M. Maurice bouvier, notre nouveau «premier» qui, en prenant la
présidence du conseil, a gardé le lourd portefeuille des finances, est
sans contredit l'homme le plus occupé du cabinet. Certes, son expérience
consommée de parlementaire et de financier, sa puissance de travail, la
remarquable verdeur de ses soixante deux ans, le tiennent à la hauteur
de sa tâche; mais celle-ci doit lui laisser bien peu de loisirs, et, en
dehors de ses heures de présence à la Chambre ou au Sénat, on ne se
l'imagine guère qu'assis devant un bureau, courbé sur des rapports, des
dossiers, des tableaux de statistiques, des colonnes de chiffres,
préparant des projets et des discours, triturant la matière fiscale et
budgétaire, abattant quotidiennement une besogne ardue, à laquelle vient
s'ajouter maintenant le souci de la politique générale.
Eh bien, se figurer M. Rouvier en cette unique posture de sédentaire
attaché à un rude labeur, ce serait n'avoir de sa physionomie qu'une
notion incomplète. Son tempérament actif de méridional, un besoin de
réaction bien naturel, le portent à rechercher l'exercice, et ainsi,
d'ailleurs, il suit l'exemple des hommes politiques anglais, lesquels,
on le sait, sont presque tout des sportsmen distingués. Cet Athénien de
Marseille, devenu de longue date un Athénien de Paris, pratique
volontiers le plus élégant des sports: l'équitation. Au Bois, proche
voisin de son hôtel de Neuilly-Saint-James, il est des matins--le
dimanche surtout--où on le rencontre chevauchant familièrement en
compagnie de son jeune fils. M. le ministre conserve en selle quelque
chose de son attitude habituelle à la tribune: rien de guindé, un
certain sans façon, qui n'exclut ni la fermeté sur les étriers, ni l'art
délicat de rendre la main à propos Peut-être ne se pique-t-il pas d'être
un cavalier d'une correction impeccable; mais que lui importe, pourvu
que l'assiette soit solide comme l'assiette de l'impôt et l'équilibre
assuré comme l'équilibre du budget? E. F.
MAXIME GORKI A la suite des troubles qui ensanglantèrent, le 22 janvier,
Saint-Pétersbourg, un certain nombre d'hommes de lettres, de
Journalistes, «d'Intellectuels», comme on dit, ont été arrêtés par la
police russe.
Neuf écrivains qui, la veille de cette tragique journée, avaient été
désignés par 150 de leurs confrères, au cours d'une réunion, pour se
rendre auprès du ministre de l'intérieur et tenter d'éviter la collision
qu'on pressentait fatale, furent les premières victimes de la
répression.
Parmi eux se trouve l'un des écrivains les plus puissants, les plus
originaux de la littérature russe contemporaine, Maxime Gorki. Saisi à
Riga, où il était allé, il a été incarcéré dans une forteresse.
On a surnommé Gorki le «prince des vagabonds». Nulle existence, en
effet, ne fut plus mouvementée que la sienne, il rappellerait assez, par
le côté aventureux de son caractère, notre Villon.
Agé de trente-cinq à trente six ans,--il ne sait pas au juste la date de
sa naissance.--Maxime Gorki a été tour à tour apprenti cordonnier, puis
apprenti graveur, marmiton, aide jardinier, coq sur un bateau à vapeur,
garçon boulanger, scieur de long, débardeur, garde-barrière. Enfin, et
surtout, dans un pays où, avec l'entrave étroite du passeport, les
voyages sont si peu aisés, il a, toute sa vie, couru les routes.
Entre temps, il avait trouvé le moyen d'apprendre à lire sur le bateau à
vapeur où il servait comme aide de cuisine; plus lard, il eut la bonne
fortune de rencontrer un avocat qui s'intéressa à lui et lui fit donner
une instruction convenable. Et puis, il reprit son chemin, parcourant
les Russies en tous sens.
C'est au cours de ses pérégrinations qu'il a amassé les matériaux de ses
livres, entassé les observations caractéristiques et directes, à peu
près impossibles à un romancier professionnel, sur les pauvres gens, les
déclassés, les _outlaws,_ au milieu desquels il passait et qu'il a fait
revivre en des nouvelles d'une intensité singulière, avec leurs passions
de brutes candides, leurs douleurs poignantes, qui balbutient leur
misère sans espoir et sans fin.
[Illustration: L'écrivain russe Maxime Gorki, arrêté comme
révolutionnaire. _Phot. Bulla._]
[Illustration: LES GRÈVES ET LES MANIFESTATIONS DE
SAINT-PÉTERSBOURG.--Devant les usines Poutilov, le 28 janvier, avant la
reprise du travail.]
[Illustration: Devant l'Amirauté, le 22 janvier, à 2 heures: le régiment
de la garde Preobrajensky fait reculer la foule.]
Nous avons publié dans notre dernier numéro une importante série de
photographies, croquis et dessins de nos correspondants et de notre
envoyé spécial à Saint-Pétersbourg. La journée du 22 janvier aura été
heureusement la seule sanglante et les documents photographiques que
nous reproduisons cette semaine se rapportent presque tous aux journées
qui ont suivi et où l'ordre a recommencé à régner. Cette physionomie de
Saint-Pétersbourg, après l'émeute et la répression, n'en est pas moins
lugubre. Nous n'avons pas besoin de souligner la tristesse poignante de
la scène saisie par notre photographe et reproduite par notre belle
gravure de première page: l'enterrement, le mardi 24 janvier, d'un
ouvrier, tombé le dimanche sous les balles aveugles d'un régiment de la
garde impériale; un frère, un père simplement un ami--on ne sait--suit
seul le pauvre cercueil, qui glisse sans bruit sur la neige vers le
cimetière. Deux seulement des photographies ci-contre ont été prises le
jour même des terribles conflits: le spectacle est presque anodin; à
peine aperçoit-on la ligne des soldats refoulant le public,
discerne-t-on l'émoi qui règne autour du Jardin Alexandre,--et pourtant,
dans l'instant qui va suivre, les fusils vont partir.
[Illustration: RUE SADOVAIA, A SAINT-PETERSBOURG, LE 24 JANVIER.--Les
magasins barricadés. Photographies de nos correspondants, de notre
envoyé spécial et du général Nasvétévitch.]
[Illustration: Ulhans de la garde sur la route des usines Poutilov.]
[Illustration: Troupes d'infanterie derrière l'arc de triomphe de Narva
(25 janvier).]
[Illustration: LE JARDIN ALEXANDRE, OÙ LES TROUPES ONT CERNÉ LES
MANIFESTANTS (dimanche, 22 janvier, à 2 heures et demie environ).
_Photographie du général Nasvétévitch._]
[Illustration: A Saint-Pétersbourg. OUVRIERS EN GRÈVE A Moscou,
_Photographies Carl Delius._]
[Illustration: Mme Daniel Lesueur, Mme M. Tinayre. Mme Arvide Barine.
Mme Marni. Mme A. Daudet. Ctesse de Noailles. Bne de Pierrebourg. Mme
Judith Gautier. Mme de Broutelles.]
[Illustration: UNE ACADEMIE FÉMININE.--Réunion, dans le salon de la
comtesse Mathieu de Noailles des femmes écrivains qui ont décerné à Mme
Myriam Harry le prix de 5.000 francs de la _Vie heureuse_.]