le rendre ainsi plus agréable. On verra, qu'accompli de cette façon,
il serait même en un sens plus vrai puisque on y suivrait de plus
près, dans une intimité plus étroite, les diverses gradations selon
lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin le plaisir
spécifique du voyage n'est pas de pouvoir descendre en route et
s'arrêter quand on est fatigué, c'est de rendre la différence entre le
départ et l'arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde
qu'on peut, de la ressentir dans sa totalité, intacte, telle quelle
était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu
où nous vivions jusqu'au cœur d'un lieu désiré, en un bond qui nous
semblait moins miraculeux parce qu'il franchissait une distance que
parce qu'il unissait deux individualités distinctes de la terre, qu'il
nous menait d'un nom à un autre nom, et que schématise (mieux qu'une
promenade où, comme on débarque où l'on veut, il n'y a guère plus
d'arrivée) l'opération mystérieuse qui s'accomplissait dans ces lieux
spéciaux, les gares, lesquels ne font pas partie pour ainsi
dire de la ville mais contiennent l'essence de sa personnalité de même
que sur un écriteau signalétique elles portent son nom.
Mais en tout genre, notre temps a la manie de vouloir ne montrer les
choses qu'avec ce qui les entoure dans la réalité, et par là de
supprimer l'essentiel, l'acte de l'esprit, qui les isola d'elle. On
«présente» un tableau au milieu de meubles, de bibelots, de tentures
de la même époque, fade décor qu'excelle à composer dans les hôtels
d'aujourd'hui la maîtresse de maison la plus ignorante la veille,
passant maintenant ses journées dans les archives et les bibliothèques
et au milieu duquel le chef-d'œuvre qu'on regarde tout en dînant ne
nous donne pas la même enivrante joie qu'on ne doit lui demander que
dans une salle de musée, laquelle symbolise bien mieux par sa nudité
et son dépouillement de toutes particularités, les espaces intérieurs
où l'artiste s'est abstrait pour créer.
Malheureusement ces lieux merveilleux que sont les gares, d'où l'on
part pour une destination éloignée, sont aussi des lieux tragiques,
car si le miracle s'y accomplit grâce auquel les pays qui n'avaient
encore d'existence que dans notre pensée vont être ceux au milieu
desquels nous vivrons, pour cette raison même il faut renoncer au
sortir de la salle d'attente à retrouver tout à l'heure la chambre
familière où l'on était il y a un instant encore. Il faut laisser
toute espérance de rentrer coucher chez soi, une fois qu'on s'est
décidé à pénétrer dans l'antre empesté par où l'on accède au mystère,
dans un de ces grands ateliers vitrés, comme celui de Saint-Lazare où
j'allai chercher le train de Balbec, et qui déployait au-dessus de la
ville éventrée un de ces immenses ciels crus et gros de menaces
amoncelées de drame, pareils à certains ciels, d'une modernité presque
parisienne, de Mantegna ou de Véronèse, et sous lequel ne pouvait
s'accomplir que quelque acte terrible et solennel comme un départ en
chemin de fer ou l'érection de la Croix.
Tant que je m'étais contenté d'apercevoir du fond de mon lit de Paris
l'église persane de Balbec au milieu des flocons de la tempête, aucune
objection à ce voyage n'avait été faite par mon corps. Elles avaient
commencé seulement quand il avait compris qu'il serait de la partie et
que le soir de l'arrivée on me conduirait à «ma» chambre qui lui
serait inconnue. Sa révolte était d'autant plus profonde que la veille
même du départ j'avais appris que ma mère ne nous accompagnerait pas,
mon père, retenu au ministère jusqu'au moment où il partirait pour
l'Espagne avec M. de Norpois, ayant préféré louer une maison dans les
environs de Paris. D'ailleurs la contemplation de Balbec ne me
semblait pas moins désirable parce qu'il fallait l'acheter au prix
d'un mal qui au contraire me semblait figurer et garantir la réalité
de l'impression que j'allais chercher, impression que n'aurait
remplacée aucun spectacle prétendu équivalent, aucun «panorama» que
j'eusse pu aller voir sans être empêché par cela même de rentrer
dormir dans mon lit. Ce n'était pas la première fois que je sentais
que ceux qui aiment et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mêmes.
Je croyais désirer aussi profondément Balbec que le docteur qui me
soignait et qui me dit s'étonnant, le matin du départ, de mon air
malheureux: «Je vous réponds que si je pouvais seulement trouver huit
jours pour aller prendre le frais au bord de la mer, je ne me ferais
pas prier. Vous allez avoir les courses, les régates, ce sera exquis.»
Pour moi j'avais déjà appris, et même bien avant d'aller entendre la
Berma, que quelle que fût la chose que j'aimerais, elle ne serait
jamais placée qu'au terme d'une poursuite douloureuse au cours de
laquelle il me faudrait d'abord sacrifier mon plaisir à ce bien
suprême, au lieu de l'y chercher.
Ma grand'mère concevait naturellement notre départ d'une façon un peu
différente et toujours aussi désireuse qu'autrefois de donner aux
présents qu'on me faisait un caractère artistique, avait voulu pour
m'offrir de ce voyage une «épreuve» en partie ancienne, que nous
refissions moitié en chemin de fer, moitié en voiture le trajet
qu'avait suivi Mme de Sévigné quand elle était allée de Paris à
«L'Orient» en passant par Chaulnes et par «le Pont-Audemer». Mais ma
grand'mère avait été obligée de renoncer à ce projet, sur la défense
de mon père, qui savait, quand elle organisait un déplacement en vue
de lui faire rendre tout le profit intellectuel qu'il pouvait
comporter, combien on pouvait pronostiquer de trains manqués, de
bagages perdus, de maux de gorge et de contraventions. Elle se
réjouissait du moins à la pensée que jamais au moment d'aller sur la
plage, nous ne serions exposés à en être empêchés par la survenue de
ce que sa chère Sévigné appelle une chienne de carrossée, puisque nous
ne connaîtrions personne à Balbec, Legrandin ne nous ayant pas offert
de lettre d'introduction pour sa sœur. (Abstention qui n'avait pas été
appréciée de même par mes tantes Céline et Victoire lesquelles ayant
connu jeune fille celle qu'elles n'avaient appelée jusqu'ici, pour
marquer cette intimité d'autrefois que «Renée de Cambremer», et
possédant encore d'elle de ces cadeaux qui meublent une chambre et la
conversation mais auxquels la réalité actuelle ne correspond pas,
croyaient venger notre affront en ne prononçant plus jamais chez Mme
Legrandin mère, le nom de sa fille, et se bornant à se congratuler une
fois sorties par des phrases comme: «Je n'ai pas fait allusion à qui
tu sais», «je crois qu'_on_ aura compris».)
Donc nous partirions simplement de Paris par ce train de une heure
vingt-deux que je m'étais plu trop longtemps à chercher dans
l'indicateur des chemins de fer, où il me donnait chaque fois
l'émotion, presque la bienheureuse illusion du départ, pour ne pas me
figurer que je le connaissais. Comme la détermination dans notre
imagination des traits d'un bonheur tient plutôt à l'identité des
désirs qu'il nous inspire, qu'à la précision des renseignements que
nous avons sur lui, je croyais connaître celui-là dans ses détails, et
je ne doutais pas que j'éprouverais dans le wagon un plaisir spécial
quand la journée commencerait à fraîchir, que je contemplerais tel
effet à l'approche d'une certaine station; si bien que ce train
réveillant toujours en moi les images des mêmes villes que
j'enveloppais dans la lumière de ces heures de l'après-midi qu'il
traverse, me semblait différent de tous les autres trains; et j'avais
fini comme on fait souvent pour un être qu'on n'a jamais vu mais dont
on se plaît à s'imaginer qu'on a conquis l'amitié, par donner une
physionomie particulière et immuable à ce voyageur artiste et blond
qui m'aurait emmené sur sa route, et à qui j'aurais dit adieu au pied
de la cathédrale de Saint-Lô, avant qu'il se fût éloigné vers le
couchant.
Comme ma grand'mère ne pouvait se résoudre à aller «tout bêtement» à
Balbec, elle s'arrêterait vingt-quatre heures chez une de ses amies,
de chez laquelle je repartirais le soir même pour ne pas déranger, et
aussi de façon à voir dans la journée du lendemain l'église de Balbec,
qui, avions-nous appris, était assez éloignée de Balbec-Plage, et où
je ne pourrais peut-être pas aller ensuite au début de mon traitement
de bains. Et peut-être était-il moins pénible pour moi de sentir
l'objet admirable de mon voyage placé avant la cruelle première nuit
où j'entrerais dans une demeure nouvelle et accepterais d'y vivre.
Mais il avait fallu d'abord quitter l'ancienne; ma mère avait arrangé
de s'installer ce jour-là même à Saint-Cloud, et elle avait pris, ou
feint de prendre, toutes ses dispositions pour y aller directement
après nous avoir conduits à la gare, sans avoir à repasser par la
maison où elle craignait que je ne voulusse, au lieu de partir pour
Balbec, rentrer avec elle. Et même sous le prétexte d'avoir beaucoup à
faire dans la maison qu'elle venait de louer et d'être à court de
temps, en réalité pour m'éviter la cruauté de ce genre d'adieux, elle
avait décidé de ne pas rester avec nous jusqu'à ce départ du train où,
dissimulée auparavant dans des allées et venues et des préparatifs qui
n'engagent pas définitivement, une séparation apparaît brusquement
impossible à souffrir, alors qu'elle n'est déjà plus possible à
éviter, concentrée tout entière dans un instant immense de lucidité
impuissante et suprême.
Pour la première fois je sentais qu'il était possible que ma mère
vécût sans moi, autrement que pour moi, d'une autre vie. Elle allait
habiter de son côté avec mon père à qui peut-être elle trouvait que ma
mauvaise santé, ma nervosité, rendaient l'existence un peu compliquée
et triste. Cette séparation me désolait davantage parce que je me
disais qu'elle était probablement pour ma mère le terme des déceptions
successives que je lui avais causées, qu'elle m'avait tues et après
lesquelles elle avait compris la difficulté de vacances communes; et
peut-être aussi le premier essai d'une existence à laquelle elle
commençait à se résigner pour l'avenir, au fur et à mesure que les
années viendraient pour mon père et pour elle, d'une existence où je
la verrais moins, où, ce qui même dans mes cauchemars ne m'était jamais
apparu, elle serait déjà pour moi un peu étrangère, une dame qu'on
verrait rentrer seule dans une maison où je ne serais pas, demandant
au concierge s'il n'y avait pas de lettres de moi.
Je pus à peine répondre à l'employé qui voulut me prendre ma valise.
Ma mère essayait pour me consoler des moyens qui lui paraissaient les
plus efficaces. Elle croyait inutile d'avoir l'air de ne pas voir mon
chagrin, elle le plaisantait doucement:
--Eh bien, qu'est-ce que dirait l'église de Balbec si elle savait
que c'est avec cet air malheureux qu'on s'apprête à aller la voir?
Est-ce cela le voyageur ravi dont parle Ruskin? D'ailleurs, je saurai
si tu as été à la hauteur des circonstances, même loin je serai encore
avec mon petit loup. Tu auras demain une lettre de ta maman.
--Ma fille, dit ma grand'mère, je te vois comme Mme de Sévigné, une
carte devant les yeux et ne nous quittant pas un instant.
Puis maman cherchait à me distraire, elle me demandait ce que je
commanderais pour dîner, elle admirait Françoise, lui faisait
compliment d'un chapeau et d'un manteau qu'elle ne reconnaissait pas,
bien qu'ils eussent jadis excité son horreur quand elle les avait vus
neufs sur ma grand'tante, l'un avec l'immense oiseau qui le
surmontait, l'autre chargé de dessins affreux et de jais. Mais le
manteau étant hors d'usage, Françoise l'avait fait retourner et
exhibait un envers de drap uni d'un beau ton. Quant à l'oiseau, il y
avait longtemps que, cassé, il avait été mis au rancart. Et, de même
qu'il est quelquefois troublant de rencontrer les raffinements vers
lesquels les artistes les plus conscients s'efforcent, dans une
chanson populaire, à la façade de quelque maison de paysan qui fait
épanouir au-dessus de la porte une rose blanche ou soufrée juste à la
place qu'il fallait--de même le nœud de velours, la coque de ruban
qui eussent ravi dans un portrait de Chardin ou de Whistler, Françoise
les avait placés avec un goût infaillible et naïf sur le chapeau
devenu charmant.
Pour remonter à un temps plus ancien, la modestie et l'honnêteté qui
donnaient souvent de la noblesse au visage de notre vieille
servante ayant gagné les vêtements que, en femme réservée mais sans
bassesse, qui sait «tenir son rang et garder sa place», elle avait
revêtus pour le voyage afin d'être digne d'être vue avec nous sans
avoir l'air de chercher à se faire voir,--Françoise dans le drap
cerise mais passé de son manteau et les poils sans rudesse de son
collet de fourrure, faisait penser à quelqu'une de ces images d'Anne
de Bretagne peintes dans des livres d'Heures par un vieux maître, et
dans lesquelles tout est si bien en place, le sentiment de l'ensemble
s'est si également répandu dans toutes les parties que la riche et
désuète singularité du costume exprime la même gravité pieuse que les
yeux, les lèvres et les mains.
On n'aurait pu parler de pensée à propos de Françoise. Elle ne savait
rien, dans ce sens total où ne rien savoir équivaut à ne rien
comprendre, sauf les rares vérités que le cœur est capable d'atteindre
directement. Le monde immense des idées n'existait pas pour elle. Mais
devant la clarté de son regard, devant les lignes délicates de ce nez,
de ces lèvres, devant tous ces témoignages absents de tant d'êtres
cultivés chez qui ils eussent signifié la distinction suprême, le
noble détachement d'un esprit d'élite, on était troublé comme devant
le regard intelligent et bon d'un chien à qui on sait pourtant que
sont étrangères toutes les conceptions des hommes, et on pouvait se
demander s'il n'y a pas parmi ces autres humbles frères, les paysans,
des êtres qui sont comme les hommes supérieurs du monde des simples
d'esprit, ou plutôt qui, condamnés par une injuste destinée à vivre
parmi les simples d'esprit, privés de lumière, mais qui pourtant plus
naturellement, plus essentiellement apparentés aux natures d'élite que
ne le sont la plupart des gens instruits, sont comme des membres
dispersés, égarés, privés de raison, de la famille sainte, des
parents, restés en enfance, des plus hautes intelligences, et auxquels--comme
il apparaît dans la lueur impossible à méconnaître de leurs
yeux où pourtant elle ne s'applique à rien--il n'a manqué, pour
avoir du talent, que du savoir.
Ma mère voyant que j'avais peine à contenir mes larmes, me disait:
«Régulus avait coutume dans les grandes circonstances... Et puis ce
n'est pas gentil pour ta maman. Citons Madame de Sévigné, comme ta
grand'mère: «Je vais être obligée de me servir de tout le courage que
tu n'as pas.» Et se rappelant que l'affection pour autrui détourne des
douleurs égoïstes, elle tâchait de me faire plaisir en me disant
qu'elle croyait que son trajet de Saint-Cloud s'effectuerait bien,
qu'elle était contente du fiacre qu'elle avait gardé, que le cocher
était poli, et la voiture confortable. Je m'efforçais de sourire à ces
détails et j'inclinais la tête d'un air d'acquiescement et de
satisfaction. Mais ils ne m'aidaient qu'à me représenter avec plus de
vérité le départ de Maman et c'est le cœur serré que je la regardais
comme si elle était déjà séparée de moi, sous ce chapeau de paille
rond qu'elle avait acheté pour la campagne, dans une robe légère
qu'elle avait mise à cause de cette longue course par la pleine
chaleur, et qui la faisaient autre, appartenant déjà à la villa de
«Montretout» où je ne la verrais pas.
Pour éviter les crises de suffocation que me donnerait le voyage, le
médecin m'avait conseillé de prendre au moment du départ un peu trop
de bière ou de cognac, afin d'être dans un état qu'il appelait
«euphorie», où le système nerveux est momentanément moins vulnérable.
J'étais encore incertain si je le ferais, mais je voulais au moins que
ma grand'mère reconnût qu'au cas où je m'y déciderais, j'aurais pour
moi le droit et la sagesse. Aussi j'en parlais comme si mon hésitation
ne portait que sur l'endroit où je boirais de l'alcool, buffet ou
wagon-bar. Mais aussitôt à l'air de blâme que prit le visage de ma
grand'mère et de ne pas même vouloir s'arrêter à cette idée: «Comment,
m'écriai-je, me résolvant soudain à cette action d'aller boire, dont
l'exécution devenait nécessaire à prouver ma liberté puisque son
annonce verbale n'avait pu passer sans protestation, comment tu sais
combien je suis malade, tu sais ce que le médecin m'a dit, et voilà le
conseil que tu me donnes!»
Quand j'eus expliqué mon malaise à ma grand'mère, elle eut un air si
désolé, si bon, en répondant: «Mais alors, va vite chercher de la
bière ou une liqueur, si cela doit te faire du bien» que je me jetai
sur elle et la couvris de baisers. Et si j'allai cependant boire
beaucoup trop dans le bar du train, ce fut parce que je sentais que
sans cela j'aurais un accès trop violent et que c'est encore ce qui la
peinerait le plus. Quand, à la première station, je remontai dans notre
wagon, je dis à ma grand'mère combien j'étais heureux d'aller à
Balbec, que je sentais que tout s'arrangerait bien, qu'au fond je
m'habituerais vite à être loin de maman, que ce train était agréable,
l'homme du bar et les employés si charmants que j'aurais voulu refaire
souvent ce trajet pour avoir la possibilité de les revoir. Ma
grand'mère cependant ne paraissait pas éprouver la même joie que moi
de toutes ces bonnes nouvelles. Elle me répondit en évitant de me
regarder:
--Tu devrais peut-être essayer de dormir un peu, et tourna les yeux
vers la fenêtre dont nous avions baissé le rideau qui ne remplissait
pas tout le cadre de la vitre, de sorte que le soleil pouvait glisser
sur le chêne ciré de la portière et le drap de la banquette (comme une
réclame beaucoup plus persuasive pour une vie mêlée à la nature que
celles accrochées trop haut dans le wagon, par les soins de la
Compagnie, et représentant des paysages dont je ne pouvais pas lire
les noms) la même clarté tiède et dormante qui faisait la sieste dans
les clairières.
Mais quand ma grand'mère croyait que j'avais les yeux fermés, je la
voyais par moments sous son voile à gros pois jeter un regard sur moi
puis le retirer, puis recommencer, comme quelqu'un qui cherche à
s'efforcer, pour s'y habituer, à un exercice qui lui est pénible.
Alors je lui parlais, mais cela ne semblait pas lui être agréable. Et
à moi pourtant ma propre voix me donnait du plaisir, et de même les
mouvements les plus insensibles, les plus intérieurs de mon corps.
Aussi je tâchais de les faire durer, je laissais chacune de mes
inflexions s'attarder longtemps aux mots, je sentais chacun de mes
regards se trouver bien là où il s'était posé et y rester au delà du
temps habituel. «Allons, repose-toi, me dit ma grand'mère. Si tu ne
peux pas dormir lis quelque chose.» Et elle me passa un volume de Mme
de Sévigné que j'ouvris, pendant qu'elle-même s'absorbait dans les
Mémoires de Madame de Beausergent. Elle ne voyageait jamais sans un
tome de l'une et de l'autre. C'était ses deux auteurs de prédilection.
Ne bougeant pas volontiers ma tête en ce moment et éprouvant un grand
plaisir à garder une position une fois que je l'avais prise, je restai
à tenir le volume de Mme de Sévigné sans l'ouvrir, et je n'abaissai
pas sur lui mon regard qui n'avait devant lui que le store bleu de la
fenêtre. Mais contempler ce store me paraissait admirable et je
n'eusse pas pris la peine de répondre à qui eût voulu me détourner de
ma contemplation. La couleur bleue du store me semblait, non peut-être
par sa beauté mais par sa vivacité intense, effacer à tel point toutes
les couleurs qui avaient été devant mes yeux depuis le jour de ma
naissance jusqu'au moment où j'avais fini d'avaler ma boisson et où
elle avait commencé de faire son effet, qu'à côté de ce bleu du store,
elles étaient pour moi aussi ternes, aussi nulles, que peut l'être
rétrospectivement l'obscurité où ils ont vécu pour les aveugles-nés
qu'on opère sur le tard et qui voient enfin les couleurs. Un vieil
employé vint nous demander nos billets. Les reflets argentés
qu'avaient les boutons en métal de sa tunique ne laissèrent pas de me
charmer. Je voulus lui demander de s'asseoir à côté de nous. Mais il
passa dans un autre wagon, et je songeai avec nostalgie à la vie des
cheminots, lesquels passant tout leur temps en chemin de fer, ne
devaient guère manquer un seul jour de voir ce vieil employé. Le
plaisir que j'éprouvais à regarder le store bleu et à sentir que ma
bouche était à demi ouverte commença enfin à diminuer. Je devins plus
mobile; je remuai un peu; j'ouvris le volume que ma grand'mère m'avait
tendu et je pus fixer mon attention sur les pages que je choisis çà et
là. Tout en lisant je sentais grandir mon admiration pour Mme de
Sévigné.
Il ne faut pas se laisser tromper par des particularités purement
formelles qui tiennent à l'époque, à la vie de salon et qui font que
certaines personnes croient qu'elles ont fait leur Sévigné quand elles
ont dit: «Mandez-moi ma bonne» ou «Ce comte me parut avoir bien de
l'esprit», ou «faner est la plus jolie chose du monde». Déjà Mme de
Simiane s'imagine ressembler à sa grand'mère parce qu'elle écrit: «M.
de la Boulie se porte à merveille, monsieur, et il est fort en état
d'entendre des nouvelles de sa mort», ou «Oh! mon cher marquis, que
votre lettre me plaît! Le moyen de ne pas y répondre», ou encore: «Il
me semble, monsieur, que vous me devez une réponse et moi des
tabatières de bergamote. Je m'en acquitte pour huit, il en viendra
d'autres...; jamais la terre n'en avait tant porté. C'est apparemment
pour vous plaire.» Et elle écrit dans ce même genre la lettre sur la
saignée, sur les citrons, etc., qu'elle se figure être des lettres de
Mme de Sévigné. Mais ma grand'mère qui était venue à celle-ci par le
dedans, par l'amour pour les siens, pour la nature, m'avait appris à
en aimer les vraies beautés, qui sont tout autres. Elles devaient
bientôt me frapper d'autant plus que Mme de Sévigné est une grande
artiste de la même famille qu'un peintre que j'allais rencontrer à
Balbec et qui eut une influence si profonde sur ma vision des choses,
Elstir. Je me rendis compte à Balbec que c'est de la même façon que
lui, qu'elle nous présente les choses, dans l'ordre de nos
perceptions, au lieu de les expliquer d'abord par leur cause. Mais
déjà cet après-midi-là, dans ce wagon, en relisant la lettre où
apparaît le clair de lune: «Je ne pus résister à la tentation, je mets
toutes mes coiffes et casques qui n'étaient pas nécessaires, je vais
dans ce mail dont l'air est bon comme celui de ma chambre; je trouve
mille coquecigrues, _des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses
grises et blanches, du linge jeté par-ci par-là, des hommes ensevelis
tout droits contre des arbres_, etc.», je fus ravi par ce que j'eusse
appelé un peu plus tard (ne peint-elle pas les paysages de la même
façon que lui les caractères?) le côté Dostoïewski des _Lettres de
Madame de Sévigné_.
Quand le soir, après avoir conduit ma grand'mère et être resté
quelques heures chez son amie, j'eus repris seul le train, du moins je
ne trouvai pas pénible la nuit qui vint; c'est que je n'avais pas à la
passer dans la prison d'une chambre dont l'ensommeillement me
tiendrait éveillé; j'étais entouré par la calmante activité de tous
ces mouvements du train qui me tenaient compagnie, s'offraient à
causer avec moi si je ne trouvais pas le sommeil, me berçaient de
leurs bruits que j'accouplais comme le son des cloches à Combray
tantôt sur un rythme, tantôt sur un autre (entendant selon ma
fantaisie d'abord quatre doubles croches égales, puis une double
croche furieusement précipitée contre une noire); ils neutralisaient
la force centrifuge de mon insomnie en exerçant sur elle des pressions
contraires qui me maintenaient en équilibre et sur lesquelles mon
immobilité et bientôt mon sommeil se sentirent portés avec la même
impression rafraîchissante que m'aurait donnée le repos dû à la
vigilance de forces puissantes au sein de la nature et de la vie, si
j'avais pu pour un moment m'incarner en quelque poisson qui dort dans
la mer, promené dans son assoupissement par les courants et la vague,
ou en quelque aigle étendu sur le seul appui de la tempête.