que je fis. Du moment que tout était oublié, que j'étais réconcilié
avec Gilberte, je ne voulais plus la voir qu'en amoureux. Tous les
jours elle recevrait de moi les plus belles fleurs qui fussent. Et si
Mme Swann, bien qu'elle n'eût pas le droit d'être une mère trop
sévère, ne me permettait pas des envois de fleurs quotidiens, je
trouverais des cadeaux plus précieux et moins fréquents. Mes parents
ne me donnaient pas assez d'argent pour acheter des choses chères. Je
songeai à une grande potiche de vieux Chine qui me venait de ma tante
Léonie et dont maman prédisait chaque jour que Françoise allait venir
en lui disant: «A s'est décollée» et qu'il n'en resterait rien. Dans
ces conditions n'était-il pas plus sage de la vendre, de la vendre
pour pouvoir faire tout le plaisir que je voudrais à Gilberte? Il me
semblait que je pourrais bien en tirer mille francs. Je la fis
envelopper; l'habitude m'avait empêché de jamais la voir: m'en séparer
eut au moins un avantage qui fut de me faire faire sa connaissance. Je
l'emportai avec moi avant d'aller chez les Swann, et en donnant leur
adresse au cocher, je lui dis de prendre, par les Champs-Élysées, au
coin desquels était le magasin d'un grand marchand de chinoiseries que
connaissait mon père. A ma grande surprise, il m'offrit séance tenante
de la potiche non pas mille, mais dix mille francs. Je pris ces
billets avec ravissement; pendant toute une année, je pourrais combler
chaque jour Gilberte de roses et de lilas. Quand je fus remonté dans
la voiture en quittant le marchand, le cocher, tout naturellement,
comme les Swann demeuraient près du Bois, se trouva, au lieu du chemin
habituel, descendre l'avenue des Champs-Élysées. Il avait déjà dépassé
le coin de la rue de Berri, quand, dans le crépuscule, je crus
reconnaître, très près de la maison des Swann mais allant dans la
direction inverse et s'en éloignant, Gilberte qui marchait lentement,
quoique d'un pas délibéré, à côté d'un jeune homme avec qui elle
causait et duquel je ne pus distinguer le visage. Je me soulevai dans
la voiture, voulant faire arrêter, puis j'hésitai. Les deux promeneurs
étaient déjà un peu loin et les deux lignes douces et parallèles que
traçait leur lente promenade allaient s'estompant dans l'ombre
élyséenne. Bientôt j'arrivai devant la maison de Gilberte. Je fus reçu
par Mme Swann: «Oh! elle va être désolée, me dit-elle, je ne sais pas
comment elle n'est pas là. Elle a eu très chaud tantôt à un cours,
elle m'a dit qu'elle voulait aller prendre un peu l'air avec une de
ses amies.» «Je crois que je l'ai aperçue avenue des Champs-Élysées.»
«Je ne pense pas que ce fût elle. En tous cas ne le dites pas à son
père, il n'aime pas qu'elle sorte à ces heures-là. _Good evening_.» Je
partis, dis au cocher de reprendre le même chemin, mais ne retrouvai
pas les deux promeneurs. Où avaient-ils été? Que se disaient-ils dans
le soir, de cet air confidentiel?
Je rentrai, tenant avec désespoir les dix mille francs inespérés qui
avaient dû me permettre de faire tant de petits plaisirs à cette
Gilberte que, maintenant, j'étais décidé à ne plus revoir. Sans doute,
cet arrêt chez le marchand de chinoiseries m'avait réjoui en me
faisant espérer que je ne verrais plus jamais mon amie que contente de
moi et reconnaissante. Mais si je n'avais pas fait cet arrêt, si la
voiture n'avait pas pris par l'avenue des Champs-Élysées, je n'eusse
pas rencontré Gilberte et ce jeune homme. Ainsi un même fait porte des
rameaux opposites et le malheur qu'il engendre annule le bonheur qu'il
avait causé. Il m'était arrivé le contraire de ce qui se produit si
fréquemment. On désire une joie, et le moyen matériel de l'atteindre
fait défaut. «Il est triste, a dit La Bruyère, d'aimer sans une grande
fortune.» Il ne reste plus qu'à essayer d'anéantir peu à peu le désir
de cette joie. Pour moi, au contraire, le moyen matériel avait été
obtenu, mais, au même moment, sinon par un effet logique, du moins par
une conséquence fortuite de cette réussite première, la joie avait été
dérobée. Il semble, d'ailleurs, qu'elle doive nous l'être toujours.
D'ordinaire, il est vrai, pas dans la même soirée où nous avons acquis
ce qui la rend possible. Le plus souvent nous continuons de nous
évertuer et d'espérer quelque temps. Mais le bonheur ne peut jamais
avoir lieu. Si les circonstances arrivent à être surmontées, la nature
transporte la lutte du dehors au dedans et fait peu à peu changer
assez notre coeur pour qu'il désire autre chose que ce qu'il va
posséder. Et si la péripétie a été si rapide que notre cœur n'a pas eu
le temps de changer, la nature ne désespère pas pour cela de nous
vaincre, d'une manière plus tardive il est vrai, plus subtile, mais
aussi efficace. C'est alors à la dernière seconde que la possession du
bonheur nous est enlevée, ou plutôt c'est cette possession même que
par une ruse diabolique la nature charge de détruire le bonheur. Ayant
échoué dans tout ce qui était du domaine des faits et de la vie, c'est
une impossibilité dernière, l'impossibilité psychologique du bonheur
que la nature crée. Le phénomène du bonheur ne se produit pas ou donne
lieu aux réactions les plus amères.
Je serrai les dix mille francs. Mais ils ne me servaient plus à rien.
Je les dépensai du reste encore plus vite que si j'eusse envoyé tous
les jours des fleurs à Gilberte, car quand le soir venait, j'étais si
malheureux que je ne pouvais rester chez moi et allais pleurer dans
les bras de femmes que je n'aimais pas. Quant à chercher à faire un
plaisir quelconque à Gilberte, je ne le souhaitais plus; maintenant
retourner dans la maison de Gilberte n'eût pu que me faire souffrir.
Même revoir Gilberte, qui m'eût été si délicieux la veille ne m'eût
plus suffi. Car j'aurais été inquiet tout le temps où je n'aurais pas
été près d'elle. C'est ce qui fait qu'une femme par toute nouvelle
souffrance qu'elle nous inflige, souvent sans le savoir, augmente son
pouvoir sur nous, mais aussi nos exigences envers elle. Par ce mal
qu'elle nous a fait, la femme nous cerne de plus en plus, redouble nos
chaînes, mais aussi celles dont il nous aurait jusque-là semblé
suffisant de la garrotter pour que nous nous sentions tranquilles. La
veille encore, si je n'avais pas cru ennuyer Gilberte, je me serais
contenté de réclamer de rares entrevues, lesquelles maintenant ne
m'eussent plus contenté et que j'eusse remplacées par bien d'autres
conditions. Car en amour, au contraire de ce qui se passe après les
combats, on les fait plus dures, on ne cesse de les aggraver, plus on
est vaincu, si toutefois on est en situation de les imposer. Ce
n'était pas mon cas à l'égard de Gilberte. Aussi je préférai d'abord
ne pas retourner chez sa mère. Je continuais bien à me dire que
Gilberte ne m'aimait pas, que je le savais depuis assez longtemps, que
je pouvais la revoir si je voulais, et, si je ne le voulais pas,
l'oublier à la longue. Mais ces idées, comme un remède qui n'agit pas
contre certaines affections, étaient sans aucune espèce de pouvoir
efficace contre ces deux lignes parallèles que je revoyais de temps à
autre, de Gilberte et du jeune homme s'enfonçant à petits pas dans
l'avenue des Champs-Élysées. C'était un mal nouveau, qui lui aussi
finirait par s'user, c'était une image qui un jour se présenterait à
mon esprit entièrement décantée de tout ce qu'elle contenait de nocif,
comme ces poisons mortels qu'on manie sans danger, comme un peu de
dynamite à quoi on peut allumer sa cigarette sans crainte d'explosion.
En attendant, il y avait en moi une autre force qui luttait de toute
sa puissance, contre cette force malsaine qui me représentait sans
changement la promenade de Gilberte dans le crépuscule: pour briser
les assauts renouvelés de ma mémoire, travaillait utilement en sens
inverse mon imagination. La première de ces deux forces, certes,
continuait à me montrer ces deux promeneurs de l'avenue des
Champs-Élysées, et m'offrait d'autres images désagréables, tirées du
passé, par exemple Gilberte haussant les épaules quand sa mère lui
demandait de rester avec moi. Mais la seconde force, travaillant sur
le canevas de mes espérances, dessinait un avenir bien plus
complaisamment développé que ce pauvre passé en somme si restreint.
Pour une minute où je revoyais Gilberte maussade, combien n'y en
avait-il pas où je combinais une démarche qu'elle ferait faire pour
notre réconciliation, pour nos fiançailles peut-être. Il est vrai que
cette force que l'imagination dirigeait vers l'avenir, elle la puisait
malgré tout dans le passé. Au fur et à mesure que s'effacerait mon
ennui que Gilberte eût haussé les épaules, diminuerait aussi le
souvenir de son charme, souvenir qui me faisait souhaiter qu'elle
revînt vers moi. Mais j'étais encore bien loin de cette mort du passé.
J'aimais toujours celle qu'il est vrai que je croyais détester. Mais
chaque fois qu'on me trouvait bien coiffé, ayant bonne mine, j'aurais
voulu qu'elle fût là. J'étais irrité du désir que beaucoup de gens
manifestèrent à cette époque de me recevoir et chez lesquels je
refusai d'aller. Il y eut une scène à la maison parce que je
n'accompagnai pas mon père à un dîner officiel où il devait y avoir
les Bontemps avec leur nièce Albertine, petite jeune fille, presque
encore enfant. Les différentes périodes de notre vie se chevauchent
ainsi l'une l'autre. On refuse dédaigneusement, à cause de ce qu'on
aime et qui vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est égal
aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait peut-être pu, si on
avait consenti à le voir, aimer plus tôt, et qui eût ainsi abrégé vos
souffrances actuelles, pour les remplacer il est vrai par d'autres.
Les miennes allaient se modifiant. J'avais l'étonnement d'apercevoir
au fond de moi-même, un jour un sentiment, le jour suivant un autre,
généralement inspirés par telle espérance ou telle crainte relatives à
Gilberte, la Gilberte que je portais en moi. J'aurais dû me dire que
l'autre, la réelle, était peut-être entièrement différente de
celle-là, ignorait tous les regrets que je lui prêtais, pensait
probablement beaucoup moins à moi non seulement que moi à elle, mais
que je ne la faisais elle-même penser à moi quand j'étais seul en tête
à tête avec ma Gilberte fictive, cherchais quelles pouvaient être ses
vraies intentions à mon égard et l'imaginais ainsi, son attention
toujours tournée vers moi.
Pendant ces périodes où, tout en s'affaiblissant, persiste le chagrin,
il faut distinguer entre celui que nous cause la pensée constante de
la personne elle-même, et celui que raniment certains souvenirs, telle
phrase méchante dite, tel verbe employé dans une lettre qu'on a reçue.
En réservant de décrire à l'occasion d'un amour ultérieur les formes
diverses du chagrin, disons que de ces deux-là, la première est
infiniment moins cruelle que la seconde. Cela tient à ce que notre
notion de la personne vivant toujours en nous, y est embellie de
l'auréole que nous ne tardons pas à lui rendre, et s'empreint sinon
des douceurs fréquentes de l'espoir, tout au moins du calme d'une
tristesse permanente. (D'ailleurs, il est à remarquer que l'image
d'une personne qui nous fait souffrir tient peu de place dans ces
complications qui aggravent un chagrin d'amour, le prolongent et
l'empêchent de guérir, comme dans certaines maladies la cause est hors
de proportions avec la fièvre consécutive et la lenteur à entrer en
convalescence.) Mais si l'idée de la personne que nous aimons reçoit
le reflet d'une intelligence généralement optimiste, il n'en est pas
de même de ces souvenirs particuliers, de ces propos méchants, de
cette lettre hostile (je n'en reçus qu'une seule qui le fût, de
Gilberte), on dirait que la personne elle-même réside dans ces
fragments pourtant si restreints et portée à une puissance qu'elle est
bien loin d'avoir dans l'idée habituelle que nous formons d'elle tout
entière. C'est que la lettre nous ne l'avons pas, comme l'image de
l'être aimé, contemplée dans le calme mélancolique du regret; nous
l'avons lue, dévorée, dans l'angoisse affreuse dont nous étreignait un
malheur inattendu. La formation de cette sorte de chagrins est autre;
ils nous viennent du dehors et c'est par le chemin de la plus cruelle
souffrance qu'ils sont allés jusqu'à notre cœur. L'image de notre amie
que nous croyons ancienne, authentique, a été en réalité refaite par
nous bien des fois. Le souvenir cruel lui, n'est pas contemporain de
cette image restaurée, il est d'un autre âge, il est un des rares
témoins d'un monstrueux passé. Mais comme ce passé continue à exister,
sauf en nous à qui il a plu de lui substituer un merveilleux âge d'or,
un paradis où tout le monde sera réconcilié, ces souvenirs, ces
lettres, sont un rappel à la réalité et devraient nous faire sentir
par le brusque mal qu'ils nous font, combien nous nous sommes éloignés
d'elle dans les folles espérances de notre attente quotidienne. Ce
n'est pas que cette réalité doive toujours rester la même bien que
cela arrive parfois. Il y a dans notre vie bien des femmes que nous
n'avons jamais cherché à revoir et qui ont tout naturellement répondu
à notre silence nullement voulu par un silence pareil. Seulement
celles-là, comme nous ne les aimions pas, nous n'avons pas compté les
années passées loin d'elles, et cet exemple qui l'infirmerait est
négligé par nous quand nous raisonnons sur l'efficacité de
l'isolement, comme le sont, par ceux qui croient aux pressentiments,
tous les cas où les leurs ne furent pas vérifiés.
Mais enfin l'éloignement peut être efficace. Le désir, l'appétit de
nous revoir, finissent par renaître dans le cœur qui actuellement nous
méconnaît. Seulement il y faut du temps. Or, nos exigences en ce qui
concerne le temps ne sont pas moins exorbitantes que celles réclamées
par le cœur pour changer. D'abord, du temps, c'est précisément ce que
nous accordons le moins aisément, car notre souffrance est cruelle et
nous sommes pressés de la voir finir. Ensuite, ce temps dont l'autre
cœur aura besoin pour changer, le nôtre s'en servira pour changer lui
aussi, de sorte que quand le but que nous nous proposions deviendra
accessible, il aura cessé d'être un but pour nous. D'ailleurs, l'idée
même qu'il sera accessible, qu'il n'est pas de bonheur que, lorsqu'il
ne sera plus un bonheur pour nous, nous ne finissions par atteindre,
cette idée comporte une part, mais une part seulement, de vérité. Il
nous échoit quand nous y sommes devenus indifférents. Mais précisément
cette indifférence nous a rendus moins exigeants et nous permet de
croire rétrospectivement qu'il nous eût ravi à une époque où il nous
eût peut-être semblé fort incomplet. On n'est pas très difficile ni
très bon juge sur ce dont on ne se soucie point. L'amabilité d'un être
que nous n'aimons plus et qui semble encore excessive à notre
indifférence eût peut-être été bien loin de suffire à notre amour. Ces
tendres paroles, cette offre d'un rendez-vous, nous pensons au plaisir
qu'elles nous auraient causé, non à toutes celles dont nous les
aurions voulu voir immédiatement suivies et que par cette avidité nous
aurions peut-être empêché de se produire. De sorte qu'il n'est pas
certain que le bonheur survenu trop tard, quand on ne peut plus en
jouir, quand on n'aime plus, soit tout à fait ce même bonheur dont le
manque nous rendit jadis si malheureux. Une seule personne pourrait en
décider, notre moi d'alors; il n'est plus là; et sans doute
suffirait-il qu'il revînt, pour que, identique ou non, le bonheur
s'évanouît.
En attendant ces réalisations après coup d'un rêve auquel je ne
tiendrais plus, à force d'inventer, comme au temps où je connaissais à
peine Gilberte, des paroles, des lettres, où elle implorait mon
pardon, avouait n'avoir jamais aimé que moi et demandait à m'épouser,
une série de douces images incessamment recréées, finirent par prendre
plus de place dans mon esprit que la vision de Gilberte et du jeune
homme, laquelle n'était plus alimentée par rien. Je serais peut-être
dès lors retourné chez Mme Swann sans un rêve que je fis et où un de
mes amis, lequel n'était pourtant pas de ceux que je me connaissais,
agissait envers moi avec la plus grande fausseté et croyait à la
mienne. Brusquement réveillé par la souffrance que venait de me causer
ce rêve et voyant qu'elle persistait, je repensai à lui, cherchai à me
rappeler quel était l'ami que j'avais vu en dormant et dont le nom
espagnol n'était déjà plus distinct. A la fois Joseph et Pharaon, je
me mis à interpréter mon rêve. Je savais que dans beaucoup d'entre eux
il ne faut tenir compte ni de l'apparence des personnes lesquelles
peuvent être déguisées et avoir interchangé leurs visages, comme ces
saints mutilés des cathédrales que des archéologues ignorants ont
refaits, en mettant sur le corps de l'un la tête de l'autre, et en
mêlant les attributs et les noms. Ceux que les êtres portent dans un
rêve peuvent nous abuser. La personne que nous aimons doit y être
reconnue seulement à la force de la douleur éprouvée. La mienne
m'apprit que devenue pendant mon sommeil un jeune homme, la personne
dont la fausseté récente me faisait encore mal était Gilberte. Je me
rappelai alors que la dernière fois que je l'avais vue, le jour où sa
mère l'avait empêchée d'aller à une matinée de danse, elle avait soit
sincèrement, soit en le feignant, refusé tout en riant d'une façon
étrange de croire à mes bonnes intentions pour elle. Par association,
ce souvenir en ramena un autre dans ma mémoire. Longtemps auparavant,
ç'avait été Swann qui n'avait pas voulu croire à ma sincérité, ni que
je fusse un bon ami pour Gilberte. Inutilement je lui avais écrit,
Gilberte m'avait rapporté ma lettre et me l'avait rendue avec le même
rire incompréhensible. Elle ne me l'avait pas rendue tout de suite, je
me rappelai toute la scène derrière le massif de lauriers. On devient
moral dès qu'on est malheureux. L'antipathie actuelle de Gilberte pour
moi me sembla comme un châtiment infligé par la vie à cause de la
conduite que j'avais eue ce jour-là. Les châtiments on croit les
éviter, parce qu'on fait attention aux voitures en traversant, qu'on
évite les dangers. Mais il en est d'internes. L'accident vient du côté
auquel on ne songeait pas, du dedans, du cœur. Les mots de Gilberte:
«Si vous voulez, continuons à lutter» me firent horreur. Je l'imaginai
telle, chez elle peut-être, dans la lingerie, avec le jeune homme que
j'avais vu l'accompagnant dans l'avenue des Champs-Élysées. Ainsi,
autant que (il y avait quelque temps) de croire que j'étais
tranquillement installé dans le bonheur, j'avais été insensé,
maintenant que j'avais renoncé à être heureux, de tenir pour assuré
que du moins j'étais devenu, je pourrais rester calme. Car tant que
notre cœur enferme d'une façon permanente l'image d'un autre être, ce
n'est pas seulement notre bonheur qui peut à tout moment être
détruit; quand ce bonheur est évanoui, quand nous avons souffert,
puis, que nous avons réussi à endormir notre souffrance, ce qui est
aussi trompeur et précaire qu'avait été le bonheur même, c'est le
calme. Le mien finit par revenir, car ce qui, modifiant notre état
moral, nos désirs, est entré, à la faveur d'un rêve, dans notre
esprit, cela aussi peu à peu se dissipe, la permanence et la durée ne
sont promises à rien, pas même à la douleur. D'ailleurs, ceux qui
souffrent par l'amour sont comme on dit de certains malades, leur
propre médecin. Comme il ne peut leur venir de consolation que de
l'être qui cause leur douleur et que cette douleur est une émanation
de lui, c'est en elle qu'ils finissent par trouver un remède. Elle le
leur découvre elle-même à un moment donné, car au fur et à mesure
qu'ils la retournent en eux, cette douleur leur montre un autre aspect
de la personne regrettée, tantôt si haïssable qu'on n'a même plus le
désir de la revoir parce qu'avant de se plaire avec elle il faudrait
la faire souffrir, tantôt si douce que la douceur qu'on lui prête on
lui en fait un mérite et on en tire une raison d'espérer. Mais la
souffrance qui s'était renouvelée en moi eut beau finir par s'apaiser,
je ne voulus plus retourner que rarement chez Mme Swann. C'est d'abord
que chez ceux qui aiment et sont abandonnés, le sentiment d'attente--même
d'attente inavouée--dans lequel ils vivent se transforme de
lui-même, et bien qu'en apparence identique, fait succéder à un
premier état, un second exactement contraire. Le premier était la
suite, le reflet des incidents douloureux qui nous avaient
bouleversés. L'attente de ce qui pourrait se produire est mêlée
d'effroi, d'autant plus que nous désirons à ce moment-là, si rien de
nouveau ne nous vient du côté de celle que nous aimons, agir
nous-même, et nous ne savons trop quel sera le succès d'une démarche
après laquelle il ne sera peut-être plus possible d'en entamer
d'autre. Mais bientôt, sans que nous nous en rendions compte, notre
attente qui continue est déterminée, nous l'avons vu, non plus par le
souvenir du passé que nous avons subi, mais par l'espérance d'un
avenir imaginaire. Dès lors, elle est presque agréable. Puis la
première en durant un peu, nous a habitués à vivre dans l'expectative.
La souffrance que nous avons éprouvée durant nos derniers rendez-vous
survit encore en nous, mais déjà ensommeillée. Nous ne sommes pas trop
pressés de la renouveler, d'autant plus que nous ne voyons pas bien ce
que nous demanderions maintenant. La possession d'un peu plus de la
femme que nous aimons ne ferait que nous rendre plus nécessaire ce que
nous ne possédons pas, et qui resterait malgré tout, nos besoins
naissant de nos satisfactions, quelque chose d'irréductible.