DISCOURS PRONONCÉ

A la distribution des prix du lycée Charlemagne.

(Août 1883.)

Élèves de notre vieux Charlemagne,

Mes chers camarades,

Un de vos jeunes maîtres les plus brillants vous a parlé de l’avenir

dans un noble et magnifique langage. Permettez qu’un de vos anciens,

j’ai failli dire un de vos ancêtres, vous entretienne familièrement du

passé.

Le ministre de l’instruction publique, en m’appelant à l’honneur de

présider cette fête de famille, a récompensé au delà de tout mérite et

de toute espérance une longue vie de travail. Je suis aussi ému qu’un

vieil officier qui, avant de prendre sa retraite, passerait en revue le

régiment où il a débuté comme enfant de troupe. Il y aura tantôt

quarante-quatre ans que j’entrai pour la première fois dans cette

maison, petit élève de septième, fraîchement débarqué d’une province

lointaine que le malheur des temps a rendue plus lointaine encore, car

elle est momentanément séparée de la France. Quarante-quatre ans, mes

amis, c’est presque un demi-siècle; et pourtant les premiers souvenirs

du collège ont un tel empire sur nous, ils se gravent si profondément

dans notre mémoire, qu’en me reportant à l’automne de 1839 il me semble

que je vous parle d’hier. Je vois encore comme s’ils étaient là les

hommes dignes et bons qui formaient de mon temps la trinité

administrative: M. Poirson, savant historien et proviseur austère, qui

ne s’est peut-être pas déridé une fois dans l’exercice de ses fonctions,

et qu’on n’abordait pas sans trembler un peu, même le samedi lorsqu’on

était premier et qu’on allait dans son cabinet lui porter la liste des

places; et le censeur, M. Maugeret, un petit homme nerveux, vif comme

une souris, présent partout à la fois, inexorable aux indisciplinés,

mais miséricordieux comme un père, facile à désarmer par une bonne

parole ou par un bon mouvement; et l’économe, M. Pront, qui s’était

illustré comme professeur de grammaire par un petit traité _Des

comparatifs et des superlatifs_, mais qui n’en était pas plus fier, et

qui sur le seuil de son modeste appartement, au rez-de-chaussée de la

bibliothèque, nous montrait tous les jours la plus belle physionomie de

brave homme que j’aie rencontrée dans ma vie. Les hommes éminents, qui

représentent l’autorité dans les écoles publiques, n’obtiennent de leurs

obligés qu’une justice tardive. Pour les apprécier, il faut avoir un peu

vécu, il faut avoir connu le monde qui malheureusement ne ressemble

guère au collège. Je vous en avertis, jeunes gens, vous ne trouverez pas

hors d’ici des hommes qui vous récompensent de tout ce que vous aurez

fait pour vous-mêmes, et qui vous punissent de fautes que vous

commettrez contre vous. On peut se tromper à tout âge; les hommes faits,

comme les enfants, sont sujets au découragement; la paresse elle-même

n’est pas le monopole des écoliers. Eh bien! s’il vous prend fantaisie

de vous croiser les bras, le monde vous laissera faire. Si vous

gaspillez les talents dont la nature vous a dotés, si, après avoir

marché droit durant quelques années, vous faites fausse route, le monde

n’ira point vous prendre par le bras pour vous ramener dans la ligne.

Cette providence incommode, mais généreuse et désintéressée, dont les

Poirson, les Maugeret et les Pront ont entouré notre jeunesse, m’a

souvent manqué dans la vie. Préparez-vous à lui dire adieu sur le seuil

du collège, car vous ne la retrouverez pas hors d’ici.

Si l’administration nous inspirait plus de respect que de tendresse,

nous admirions et nous aimions sincèrement nos professeurs. Plus j’y

repense, plus il me semble que sur ce point nous n’avions pas tort. Mon

premier professeur de grammaire, M. Prieur, n’était peut-être pas ferré

sur la philologie comme un érudit de Berlin, mais il savait intéresser

sa classe à ces éléments épineux qui bordent la route. M. Bétolaud,

excellent homme, très paternel, avait autant d’esprit que de savoir. M.

Cappelle joignait à ses mérites professionnels l’éducation d’un

gentleman accompli. M. Croizet m’a laissé le souvenir d’un bénédictin,

d’un bénédictin laïque, car il a fondé une dynastie universitaire. M.

Julien Girard, tout jeune et presque débutant, n’a passé que quelques

mois au milieu de nous, mais le jour où il nous dit adieu nous l’aimions

tous comme un frère aîné et nous avions des ambitions infinies pour ce

jeune homme distingué, simple et modeste entre tous. Car le

désintéressement des maîtres a pour contre-partie légitime le dévouement

des écoliers. Un bon élève n’admettra pas sans discussion que son

professeur ne soit pas supérieur à tous les hommes. Lorsque le roi

Louis-Philippe nous fit l’honneur de venir prendre ici deux précepteurs

pour ses petits-fils, la classe d’Adolphe Régnier et la classe

d’Hippolyte Rigault jugèrent unanimement qu’il avait bien choisi et que

c’était le roi qui faisait la bonne affaire. Il eût donné la présidence

du conseil des ministres à notre professeur de rhétorique, M. Berger,

sans que ce choix inattendu nous étonnât outre mesure, car nous pensions

que la grande âme de M. Berger, son noble caractère et son expérience du

_Conciones_ le rendaient digne et capable de gouverner la France.

Peut-être y avait-il quelque naïveté dans nos admirations juvéniles,

mais je me plais à croire qu’en cela les nouvelles générations ne sont

pas plus sceptiques ou moins reconnaissantes que la nôtre. Longtemps

après notre émancipation, les succès de nos anciens maîtres, les

distinctions honorifiques qui leur étaient accordées, flattaient notre

amour-propre autant et plus que des triomphes personnels. J’ai eu, en

1848, deux professeurs de philosophie: l’un s’appelait Jules Barni,

l’autre s’appelle M. Franck. Barni a fait bonne figure au Parlement; M.

Franck est une des lumières de l’Institut, une des gloires de

l’enseignement supérieur. Eh bien! je n’ai jamais vu, soit le pays, soit

le gouvernement, rendre justice à l’un de ces deux hommes, sans

remercier à part moi, dans un élan de sympathie, ceux qui payaient ainsi

mes dettes d’écolier. L’homme qui nous enseignait l’histoire, M.

Toussenel, savait beaucoup, parlait très bien, écrivait mieux encore. Il

avait un style nourri, pressé, quelquefois un peu sibyllin, à la manière

de Tacite. Il a toujours dû faire un livre, un chef-d’œuvre, que nous

admirions par avance et qui certes n’eût pas été médiocre si Toussenel

l’avait écrit. Malheureusement, les labeurs quotidiens de l’enseignement

d’abord, de l’administration ensuite, ont pris le temps qui était

destiné à cette histoire d’Allemagne. Nous sommes quelques-uns qui ne

nous en consolerons jamais. L’élève s’identifie tellement à son maître,

lorsque le maître n’est point un homme ordinaire, que le livre de

Toussenel, ce livre tant promis, tant espéré, ne manque pas seulement à

nos bibliothèques, il manque à notre gloire.

De mon temps, le maître d’étude était moins instruit, moins gradé et

moins considéré que vos maîtres répétiteurs. Il se recrutait au hasard,

et trop souvent, je dois en convenir, parmi les déclassés de toutes les

carrières. Mais c’était aussi quelquefois un homme de courage et de

vouloir qui, tout en gagnant son pain dur, cherchait laborieusement sa

route, un étudiant sans fortune qui sacrifiait tous les jours vingt

heures de son temps pour acheter le droit de travailler librement quatre

heures. J’en ai connu de bien méritants, un entre autres qui avait pris

du service chez mon cher et vénéré chef d’institution, M. Jauffret.

C’était un petit homme trapu, à barbe fauve, aux yeux pétillants, un

piocheur renfermé, ténébreux, fortement soupçonné de couver des idées

subversives. Il en avait au moins une, subversive ou non, et il la mena

à bonne fin sans autre ressource qu’une volonté de fer. Ce pion rêvait

de publier un dictionnaire comme on n’en avait jamais vu, une

encyclopédie populaire, et il n’en a pas eu le démenti. Il s’appelait

Larousse; il a laissé non seulement une fortune, mais une œuvre: _exegit

monumentum_.

Je ne m’acquitterais qu’à moitié si, après cet hommage rendu aux hommes

de bien qui nous ont donné l’instruction classique, je ne vous parlais

pas de ceux qui ont fait notre éducation, c’est-à-dire de nos camarades.

On peut affirmer sans paradoxe que dans les Écoles de l’État l’éducation

est affaire d’enseignement mutuel et que les maîtres y ont moins de part

que les élèves. Ce n’est pas du haut de la chaire que le professeur,

isolé par sa supériorité même, peut pétrir et redresser le caractère des

enfants. Bon gré, mal gré, il leur laisse le soin et l’honneur de se

corriger les uns les autres. Dans le petit monde des écoles, il y a un

esprit public qui se compose par moitié d’honnêteté native et de

tradition constante. Le collège est une sorte de Conservatoire grâce

auquel l’esprit de justice absolue, le sentiment de l’égalité,

l’instinct de la solidarité et la pratique de la loyauté ne périront

jamais en France. C’est au collège seulement que celui qui a le mieux

fait son devoir est sûr d’avoir la première place, et personne ne se

soucierait de l’obtenir autrement. C’est au collège que tous les

Français sont égaux devant la loi; il n’en va pas toujours ainsi dans le

monde. C’est au collège qu’une absurde et touchante fraternité entraîne

quelquefois les bons élèves à faire cause commune avec les autres. C’est

au collège, enfin, et pas ailleurs, que les coupables se font un point

d’honneur de s’accuser eux-mêmes plutôt que de laisser punir un

innocent. Dans ce milieu d’une salubrité vraiment rare, ni la fortune ni

les relations ne comptent pour rien. On n’y connaît ni les protections

ni les influences; l’émulation y est toujours en éveil, mais une

émulation honnête et qui ne sort jamais du droit chemin. Non certes que

les écoliers soient tous de petits saints: si je vous le disais, je

perdrais votre confiance. Mais ils se rectifient les uns les autres, et

ils ne pardonnent jamais une faute contre l’honneur. Voilà comment la

camaraderie devient une longue épreuve qui nous permet de nous apprécier

les uns les autres, de nous améliorer au besoin par un contrôle

réciproque et de choisir nos amis pour la vie. Vous le savez, les vieux

amis sont meilleurs et plus solides que les neufs, et la grande fabrique

des vieux amis, c’est le collège. J’entends encore notre professeur de

septième dicter les places de notre première composition au mois

d’octobre 1839. Je vois descendre des gradins un gros garçon sanglé dans

son habit bleu barbeau à boutons de métal et si myope sous ses énormes

lunettes qu’il trébucha deux ou trois fois avant d’atteindre le banc

d’honneur. Il était le premier en thème et s’appelait Francisque Sarcey.

Je n’ai pas besoin de vous dire que depuis ce jour-là il a été premier

en beaucoup d’autres choses. Il n’appartenait pas à ma pension; nous ne

mangions donc pas le même pain, si ce n’est une fois par an, à la

Saint-Charlemagne. Il prenait ses récréations dans une cour de la rue

des Minimes et moi dans une cour de la rue Culture-Sainte-Catherine.

Nous n’avions donc pas même l’occasion d’échanger ces bons coups de

poing qui rapprochent les camarades, comme on prétend que la guerre

rapproche les nations. Cependant, au bout de l’année, nous avions pris

mesure de nos caractères respectifs, nous n’avions pas de secrets l’un

pour l’autre, et je crois bien qu’il en est encore de même aujourd’hui.

Dans cette composition mémorable, mémorable pour moi du moins, le second

était un enfant sérieux avant l’âge, un petit penseur aux yeux profonds.

Il était le second fils d’un poète que l’on acclamait déjà comme le

premier homme du siècle; mais il portait le fardeau de son nom avec une

simplicité charmante, et c’était, je vous jure, un bien bon camarade que

François-Victor Hugo. Un peu moins beau assurément, et moins brillant

aussi, que son frère Charles, qui entrait dans la vie comme un jeune

dieu de l’Olympe, mais aussi généreux, aussi bon et plus laborieux. Je

ne vous apprends pas qu’il a laissé à son pays l’unique traduction de

Shakespeare.

La vieille maison où nous sommes était, lorsque j’y suis entré, un champ

de bataille littéraire. La place Royale et l’Arsenal, Victor Hugo et

Nodier l’avaient conquise au romantisme; mais la tradition classique,

représentée par un certain nombre de professeurs, tenait bon dans la

citadelle. Nous, les bambins sortis à peine de la coquille, nous tenions

à honneur de prendre parti, et nous suivions des yeux avec un intérêt

passionné le vol des jeunes poètes, nos anciens, qui essayaient leurs

ailes. Auguste Vacquerie, le poète original, qui devint par la suite un

puissant dramaturge et un incomparable polémiste, publiait l’_Enfer de

l’esprit_; Laurent Pichat faisait imprimer ses premiers vers, et Paul de

Molènes, ce paladin lettré, ses premières nouvelles; Adrien Decourcelles

débutait par un acte charmant à la Comédie-Française; Got, lauréat du

concours général, frappait aux portes du Conservatoire, sans se douter

que ce chemin conduisait à l’École normale et sans prévoir qu’il aurait

l’honneur de terrasser un monstre plus résistant que tous les

adversaires d’Hercule, le préjugé contre les comédiens.

La contagion littéraire envahissait nos aînés, les rhétoriciens et les

philosophes. On rimait sur les bancs, en contrebande, à la barbe des

maîtres qui, d’ailleurs, étaient indulgents pour ce genre de

contravention. Louis Ulbach a été célèbre longtemps avant d’être

bachelier. Avec quel feu nous applaudissions les _Fêtes de Bacchus_,

cette grande tragédie de Jules Thiénot qui ne fut jamais représentée ni

terminée! Pauvre Jules Thiénot! Après tant de beaux rêves et de si

magnifiques espérances, il est mort en soldat obscur sur le champ de

bataille de l’enseignement, comme son frère le brave commandant devait

mourir au champ d’honneur pour la défense du pays. Eugène Manuel,

Fallex, Glachant, Lehugeur, Chassang, s’étaient fait parmi nous une

réputation d’hommes de goût et d’écrivains élégants entre leur

dix-huitième et leur vingtième année.

Il y aura toujours du singe dans l’écolier; vous ne vous étonnerez donc

pas si j’avoue que nous imitions nos aînés comme ils imitaient leurs

anciens. Nous avons fait de trop bonne heure un journal littéraire du

format d’une copie simple où la prose et la poésie alternaient

amicalement. Cette publication nous révéla, entre autres talents

inédits, un romancier sinistre et sanguinaire, fécond en idées

dramatiques et habile comme pas un à faire dresser les cheveux sur la

tête. Il est membre de l’Académie des inscriptions et, le mois dernier,

on l’a fait grand-croix de la Légion d’honneur, mais ce n’est pas comme

écrivain, c’est comme ambassadeur de France en Angleterre. Ce Ponson du

Terrail, qui a si heureusement dévié, s’appelle Charles Tissot. Un

garçon qui ne s’est pas démenti par exemple, c’est notre camarade

Vachette, qui nous faisait pouffer de rire et attirait infailliblement

sur ses lecteurs ou ses auditeurs une grêle de pensums. Il est toujours

aussi plaisant et l’on retrouve dans ses écrits, non seulement la verve,

mais le débraillé du collège, quoiqu’il ait tant soit peu modifié son

nom et qu’il signe Eugène Chavette. Nous comptions parmi nous un

artiste, un seul, mais qui en valait cent. C’était un petit bonhomme

rose et joufflu, plus jeune de trois ou quatre ans que ses camarades de

classe, pas très fort en latin, mais étonnant en gymnastique et bien

doué pour la musique. Il dessinait en outre sur les marges de ses

cahiers des croquis d’un goût si bizarre et d’une si haute fantaisie,

que l’éditeur Philippon ne se fit pas prier pour les réunir en album. Ce

gamin, qui devait un jour jeter à tous les vents une œuvre immense et

remplir le monde de son nom, c’était Gustave Doré.

Je ne suis pas venu parmi vous pour passer la revue de mes contemporains

ni pour distribuer des prix aux anciens Charlemagne. La simple

nomenclature des hommes, qui depuis cinquante ans ont ajouté à la gloire

de cette vieille maison, nous prendrait la journée entière et pourrait

s’allonger à votre détriment jusqu’à demain. C’est pourquoi je ne veux

parler ni de Paul Albert, notre ami, qui fut un écrivain, un professeur

et un conférencier de premier ordre, ni de Maxime-Abel Gaucher qui, sans

abandonner sa chaire un seul jour, s’est classé parmi nos critiques les

plus subtils et les plus délicats, ni de Duvaux qui, sans y songer, est

devenu un beau matin ministre et, ma foi! bon ministre de l’instruction

publique; ni de Quinot, ni de Bary, ni de Marguet, ni de Goumy, ni

d’Eugène Benoist, le premier latiniste de France; ni de Fustel de

Coulanges, l’admirable historien de la cité antique et le digne héritier

de Bersot à l’École normale. Je passe sans m’arrêter entre les maîtres

de la science comme Debray, les maîtres de l’art médical comme Alfred

Fournier, les maîtres du barreau comme Craquelin et Martini, les

ingénieurs éminents, tels que Dormoy, Greil, Doniol, Geneste et Cornu.

Et si je parle de Flourens, c’est seulement pour remercier ce digne

président de notre Association fraternelle et ses collègues au conseil

d’État du décret qui nous a classés parmi les établissements d’utilité

publique.

La camaraderie, mes chers enfants, n’est pas une affaire, comme Scribe

l’a démontré, sans le croire, dans une de ses comédies les plus

plaisantes. Cet homme d’esprit a été toute sa vie le modèle des

camarades, et Sainte-Barbe s’en souvient. Ce n’est pas tout que de

penser avec plaisir aux compagnons de notre enfance; il faut analyser un

sentiment obscur et organiser quelque peu notre fraternité instinctive.

L’école est une petite patrie dans la grande; une patrie moins large

assurément, mais plus intime. Nous ne lui devons pas notre sang comme à

celle qui nous a donné la vie, mais nous lui devons autre chose. Une

sorte de parenté intellectuelle et morale nous unit à tous ceux qui se

sont assis sur nos bancs, soit avec nous, soit même avant ou après nous.

Nous devons quelque déférence à nos aînés du collège, quelque protection

à nos cadets, quelque assistance à tous ceux des nôtres qui ont éprouvé

la rigueur du sort. On ne songeait guère à tout cela, j’en conviens,

quand on avait votre âge, mais nous y avons pensé depuis, et il n’est

pas mauvais que vous profitiez un peu de notre expérience. A la

distribution des prix de 1840, un philosophe inquiet et malheureux,

comme tous ceux qui cherchent la certitude et ne l’ont pas trouvée,

Théodore Jouffroy, nous fit entendre un discours admirable qui fut son

testament et peut-être son chef-d’œuvre. L’orateur ne s’adressait pas à

nous autres bambins; il ne parlait que pour les grands, pour les élèves

de mathématiques et de philosophie, qui allaient sortir du collège. Et

ce noble esprit leur disait: «Profitez bien des dix années qui s’ouvrent

devant vous, car vous entreverrez dans ces dix ans toutes les idées

fécondes de votre vie.» Le conseil de Jouffroy était sage et son

pronostic était vrai; j’en parle par expérience et je voudrais vous

donner à mon tour un avis qui ne vous fût pas inutile. Profitez, mes

chers camarades, du temps qui vous reste à passer sur ces bancs où nous

nous sommes assis avant vous; profitez-en, non seulement pour faire

provision de savoir et d’idées, mais encore et surtout pour faire

provision d’amis. Passé un certain âge on fait des connaissances, on se

crée des relations, on trouve des protecteurs, des protégés, des

collègues, des confrères, des associés, mais l’intimité cordiale, le

tutoiement, la confiance entière et désintéressée, le dévouement

réciproque à l’épreuve de tous les hasards de la vie, ne se développent

qu’ici, dans ce milieu sympathique et chaud où je me suis senti rajeunir

pendant quelques minutes au voisinage de vos jeunes cœurs.

De Pontoise à Stamboul · 第 19 / 24 题