«Lafitte, novembre 1857
»Je reprends, après un long temps écoulé, le manuscrit de ces Mémoires,
composés par ma mère il y aura bientôt quarante ans. Je relis avec
attention cet ouvrage, que je lègue, avec le devoir de le publier, à mes
fils et à leurs enfants. Ce sera, je crois, un utile témoignage
historique. Ce sera certainement, avec sa correspondance, le plus
intéressant monument de l'esprit, je ne dis pas assez, de l'âme d'une
femme supérieure et bonne. Il me semble qu'il perpétuera le souvenir de
ma mère.
»À quelque époque que ces Mémoires paraissent, j'augure qu'ils ne
trouveront pas le public entièrement prêt à les accueillir sans
réclamation, et avec une satisfaction complète de tout point. Lors même
que la restauration impériale, à laquelle nous assistons, n'aurait pas
un long avenir, et ne serait pas, ce que j'espère, le gouvernement
définitif de la France de la Révolution, je soupçonne que, soit équité,
soit orgueil, soit faiblesse, soit illusion, la France, prise en masse,
entretiendra assez constamment de Napoléon une opinion un peu exaltée,
qui se prêtera mal au libre examen de la politique et de la philosophie.
Il est de cette nature de grands hommes qui se placent du premier coup
dans la sphère de l'imagination plutôt que dans celle de la raison, et
pour lui la poésie a devancé l'histoire. Puis, par une sympathie un peu
puérile, par une générosité un peu humble, la nation a presque toujours
refusé de lui imputer les maux affreux qu'il a attirés sur elle. C'est
lui qu'elle plaint le plus des malheurs qu'elle a soufferts, et il lui a
paru comme la plus touchante et la plus noble victime des calamités dont
il a été l'auteur. Je sais quels sentiments, excusables et même louables
en un sens, ont pu conduire la France populaire à cette méprise étrange;
mais je sais aussi que la vanité nationale, un certain défaut de sérieux
dans l'esprit, une légèreté peu soucieuse de la raison et de la justice,
sont pour beaucoup dans cette erreur d'un patriotisme peu éclairé.
»En effet, laissons de côté la question de la liberté, puisque, enfin,
la nation aime, selon les temps, à résoudre diversement cette question,
et se fait gloire par intervalles de tenir la liberté pour néant; ne
parlons que le langage de l'indépendance nationale. Comment peut-il
être, aux yeux du peuple, le héros de cette indépendance, celui qui a
deux fois amené l'étranger vainqueur dans la capitale de la France, dont
le gouvernement est le seul depuis cinq cents ans, le seul depuis
l'insensé Charles VI, qui ait laissé la France plus petite qu'il ne
l'avait reçue? Louis XV même et Charles X ont mieux fait.
»Quoi qu'il en soit, je conjecture que la multitude tiendra à son erreur
et _non auferetur ab ea_. Il est donc peu probable que l'esprit dans
lequel ma mère a écrit soit jamais populaire, et tous ses lecteurs ne
seront pas convaincus. Je m'y attends; mais je crois aussi que, dans le
monde où l'on pense, la vérité se fera jour. L'infatuation ne durera pas
sans fin, et, nonobstant certains préjugés opiniâtres, il se formera,
surtout si la liberté revient enfin et nous reste, une opinion éclairée
qui ne jettera aux pieds d'aucune gloire les droits de la raison et de
la conscience publique.
»Mais, devant ces juges plus impartiaux, ma mère le paraîtra-t-elle
assez? Je le crois, s'ils tiennent compte du temps, et se replacent au
sein des sentiments et des idées qui ont inspiré l'écrivain.
»Je n'ai point d'hésitation à livrer ces Mémoires au jugement du monde.
«Plus je vais,» m'écrivait ma mère, «plus je me convaincs que, jusqu'à
ma mort, vous serez mon seul lecteur, et cela me suffit[1]». Et
ailleurs: «Votre père dit qu'il ne connaît personne à qui je puisse
montrer ce que j'écris. Il prétend que personne ne pousse plus loin que
moi le talent d'être _vraie_: c'est son expression. Or donc, je n'écris
pour personne. Un jour, vous trouverez cela dans mon inventaire, et vous
en ferez ce que vous voudrez.» Ce n'était pas qu'elle n'eût quelques
craintes: «Mais savez-vous une réflexion qui me travaille quelquefois?
Je me dis: S'il arrivait qu'un jour mon fils publiât tout cela, que
penserait-on de moi? Il me prend une inquiétude qu'on ne me crût
mauvaise, ou du moins malveillante. Je sue à chercher des occasions de
louer. Mais cet homme a été si _assommateur_ de la vertu, et nous nous
étions si abaissés, que bien souvent le découragement prend à mon âme,
et le cri de la vérité me pousse; je ne connais personne que vous à qui
je voulusse livrer de pareilles confidences[2].»
[Note 1: Lettre du 24 avril 1819. J'ai déjà cité cette
lettre et les suivantes dans l'introduction du premier
volume. (P. R.)]
[Note 2: Lettres du 10 septembre et du 8 octobre 1818.
(P. R.)]
»Je me tiens par ces passages formellement autorisé à léguer au public
l'ouvrage que ma mère m'a laissé en dépôt; et, quant aux opinions dont
il est rempli, les prenant à mon compte, je m'expliquerai librement sur
l'empereur et sur l'Empire. Et je n'en parlerai pas au point de vue
purement politique. Je hais le despotisme, et tout ce que j'en dirais
serait ici sans valeur, puisqu'il s'agit de savoir comment on devait
encore juger l'un et l'autre, quand on avait applaudi au 18 brumaire et
partagé l'empressement confiant de la nation à se départir dans les
mains d'un seul homme du soin de ses propres destinées. Je parle donc
morale, et non politique.
»Traitons d'abord de l'empereur, et n'en parlons qu'avec ceux qui, tout
en trouvant en lui de grands sujets d'admiration, consentent à juger ce
qu'ils admirent.
»Il était vulgaire, sous son règne, de dire qu'il méprisait les hommes.
Les motifs qu'il donnait à l'appui de sa politique, dans ses
conversations, n'étaient pas, en effet, pris d'ordinaire dans les plus
nobles qualités du coeur humain; mais ce qu'il connaissait à merveille,
c'est l'imagination des peuples. Or l'imagination est naturellement
séduite par les belles et grandes choses, et celle de l'empereur, vive
et forte, n'était pas plus qu'une autre inaccessible à ce genre de
séduction. Et comme ses facultés extraordinaires le rendaient capable de
belles et grandes choses, il les employait, avec d'autres, pour captiver
l'imagination de la France, du monde, de la postérité. De là la part
vraiment admirable de sa puissance et de sa vie, et qui n'en considère
que cela ne saurait le placer trop haut. Cependant, un observateur
sévère démêlera que c'est l'intelligence de l'imagination et
l'imagination même, plus que le sentiment purement moral du juste et du
bien, qui ont tout fait. Prenez pour exemple la religion: ce n'est point
sa vérité, c'est son influence et son prestige qui ont dicté ce qu'il a
fait pour elle, et ainsi du reste. Ce n'est pas tout. Dans sa science
méprisante de l'humanité, il lui connaissait deux autres ressorts: la
vanité et l'intérêt; et il s'est appliqué avec une incontestable
habileté à les manier en maître. Tandis que, par l'éclat de ses actions,
par la gloire de ses armes, par une certaine décoration des principes
conservateurs des sociétés, il donnait à son gouvernement ce qu'il
fallait pour que l'amour-propre ne rougît pas de s'y attacher, il
ménageait, il caressait, il exaltait même d'autres sentiments plus
humbles, qui peuvent être souvent irréprochables, mais qui ne sont pas
des principes d'héroïsme et de vertu. L'amour du repos, la crainte de la
responsabilité, la préoccupation des douceurs de la vie privée, le
désir du bien-être et le goût de la richesse, tant chez l'individu que
dans la famille, enfin toutes les faiblesses qui suivent souvent ces
sentiments, quand ils sont exclusifs, trouvaient en lui un protecteur.
C'est à ce point de vue qu'il était surtout pris par l'opinion comme le
main teneur nécessaire de l'ordre. Mais, quand on gouverne les hommes
par les mobiles que je viens de rappeler, et qu'on n'est pas soutenu ou
contenu par le sentiment de la pure et vraie gloire, par l'instinct
d'une âme naturellement franche et généreuse, il est trop facile
d'arriver à penser que l'imagination, la vanité, l'intérêt se payent de
fausse monnaie comme de bonne; que les abus de la force, que les
semblants de la grandeur, que le succès à tout prix obtenu, que la
tranquillité maintenue par l'oppression, la richesse distribuée par la
faveur, la prospérité réalisée par l'arbitraire ou simulée par le
mensonge, qu'enfin tous les triomphes de l'artifice ou de la violence,
tout ce que le despotisme peut arracher à la crédulité et à la crainte,
sont des choses qui réussissent aussi parmi les hommes, et que le monde
est souvent, sans trop de résistance, le jouet du plus fort et du plus
fin. Or rien dans la nature de l'empereur ne l'a préservé de la
tentation que fait toujours éprouver au pouvoir l'emploi de pareils
moyens. Non content de mériter la puissance, il a, quand il ne pouvait
la mériter, consenti à l'extorquer ou à la dérober. Il n'a pas distingué
la prudence de la ruse, ni l'habileté du machiavélisme. Enfin, la
politique est toujours sur la voie de la fourberie, et Napoléon a été un
fourbe.
»La fourberie est, selon moi, ce qui dégrade le plus l'empereur, et
malheureusement avec lui son empire. C'est par ce côté qu'il est fâcheux
pour la France de lui avoir obéi, pour les individus de l'avoir servi,
quelque gloire que la nation ait gagnée, quelque probité et quelque
talent que les individus aient montrés. On ne peut complètement effacer
le malheur d'avoir été la dupe ou le complice, dans tous les cas
l'instrument, d'un système dans lequel la ruse tenait autant de place
que la sagesse et la violence que le génie, d'un système que la ruse et
la violence devaient conduire aux extrémités d'une politique insensée.
Voilà ce dont la France ne veut pas convenir, et c'est un peu dans
l'intérêt de son amour-propre qu'elle exalte la gloire de Napoléon.
»Quant aux individus, eux aussi, ils ont dû naturellement ne pas
s'humilier de ce qu'ils avaient fait ou subi. Ils ont eu raison de ne
pas se reprocher publiquement ce que la nation ne leur reprochait pas,
et d'opposer des services loyalement rendus, l'honnêteté, le zèle, le
dévouement, la capacité, le patriotisme qu'ils avaient manifestés dans
les fonctions publiques, aux reproches outrageants de leurs adversaires,
aux incriminations de partis frivoles ou corrompus, qui avaient moins
fait ou qui avaient fait pis. Les souvenirs de la Convention ou ceux de
l'émigration ne pouvaient en conscience leur être opposés avec avantage,
et, après tout, ils ont bien fait de ne point rougir de leur cause. Leur
justification est dans quelques mots de Tacite, qui, jusque sous le
despotisme, pense que la louange est due, chez le fonctionnaire capable
et ferme, même à ce qu'il appelle _obsequium et modestia_[3].
[Note 3: _Agricola_, XLII. Je me rappelle que, lorsque je
lus ces deux mots dans Tacite, je les ai tout de suite
appliqués à mon père. Ils lui allaient parfaitement.]
»Ces derniers mots conviennent aux honnêtes gens qui ont, comme mes
parents, servi l'empereur sans bassesse et sans éclat. Mais cependant,
lorsque, sous son règne même, les yeux s'étaient ouverts sur le
caractère de son despotisme; lorsque la plainte de la patrie expirante
avait été entendue; lorsque plus tard, en réfléchissant sur la chute
d'un pouvoir dictatorial et sur l'avènement d'un pouvoir
constitutionnel, on s'était élevé à l'intelligence de cette politique
qui ne pose point en ennemis le gouvernement et la liberté, il était
impossible de ne pas revenir avec quelque embarras, avec quelque
amertume de coeur, sur ces temps où l'exemple, la confiance,
l'admiration, l'irréflexion, une ambition permise, avaient poussé et
maintenu de bons citoyens parmi les serviteurs du pouvoir absolu. Pour
qui ne cherche pas à s'aveugler et veut être franc avec lui-même, il est
impossible de se dissimuler ce que la dignité de l'esprit et du
caractère perd sous la pression d'un despotisme même glorieux et
nécessaire, surtout dur et insensé. On n'a rien à se reprocher sans
doute, il le faut ainsi; mais on ne peut se louer ni s'enorgueillir de
ce qu'on a fait, ni de ce qu'on a vu, et plus l'âme s'est
consciencieusement ouverte enfin aux croyances de la liberté, plus on
reporte avec douleur ses yeux sur le temps où elle y demeurait fermée,
vers le temps de la servitude volontaire, comme l'appelait la Boëtie.
»Ce qu'il n'eût été ni nécessaire ni convenable de dire de soi à ses
contemporains et de ceux-ci à eux-mêmes, c'est un devoir que de l'avouer
franchement quand on écrit pour soi et pour l'avenir. Ce que la
conscience a ressenti et révélé, ce qu'ont enseigné l'expérience et la
réflexion, il faut le tracer, ou ne pas écrire. La vérité libre, la
vérité désintéressée, telle est la muse des mémoires. C'est ainsi que
ma mère a conçu les siens.
»Elle avait cruellement souffert pendant les années où ses sentiments
étaient en opposition avec ses intérêts, et où il n'eût été possible de
faire triompher les premiers des seconds que _per abrupta_, comme dit
Tacite parlant de cela même, _sed in nullum reipublicæ usum_[4]. Ce
genre d'entreprises n'est jamais, d'ailleurs, le lot d'une femme, et,
dans une lettre remarquable que ma mère écrivait à une de ses amies[5],
elle lui disait que les femmes du moins avaient toujours la ressource de
dire dans le palais de César:
Mais le coeur d'Émilie est hors de ton pouvoir.
»Et elle lui avouait que ce vers avait été sa consolation secrète.
[Note 4: _Agric._ XLII.]
[Note 5: Madame de Barante.]
»Sa correspondance fera connaître dans leurs moindres nuances, dans
leurs derniers replis, les sentiments de cette âme si pure et si vive.
On y verra combien elle unissait de généreuse bienveillance à
l'observation clairvoyante de toutes ces faiblesses, de toutes ces
misères de notre nature qui font spectacle au peintre des moeurs. On y
verra aussi combien, après l'avoir fait beaucoup souffrir, Napoléon
avait gardé de place dans sa pensée; combien ce souvenir l'émouvait
encore, et comme, à la peinture des maux de son exil à Sainte-Hélène,
elle se sentait attendrie et troublée. Lorsque, dans l'été de 1821, on
apprit à Paris la mort de Napoléon, je l'ai vue fondre en larmes, et
s'attrister toujours en le nommant. Quant aux hommes de son temps, je ne
dirai qu'une chose: c'est à la cour qu'elle avait appris à les
connaître. Le souvenir qu'elle en avait conservé ne la laissait pas en
paix. Je crois avoir raconté quelque part un petit fait qui frappa
beaucoup les assistants. C'était dans le temps de la vogue de
l'imitation française de la _Marie Stuart_ de Schiller. Il y a une scène
où Leicester repousse, en feignant de ne pas le connaître, un jeune
homme dévoué qui, comptant sur ses secrets sentiments, vient lui
proposer de sauver la reine d'Écosse. Talma jouait admirablement cette
lâcheté hautaine du courtisan qui désavoue sa propre affection, de peur
d'être compromis, et repousse par l'insolence l'homme qui lui fait peur.
Que voulez-vous de moi?... je ne vous connais pas.
»L'acte finissait, et, dans la loge où nous étions, tout le monde était
frappé de cette scène, et ma mère émue laissait échapper des paroles
dont le sens était: «Et c'était ainsi!... et j'ai vu cela!» Lorsque tout
à coup parut à la porte de la loge M. de B ***, à qui nulle application
particulière ne pouvait assurément être adressée, mais, enfin, qui avait
été chambellan de l'empereur. Ma mère n'y tint plus. Elle disait à
madame de Catellan: «Si vous saviez, madame!...» et elle pleurait!
»On pourrait dire que cette disposition même a pu la porter à forcer la
couleur de ses tableaux. Je ne le pense pas. Saint-Simon a peint une
cour aussi, et le despotisme y était plus décent, plus régulier, et les
caractères peut-être un peu plus forts que de nos jours. Que fait-il
pourtant, sinon justifier, par la peinture de la réalité, ce que les
prédicateurs de son temps et les moralistes de tous les temps ont dit de
la cour en général? L'exagération de Saint-Simon est dans le langage.
D'un défaut il fait un vice; d'une faiblesse, une lâcheté; d'une
négligence, une trahison, et d'une platitude, un crime. L'expression
n'est jamais assez forte pour sa pensée, et c'est son style qui est
injuste, plutôt que son jugement.
»Citons encore une personne d'un esprit plus modéré, plus réservée dans
son langage, et qui certes avait ses raisons pour voir avec plus
d'indulgence que Saint-Simon le monde où vivait Louis XIV. Comment
madame de Maintenon parlait-elle de la cour? «Quant à vos amies de la
cour,» écrivait-elle à mademoiselle de Glapion, «elles sont toujours par
terre, et si vous voyiez ce que nous voyons, vous vous trouveriez
heureuse de ne voir (à Saint-Cyr) que des travers, des entêtements ou
des manques de lumières, pendant que nous voyons des assassinats, des
envies, des rages, des trahisons, des avarices insatiables, des
bassesses, qu'on veut couvrir du nom de grandeur, de courage, etc.; car
je m'emporterais en ne faisant même que d'y penser[6].» Les jugements de
ma mère sont fort au-dessous de la vivacité de ce langage. Mais, comme
Saint-Simon, comme madame de Maintenon, elle avait raison en général de
penser qu'une personnalité constante qui se trahit par la crainte, la
jalousie, la complaisance, la flatterie, l'oubli des autres, le mépris
de la justice et le besoin de nuire, règne à la cour des rois absolus,
et que l'amour-propre et l'intérêt sont les deux clefs de tout le secret
des courtisans. Ma mère n'en dit pas davantage; et sa diction, sans être
froide et pâle, n'outre jamais les choses, et laisse, à presque tout ce
qu'elle est obligée de raconter, cette excuse de la faiblesse humaine
mise aux prises avec le mauvais exemple, la tentation de la fortune, et
la séduction d'un tout-puissant qui ne tient pas à rendre l'obéissance
honorable. Ce n'est pas sans raison que, lorsque nous parlons de
l'Empire, nos éloges vont presque exclusivement s'adresser à ses armées,
parce qu'au moins, dans le métier de la guerre, l'intrépide mépris de la
mort et de la souffrance est une telle victoire remportée sur l'égoïsme
de la vie usuelle, qu'elle couvre ce que cet égoïsme peut suggérer, aux
militaires eux-mêmes, de fâcheux sacrifices à l'orgueil, à l'envie, à la
cupidité, à l'ambition.
[Note 6: Lettre 578, p. 426, t. II, édit. de 1857.]
»Voilà des siècles que les historiens et les moralistes s'efforcent de
peindre de ses vraies couleurs tout le mal qui croît incessamment, dans
la sphère du gouvernement, surtout à l'ombre, ou, si Louis XIV l'exige,
_au soleil_ du pouvoir absolu. Il est étrange, en effet, combien ce qui
devrait ne mettre en jeu que le dévouement et placer l'utilité de tous
au-dessus de l'intérêt personnel, je veux dire le service de l'État,
fournit à l'égoïsme humain d'occasions de faillir et de moyens de se
satisfaire en se dissimulant. Mais apparemment qu'on ne l'a pas assez
dit, car je n'ai pas vu que le mal fût près de finir ni de diminuer. La
vérité seule, incessamment montrée à l'opinion publique, peut l'armer
contre les mensonges dont l'esprit de parti et la raison d'État élèvent
le nuage devant les misères du monde politique. Les peuples ne sauront
jamais assez à quel prix l'insolence humaine leur vend le service
nécessaire d'un gouvernement. Dans les temps de révolutions surtout, le
malheur rend quelquefois indulgent pour les régimes qui ont succombé, et
le régime vainqueur couvre d'un voile trompeur tout ce qui ferait haïr
sa victoire. Il faut que des écrits sincères fassent du moins, un jour,
tomber tous les masques, et laissent à toutes nos faiblesses la crainte
salutaire d'être un jour dévoilées.»