Lundi, trois heures. A l'Académie des sciences. De chaque côté du
tableau noir, au long d'un grand mur nu, s'alignent deux banquettes où,
serrés les uns contre les autres, de vieux messieurs somnolents, de
jeunes hommes à mine grave, la serviette posée sur les genoux, écoutent,
prennent des notes ou bâillent; c'est le public. Je me suis glissée au
milieu d'eux. A la tribune où siège le «bureau», trois hommes chauves
remuent des paperasses ou bavardent à demi-voix. Et, devant les pupitres
bas disposés autour de cette chaire, une cinquantaine de personnages
sont assis, dialoguant tout bas d'un fauteuil à l'autre ou muets;--mais
visiblement indifférents au bruit de la parole qu'on entend couler,
tomber, monotone, dans le silence de l'assemblée, comme un ruisselet de
source dans une pièce d'eau.
L'homme qui parle est debout, le buste serré dans la redingote, et tient
des papiers à la main. D'une voix paisible, unie, qui zézaye un peu, il
lit le récit d'observations qu'il a faites au cours d'un récent voyage
en mer. Je le reconnais. C'est un chef d'État: Son Altesse Royale Albert
Ier, de Monaco. Et je me rappelle, en l'écoutant, l'impression de
surprise amusée que je rapportai, il y a deux mois, d'une soirée où je
vis ce prince pour la première fois.
C'était rue des Saints-Pères, dans une façon de petit temple
simili-romain, où l'Académie de médecine autrefois tenait ses séances.
Nous étions là quatre ou cinq cents badauds des deux sexes qui nous
entassions devant l'estrade où devait être faite, par le prince
lui-même, la leçon d'ouverture d'un cours d'Océanographie créé par lui à
Paris. C'est même à cette occasion que j'appris que la «science de la
mer», inventée il y a deux siècles par les Français, n'est aujourd'hui
négligée qu'en France. On l'enseigne dans une ville seulement, et cette
ville n'est point un port de mer: c'est Nancy,--une des localités les
plus éloignées qu'il y ait, dans tout le territoire, des trois mers qui
le bordent... Les Français ont de ces distractions.
Le prince de Monaco, qui est généreux, s'est offert le luxe de réparer
celle-ci au profit d'un pays qu'il aime et d'une science dont il a la
passion. Il a doté Paris d'une chaire qui lui manquait. Et il l'a fait
avec une simplicité charmante Debout, la baguette à la main, devant le
grand panneau de toile blanche où se succédaient les «projections», le
prince parlait, comme aujourd'hui, d'une voix un peu terne et zézayante,
sans souci d'être éloquent ou d'amuser, mais seulement préoccupé de nous
instruire. Et tout au plus, à certains menus indices, eût-on pu
reconnaître que ce professeur-là n'était pas de la même condition que
les autres... On sentait dans son altitude et même en certaines façons
de s'exprimer, je ne sais quoi d'imperceptiblement «distant», un mélange
singulier de timidité et de hauteur. Il entra, sortit sans presque
saluer, et ne s'entretint qu'«à la troisième personne» avec ses
auditeurs: «Je remercie l'assistance qui m'écoute», disait-il. «Je vous
remercie» eût été d'une familiarité un peu trop directe. Il ne
recherchait point le contact. Nous non plus. Il était en frac et cravate
blanche et la plupart de ses auditeurs étaient venus là en tenue de
ville et chapeaux mous. A la sortie, notre foule se dispersa;
quelques-uns de ces chapeaux, à peine, se soulevèrent au passage du
coupé qui ramenait chez lui le souverain.
L'accueil que lui font aujourd'hui ces messieurs de l'Institut n'est pas
plus chaud. On l'écoute, comme on écouterait le premier lecteur venu,
avec une sorte de déférence froide d'où toute pensée de courtisanerie
est absente. Et, tout de même, comme je comprends que cette capitale-ci
lui soit plus chère que les autres! Il n'y a pas de refuge plus doux que
Paris au coeur des petits souverains; car il n'y a pas de ville plus
délicieusement propre à les consoler d'être petits. Ils n'y sont
acclamés nulle part; mais ils s'y voient respectés partout. Ils goûtent,
dans Paris républicain, cette volupté de ne se sentir inférieurs à
personne. L'hospitalité fastueuse d'un empereur puissant ou d'un grand
roi rendrait plus sensible à tous les yeux l'humilité de leur condition,
les exposerait à des comparaisons désobligeantes... Ici, ce risque leur
est épargné. Et ni la bombe de Tivoli-Vaux-Hall, ni l'«engin mystérieux»
de la rue d'Argenson ne les empêcheront de penser qu'on dîne moins
agréablement à Potsdam ou à Windsor qu'à l'Élysée.
...Des braseros sont allumés dans la nef du Grand Palais, et voilà que
déjà--en attendant l'Hippique et les Salons de printemps--une exposition
s'y improvise. Cela s'intitule le «Palais de la Femme», et j'y rencontre
un peu de tout: des robes et des culottes de cheval, un atelier de
fleurs artificielles et des pianos, des fourneaux de cuisine, de la
parfumerie et des billards, des postiches et des machines à écrire, des
modèles de crèches et de maisons ouvrières, de quoi instruire ou tenter
tous les sexes et tous les âges. Alors pourquoi le «Palais de la Femme»?
Est-ce qu'on veut indiquer par là que la femme est, à Paris, le
commencement et la fin de toutes choses et que les hommes ne font rien,
ne créent ou ne démolissent rien qu'à cause d'elle; qu'en art, en
toilette, en économie sociale ou domestique, il n'y a rien dont elle ne
soit ici la cause, ou le prétexte, ou le but? Mon cousin Bénaly, qui
m'accompagne, pense que j'attribue aux organisateurs de cette entreprise
une arrière-pensée philosophique qu'ils n'ont point eue.
«Ces hommes sont simplement, me dit-il, des Parisiens très intelligents
à qui l'expérience a enseigné que, dans cette ville-ci, le titre d'une
oeuvre importe beaucoup à son succès. Et ils ont choisi celui auquel il
est sans exemple qu'une curiosité d'homme ou qu'une sympathie féminine
ait résisté. Ils n'ont fait aux femmes qu'une place honorable parmi eux;
mais très spirituellement ils ont voulu qu'elles occupassent l'enseigne
tout entière... Ils ont mis à leur livre, qui n'est pas mauvais, une
couverture qui le fera trouver délicieux. Et cela aussi est «bien
parisien».
...Déjeuné rue Royale, en sortant du Palais de la Femme. Delbon nous a
donné, pour la séance de la Chambre des députés, deux cartes. En
Président installé d'hier, onze ministres tout neufs... j'ai voulu voir
cela, vivre pendant une heure dans cette atmosphère de bataille. Et m'y
voici. Nous sommes, Bénaly et moi, juchés et comprimés en un coin de
tribune, d'où mon oreille ne perçoit qu'une suite de mots confus, noyés
dans un brouhaha de clameurs approbatives, de rires, de grognements que
scandent des battements de pupitres et le bruit de coupe-papier heurtés
au bois des tables. Imposant décor, de tonalité cossue, où se fondent le
rouge sombre des sièges et l'acajou des deux tribunes. Assis derrière la
plus haute, un petit homme mince, cravaté de blanc, considère avec
flegme le va-et-vient des redingotes qui encombrent l'hémicycle, au delà
duquel, sous le jour terne qui tombe du plafond, je vois grouiller des
crânes chauves, des mains levées, des poings tendus. De temps en temps,
M. le Président appuie le doigt sur le levier d'une grosse sonnette, se
penche vers quelqu'un qui lui vient souffler à l'oreille quelque chose.
Il a les cheveux en brosse, la barbe en pointe coupée, court sur les
joues, le nez pincé, les paupières bouffies, abaissées sur deux yeux qui
semblent clos et dont les cils dessinent, à distance, deux petits traits
noirs sur la face pâle:--je ne sais quoi, dans l'aspect, de guindé, de
distant, de fatal... Il a l'air de s'ennuyer beaucoup, et la mélancolie
de son attitude contraste plaisamment avec l'animation joyeuse des
visages d'hommes et de femmes qui encombrent, en face de lui, les
tribunes publiques. Ceux-là, visiblement; s'amusent, et j'en fais la
remarque à Bénaly.
«Ils s'amusent, en effet, me dit Bénaly; et persuadez-vous bien, ma
cousine, que ni l'orateur que vous voyez se démener à la tribune, en des
attitudes de théâtre, ni ceux qui l'applaudissent ou le conspuent ne
sont indifférents à la présence de ces auditeurs et de ces
auditrices-là. Ces hommes se sentent observés, et il leur est agréable
qu'on les observe. Dangereuse coutume! Il me semble que bien des abus de
parole et de geste, bien des niaiseries, bien des extravagances seraient
évités dans cette maison, si la préoccupation d'en imposer aux badauds
qui sont là--aux femmes surtout--n'y hantait les cervelles. On se tient
autrement, et l'on pense et l'on parle autrement devant un mur nu que
devant une tribune où l'on aperçoit des chapeaux fleuris et de beaux
yeux qui vous regardent. C'est terrible, en politique, les yeux d'une
jolie femme. Cela incite à toutes sortes de bêtises. On était un homme
simple: on veut être brillant; on était un homme conciliant: on devient
susceptible et agressif; on savait s'abstenir de propos inutiles: on
devient bavard et redondant. _Elle_ est là... il importe de lui plaire.
»Et puis il y a la tribune, qui achève de les affoler; chaque parole
qu'on y dit devient un bout de rôle qu'on joue et qu'on a le souci de
bien jouer. Regardez l'homme qui hurle en ce moment et que M. Jaurès
menace du poing. Il avait peut-être une opinion utile à exprimer, qu'il
eût donnée sagement de sa place. On a poussé cet homme sur un tréteau;
on lui a offert l'occasion de se mettre en scène, de déclamer ce qu'il
avait à dire; comment voulez-vous qu'il résiste à cette tentation? C'est
un Latin; il aime le théâtre; et le voilà devenu prolixe, impertinent,
tumultueux, méchant... Tout cela vient de ce qu'il s'est placé, pour
parler, à un mètre cinquante au-dessus du sol Faites-le descendre de là;
subitement il s'apaise. Il sourit à l'adversaire qu'il menaçait; il
l'accompagne à la buvette...»
Sonia.