envoya un homme de son escorte donner l'ordre à ses troupes de se mettre
en marche afin de traverser la chaussée, large d'environ trente pieds,
parfaitement plane, recouverte d'herbe fine et accessible aux regards
d'un bout à l'autre. Neroweg se sentit rassuré; néanmoins se souvenant
des rochers de Glen-Clan, il ordonna prudemment à plusieurs cavaliers de
précéder de cent pas les troupes. Celles-ci, à la suite de leur chef,
commençant de défiler sur la chaussée, elle fut bientôt couverte de
troupes dans toute sa longueur; au loin l'on voyait massées depuis le
pied jusqu'au sommet de la colline les dernières cohortes de l'armée,
s'ébranlant à mesure qu'arrivait leur tour de passage. Soudain, de loin
en loin et du milieu de plusieurs massifs de roseaux, disséminés le long
de la langue de terre, s'élevèrent des cris d'oiseaux de nuit, cris
semblables à ceux qui avaient déjà retenti sur la cime des rochers de
Glen-clan. À ce signal les coups sourds et réitérés de plusieurs cognées
semblèrent répondre, puis la chaussée, en différents endroits,
s'effondra sous les pieds des soldats; malheur à ceux qui se trouvèrent
sur ces espèces de trappes, construites de poutres et de fortes claies
cachées sous une couche de terre gazonnée; cette invention, due à
Vortigern, qui durant ses longues veillées d'hiver s'amusait au
charronnage; cette invention fort simple était d'un succès certain; ces
ponts mobiles pouvaient ou supporter le poids des troupes qui les
traversaient, ou basculer sous leurs pas, si l'on coupait à coups de
hache certaines énormes chevilles de bois, seul point d'appui de ces
planchers volants. Vortigern et bon nombre d'hommes de sa tribu, plongés
dans l'eau jusqu'au cou, s'étaient tenus immobiles, muets, invisibles au
milieu des roseaux qui à l'endroit des trappes bordaient la jetée.
Lorsqu'elle fut entièrement couverte de soldats Franks, les haches
jouèrent, les chevilles, tombèrent, et elle se trouva soudain coupée par
plusieurs tranchées de vingt pieds de largeur au fond desquelles
s'entassèrent pêle-mêle piétons, cavaliers et chevaux, reçus dans leur
chute sur la pointe aiguë d'une grande quantité de pieux enfoncés à
fleur d'eau. À l'aspect de ces terribles piéges s'ouvrant sous leurs
pas, aux cris féroces des blessés, un effroyable désordre suivi d'une
terreur panique se répand parmi les Franks; croyant la chaussée partout
minée, ils refluent éperdus les uns sur les autres, soit en avant, soit
en arrière des tranchées; les chevaux épouvantés se cabrent, se
renversent, ou furieux s'élancent dans le marais où ils disparaissent
avec leurs cavaliers. Au plus fort de la déroute, Vortigern et ses
Bretons, choisis parmi les meilleurs archers, se dressent du milieu des
roseaux et font pleuvoir une grêle de traits sur cet amoncellement de
guerriers éperdus de frayeur, se foulant aux pieds ou écrasés par les
chevaux; d'autres cris de guerre lointains répondent à l'appel de
Vortigern, et une foule de Bretons sortis de la lisière de la forêt se
rangent en bataille sur la rive du marais, prêts à disputer aux Franks
le passage, s'ils osaient le tenter. La vue de ces nouveaux ennemis
porte à son comble la panique des troupes de Neroweg; au lieu de marcher
vers la lisière de la forêt, elles tournent casaque afin de rejoindre le
gros de l'armée encore massée sur la colline, et se ruent de ce côté
avec une telle furie que la profondeur des tranchées est bientôt comblée
par les corps d'une foule de guerriers blessés, mourants ou morts, et
cet entassement de cadavres sert de pont aux fuyards criblés de traits
par les Bretons. Alors Vortigern et ses vaillants répètent ce chant de
guerre dont avaient déjà retenti les défilés de Glen-Clan: «--Ce matin,
nous disions:--Combien sont-ils ces Franks?--Combien sont-ils ces
barbares?--Ce soir, nous disons:--Combien étaient-ils ces
Franks?--Combien donc étaient-ils ces barbares?»
LA FORÊT DE CARDIK.
--Quelle guerre! quelle guerre!--disaient les guerriers de
Louis-le-Pieux, laissant à chaque pas les ossements de leurs compagnons
au milieu des rochers et des marais de l'Armorique. Quelle guerre!
chaque haie des champs, chaque fossé des prairies cache un Breton au
coup d'oeil sûr, à la main ferme: la pierre de la fronde, la flèche de
l'arc sifflent et ne manquent jamais le but... Quelle guerre! Le creux
des précipices, la vase des eaux dormantes, engloutissent les cadavres
des soldats franks; pénètrent-ils dans les forêts, le danger redouble;
chaque taillis, chaque cime d'arbre recèle un ennemi. Aussi la veille,
n'osant pénétrer dans la forêt de Cardik, soudain environnée d'une
ceinture de braves, Neroweg, échappé au désastre du marais de Peulven,
Neroweg a fui en disant:--Quelle guerre! quelle guerre!--La nuit, il l'a
passée, ainsi que son armée, de plus en plus amoindrie, la nuit il l'a
passée sur les collines, où il ne redoutait pas d'embuscades. Voici
l'aube; la honte, la rage au coeur, songeant à sa déroute de la veille,
le chef frank fait sonner trompettes et clairons. À la tête de ses
guerriers il traverse de nouveau la jetée du marais; il veut pénétrer de
vive force dans la forêt de Cardik. Piétons et cavaliers foulent de
nouveau les cadavres entassés dans la profondeur des tranchées; aucune
embuscade n'a retardé le passage des Franks. Au lever du soleil les
dernières phalanges ont traversé le marais, toutes les troupes de
Neroweg sont développées sur la lisière de la forêt; elle sert de
retraite aux Gaulois armoricains; ils s'y sont retirés la veille. Ces
bois séculaires s'étendent à l'ouest jusqu'aux bords escarpés d'une
rivière qui se jette dans la mer, et à l'est, jusqu'à d'insondables
précipices. Furieux de sa défaite de la veille, espérant piller les
richesses enfouies au pied des pierres druidiques, le chef frank peut à
peine contenir son ardeur farouche; toujours accompagné du moine,
grièvement blessé la veille, il s'avance vers la forêt: les chênes, les
ormes, les frênes, les bouleaux pressent leurs troncs gigantesques,
entrelacent leurs branchages; entre ces troncs, ce ne sont que taillis,
ronces, broussailles; une seule route tortueuse s'offre à la vue de
Neroweg; il s'y engage; c'est à peine si le jour peut pénétrer cette
voûte de verdure, formée par les cimes touffues des grands arbres. Des
fourrés de houx de sept à huit pieds d'élévation bordent le chemin,
leurs feuilles épineuses rendent ces retraites impénétrables. Les
soldats, ne pouvant s'écarter ni à droite ni à gauche, sont forcés de
suivre ce défilé de verdure, encore frappés du souvenir de leurs
désastres récents, ils s'avancent avec défiance à travers la sombre
forêt de Cardik, se parlant à voix basse, et de temps à autre
interrogeant d'un regard inquiet la cime touffue des arbres ou les
taillis des bords de la route. Cependant rien n'a jusqu'alors justifié
la crainte des cohortes; le bruit sourd et cadencé de leur marche, le
cliquetis de leurs armures, troublent seuls le silence de la forêt. Ce
silence même redouble le vague effroi des Franks; ils étaient d'abord
silencieux aussi les défilés de Glen-Clan et le marais de Peulven! Déjà
plus de la moitié de l'armée est engagée dans ces grands bois lorsqu'à
l'un des détours de la route, Neroweg, qui marchait en tête, accompagné
du moine, s'arrête tout à coup... Aussi loin que sa vue peut s'étendre,
devant lui, à gauche, à droite, il voit un immense abattis d'arbres; des
chênes, des ormes de cent pieds de hauteur et quinze ou vingt pieds de
tour, tombés sous la cognée des bûcherons, couvraient le sol, tellement
enchevêtrés dans leur chute, que leurs branches énormes, leurs troncs
gigantesques, formaient une barrière infranchissable à la cavalerie; les
gens de pieds seuls auraient pu, après des peines inouïes, escalader ces
obstacles et s'y frayer un passage à coups de hache.--Ah! quelle
guerre!--s'écria de nouveau Neroweg en fermant les poings.--Après le
défilé, le marais! après le marais, la forêt! À peine me restera-t-il le
tiers de mes troupes lorsque je rejoindrai les autres chefs... Oh!
Gaulois indomptables! Bretons endiablés! que les flammes de l'enfer vous
soient ardentes!
--Ils y brûleront, les idolâtres! jusqu'au jour du dernier jugement, car
ils méprisent la foi catholique!--s'écria le moine.--Courage, Neroweg!
courage! ce dernier obstacle surmonté, nous arriverons aux landes de
Kennor. Là nous rallierons les deux corps de l'armée de Louis-le-Pieux,
et nous pénétrerons dans la vallée de Lokfern, où nous exterminerons,
jusqu'au dernier, ces maudits Armoricains.
--Est-ce le courage qui me manque, moine insensé?--s'écria Neroweg
furieux.--M'as-tu vu manquer de vaillance? Toi qui nous conduis, tu nous
as déjà fait tomber deux fois dans des embuscades. Par le grand saint
Martin! tu serais d'accord avec l'ennemi que tu ne nous aurais pas
autrement guidés!
--Ces périls, ne les ai-je pas bravés avec toi?--répondit
dédaigneusement le prêtre en montrant son bras gauche soutenu par une
écharpe ensanglantée.--Cette blessure reçue hier dans le marais de
Peulven, ne te répond-elle pas de ma bonne foi? Quant à ces abattis
d'arbres, quoiqu'ils nous paraissent s'étendre à perte de vue, ils sont
peut-être plus bornés que nous ne le pensons.
--Qu'importe! comment trouver une autre route que celle-ci? la seule,
as-tu dit, qui traverse cette forêt, partout ailleurs impraticable à une
armée.--Le moine, hochant la tête d'un air pensif, ne répondit rien. Les
troupes commençaient de murmurer, en proie au découragement et à une
terreur croissante, lorsque trois cris d'oiseaux nocturnes dominèrent le
tumulte. Aussitôt, de derrière les abattis d'arbres, et du faîte de ceux
qui bordaient la route, les frondeurs et les archers bretons, embusqués,
assaillirent les Franks d'une nuée de pierres et de flèches; d'énormes
branches sciées au sommet des chênes s'en détachaient, et tombant,
écrasaient ou mutilaient les soldats: nouvelle panique, nouveau carnage
des Franks; cavaliers renversés de leurs montures, piétons broyés sous
les pieds des chevaux, soldats aveuglés, déchirés en se précipitant
effarés au milieu des fourrés de houx hérissés de pointes. Quel doux
spectacle pour les yeux d'un Gaulois de l'Armorique! Gémissements des
mourants, imprécations des blessés, menaces de mort contre le moine
accusé de trahison... Quel doux concert à l'oreille d'un Gaulois de
l'Armorique! Le carnage allait croissant au milieu de cette panique,
lorsque Vortigern, tenant son arc d'une main et s'attachant de l'autre à
l'une des branches qui dominaient le point le plus élevé de l'abattis
d'arbres, parut aux yeux des Franks; sa voix sonore fit entendre ces
paroles:--Et maintenant, maudits, traversez, si vous le pouvez, cette
forêt; nos carquois sont vides; nous allons vous attendre aux abords de
la vallée de Lokfern!--Puis avisant le chef des Franks, qui, descendu de
cheval, opposait aux pierres et aux traits des assaillants son grand
bouclier blanc, où se voyaient peintes trois serres d'aigles dorées,
Vortigern, reconnaissant à cet emblème un fils des Neroweg, poussa une
exclamation de surprise et de haine, ajusta sur la corde de son arc sa
dernière flèche, et la lançant au chef des guerriers, s'écria:--Moi,
descendant de Joël, je t'envoie ceci à toi, descendant de Neroweg, tué
par mon aïeul Karadeuk-le-Bagaude.--La flèche siffla, et effleurant la
bordure inférieure du bouclier du Frank, lui traversa le genou
au-dessous du cuissard. À cette vive douleur, Neroweg, tombant
agenouillé, s'écria, désignant le Gaulois à plusieurs arbalétriers
saxons:--Tirez! tirez sur ce bandit!
Trois flèches saxonnes volèrent, deux d'entre elles s'enfoncèrent en
vibrant dans la branche d'arbre à laquelle se tenait Vortigern; mais le
troisième trait l'atteignit au bras gauche. Le descendant de Joël,
arrachant aussitôt de sa plaie le fer acéré, le rejeta sanglant contre
les Franks avec un geste de méprisant défi, et disparut derrière les
branchages. Par trois fois, le cri de l'oiseau nocturne se fit entendre
dans la forêt, et les Bretons se dispersèrent par des sentiers connus
d'eux seuls, chantant ce vieux bardit de guerre, qui se perdit peu à peu
dans l'éloignement:«--Ce matin, nous disions:--Combien sont-ils, ces
Franks?--Combien sont-ils ces barbares?--Ce soir, nous disons:--Combien
étaient-ils ces Franks?--Combien donc étaient-ils ces barbares?»
LES LANDES DE KENNOR.
Elles ont environ quatre lieues de longueur et trois lieues de largeur,
les landes de Kennor; elles forment un vaste plateau; il s'abaisse au
nord vers la vallée de _Lokfern_; il est borné à l'ouest par une large
rivière qui, à peu de distance, se jette dans la mer armoricaine; la
forêt de Cardik et les dernières pentes de la chaîne du _Men-Brèz_
bordent ces landes; elles sont couvertes, dans toute leur étendue, de
bruyères hautes de deux à trois pieds, l'ardent soleil caniculaire les a
presque desséchées. Unie comme un lac, cette plaine immense, nue,
déserte, offre un aspect désolé. Un vent violent, soufflant de l'est,
fait onduler, comme des flots, les hautes bruyères couleur de feuilles
mortes. Le ciel, par cette journée de vent et de hâle, est d'un azur
éclatant; le soleil d'août inonde de sa lumière torride ce désert, dont
le silence est seulement parfois troublé par l'aigre cri des cigales ou
par les longs gémissements de la bise qui siffle dans ces landes.
Bientôt, longeant le bord de la rivière, une masse noire, confuse,
paraît, s'étend, s'augmente, et se dirige vers le centre de la plaine de
Kennor. C'est un des trois corps de l'armée que Louis-le-Pieux conduit
en personne contre les Gaulois bretons. Longtemps avant son apparition,
d'autres troupes, formées en cohortes compactes, descendaient à l'est
les dernières pentes de la chaîne du _Men-Brèz_, s'avançant aussi vers
la plaine, lieu marqué pour la jonction des trois armées qui avaient
envahi l'Armorique, incendiant, ravageant le pays sur leur passage et
repoussant les populations vers la vallée de Lokfern. Seules, les
troupes de Neroweg, engagées dans la forêt de Cardik depuis le matin,
manquaient encore à ce rendez-vous. Enfin elles sortent en désordre des
bois et se reforment en phalanges. Après des fatigues et des travaux
inouïs, se frayant un passage la hache à la main, abandonnant la
cavalerie, obligée de rebrousser chemin vers les marais de Peulven, les
troupes de Neroweg sont parvenues à traverser la forêt, diminuées
presque de moitié, autant par les pertes subies dans le passage des
défilés et des marais, que par la défection de nombreuses cohortes qui,
dans leur panique croissante, et malgré les ordres de leurs chefs, ont
suivi le mouvement de retraite de la cavalerie. Ces trois corps d'armée
se sont aperçus; leur marche converge vers le centre de la plaine; déjà
la distance qui les sépare s'est tellement amoindrie, que de l'un à
l'autre de ces corps, on voit miroiter au soleil les armures, les
casques et le fer des lances. Les phalanges de Louis-le-Pieux,
descendues les premières dans la plaine par les pentes du _Men-Brèz_
firent halte, afin d'attendre des autres corps. Ces troupes
démoralisées, décimées comme celles de Neroweg, ensuite de leur longue
marche à travers des périls, des embûches de toutes sortes, reprenaient
cependant courage. Elles allaient, cette fois, combattre en plaine,
après avoir traversé cet immense plateau, que l'on pouvait mesurer des
yeux dans toute son étendue; il ne devait cacher aucun piége; cette
dernière bataille allait mettre fin à la guerre; les Bretons acculés
dans la vallée de Lokfern seraient écrasés par des forces trois ou
quatre fois supérieures aux leurs. Les premières cohortes des deux
armées venant des bords de la rivière et de la forêt, allaient se
confondre avec les troupes de Louis-le-Pieux... Soudain vers l'est d'où
soufflait un vent sec et violent, de petits nuages de fumée, d'abord
presque imperceptibles, s'élèvent, de loin en loin, sur les confins de
la lande qui se prolongeait jusqu'à la dernière pente du _Men-Brèz_;
puis ces points fumeux s'étendant, se reliant entre eux sur un
développement de plus de deux lieues, forment peu à peu une immense
ceinture de fumée noirâtre, rougie d'ardents reflets... Le feu vient
d'être allumé en cent endroits à la fois par les Gaulois bretons dans
les bruyères desséchées des landes de Kennor! Poussée par la violence de
la bise, cette houle de flammes, embrassant bientôt l'horizon de l'est
au midi, des versants du _Men-Brèz_ à la lisière de la forêt, s'avance,
rapide comme les grandes marées que le souffle du veut précipite
encore... Épouvantés à la vue de ces flots embrasés qui arrivent sur
leur droite avec la vitesse de l'ouragan, les Franks hésitent un moment:
à leur gauche est une rivière profonde, derrière eux la forêt de Cardik,
devant eux la pente du plateau qui s'abaisse vers la vallée de Lokfern;
Louis-le-Pieux, se sauvant à toute bride dans la direction de cette
vallée, donne à ses troupes le signal de la fuite, espérant sortir du
plateau avant que les flammes, envahissant la lande entière, aient coupé
tout passage à l'armée. La cavalerie, impatiente d'échapper au péril,
rompt ses rangs, suit l'exemple du roi frank, traverse les cohortes
d'infanterie, les culbute, leur passe sur le corps. Elles se débandent;
le désordre, le tumulte, la terreur sont à leur comble: les flots de feu
avancent, avancent toujours... La course la plus impétueuse ne saurait
longtemps les devancer. L'immense nappe de feu atteint d'abord les
soldats renversés, mutilés par le choc de la cavalerie, enveloppe
ensuite le gros de l'armée; en un instant, les phalanges effarées sont
dans la flamme jusqu'au ventre. Par la vaillance de nos pères! c'est
l'enfer des damnés en ce monde! douleurs atroces! inouïes! gai spectacle
pour l'oeil d'un Gaulois breton! des cavaliers franks, bardés de fer,
tombés de leurs chevaux, grillent dans leur armure rougie, comme tortues
dans leurs écailles; des piétons font des sauts réjouissants pour
échapper au flot embrasé; il les rejoint, les devance; leurs pieds,
leurs jambes, brûlés jusqu'aux os ne peuvent plus les soutenir, ils
s'affaissent, ils tombent dans la fournaise en poussant des hurlements
affreux; des chevaux, malgré leur course haletante, sentant la flamme
qui les poursuit dévorer leur flancs et leurs entrailles, deviennent
furieux; frappés de vertige, ils se cabrent, se renversent sur leurs
cavaliers; chevaux et cavaliers roulent au milieu du feu: les chevaux
hennissent, les hommes gémissent ou hurlent; un immense concert
d'imprécations, de cris de douleur et de rage, monte vers l'azur du ciel
avec la flamme de ce magnifique hécatombe de guerriers franks! Oh!
qu'elle était belle à voir, la lande de Kennor, rouge et fumante encore,
une heure après son embrasement, qui avait mis en braise jusqu'aux
racines des bruyères! Splendide brasier de trois lieues d'étendue!
couvert de milliers de débris humains, informes, calcinés, chaude curée,
au-dessus de laquelle tournoyaient déjà les bandes de corbeaux de la
forêt de Cardik. Gloire à vous, Bretons! plus d'un tiers de l'armée des
Franks a trouvé la mort dans les landes de Kennor.
--Quelle guerre! quelle guerre!--disait aussi Louis-le-Pieux.--Oui,
guerre impitoyable, guerre sainte, trois fois sainte, d'un peuple qui
défend sa liberté, sa famille, son champ, son foyer! O terre antique des
Gaules! vieille Armorique! mère sacrée! tout devient arme pour tes rudes
enfants! rochers, précipices, marais, bois, landes enflammées! O
Bretagne à demi glacée par le poison mortel du souffle catholique!
Bretagne trahie, frappée au coeur, frappée à mort par l'épée des rois
franks, perdant ton généreux sang par la poitrine de tes enfants, tu
subiras peut-être le joug des conquérants et des prêtres de Rome; mais
les os de tes ennemis écrasés, noyés, brûlés dans cette lutte suprême,
diront à nos descendants la résistance héroïque de la Gaule armoricaine!
LA VALLÉE DE LOKFERN.
L'armée des Franks, décimée par l'incendie de la lande de Kennor, avait
fui en désordre dans la direction de la vallée de _Lokfern_ que dominait
l'immense plateau où s'étaient réunis les trois corps de troupes.
Échappée au désastre, emportée par l'impétuosité de sa course, une
partie de la cavalerie franque, suivant _Louis-le-Pieux_ dans sa course
précipitée, arriva la première aux confins du plateau. Là, les
cavaliers, poussés par la terreur, et ne songeant qu'à se dépasser les
uns les autres, virent au-dessous d'eux, au pied du versant qu'il leur
fallait descendre pour l'attaquer, la nombreuse cavalerie bretonne,
rangée en bataille et commandée par Morvan et Vortigern, cavalerie
rustique, mais intrépide, aguerrie et parfaitement montée. Les Franks,
entraînés sur la pente rapide du vallon par la fougue de leurs chevaux,
et ne pouvant les maîtriser, afin de se reformer en ordre d'attaque,
s'élancèrent à toute bride en masses confuses, dans l'espoir d'écraser
la cavalerie ennemie sous l'irrésistible élan de cette descente
impétueuse; mais soudain se divisant en deux corps, commandés l'un par
Morvan, l'autre par Vortigern, les cavaliers armoricains prirent la
fuite à droite et à gauche, au lieu d'attendre les Franks. Le vaste
espace qui s'étendait du pied de la colline à la rivière, se trouvant
ainsi dégagé par la volte subite et rapide des Gaulois, les premiers
rangs des Franks purent à grand'peine arrêter leurs chevaux à cent pas
du bord de la Scoër. Alors Morvan et Vortigern, profitant du désordre
des ennemis, successivement arrêtés par la largeur de la rivière,
revinrent au combat, les prirent en flanc, à droite, à gauche, les
chargèrent avec furie, et en firent un effroyable carnage, culbutant
dans les eaux les Franks qui échappaient à leurs sabres ou à leurs
haches. Pendant ce combat acharné, les débris de l'infanterie de
Louis-le-Pieux, fuyant aussi la lande embrasée de Kennor, arrivèrent
tour à tour en désordre; mais, ces troupes, se reformant en cohortes sur
le sommet des versants de la vallée, s'élancèrent sur les cavaliers
bretons d'abord vainqueurs, et, changeant la face du combat, cette
réserve les écrasa sous le nombre; de l'autre côté de la rivière, leur
dernière barrière, était rangée la rustique infanterie gauloise,
laboureurs, bergers, bûcherons, armés de piques, de faux, de haches, les
plus exercés portant l'arc et la fronde. Derrière eux, dans une enceinte
défendue par des abattis de bois et des fossés, étaient rassemblés les
femmes, les enfants des combattants; ces familles éplorées fuyant devant
l'invasion, avaient emporté leurs objets les plus précieux, et
attendaient dans une angoisse terrible l'issue de cette dernière
bataille.
* * * * *
Pleure! pleure! Bretagne, et pourtant glorifie-toi! Tes fils écrasés par
le nombre ont résisté jusqu'à la fin! tous sont tombés blessés ou morts
en défendant leur liberté! La rivière était en un endroit guéable pour
l'infanterie; le moine qui avait guidé Neroweg indiqua aux troupes de
Louis-le-Pieux ce passage, et elles le traversèrent après
l'extermination de la cavalerie de Morvan. Les Armoricains, rangés sur
l'autre rive de la Scoër, défendirent héroïquement le terrain pied à
pied, homme à homme, se repliant vers l'enceinte fortifiée, dernier
refuge de leurs familles. Les soldats catholiques de Louis-le-Pieux, le
catholique, marchant sur des monceaux de cadavres, assaillirent
l'enceinte fortifiée dont tous les défenseurs étaient tués ou blessés.
Les Franks, selon leur coutume, égorgèrent les enfants, violèrent les
femmes et les filles dans le sang de leurs proches, les dépouillèrent et
les emmenèrent esclaves dans l'intérieur de la Gaule. _Ermold le Noir_,
un moine, compagnon de Louis-le-Pieux dans cette guerre impie (toujours
les gens d'église), en a écrit le récit en vers latins. Il raconte de la
sorte la mort de Morvan: «--Bientôt le bruit se répand que la tête du
chef des Bretons a été apportée au roi des Franks.--Les Franks accourent
en poussant des cris de joie pour contempler ce spectacle;--l'on se
passe de main en main la tête sanglante de Morvan, horriblement déchirée
par le glaive qui l'a séparée du tronc.--_L'abbé_ Witchaire est appelé
pour reconnaître si c'est bien celle du chef des Bretons.--Le moine
jette de l'eau sur cette tête;--l'ayant lavée, il en écarte la longue
chevelure et déclare qu'il reconnaît les traits de Morvan.--Ainsi la
Bretagne, qui était perdue pour les Franks, est de nouveau placée sous
leur dépendance[E].»
* * * * *
Vortigern, petit-fils d'Amael, a écrit ce récit de la guerre des Franks
contre la Bretagne: laissé pour mort sur les rives de la Scoër,
lorsqu'il a repris ses sens, un jour et une nuit s'étaient passés depuis
la défaite des Bretons. Quelques druides chrétiens, guidés par
Caswallan, qui, blessé, avait cependant échappé au massacre, vinrent sur
le champ de bataille recueillir les blessés survivants. Vortigern fut de
ce nombre; il apprit que sa soeur Noblède, femme de Morvan, et quelques
autres femmes et jeunes filles réfugiées dans l'enceinte fortifiée,
s'étaient donné la mort pour se soustraire aux outrages des Franks et à
l'esclavage. Vortigern, après que l'abbé Witchaire avait eu quitté la
maison de Morvan, afin d'aller annoncer à Louis-le-Pieux le refus des
Gaulois armoricains au sujet du tribut qu'il exigeait d'eux, Vortigern
était retourné avec sa femme et ses enfants, près de Karnak, pour y
moissonner ses champs. La moisson faite, il laissa sa famille dans la
maison de ses pères, et alla rejoindre Morvan afin de combattre l'armée
de Louis-le-Pieux. Vortigern, à peine guéri de ses blessures, revint à
Karnak, où il retrouva sa femme et ses enfants; les Franks n'avaient pas
osé pousser leur invasion au delà des vallées de Lokfern, laissant
l'Armorique ravagée, dépeuplée de ses plus courageux défenseurs, mais
non soumise et n'attendant que le moment de se révolter de nouveau.
Vortigern a joint cette légende aux autres récits de sa famille, ainsi
que _les deux pièces de monnaie karolingiennes_, don de Thétralde, une
des filles de Karl-le-Grand. Ce jour-ci, 20 novembre de l'année 818, les
pieuses reliques de la famille de Joël se composent de la _faucille
d'or_ d'Hêna, de la _clochette d'airain_ de Guilhern, du _collier de
fer_ de Sylvest, de _la croix_ de Geneviève, de l'_alouette de casque_
de Scanvoch, de la _garde de poignard_ de Ronan le Vagre, de _la crosse
abbatiale_ de Bonaïk l'orfévre, et des _pièces de monnaie
karolingiennes_ de Vortigern.
FIN DES PIÈCES DE MONNAIE KAROLINGIENNES.
Moi, fils aîné de Vortigern, j'écris ici la date de la mort de mon père.
Je l'ai perdu hier, le cinquième jour du mois de février 889.--La
Bretagne a vu de tristes temps et notre famille de plus tristes jours
encore, par la division de mes deux frères: l'un a quitté notre pays
pour s'en aller dans les pays du nord avec les _pirates North-mans_; le
coeur me saigne à ces souvenirs, je n'ai ni le courage ni la volonté
d'écrire ici ces lamentables récits; peut-être mon fils aîné, Gomer,
aura-t-il un jour ce courage et cette volonté qui me manquent.
FIN DU CINQUIÈME VOLUME.
Les Notes et la Table de ce volume sont renvoyées à la fin du sixième
volume.
Paris.--Imprimerie de madame veuve Dondey-Dupré, rue
Saint-Louis, 46, au Marais.
[Illustration: Le Supplice de Brunehaut.]
[Illustration: Septimine la Coliberte.]
[Illustration: Le Supplice de Broute-saule.]
[Illustration: Le Vieil orfèvre.]
[Illustration: Vortigern le jouvenceau.]
[Illustration: Vortigern le jouvenceau et Téthralde fille de Charlemagne.]
End of Project Gutenberg's Les mystères du peuple, Tome V, by Eugène Sue