Ce voyage, on le ferait sans doute aujourd'hui en automobile, croyant

le rendre ainsi plus agréable. On verra, qu'accompli de cette façon,

il serait même en un sens plus vrai puisque on y suivrait de plus

près, dans une intimité plus étroite, les diverses gradations selon

lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin le plaisir

spécifique du voyage n'est pas de pouvoir descendre en route et

s'arrêter quand on est fatigué, c'est de rendre la différence entre le

départ et l'arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde

qu'on peut, de la ressentir dans sa totalité, intacte, telle quelle

était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu

où nous vivions jusqu'au cœur d'un lieu désiré, en un bond qui nous

semblait moins miraculeux parce qu'il franchissait une distance que

parce qu'il unissait deux individualités distinctes de la terre, qu'il

nous menait d'un nom à un autre nom, et que schématise (mieux qu'une

promenade où, comme on débarque où l'on veut, il n'y a guère plus

d'arrivée) l'opération mystérieuse qui s'accomplissait dans ces lieux

spéciaux, les gares, lesquels ne font pas partie pour ainsi

dire de la ville mais contiennent l'essence de sa personnalité de même

que sur un écriteau signalétique elles portent son nom.

Mais en tout genre, notre temps a la manie de vouloir ne montrer les

choses qu'avec ce qui les entoure dans la réalité, et par là de

supprimer l'essentiel, l'acte de l'esprit, qui les isola d'elle. On

«présente» un tableau au milieu de meubles, de bibelots, de tentures

de la même époque, fade décor qu'excelle à composer dans les hôtels

d'aujourd'hui la maîtresse de maison la plus ignorante la veille,

passant maintenant ses journées dans les archives et les bibliothèques

et au milieu duquel le chef-d'œuvre qu'on regarde tout en dînant ne

nous donne pas la même enivrante joie qu'on ne doit lui demander que

dans une salle de musée, laquelle symbolise bien mieux par sa nudité

et son dépouillement de toutes particularités, les espaces intérieurs

où l'artiste s'est abstrait pour créer.

Malheureusement ces lieux merveilleux que sont les gares, d'où l'on

part pour une destination éloignée, sont aussi des lieux tragiques,

car si le miracle s'y accomplit grâce auquel les pays qui n'avaient

encore d'existence que dans notre pensée vont être ceux au milieu

desquels nous vivrons, pour cette raison même il faut renoncer au

sortir de la salle d'attente à retrouver tout à l'heure la chambre

familière où l'on était il y a un instant encore. Il faut laisser

toute espérance de rentrer coucher chez soi, une fois qu'on s'est

décidé à pénétrer dans l'antre empesté par où l'on accède au mystère,

dans un de ces grands ateliers vitrés, comme celui de Saint-Lazare où

j'allai chercher le train de Balbec, et qui déployait au-dessus de la

ville éventrée un de ces immenses ciels crus et gros de menaces

amoncelées de drame, pareils à certains ciels, d'une modernité presque

parisienne, de Mantegna ou de Véronèse, et sous lequel ne pouvait

s'accomplir que quelque acte terrible et solennel comme un départ en

chemin de fer ou l'érection de la Croix.

Tant que je m'étais contenté d'apercevoir du fond de mon lit de Paris

l'église persane de Balbec au milieu des flocons de la tempête, aucune

objection à ce voyage n'avait été faite par mon corps. Elles avaient

commencé seulement quand il avait compris qu'il serait de la partie et

que le soir de l'arrivée on me conduirait à «ma» chambre qui lui

serait inconnue. Sa révolte était d'autant plus profonde que la veille

même du départ j'avais appris que ma mère ne nous accompagnerait pas,

mon père, retenu au ministère jusqu'au moment où il partirait pour

l'Espagne avec M. de Norpois, ayant préféré louer une maison dans les

environs de Paris. D'ailleurs la contemplation de Balbec ne me

semblait pas moins désirable parce qu'il fallait l'acheter au prix

d'un mal qui au contraire me semblait figurer et garantir la réalité

de l'impression que j'allais chercher, impression que n'aurait

remplacée aucun spectacle prétendu équivalent, aucun «panorama» que

j'eusse pu aller voir sans être empêché par cela même de rentrer

dormir dans mon lit. Ce n'était pas la première fois que je sentais

que ceux qui aiment et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mêmes.

Je croyais désirer aussi profondément Balbec que le docteur qui me

soignait et qui me dit s'étonnant, le matin du départ, de mon air

malheureux: «Je vous réponds que si je pouvais seulement trouver huit

jours pour aller prendre le frais au bord de la mer, je ne me ferais

pas prier. Vous allez avoir les courses, les régates, ce sera exquis.»

Pour moi j'avais déjà appris, et même bien avant d'aller entendre la

Berma, que quelle que fût la chose que j'aimerais, elle ne serait

jamais placée qu'au terme d'une poursuite douloureuse au cours de

laquelle il me faudrait d'abord sacrifier mon plaisir à ce bien

suprême, au lieu de l'y chercher.

Ma grand'mère concevait naturellement notre départ d'une façon un peu

différente et toujours aussi désireuse qu'autrefois de donner aux

présents qu'on me faisait un caractère artistique, avait voulu pour

m'offrir de ce voyage une «épreuve» en partie ancienne, que nous

refissions moitié en chemin de fer, moitié en voiture le trajet

qu'avait suivi Mme de Sévigné quand elle était allée de Paris à

«L'Orient» en passant par Chaulnes et par «le Pont-Audemer». Mais ma

grand'mère avait été obligée de renoncer à ce projet, sur la défense

de mon père, qui savait, quand elle organisait un déplacement en vue

de lui faire rendre tout le profit intellectuel qu'il pouvait

comporter, combien on pouvait pronostiquer de trains manqués, de

bagages perdus, de maux de gorge et de contraventions. Elle se

réjouissait du moins à la pensée que jamais au moment d'aller sur la

plage, nous ne serions exposés à en être empêchés par la survenue de

ce que sa chère Sévigné appelle une chienne de carrossée, puisque nous

ne connaîtrions personne à Balbec, Legrandin ne nous ayant pas offert

de lettre d'introduction pour sa sœur. (Abstention qui n'avait pas été

appréciée de même par mes tantes Céline et Victoire lesquelles ayant

connu jeune fille celle qu'elles n'avaient appelée jusqu'ici, pour

marquer cette intimité d'autrefois que «Renée de Cambremer», et

possédant encore d'elle de ces cadeaux qui meublent une chambre et la

conversation mais auxquels la réalité actuelle ne correspond pas,

croyaient venger notre affront en ne prononçant plus jamais chez Mme

Legrandin mère, le nom de sa fille, et se bornant à se congratuler une

fois sorties par des phrases comme: «Je n'ai pas fait allusion à qui

tu sais», «je crois qu'_on_ aura compris».)

Donc nous partirions simplement de Paris par ce train de une heure

vingt-deux que je m'étais plu trop longtemps à chercher dans

l'indicateur des chemins de fer, où il me donnait chaque fois

l'émotion, presque la bienheureuse illusion du départ, pour ne pas me

figurer que je le connaissais. Comme la détermination dans notre

imagination des traits d'un bonheur tient plutôt à l'identité des

désirs qu'il nous inspire, qu'à la précision des renseignements que

nous avons sur lui, je croyais connaître celui-là dans ses détails, et

je ne doutais pas que j'éprouverais dans le wagon un plaisir spécial

quand la journée commencerait à fraîchir, que je contemplerais tel

effet à l'approche d'une certaine station; si bien que ce train

réveillant toujours en moi les images des mêmes villes que

j'enveloppais dans la lumière de ces heures de l'après-midi qu'il

traverse, me semblait différent de tous les autres trains; et j'avais

fini comme on fait souvent pour un être qu'on n'a jamais vu mais dont

on se plaît à s'imaginer qu'on a conquis l'amitié, par donner une

physionomie particulière et immuable à ce voyageur artiste et blond

qui m'aurait emmené sur sa route, et à qui j'aurais dit adieu au pied

de la cathédrale de Saint-Lô, avant qu'il se fût éloigné vers le

couchant.

Comme ma grand'mère ne pouvait se résoudre à aller «tout bêtement» à

Balbec, elle s'arrêterait vingt-quatre heures chez une de ses amies,

de chez laquelle je repartirais le soir même pour ne pas déranger, et

aussi de façon à voir dans la journée du lendemain l'église de Balbec,

qui, avions-nous appris, était assez éloignée de Balbec-Plage, et où

je ne pourrais peut-être pas aller ensuite au début de mon traitement

de bains. Et peut-être était-il moins pénible pour moi de sentir

l'objet admirable de mon voyage placé avant la cruelle première nuit

où j'entrerais dans une demeure nouvelle et accepterais d'y vivre.

Mais il avait fallu d'abord quitter l'ancienne; ma mère avait arrangé

de s'installer ce jour-là même à Saint-Cloud, et elle avait pris, ou

feint de prendre, toutes ses dispositions pour y aller directement

après nous avoir conduits à la gare, sans avoir à repasser par la

maison où elle craignait que je ne voulusse, au lieu de partir pour

Balbec, rentrer avec elle. Et même sous le prétexte d'avoir beaucoup à

faire dans la maison qu'elle venait de louer et d'être à court de

temps, en réalité pour m'éviter la cruauté de ce genre d'adieux, elle

avait décidé de ne pas rester avec nous jusqu'à ce départ du train où,

dissimulée auparavant dans des allées et venues et des préparatifs qui

n'engagent pas définitivement, une séparation apparaît brusquement

impossible à souffrir, alors qu'elle n'est déjà plus possible à

éviter, concentrée tout entière dans un instant immense de lucidité

impuissante et suprême.

Pour la première fois je sentais qu'il était possible que ma mère

vécût sans moi, autrement que pour moi, d'une autre vie. Elle allait

habiter de son côté avec mon père à qui peut-être elle trouvait que ma

mauvaise santé, ma nervosité, rendaient l'existence un peu compliquée

et triste. Cette séparation me désolait davantage parce que je me

disais qu'elle était probablement pour ma mère le terme des déceptions

successives que je lui avais causées, qu'elle m'avait tues et après

lesquelles elle avait compris la difficulté de vacances communes; et

peut-être aussi le premier essai d'une existence à laquelle elle

commençait à se résigner pour l'avenir, au fur et à mesure que les

années viendraient pour mon père et pour elle, d'une existence où je

la verrais moins, où, ce qui même dans mes cauchemars ne m'était jamais

apparu, elle serait déjà pour moi un peu étrangère, une dame qu'on

verrait rentrer seule dans une maison où je ne serais pas, demandant

au concierge s'il n'y avait pas de lettres de moi.

Je pus à peine répondre à l'employé qui voulut me prendre ma valise.

Ma mère essayait pour me consoler des moyens qui lui paraissaient les

plus efficaces. Elle croyait inutile d'avoir l'air de ne pas voir mon

chagrin, elle le plaisantait doucement:

--Eh bien, qu'est-ce que dirait l'église de Balbec si elle savait

que c'est avec cet air malheureux qu'on s'apprête à aller la voir?

Est-ce cela le voyageur ravi dont parle Ruskin? D'ailleurs, je saurai

si tu as été à la hauteur des circonstances, même loin je serai encore

avec mon petit loup. Tu auras demain une lettre de ta maman.

--Ma fille, dit ma grand'mère, je te vois comme Mme de Sévigné, une

carte devant les yeux et ne nous quittant pas un instant.

Puis maman cherchait à me distraire, elle me demandait ce que je

commanderais pour dîner, elle admirait Françoise, lui faisait

compliment d'un chapeau et d'un manteau qu'elle ne reconnaissait pas,

bien qu'ils eussent jadis excité son horreur quand elle les avait vus

neufs sur ma grand'tante, l'un avec l'immense oiseau qui le

surmontait, l'autre chargé de dessins affreux et de jais. Mais le

manteau étant hors d'usage, Françoise l'avait fait retourner et

exhibait un envers de drap uni d'un beau ton. Quant à l'oiseau, il y

avait longtemps que, cassé, il avait été mis au rancart. Et, de même

qu'il est quelquefois troublant de rencontrer les raffinements vers

lesquels les artistes les plus conscients s'efforcent, dans une

chanson populaire, à la façade de quelque maison de paysan qui fait

épanouir au-dessus de la porte une rose blanche ou soufrée juste à la

place qu'il fallait--de même le nœud de velours, la coque de ruban

qui eussent ravi dans un portrait de Chardin ou de Whistler, Françoise

les avait placés avec un goût infaillible et naïf sur le chapeau

devenu charmant.

Pour remonter à un temps plus ancien, la modestie et l'honnêteté qui

donnaient souvent de la noblesse au visage de notre vieille

servante ayant gagné les vêtements que, en femme réservée mais sans

bassesse, qui sait «tenir son rang et garder sa place», elle avait

revêtus pour le voyage afin d'être digne d'être vue avec nous sans

avoir l'air de chercher à se faire voir,--Françoise dans le drap

cerise mais passé de son manteau et les poils sans rudesse de son

collet de fourrure, faisait penser à quelqu'une de ces images d'Anne

de Bretagne peintes dans des livres d'Heures par un vieux maître, et

dans lesquelles tout est si bien en place, le sentiment de l'ensemble

s'est si également répandu dans toutes les parties que la riche et

désuète singularité du costume exprime la même gravité pieuse que les

yeux, les lèvres et les mains.

On n'aurait pu parler de pensée à propos de Françoise. Elle ne savait

rien, dans ce sens total où ne rien savoir équivaut à ne rien

comprendre, sauf les rares vérités que le cœur est capable d'atteindre

directement. Le monde immense des idées n'existait pas pour elle. Mais

devant la clarté de son regard, devant les lignes délicates de ce nez,

de ces lèvres, devant tous ces témoignages absents de tant d'êtres

cultivés chez qui ils eussent signifié la distinction suprême, le

noble détachement d'un esprit d'élite, on était troublé comme devant

le regard intelligent et bon d'un chien à qui on sait pourtant que

sont étrangères toutes les conceptions des hommes, et on pouvait se

demander s'il n'y a pas parmi ces autres humbles frères, les paysans,

des êtres qui sont comme les hommes supérieurs du monde des simples

d'esprit, ou plutôt qui, condamnés par une injuste destinée à vivre

parmi les simples d'esprit, privés de lumière, mais qui pourtant plus

naturellement, plus essentiellement apparentés aux natures d'élite que

ne le sont la plupart des gens instruits, sont comme des membres

dispersés, égarés, privés de raison, de la famille sainte, des

parents, restés en enfance, des plus hautes intelligences, et auxquels--comme

il apparaît dans la lueur impossible à méconnaître de leurs

yeux où pourtant elle ne s'applique à rien--il n'a manqué, pour

avoir du talent, que du savoir.

Ma mère voyant que j'avais peine à contenir mes larmes, me disait:

«Régulus avait coutume dans les grandes circonstances... Et puis ce

n'est pas gentil pour ta maman. Citons Madame de Sévigné, comme ta

grand'mère: «Je vais être obligée de me servir de tout le courage que

tu n'as pas.» Et se rappelant que l'affection pour autrui détourne des

douleurs égoïstes, elle tâchait de me faire plaisir en me disant

qu'elle croyait que son trajet de Saint-Cloud s'effectuerait bien,

qu'elle était contente du fiacre qu'elle avait gardé, que le cocher

était poli, et la voiture confortable. Je m'efforçais de sourire à ces

détails et j'inclinais la tête d'un air d'acquiescement et de

satisfaction. Mais ils ne m'aidaient qu'à me représenter avec plus de

vérité le départ de Maman et c'est le cœur serré que je la regardais

comme si elle était déjà séparée de moi, sous ce chapeau de paille

rond qu'elle avait acheté pour la campagne, dans une robe légère

qu'elle avait mise à cause de cette longue course par la pleine

chaleur, et qui la faisaient autre, appartenant déjà à la villa de

«Montretout» où je ne la verrais pas.

Pour éviter les crises de suffocation que me donnerait le voyage, le

médecin m'avait conseillé de prendre au moment du départ un peu trop

de bière ou de cognac, afin d'être dans un état qu'il appelait

«euphorie», où le système nerveux est momentanément moins vulnérable.

J'étais encore incertain si je le ferais, mais je voulais au moins que

ma grand'mère reconnût qu'au cas où je m'y déciderais, j'aurais pour

moi le droit et la sagesse. Aussi j'en parlais comme si mon hésitation

ne portait que sur l'endroit où je boirais de l'alcool, buffet ou

wagon-bar. Mais aussitôt à l'air de blâme que prit le visage de ma

grand'mère et de ne pas même vouloir s'arrêter à cette idée: «Comment,

m'écriai-je, me résolvant soudain à cette action d'aller boire, dont

l'exécution devenait nécessaire à prouver ma liberté puisque son

annonce verbale n'avait pu passer sans protestation, comment tu sais

combien je suis malade, tu sais ce que le médecin m'a dit, et voilà le

conseil que tu me donnes!»

Quand j'eus expliqué mon malaise à ma grand'mère, elle eut un air si

désolé, si bon, en répondant: «Mais alors, va vite chercher de la

bière ou une liqueur, si cela doit te faire du bien» que je me jetai

sur elle et la couvris de baisers. Et si j'allai cependant boire

beaucoup trop dans le bar du train, ce fut parce que je sentais que

sans cela j'aurais un accès trop violent et que c'est encore ce qui la

peinerait le plus. Quand, à la première station, je remontai dans notre

wagon, je dis à ma grand'mère combien j'étais heureux d'aller à

Balbec, que je sentais que tout s'arrangerait bien, qu'au fond je

m'habituerais vite à être loin de maman, que ce train était agréable,

l'homme du bar et les employés si charmants que j'aurais voulu refaire

souvent ce trajet pour avoir la possibilité de les revoir. Ma

grand'mère cependant ne paraissait pas éprouver la même joie que moi

de toutes ces bonnes nouvelles. Elle me répondit en évitant de me

regarder:

--Tu devrais peut-être essayer de dormir un peu, et tourna les yeux

vers la fenêtre dont nous avions baissé le rideau qui ne remplissait

pas tout le cadre de la vitre, de sorte que le soleil pouvait glisser

sur le chêne ciré de la portière et le drap de la banquette (comme une

réclame beaucoup plus persuasive pour une vie mêlée à la nature que

celles accrochées trop haut dans le wagon, par les soins de la

Compagnie, et représentant des paysages dont je ne pouvais pas lire

les noms) la même clarté tiède et dormante qui faisait la sieste dans

les clairières.

Mais quand ma grand'mère croyait que j'avais les yeux fermés, je la

voyais par moments sous son voile à gros pois jeter un regard sur moi

puis le retirer, puis recommencer, comme quelqu'un qui cherche à

s'efforcer, pour s'y habituer, à un exercice qui lui est pénible.

Alors je lui parlais, mais cela ne semblait pas lui être agréable. Et

à moi pourtant ma propre voix me donnait du plaisir, et de même les

mouvements les plus insensibles, les plus intérieurs de mon corps.

Aussi je tâchais de les faire durer, je laissais chacune de mes

inflexions s'attarder longtemps aux mots, je sentais chacun de mes

regards se trouver bien là où il s'était posé et y rester au delà du

temps habituel. «Allons, repose-toi, me dit ma grand'mère. Si tu ne

peux pas dormir lis quelque chose.» Et elle me passa un volume de Mme

de Sévigné que j'ouvris, pendant qu'elle-même s'absorbait dans les

Mémoires de Madame de Beausergent. Elle ne voyageait jamais sans un

tome de l'une et de l'autre. C'était ses deux auteurs de prédilection.

Ne bougeant pas volontiers ma tête en ce moment et éprouvant un grand

plaisir à garder une position une fois que je l'avais prise, je restai

à tenir le volume de Mme de Sévigné sans l'ouvrir, et je n'abaissai

pas sur lui mon regard qui n'avait devant lui que le store bleu de la

fenêtre. Mais contempler ce store me paraissait admirable et je

n'eusse pas pris la peine de répondre à qui eût voulu me détourner de

ma contemplation. La couleur bleue du store me semblait, non peut-être

par sa beauté mais par sa vivacité intense, effacer à tel point toutes

les couleurs qui avaient été devant mes yeux depuis le jour de ma

naissance jusqu'au moment où j'avais fini d'avaler ma boisson et où

elle avait commencé de faire son effet, qu'à côté de ce bleu du store,

elles étaient pour moi aussi ternes, aussi nulles, que peut l'être

rétrospectivement l'obscurité où ils ont vécu pour les aveugles-nés

qu'on opère sur le tard et qui voient enfin les couleurs. Un vieil

employé vint nous demander nos billets. Les reflets argentés

qu'avaient les boutons en métal de sa tunique ne laissèrent pas de me

charmer. Je voulus lui demander de s'asseoir à côté de nous. Mais il

passa dans un autre wagon, et je songeai avec nostalgie à la vie des

cheminots, lesquels passant tout leur temps en chemin de fer, ne

devaient guère manquer un seul jour de voir ce vieil employé. Le

plaisir que j'éprouvais à regarder le store bleu et à sentir que ma

bouche était à demi ouverte commença enfin à diminuer. Je devins plus

mobile; je remuai un peu; j'ouvris le volume que ma grand'mère m'avait

tendu et je pus fixer mon attention sur les pages que je choisis çà et

là. Tout en lisant je sentais grandir mon admiration pour Mme de

Sévigné.

Il ne faut pas se laisser tromper par des particularités purement

formelles qui tiennent à l'époque, à la vie de salon et qui font que

certaines personnes croient qu'elles ont fait leur Sévigné quand elles

ont dit: «Mandez-moi ma bonne» ou «Ce comte me parut avoir bien de

l'esprit», ou «faner est la plus jolie chose du monde». Déjà Mme de

Simiane s'imagine ressembler à sa grand'mère parce qu'elle écrit: «M.

de la Boulie se porte à merveille, monsieur, et il est fort en état

d'entendre des nouvelles de sa mort», ou «Oh! mon cher marquis, que

votre lettre me plaît! Le moyen de ne pas y répondre», ou encore: «Il

me semble, monsieur, que vous me devez une réponse et moi des

tabatières de bergamote. Je m'en acquitte pour huit, il en viendra

d'autres...; jamais la terre n'en avait tant porté. C'est apparemment

pour vous plaire.» Et elle écrit dans ce même genre la lettre sur la

saignée, sur les citrons, etc., qu'elle se figure être des lettres de

Mme de Sévigné. Mais ma grand'mère qui était venue à celle-ci par le

dedans, par l'amour pour les siens, pour la nature, m'avait appris à

en aimer les vraies beautés, qui sont tout autres. Elles devaient

bientôt me frapper d'autant plus que Mme de Sévigné est une grande

artiste de la même famille qu'un peintre que j'allais rencontrer à

Balbec et qui eut une influence si profonde sur ma vision des choses,

Elstir. Je me rendis compte à Balbec que c'est de la même façon que

lui, qu'elle nous présente les choses, dans l'ordre de nos

perceptions, au lieu de les expliquer d'abord par leur cause. Mais

déjà cet après-midi-là, dans ce wagon, en relisant la lettre où

apparaît le clair de lune: «Je ne pus résister à la tentation, je mets

toutes mes coiffes et casques qui n'étaient pas nécessaires, je vais

dans ce mail dont l'air est bon comme celui de ma chambre; je trouve

mille coquecigrues, _des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses

grises et blanches, du linge jeté par-ci par-là, des hommes ensevelis

tout droits contre des arbres_, etc.», je fus ravi par ce que j'eusse

appelé un peu plus tard (ne peint-elle pas les paysages de la même

façon que lui les caractères?) le côté Dostoïewski des _Lettres de

Madame de Sévigné_.

Quand le soir, après avoir conduit ma grand'mère et être resté

quelques heures chez son amie, j'eus repris seul le train, du moins je

ne trouvai pas pénible la nuit qui vint; c'est que je n'avais pas à la

passer dans la prison d'une chambre dont l'ensommeillement me

tiendrait éveillé; j'étais entouré par la calmante activité de tous

ces mouvements du train qui me tenaient compagnie, s'offraient à

causer avec moi si je ne trouvais pas le sommeil, me berçaient de

leurs bruits que j'accouplais comme le son des cloches à Combray

tantôt sur un rythme, tantôt sur un autre (entendant selon ma

fantaisie d'abord quatre doubles croches égales, puis une double

croche furieusement précipitée contre une noire); ils neutralisaient

la force centrifuge de mon insomnie en exerçant sur elle des pressions

contraires qui me maintenaient en équilibre et sur lesquelles mon

immobilité et bientôt mon sommeil se sentirent portés avec la même

impression rafraîchissante que m'aurait donnée le repos dû à la

vigilance de forces puissantes au sein de la nature et de la vie, si

j'avais pu pour un moment m'incarner en quelque poisson qui dort dans

la mer, promené dans son assoupissement par les courants et la vague,

ou en quelque aigle étendu sur le seul appui de la tempête.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie · 第 4 / 16 段