout entre une roue de la voiture et la croupe d'un

cheval, racontait une histoire à notre grande satisfaction. Les

cantinières qui nous apportaient la pitance restaient avec nous pour

écouter notre Arabe. La troupe attentive des bacchantes et des silènes

qui formaient le choeur accompagnait le récit des marques de sa

surprise, de son approbation ou de son improbation.

«Messieurs, dit le ramenteur, vous avez tous connu le chevalier Vert,

qui vivait au temps du roi Jean?» Et chacun de répondre: «Oui, oui.»

Dinarzade engloutit, en se brûlant, une crêpe roulée.

{p.073} «Ce chevalier Vert, messieurs, vous le savez, puisque vous

l'avez vu, était fort beau: quand le vent rebroussait ses cheveux roux

sur son casque, cela ressemblait à un tortis de filasse autour d'un

turban vert.»

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 11 / 96 题