(Lecture faite le 4 avril 1873 à la séance publique annuelle de la
Société d’Acclimatation.)
Mesdames, Messieurs,
Nouveau venu dans cette grande et patriotique Société, je n’ai pas
accepté sans scrupule la tâche que m’imposait votre vaillant secrétaire
général, M. Geoffroy Saint-Hilaire. J’ai dû me demander s’il était
bienséant de décrire au milieu d’une élite française, sous la présidence
d’un des plus illustres et des meilleurs Français de notre temps, un
jardin qui figure au cadastre de l’Allemagne occidentale.
Hélas! oui, l’humble coin de terre dont je viens vous entretenir est
devenu allemand malgré lui, je veux dire malgré les braves gens qui
l’ont bêché de père en fils à la sueur de leur front. Les Allemands ont
annexé le jardin de mon grand-père, en vertu du principe des
nationalités, parce que la commune s’appelle Vergaville, un nom
allemand, comme Trouville ou Romainville, et que toute la population de
ce village écorche le français comme moi. Ces raisons nous ayant paru
mauvaises, ils nous ont démontré, le sabre en main, que nous étions de
leur famille.
Mon cher grand-père, en son jeune temps, leur avait prouvé le contraire.
Il avait pris pour argument ce fusil du soldat qui, s’il n’a pas
toujours décidé la victoire, a bravement travaillé partout. Né sous le
règne de Louis XV, il était parti en sabots avec les volontaires de
1792; il avait rapporté l’épaulette de sous-lieutenant, qui brillait
d’un certain éclat, quoiqu’elle fût de simple laine. Après avoir payé sa
dette à la patrie, il épousa une brave fille de son village, éleva sept
enfants et cultiva son jardin, selon le précepte de Voltaire, qu’il
n’avait pourtant jamais lu.
Il était expérimenté; on le citait à trois quarts de lieue à la ronde,
non seulement comme droit laboureur et vigneron expert, mais encore et
surtout comme élève d’un ci-devant jardinier de couvent, ferré sur les
meilleures méthodes.
Les meilleures méthodes laissaient beaucoup à désirer, si j’en crois ma
mémoire, qui est bonne, et qui garde après quarante ans les impressions
de l’enfance.
Ce jardin, le premier dont j’aie mangé les fruits mûrs ou verts,
toujours verts quand je me les offrais discrètement à moi-même, était un
vrai fouillis de plantes demi-sauvages qui se disputaient le terrain,
l’air et la lumière, et vivaient mal aux dépens les unes des autres.
L’agréable et l’utile y étaient opposés plutôt que réunis. Les fleurs
n’y manquaient pas; on y trouvait en toute saison, comme chez l’amateur
des jardins dont parle La Fontaine,
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet;
au printemps, force giroflées et des violettes dans tous les coins,
quelques narcisses, une ou deux touffes de jacinthes bleues et une
profusion de grandes tulipes rouges qui ressemblaient à des œufs de
Pâques montés sur tige. En été, quelques lis, des balsamines, des pieds
d’alouette, des œillets par-ci, par-là, et trois ou quatre espèces de
roses à peu près doubles, dont pas une n’était remontante. En automne,
des dahlias simples et des asters à discrétion.
Les légumes, qui croissaient pêle-mêle avec les fleurs, n’étaient ni
très choisis ni très perfectionnés: c’était le chou commun, la carotte
ordinaire, le haricot primitif, le pois des anciens jours, le vénérable
oignon d’Égypte. Les fruits étaient plus variés et meilleurs, sinon plus
délicats; il me semble, tout bien pesé, que mon grand-père avait la
spécialité des bons fruits, mais je n’en ferai pas une question
personnelle.
Si les groseilles, les fraises et les framboises de son jardin ne
méritaient aucune mention particulière, les prunes de reine-claude
étaient exquises, les mirabelles irréprochables, sans parler de certains
petits pruneaux de Damas dont le souvenir, après tant d’années, m’agace
encore les dents. Nous avions des pommes précoces à croquer en juillet
et des pommes tardives à garder pour le carême; d’excellentes poires
d’automne et d’autres presque aussi grosses et bien plus dures qu’un
pavé: ma grand-mère, dans une sorte de haut-fourneau, les faisait cuire.
Je me rappelle aussi les deux noisetiers qui ombrageaient le banc du
fond; ils portaient de beaux fruits allongés comme la dernière phalange
de nos petits doigts, et dont l’amande était vêtue d’une pellicule
écarlate.
Enfin nous possédions trois merveilles uniques dans le village, qui ont
été l’orgueil de mon enfance et qui sont encore aujourd’hui un problème
pour mon âge mûr. Dans ce très modeste jardin, un précurseur inconnu
d’Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire avait, je ne sais quand, ni comment, ni
pourquoi, entrepris un essai d’acclimatation. Un magnifique mûrier noir,
vieux de cent ans et plus, s’appuyait au mur de clôture et laissait
choir la moitié de ses fruits sur le chemin.
Près des ruches, un gros figuier, qu’on entourait de paille tous les
hivers, se chargeait, en été, de grosses figues violettes, et, dans un
carré de légumes, quelques pieds de réglisse, arrachés soigneusement à
la fin de chaque automne, repoussaient par miracle au printemps. Les
figues fraîches et les mûres étaient et sont peut-être encore une
curiosité dans notre vieux coin de Lorraine. Quant aux racines de
réglisse, elles faisaient l’étonnement de mes camarades en leur prouvant
que ce prétendu bois ne pousse pas en caisse dans la boutique de
l’épicier.
Vous ne vous moquerez pas de moi, j’en suis certain, si j’avoue que le
jardin de mon grand-père a été longtemps à mes yeux le premier, le
meilleur et le plus beau du monde. Il a fallu plusieurs années, sinon de
voyages et d’études, au moins de promenades et de comparaisons, pour
dissiper une illusion si naturelle et si douce. A force de vivre et de
voir, j’ai appris que de grandes allées rectilignes, bordées de buis
tondu, ne sont pas l’idéal du beau classique, et qu’une confusion de
fleurs, de choux et de salades sous l’ombre des arbres fruitiers n’est
pas le dernier mot du pittoresque.
J’ai rencontré des fleurs plus belles que nos pauvres tulipes rouges,
goûté des légumes plus tendres que ceux de mon grand-père et des fruits
plus savoureux. Un peu de réflexion m’a fait comprendre que les plantes
les plus chères à mon enfance étaient à la fois primitives et
dégénérées; qu’on n’améliore pas une espèce en recueillant les graines
en automne pour les semer, l’année suivante, dans le même terrain; qu’on
a tort de traiter l’arbre à fruit comme un vieux serviteur et
d’attendre, pour le remplacer, qu’il soit mort de vieillesse; qu’il ne
faut pas greffer les jeunes plants en coupant, au hasard, une branche de
l’arbre voisin, bon, mauvais ou médiocre.
L’expérience d’autrui et la mienne m’ont prouvé que les bonnes greffes
et les bonnes semences ne coûtent pas sensiblement plus cher que les
mauvaises; mon grand-père ne l’a jamais su ou n’y a jamais pensé, car le
paysan français, qui prodigue sa sueur à la terre, lui marchande le
sacrifice d’un peu de réflexion, de déplacement et d’argent.
Je me rappelle notre vigne et la boisson qu’on en tirait. C’était un vin
farouche; les gourmets du village disaient: le scélérat se laisse boire,
mais il n’y aide ma foi, pas! C’est que le plant n’était pas bon.
Cependant chaque fois qu’un cep venait à manquer, on n’allait pas
chercher un sujet chez le pépiniériste: on couchait une branche en
terre.
Les animaux de la maison, comme les ceps de la vigne et les arbres du
jardin, étaient les vrais enfants de la routine et du hasard. C’était
une vache efflanquée, mal bâtie et littéralement blindée d’un enduit
naturel que je croyais inséparable de sa personne; un cochon maigre
qu’on tuait à Noël après avoir fait l’impossible pour l’engraisser, et
qui ressuscitait au printemps, plus maigre et plus glouton que jamais:
le son, le petit-lait et les pommes de terre ne profitaient qu’au
développement de sa charpente osseuse.
Deux douzaines de poules vagabondes, pillardes, et mauvaises pondeuses,
parce qu’elles avaient passé l’âge de pondre, grattaient le fumier de la
cour en lorgnant l’entrée de la grange et volaient plus de grain qu’on
ne leur en donnait. Enfin nous avions un carlin, qui n’avait du carlin
que la couleur jaunâtre et l’affreux caractère; il était haut sur pattes
avec un museau pointu. Mais ni dans la maison, ni dans la commune, ni
dans les environs, nul ne se souciait d’aller chercher des bêtes de
race; on était mal loti, mais le voisin l’était aussi mal et la
comparaison n’humiliait personne. Et cette sorte d’incurie, fondée sur
l’ignorance du mieux, régnait dans tous les villages de France! Et nous
étions le premier peuple du monde, selon nous!
Ces souvenirs ne datent pas d’hier. Je parle de longtemps, comme dit la
chanson; il s’est fait une révolution, une heureuse et pacifique
révolution dans ces quarante années. Le moins champêtre des animaux, la
locomotive, en rapprochant les villes des villages, a mélangé, fondu une
population trop longtemps et trop bien classée. Les citadins, altérés
d’air pur, se sont jetés dans la vie rustique, tandis que le
cultivateur, friand de respirer un air plus capiteux, courait aux
grandes villes. Les deux éléments nécessaires de toute civilisation se
sont ainsi complétés l’un par l’autre, en s’aiguisant l’un contre
l’autre.
L’initiative d’un tel progrès, disons-le hautement pour être juste,
appartient à la bourgeoisie, à cette catégorie d’ouvriers ou de
villageois arrivés qui constitue le fond honnête, laborieux et studieux
des sociétés modernes. Cette classe intermédiaire, raillée par l’orgueil
d’en haut et dénigrée par la jalousie d’en bas, n’a pas seulement
réconcilié notre siècle avec la nature: elle a entrepris la nature
elle-même et l’a poussée résolument dans la grande voie du progrès.
Le mouvement a commencé dans la banlieue des grandes villes; c’est là
que des négociants de premier ordre et des manufacturiers de distinction
ont honoré leur loisir et justifié leur opulence en cultivant les belles
fleurs, les fruits parfaits, les animaux choisis. La bourgeoisie a
prêché d’exemple, elle a fait les expériences, les dépenses, la
propagande; elle a pris soin de diriger et d’éclairer les braves gens
qui la nourrissent; elle a bien mérité, et j’espère, en considération
d’un tel bienfait, qu’elle ne sera pas encore anéantie demain matin.
Le branle était donné par quelques amateurs, simples _dilettanti_ de la
nature, quand les savants, race plus réfléchie et naturellement plus
tardive, se mirent de la partie. En fondant la Société d’acclimatation,
Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire suivait l’esprit de son temps, mais il le
dominait de haut, comme Pierre-le-Grand lorsqu’il fonda une Académie des
sciences dans un pays où très peu d’hommes savaient lire.
Oui, sans doute, le but que vous poursuivez sur les traces de ce grand
homme de bien est l’introduction méthodique de toutes les espèces
animales et végétales qui peuvent vivre en France et que la nature a
oublié d’y faire naître. Mais, comme un touriste qui s’élance à
l’escalade du mont Blanc ne dédaigne pas de cueillir une fleur de
rhododendron sur la route, vous ne vous écartez pas de votre but si vous
acclimatez, chemin faisant, dans les villages isolés, arriérés,
déshérités de tout, les cultures qui prospèrent autour des grandes
villes. Les aventures coûteuses de la grande importation ne doivent pas
faire tort à la petite importation, modeste et sûre, qui s’opère de
canton à canton, de commune à commune.
Cette entreprise de moyenne grandeur, mais d’intérêt actuel et de profit
immédiat, n’a pas été négligée, Dieu merci. Votre Société, messieurs,
sans perdre de vue sa grande œuvre, sans négliger ni les semis
d’eucalyptus, ni les couvées d’autruches, ni la reproduction des yacks,
des antilopes et des kanguroos, poursuit modestement une besogne de tous
les jours qui consiste à mettre en lumière, à prôner et à répandre
partout les meilleures semences et les types les plus irréprochables.
Elle ne croit pas déroger en peuplant d’animaux choisis nos étables et
nos basses-cours, en multipliant les plus purs échantillons de la race
canine, en distribuant la graine des belles fleurs, anciennes ou
nouvelles, en exposant toute l’année, à quelques enjambées de Paris, un
incomparable modèle de jardin.
Je ne sais pas si vous vous rendez justice à vous-mêmes et si vous
estimez à leur prix les excellentes choses que vous avez déjà faites. En
croirez-vous un homme qui n’était pas des vôtres le mois dernier, qui
vous a jugés du dehors et s’honore d’avoir subi une attraction heureuse?
Me croirez-vous si je vous dis qu’en peu d’années votre Société a ramené
des milliers de citadins au goût de la nature et inculqué à des milliers
de villageois le sentiment du mieux, l’esprit de sélection? Vous
introduisez la campagne dans les habitations de la ville et vous
urbanisez l’entourage, les habitudes, le labeur même du campagnard.
Sans mener grand bruit et sans faire plus de mouvement qu’il ne sied aux
ouvriers d’une œuvre sérieuse, vous avez étendu votre influence très
loin, jusqu’au pays de mon grand-père. Je ne dis pas jusqu’à son jardin,
car il n’est plus à nous: on l’a coupé en morceaux et il n’en reste
rien, pour ainsi dire. Mais à cent mètres de là, vers l’entrée du
village, j’aurais pu vous conduire, en 1870, chez un disciple de la
Société d’acclimatation.
C’est le plus jeune fils du grand-père, un de mes oncles, qui, après une
vie laborieuse et ballottée, avait voulu mourir au gîte, dans son
village natal. De la maison, je ne dis rien, sinon qu’elle était gaie,
commode, assortie aux besoins d’une vie simple et aisée. Un petit bout
de serre, modeste transition, reliait le salon à un parterre étroit,
mais bien dessiné, où les plus belles fleurs de l’horticulture moderne
s’épanouissaient en corbeilles sur un _ray grass_ uni comme un velours.
Mon grand-père n’en eût pas reconnu une seule; il aurait dit comme le
patriarche Vilmorin parlant à notre digne et honoré président, M. Drouin
de Lhuys, dans son magnifique jardin de Verrières: «Ces fleurs-là ne
sont pas celles de ma jeunesse; je me sens tout dépaysé au milieu
d’elles et il me semble que mes enfants ont été changés en nourrice.»
Un potager correct venait ensuite, avec de bonnes bâches pour la culture
des primeurs, de beaux carrés couverts de menue paille et plantés de
légumes fins, choux-fleurs, artichauts, petits pois échelonnés de
quinzaine en quinzaine, sans compter un double rang de framboisiers qui
portaient fruit jusqu’à l’automme, et des fraises dont l’une aurait fait
le dessert d’un gourmand.
Dans un troisième enclos coupé de petits murs parallèles, les
abricotiers, les pêchers, les brugnons, les cerisiers, les poiriers, les
pommiers, les vignes, tous plants choisis chez les meilleurs
pépiniéristes de Nancy, de Metz et de Bolwiller, étaient taillés en
cordons, en palmettes, en fuseaux, en gobelets, en pyramides.
Pas un arbre qui ne fût jeune ou rajeuni; pas un espalier qui ne fût
abrité par un auvent; toute récolte à peu près mûre était couverte d’un
filet.
Dans l’étable, une vache suisse, luisante de santé et de propreté,
donnait vingt-cinq litres de lait tous les jours. La basse-cour était
peuplée de gros canards normands, d’oies de Toulouse, de lapins béliers
et de ces braves poules de la Wantzenau qui sont l’orgueil de l’Alsace.
Un petit réduit propret, aéré, et nullement parfumé (c’est un éloge),
servait de boudoir à deux amours de petits cochons anglais, frais comme
des roses et ronds comme des pommes.
Bêtes et gens, et les arbres eux-mêmes vivaient en joie dans cet heureux
petit coin, et l’auteur de tant de merveilles, votre élève inconnu,
messieurs, commençait, lui aussi, à tenir école de progrès lorsqu’il
fallut opter entre la maison qui lui était chère et la patrie qui lui
était sacrée.
Personne ne l’a chassé, il ne tenait qu’à lui de rester le plus heureux
des propriétaires; il préféra rester le plus malheureux des Français.
Du reste, il n’a voulu ni vendre ni louer son petit bien: il a fermé la
porte en présence de la famille assemblée, et il a dit à ses enfants:
«Baisez le seuil de la maison qui vous a vus naître, mais ne lui dites
pas adieu, car Dieu sait que vous y reviendrez un jour!»