«Maintenant que je vous ai parlé des rochers de terre,--je veux vous
parler des rochers d’eau, un peu:--ils ne sont pas frères; ils sont
cousins seulement.--Un matin nous partirons pour la côte de Serre;--le
train passe à côté, et ce n’est pas loin d’ici.
«Là, près d’un sombre et rude fourré,--dans la Cère, vous verrez des
rochers d’eau en quantité,--des rochers ronds, pelés, lisses comme des
œufs;--mais un seul, si vous vouliez en faire une omelette,--ferait
plus qu’emplir deux chaudrons de lessive.
«De la cime des puys et des collines descendus,--ils ont fait une
fameuse culbute dans la rivière,--où l’eau les a, l’un sur l’autre,
amoncelés;--et ils sont tous là, comme au fond d’un grand plat,--mais
pour les préparer il manque la cuisinière.
[Illustration: L’Allier dans la monts de la Margeride.]
«De toute façon, cuits ou crus, ce sont des œufs durs.--Vous pouvez,
avec des souliers ferrés à Laroquebrou,--leur marcher dessus, leur
sauter sur le ventre de bon cœur,--vous n’en casserez aucun, et,
si quelque chose casse,--ce sera vous, plutôt que les œufs, bien
sûr:--jamais personne n’en a mangé aucun à la coque.
«Ces œufs (je n’ose dire ces rochers),--l’oiseau qui les a pondus était
une crâne poule,--qui devait bien tenir sa place dans une marmite,--à
en juger par la grande épaisseur de leur coquille,--vous les croiriez
pondus par le fameux oiseau Roth,
«Vous savez bien, l’oiseau Roth, cette créature surnaturelle,--qui,
d’après un vieux livre, un conte véridique, avait des yeux énormes
comme un plat à salade,--en criant faisait plus de bruit qu’un vol
d’oies,--et cachait, en volant, le soleil tout entier.
[Illustration: La Loire au pont de Brive-Charensac.]
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Mais la Cère n’est pas partout noire et sauvage,--non pas; elle
n’écume pas partout comme un chien enragé;--pour lit, elle n’a pas
toujours des rochers; elle en a de plus moelleux,--où la vache, comme
dans un miroir, se regarde,--et descend, et s’abreuve avec de l’eau
jusqu’au cou.
«Auprès des roseaux, dans l’herbe grasse et haute,--vous y voyez le
goujon, qui fouille la vase sur les bords,--la truite qui luit, et
qui bat l’eau de sa queue et saute,--et le chabot, vêtu d’argent, qui
passe comme un éclair et frétille,--au milieu d’un sable fin comme une
poussière d’or.
«Et le long de son flot d’eau claire et blonde,--des ormeaux et des
tilleuls, des chênes, des hêtres,--poussent, tronc contre tronc, pommés
comme des choux,--et leur frondaison est entière, et leur cime est
vierge,--car la hache encore n’a pas osé monter si haut.
«Et par les prés où l’abeille, en mai, cueille son miel,--et par les
grands bois feuillus, tout pleins de senteurs,--la Cère doucement fait
des tours, des détours,--et s’épand sans bruit dans l’ombre bleue et
fraîche,--mi-cachée par les herbes et les fleurs.
[Illustration: Viverols.]
«C’est par là que j’ai souvent pêché l’écrevisse,--et qu’on m’a bien
souvent porté le déjeuner,--à l’ombre d’un vergne ou d’un tilleul, le
matin,--et jamais pain de tourte et jamais pain blanc--ne m’a paru
aussi bon, aussi tendre que là.
«Dans la mousse enveloppés, comme dans une gousse--(telle la châtaigne
est dans sa bogue),--les rochers semblent vêtus de soie et de
velours.--Je m’assieds sur l’un, l’autre me sert de table,--et je
déjeune en écoutant chanter les petits oiseaux.
«Après le déjeuner, je m’en vais vers la rivière,--et je me cache bien,
car l’écrevisse a l’œil vif.--Mes paniers, amorcés d’une tête de mouton
crue,--sont pleins:--d’entre les racines, de sous chaque pierre,--de
partout, l’écrevisse arrive en procession.
«Il en arrive des groupes se chevauchant, des grappes, noires,
rousses,--verdâtres et couleur de bronze, tant et plus.--Toutes mordent
la viande: tu en auras, j’en aurai!...--Et le monceau augmente à
vue d’œil et pousse,--pousse comme une taupinière quand la taupe y
travaille.
«Dis, toi, Parisien, qui, du pied d’une souche,--vises tout le jour
quelque maigre goujon,--et lorsque tu le prends, fais le fier et le
vantard,--dis, cela ne te fait pas venir l’eau à la bouche?...--Eh
bien! donc, viens nous voir, Aurillac n’est pas bien loin.
«Nous t’apprendrons la pêche à la mouche ou à la plume,--nous
t’apprendrons comment du milieu d’un fourré,--avec dix toises de fil,
les pêcheurs d’Aurillac--s’en vont cueillir le long des rochers, où
l’eau écume,--de gros poissons mouchetés de rouge et de bleu.
«C’est la truite: la truite est comme la bourrée,--ce sont deux
produits nés sous le même ciel:--savoir harponner l’une au bout d’un
fil,--et danser l’autre, c’est malin, tu n’en as pas idée!--et toi, qui
es Parisien, tu y sueras, crois-moi.
«Mais aussi, quand tu sauras danser la montagnarde;--quand tu sauras
prendre la truite à pleins paniers,--il ne te manquera plus rien, et
nos campagnardes,--dans leur gentil parler, tout ensemble âpre et
doux, te complimenteront de leur bouche mignarde,--prêtes à se laisser
dérober quelques baisers...
«J’aime les rochers: ce sont les os de la terre,--os durs et pointus,
qui lui percent la peau.--La pluie, le soleil, la neige leur font la
guerre;--parfois, seulement quelque maigre arbrisseau--leur couvre le
chef et leur sert de chapeau.»
Fermons le livre; c’en est fini de l’Auvergne dans un fauteuil, par la
magie du poète; il faut reprendre notre bâton de marcheur, et frappant
le caillou et frappant le roc, par les villes ou les montagnes, tâcher
à notre tour d’en faire jaillir quelque étincelle, sourdre quelque fil
d’eau...
O patois, cher parler d’Auvergne, patois que parlait ma mère, et qui
s’est tu pour toujours à mes oreilles et à mon cœur! Chacun de ceux
qui le parlaient et qui s’en vont l’entraînent un peu à la tombe et à
l’oubli; _il se perd_...
Est-ce un bien, est-ce un mal?
C’est un fait.
Et nous ne reprendrons pas ici le pour et le contre.
Il se perd,--mais, du moins, désormais, il ne périra pas tout, puisque
le poète est arrivé à temps pour l’éterniser avec ses strophes.
[Illustration: A Langeac.]
[Illustration: SAINT-FLOUR.
Vue prise du chemin de fer en arrivant de Garabit.]