M. THIERS.--Messieurs, comme membre de la commission de l'adresse,
comme témoin oculaire, je demanderai aussi à présenter une
explication.
L'adresse a été discutée pendant plusieurs jours avant sa rédaction,
c'est-à-dire que les intentions qu'il fallait exprimer dans l'adresse
ont été l'objet d'une discussion de plusieurs jours.
Nous étions, il faut le dire, en majorité; nous avons écouté avec la
plus grande attention et tout le respect possible les observations
présentées par nos collègues de la minorité, et ils nous rendront la
justice de dire que nous avons mis le plus grand soin à répondre à
leurs raisons. Nous pouvions donc nous attendre, lors de cette
discussion, qu'ils feraient leurs observations sur le texte de
l'adresse. Je me souviens même d'avoir interpellé M. Debelleyme, et de
lui avoir demandé s'il avait des observations à présenter sur le
texte. Il me répéta qu'il désapprouvait le sens de l'adresse, mais
qu'il n'avait rien à dire sur tel ou tel terme. Mais d'autres membres
de la minorité ont présenté des observations sur la rédaction, ont
combattu certains passages. Nous avons voté sur chacun des
paragraphes, après avoir donné toutes les explications, non-seulement
sur la pensée, mais même sur le texte; nous avons donc le droit de
nous étonner aujourd'hui qu'on vienne dire qu'on n'a voulu faire alors
aucune observation sur le texte, après avoir fait des observations
très-longues sur les intentions. Certainement, si on avait dit: les
mots, _nous avons maintenue_, sont inconstitutionnels, nous nous
serions rendus à cette observation à l'instant même. (_Mouvement en
sens divers._)
Nous avons le droit de dire que non-seulement la majorité de la
commission, mais la minorité, lors de la discussion dans la commission,
n'ont vu dans la rédaction ni une pensée ni une expression
inconstitutionnelle; car, si elle l'y avait vue, pourquoi donc
n'aurait-elle pas fait d'observation sur cette rédaction? Pourquoi ses
membres se seraient-ils réservés de dénoncer cette inconstitutionnalité
à la Chambre sans en faire part à leurs collègues? Ils auraient manqué
à leurs devoirs et à leurs collègues. (_Très-bien! très-bien!_)
M. DE JUSSIEU.--C'est à mon grand regret que je demande la parole et
que je viens ici prolonger une interruption que je déplore. M. Thiers
vient de dire un mot qui m'y force: il a dit que des observations
avaient été faites par d'autres membres de la minorité de la
commission sur quelques parties du projet d'adresse. Eh bien, je le
déclare ici, de même que l'honorable M. Debelleyme, j'ai pris le parti
de ne faire aucune observation sur les différents paragraphes de
l'adresse, et voici pourquoi. (_Bruit._) Veuillez entendre mes
raisons.
Ce n'était pas un vain parti pris de notre part; l'adresse a été lue
d'un bout à l'autre avant que la discussion s'engageât sur les
paragraphes. Eh bien, je déclare que, dans ce projet d'adresse, d'un
bout à l'autre, je reconnus une tendance qui m'imposait l'obligation
de garder le silence vis-à-vis de mes collègues. (_Rires._) J'ai un
mot, un seul mot à ajouter qui expliquera toute ma pensée.
Mes collègues et moi, dans la discussion qui a eu lieu après la
lecture du discours de la couronne, nous avons rempli le devoir d'une
minorité loyale; nous avons discuté, nous avons fait connaître nos
pensées; il n'en a été tenu aucun compte dans la discussion de
l'adresse; elle a été rédigée dans le sens de la majorité. Nous avons
gardé le silence, et nous en appelons à la Chambre. (_Mouvements
divers._)
M. de La Pinsonnière monte à la tribune, que M. Guizot n'a pas cessé
d'occuper. (_Bruit._)
M. DE LA PINSONNIÈRE.--La minorité de votre commission avait peu de
chances de faire triompher ses opinions. Cependant, comme l'a dit à
l'instant même mon honorable collègue M. de Jussieu, elle a pris une
part très-active à la discussion générale de l'adresse, et à celle des
paragraphes. Il est bien certain qu'il y en a quelques-uns sur
lesquels la minorité n'a pas élevé d'objections; mais elle s'était
réservé, dès le commencement, le droit de vous les apporter (_Bruit_)
par cette raison qu'elle ne voyait pas de moyen de faire triompher son
opinion dans la commission. (_Marques d'étonnement et d'impatience sur
les bancs de l'opposition._)
Je ne suis monté à cette tribune que parce que j'ai cru remarquer que
M. Guizot tirait cette conclusion de notre silence sur certains
paragraphes, que nous les adoptions. (_Dénégations._)
Si je ne me trompe, M. Guizot vient de dire que la preuve que les
paragraphes en question ne renfermaient pas tout ce qu'on croyait y
rencontrer aujourd'hui, c'est que dans la commission on n'y avait pas
fait d'objections. Il a été fait des objections sur beaucoup de
paragraphes, et mes collègues le diront eux-mêmes; et moi, bien que je
n'eusse pas l'espoir de faire triompher mon opinion, moi-même j'ai
pris une part fort active dans la discussion des paragraphes qui me
paraissaient les plus saillants. Quant à celui-là, je n'y trouvais
qu'un mot ou deux, et je me réservais pour ces deux mots de manifester
mes objections à la Chambre. (_Bruit._)
_M. le président._--La parole est à M. Guizot.
M. GUIZOT.--La Chambre me permettra de ne pas pousser plus avant la
discussion sur ce paragraphe. Je la prie de croire que je ne la
retiendrai pas longtemps. La démonstration que j'entreprends de lui
donner sera courte et, du moins pour moi, concluante.
Le deuxième paragraphe porte: «Sous un gouvernement jaloux de notre
dignité, gardien fidèle de nos alliances, la France tiendra toujours,
dans le monde et dans l'estime des peuples, le rang qui lui appartient
et dont elle ne veut pas déchoir.»
Dans l'opinion de la majorité de la commission, ce paragraphe veut
dire que le cabinet actuel n'est pas suffisamment jaloux de notre
dignité...
_Aux bancs de l'opposition._--Très-bien!
M. GUIZOT.--Messieurs, il faut que vous me permettiez de dire ici ma
pensée avec une entière sincérité, car je ne suis monté à la tribune
que pour cela. Nous avons voulu dire que le cabinet n'était pas
suffisamment jaloux de notre dignité ni gardien assez fidèle de nos
alliances. Il n'y a rien là à coup sûr de factieux ni de
révolutionnaire. Nous avons cette mauvaise opinion de la politique du
cabinet. Le gouvernement représentatif existe pour que nous puissions
le dire...
_M. le ministre de l'intérieur._--Il existe pour que vous puissiez le
dire, et que nous, nous puissions prouver le contraire.
M. GUIZOT.--Pour que nous puissions le dire, et pour que vous puissiez
prouver le contraire; soit, je ne demande pas autre chose. La Chambre
est juge, et au delà de la Chambre le pays. (_Très-bien! très-bien!_)
Vous pouvez, messieurs, et je m'en épargnerai la fatigue matérielle,
vous pouvez lire tous les paragraphes suivants sur les affaires
étrangères, ils ont absolument le même caractère. Tous les reproches
s'adressent à la politique du cabinet; il n'y a encore là rien de
factieux ni de révolutionnaire.
Il n'y a rien de semblable, à coup sûr, dans le paragraphe sur
l'Afrique; car il est tout entier à l'éloge de l'administration.
Rien de semblable non plus dans le paragraphe relatif à la conversion
des rentes. Ce n'est autre chose qu'un voeu que la Chambre avait déjà
exprimé, et la perspective d'une mesure déjà annoncée dans un
paragraphe d'un discours de la couronne.
Je passe aux paragraphes des affaires intérieures, et j'arrive à celui
qui est relatif à la naissance du comte de Paris, et à la joie que la
France en a ressentie. Je relis la phrase:
«Nous ressentons profondément, Sire, vos espérances et vos craintes,
vos joies et vos douleurs; la France entière a salué de ses
acclamations la naissance du comte de Paris; fasse le ciel que rien
ne trouble de si douces émotions! Nous entourons de nos hommages le
berceau de ce jeune prince accordé à votre amour et aux voeux les plus
chers de la patrie. Élevé, comme son père, dans le respect de nos
institutions, il saura l'origine glorieuse de la dynastie dont vous
êtes le chef, et n'oubliera jamais que le trône où il doit s'asseoir
un jour est fondé sur la toute-puissance du voeu national. Nous nous
associerons, Sire, ainsi que tous les Français, aux sentiments de
famille et de piété que cet heureux événement vous inspire comme père
et comme roi.»
Je ne pense pas que personne trouve rien là de factieux ni de
révolutionnaire.
_Une voix au centre._--Si!